Quel avenir pour Québec solidaire ? La voie de la rupture démocratique

Par Mis en ligne le 13 mai 2014

Les résul­tats obte­nus par Québec Solidaire aux der­nières élec­tions comme le fait qu’il n’y aura pas de nou­velles élec­tions d’ici 4 ans invitent à s’interroger sur le type d’intervention que ce parti devrait pri­vi­lé­gier au cours des pro­chaines années. Ce texte – en cher­chant à aller sur le fond[1] – vise à pro­po­ser quelques pre­miers jalons en la matière.

QS_manifAu terme de cette cam­pagne élec­to­rale de mars et avril 2014, les ques­tions res­tent nom­breuses pour les par­ti­sans de Québec Solidaire. Certes Q.S. a connu cer­tains résul­tats encou­ra­geants (une crois­sance de 1,7 %, une dépu­tée de plus, etc.!), mais lorsqu’on cherche à se pro­je­ter dans l’avenir et à réflé­chir aux réelles chances d’une for­ma­tion poli­tique de gauche comme Q.S., on reste hanté par bien des inter­ro­ga­tions.

Par exemple, devrait-on se conten­ter de l’idée très simple qu’à chaque nou­velle cam­pagne on accu­mule quelques nou­veaux dépu­tés en atten­dant le jour (loin­tain?) où – « vague orange/​Québec soli­daire » en prime – on en aura assez pour gou­ver­ner et enclen­cher la mise en route du pro­gramme de Q.S.?

Doit-on au contraire ima­gi­ner qu’on res­tera un parti à la marge – certes sym­pa­thique (angé­lique, diront cer­tains) – mais juste bon à épicer les débats et à avan­cer quelques idées géné­reuses, une sorte de sel de la terre inof­fen­sif ?

Ou autre pos­si­bi­lité encore : doit-on se dire qu’on n’arrivera jamais au pou­voir (au gou­ver­ne­ment) si on ne mâtine pas notre pro­gramme d’une bonne dose de réa­lisme – en col­lant plus aux idées qui sont domi­nantes – et notam­ment si on ne se réfère pas plus expli­ci­te­ment aux idéaux de la social-démo­cra­tie ou plus exac­te­ment de ses ori­peaux contem­po­rains, le social-libé­ra­lisme[2], seule voie appa­rente pour penser à des réformes réa­li­sables dans le contexte du capi­ta­lisme de l’Amérique du Nord ?

Ce texte cherche à explo­rer une autre voie ; une voie qui – loin tout à la fois de la ten­ta­tion social-libé­rale et de la chi­mère d’un grand soir (ima­giné pour demain) – pour­rait servir de cadre de réfé­rence à une pos­sible stra­té­gie de Q.S. pensée sur le long terme ; une stra­té­gie qui tout en pre­nant en compte le réel des rap­ports de force sociaux et poli­tiques (tels qu’ils se donnent aujourd’hui au Québec), n’abdiquerait pas de sa volonté de vou­loir y faire naitre – ainsi que son pro­gramme le pro­pose – une société sou­cieuse de jus­tice sociale qui soit tout à la fois fémi­niste, indé­pen­dan­tiste, alter­mon­dia­liste et éco­lo­giste. Nous appel­le­rons cette voie, la voie de la rup­ture démo­cra­tique.

Le contexte de fond qui déter­mine tout

Il faut bien sûr partir du contexte qui est le nôtre pour en prendre acte loin de tout « mirage jovia­liste » : celui d’une hégé­mo­nie néo­li­bé­rale gran­dis­sante (ce qui est loin d’être une bonne affaire pour un parti de gauche!) et au-delà d’une relance du capi­ta­lisme glo­ba­lisé à l’échelle du monde dont la pous­sée des pays émer­gents – Chine en tête – en serait l’expression la plus mani­feste. Avec cepen­dant quelques bémols non négli­geables : cette relance ne se fait pas sans crises ni secousses impor­tantes (voir la crise finan­cière de 2008) ou dégâts éco­lo­giques récur­rents (Deepwater-Horizon [2010], Fukushima [2011], etc.), et sans non plus d’importantes réac­tions col­lec­tives, certes conjonc­tu­relles ou éphé­mères, mais mas­sives comme par exemple le mou­ve­ment des indi­gnés ou le mou­ve­ment du prin­temps Érable au Québec ou encore le Printemps arabe. Des réac­tions qui néan­moins ne par­viennent pas à trou­ver des débou­chés poli­tiques durables, ni non plus à accroître sur le moyen terme leur influence, tant il y a tout à la fois défi­cit démo­cra­tique et crise de la repré­sen­ta­tion poli­tique, et tant pèsent encore dans l’inconscient col­lec­tif les monu­men­taux échecs sociaux poli­tiques du cycle his­to­rique pré­cé­dent, ceux du com­mu­nisme, de la social-démo­cra­tie et du natio­na­lisme-popu­laire.

Cette rapide des­crip­tion des grands para­mètres de la période dans laquelle nous nous trou­vons, nous rap­pelle donc que la situa­tion objec­tive n’est a priori guère favo­rable à des chan­ge­ments struc­tu­rels rapides, donc à des poli­tiques de rup­tures, tant non seule­ment de larges sec­teurs de la popu­la­tion ne sont pas acquis à cette idée, mais tant aussi les élites domi­nantes éco­no­miques, poli­tiques et cultu­relles y sont pro­fon­dé­ment oppo­sées (leur façon de régler la crise finan­cière de 2008 en étant l’indice le plus sûr!). En termes clairs cela veut dire que les idées phares de l’actuel pro­gramme de Q.S., tel par exemple qu’il a été pré­senté lors de la cam­pagne (la marche à l’indépendance, le refus du virage pétro­lier, l’impératif de la jus­tice sociale, etc.), n’ont guère de chance de deve­nir – en elles-mêmes et pour elles-mêmes – des idées faci­le­ment adop­tées par tous et toutes.

À l’ère néo­li­bé­rale, la société n’est qu’un champ de forces

Il y a un autre élé­ment impor­tant à prendre en compte, un élé­ment qu’à Q.S. on ne mesure pas tou­jours à sa juste valeur : ce n’est pas parce qu’une idée est bonne et cohé­rente, et qui plus est « noble » (l’idéal de la jus­tice sociale) qu’elle sera pour autant faci­le­ment accep­tée. En somme, ce n’est pas parce qu’une idée poli­tique est bien expo­sée (avec clarté, etc.) et qu’elle est en elle-même convain­cante, qu’elle va à tout coup ral­lier de larges pans d’électeurs. Dans une col­lec­ti­vité comme celle du Québec de l’ère néo­li­bé­rale, les idées passent tou­jours par le tamis des inté­rêts et donc des affects (pour reprendre une expres­sion de Spinoza). Elles dépendent en der­nière ins­tance de logiques d’intérêts et de la posi­tion de force qu’elles peuvent occu­per au sein d’une for­ma­tion sociale donnée.

Ainsi, s’il y a au Québec une très claire hégé­mo­nie néo­li­bé­rale (le caté­chisme néo­li­bé­ral est si pré­sent par­tout, en santé, en édu­ca­tion, en culture, etc.), c’est moins suite à la valeur des idées qu’elle incarne, qu’au fait que ces der­nières sont l’expression des inté­rêts de groupes sociaux et éco­no­miques qui sont par­ve­nus à s’imposer socia­le­ment et poli­ti­que­ment. En somme ces groupes d’intérêts sont deve­nus si domi­nants et hégé­mo­niques (éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, poli­ti­que­ment) que leurs idées ont même fini par être adop­tées (et dési­rées) par de larges sec­teurs de la popu­la­tion qui pour­tant n’y trouvent pas d’intérêts directs, notam­ment en ne béné­fi­ciant d’aucun des pri­vi­lèges et avan­tages que les puis­sants (le 1 %) ont pu ces der­nières années lar­ge­ment confor­ter.

La néces­saire bataille cultu­relle

On pour­rait rajou­ter qu’à l’ère néo­li­bé­rale, la bataille prend une dimen­sion émi­nem­ment cultu­relle et idéo­lo­gique. Déjà dans les années 30 (au cycle his­to­rique pré­cé­dent), Antonio Gramsci nous avait appris à en tenir compte : une classe pour rester domi­nante aux sein d’une for­ma­tion sociale donnée doit non seule­ment dis­po­ser de la force (le pou­voir exé­cu­tif gou­ver­ne­men­tal, les appa­reils répres­sifs, etc.), mais aussi du consen­te­ment (dis­po­ser de la légi­ti­mité et de l’appui tacite des ins­tances idéo­lo­giques, cultu­relles, reli­gieuses exis­tantes). Elle doit donc dis­po­ser de la puis­sance de l’appareil d’État mili­taire ou poli­cier, mais aussi et sur­tout gagner la bataille des idées et des argu­ments pour faire par­ta­ger sa vision du monde et s’arranger qu’elle devienne celle de tous et toutes.

Le poids gran­dis­sant et « toni­truant » des médias – dans la for­ma­tion de l’opinion publique, dans le dérou­le­ment d’une cam­pagne, dans la consti­tu­tion des rap­ports de force, etc. – en est à sa manière l’expression néo­li­bé­rale. Il nous oblige d’ailleurs à penser la lutte sociale comme une lutte se don­nant dans de mul­tiples sec­teurs de la société et dont il ne faut oublier aucun (à quand au Québec, un média de masse favo­rable à la gauche?).

Il s’agit donc de ne pas mener seule­ment la lutte au par­le­ment, ou dans la rue, ou encore dans l’entreprise, mais par­tout : à l’école, dans les ins­ti­tu­tions éta­tiques et para-éta­tiques, dans les syn­di­cats, dans les médias, etc. Partout, il y a des espaces démo­cra­tiques à élar­gir ou appro­fon­dir, des contre-pou­voirs à consti­tuer, ce qu’on pour­rait appe­ler – en sui­vant Gramsci – un mou­ve­ment de contre-hégé­mo­nie à relan­cer puis à ren­for­cer et faire croître.

Mais quel genre de parti est donc Q.S. ?

Dans ce contexte, com­ment se situe Q.S.? Parti de gauche plu­riel, à sa manière aty­pique, parti « post-chute du mur de Berlin », Q.S. a connu au point de départ une approche plus prag­ma­tique qu’idéologique. Ce parti s’est donc consti­tué d’abord en vou­lant répondre à une puis­sante aspi­ra­tion uni­taire pro­ve­nant de divers groupes et sen­si­bi­li­tés de gauche, tout en se fai­sant l’écho des mou­ve­ments sociaux dont étaient issus ses membres fon­da­teurs ainsi qu’en cher­chant à répondre en pre­mier lieu aux ques­tions immé­diates que pou­vaient se poser ses mili­tants dans le contexte du Québec. D’où ses volon­tés fémi­nistes, alter­mon­dia­listes, éco­lo­gistes, indé­pen­dan­tistes, ses aspi­ra­tions à la jus­tice sociale et à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Volontés dont on voit bien cepen­dant com­ment elles appellent des trans­for­ma­tions struc­tu­relles qui heurtent de plein fouet le fonc­tion­ne­ment de la société capi­ta­liste néo­li­bé­rale du Québec.

Il est vrai que l’orientation géné­rale de Q.S. doit aussi être nuan­cée par la rela­tive indé­ter­mi­na­tion de son pro­gramme éco­no­mique (éco­no­mie sociale, éta­tique, privée : laquelle prime?), par le fait que, même si une de ses bro­chures évoque l’idée d’un dépas­se­ment du capi­ta­lisme, il n’est fait nulle part réfé­rence à l’idéal socia­liste (fut-il du 21e siècle[3] !). Elle doit aussi être rela­ti­vi­sée en fonc­tion de la façon dont Q.S. s’est « dans les faits » construit et fonc­tionne (l’utilisation du code Morin, la réfé­rence aux tra­di­tions syn­di­cales ou com­mu­nau­taires, sa pra­tique d’abord élec­to­ra­liste, etc.) ainsi que de la façon dont ce parti tend sou­vent à pri­vi­lé­gier au point de départ une logique com­mu­ni­ca­tio­nelle qui insiste sur la forme plus que sur le fond et en vient à répondre aux ques­tions sur un mode tou­jours conjonc­tu­rel.

Il est remar­quable aussi que l’idéal social-démo­crate (ou ce qu’il en reste sous la forme de social-libé­ra­lisme) n’ait jamais été – ou pas encore – reven­di­qué comme tel, même s’il existe cer­tains de ses repré­sen­tants qui en défendent la per­ti­nence. Et même si plus récem­ment Françoise David et Andres Fontecilla ont uti­lisé expli­ci­te­ment le terme lors d’un pre­mier bilan de la cam­pagne[4]. On le voit donc bien : Q.S. reste un parti ouvert et plu­riel, un parti/​processus dont les grandes orien­ta­tions sont loin d’être encore tota­le­ment défi­nies et qui pour­rait donc déri­ver faci­le­ment dans un sens ou dans un autre.

Pourquoi penser la tran­si­tion ?

Il faut rap­pe­ler que nous sommes sortis – lors la décen­nie des années 80 – d’un long cycle de luttes socio-poli­tiques qui, selon des pen­seurs comme Wallerstein ou Arrighi[5], s’est initié en 1848 et après avoir été capable de faire naître jusqu’à des États aux pré­ten­tions socia­listes, s’est bru­ta­le­ment effon­dré en 1989 avec la chute du mur de Berlin, la dis­lo­ca­tion de l’URSS puis la dis­pa­ri­tion des pays dits socia­listes, entrai­nant dans son sillage une for­mi­dable crise des alter­na­tives socio­po­li­tiques autour des­quelles s’étaient cris­tal­li­sées les oppo­si­tions au capi­ta­lisme.

Les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes effets et puisque le capi­ta­lisme depuis la fin des années 80, loin de dis­pa­raître, s’est redé­ployé encore plus lar­ge­ment, on peut donc ima­gi­ner que les mou­ve­ments de rébel­lions et de résis­tances de masse que ce mode de pro­duc­tion avait fait naître et croître peu à peu aux 19e et 20e siècles, risquent bien de se recons­ti­tuer. Mais évi­dem­ment ils le feront sur la base d’un nou­veau cycle his­to­rique qui a sa propre dyna­mique et qui tout en don­nant l’impression de tout recom­men­cer à neuf, se trouve néan­moins pro­fon­dé­ment enra­ciné dans le passé, influencé par les bons coups comme les échecs qui se sont donnés au cycle pré­cé­dent. Aussi si l’on veut par­ti­ci­per acti­ve­ment à ce redé­ploie­ment des résis­tances et dans leur sillage à l’approfondissment d’espaces démo­cra­tiques et à la recons­ti­tu­tion de pou­voirs contre-hégé­mo­niques chaque fois plus impor­tants, il faut comme l’indique Alberto Toscano[6] être capable de penser son action sur le mode de la tran­si­tion, et même de la tran­si­tion longue et tra­gique. Seule manière de penser la trans­for­ma­tion du réel tel qu’il se donne pra­ti­que­ment à nous, en n’en res­tant pas au domaine de l’utopie chi­mé­rique, ni en se rabat­tant sur le seul et hypo­thé­tique sur­gis­se­ment d’un évé­ne­ment révo­lu­tion­naire (dans la lignée de Rancière, Badiou, et de bien des repré­sen­tants du mou­ve­ment liber­taire, etc.).

Que veut dire penser la tran­si­tion ?

  • C’est cher­cher à avoir le regard qui porte au loin, en ne se conten­tant pas de voir les choses seule­ment, une ou deux élec­tions en avant.
  • C’est poin­ter du doigt le for­mi­dable défi­cit démo­cra­tique qui taraude nos socié­tés contem­po­raines et qui fait que d’immenses majo­ri­tés ont fini par ne plus avoir aucune prise sur leur destin, pri­vées de voix et de moyens pour se faire entendre et recon­naître.
  • C’est se poser la ques­tion du dépas­se­ment du capi­ta­lisme : com­ment peut-on véri­ta­ble­ment y arri­ver, sur­tout si l’on pense que ce mode de pro­duc­tion est res­pon­sable non seule­ment de crises et d’injustices notoires, mais aussi de dégats envi­ron­ne­men­taux de plus en plus pré­oc­cu­pants pour l’avenir de la pla­nète elle-même.
  • C’est cher­cher à dépas­ser la situa­tion sociale et poli­tique telle qu’elle s’offre à nous aujourd’hui, en nous don­nant les moyens de faire évo­luer les rap­ports de force socio­po­li­tiques en notre faveur, de manière à être par la suite en meilleure posi­tion et condi­tion pour aller plus loin.
  • C’est par­ti­ci­per à la créa­tion de tou­jours plus de mobi­li­sa­tions sociales, de capa­cité de luttes, de pou­voir d’affirmation des gens d’en bas, des sec­teurs popu­laires, des classes dites moyennes, de ces 99 % de la popu­la­tion dont les inté­rêts ne sont pas pris en compte par les dyna­miques néo­li­bé­rales contem­po­raines.

En somme c’est par­ti­ci­per à la relance d’un vaste mou­ve­ment social de reprise de contrôle col­lec­tif sur la société et de recons­ti­tu­tions de contre-pou­voirs col­lec­tifs (un double pou­voir en germe), mais orien­tées autour de la réa­li­sa­tion de trans­for­ma­tions struc­tu­relles pen­sées sur le long terme.

C’est donc par­ti­ci­per à la recons­truc­tion d’une com­mu­nauté d’intérêts, d’un vaste camp (celui de la majo­rité, des gens d’en bas), en favo­ri­sant par­tout où c’est pos­sible l’unité la plus large contre le néo­li­bé­ra­lisme et les liens « popu­listes » et inces­tueux qui ont fini par unir cer­tains sec­teurs popu­laires aux élites au pou­voir. C’est ainsi tra­vailler à rompre avec le sys­tème en place, mais sur le mode démo­cra­tique, c’est-à-dire en s’appuyant sur la mobi­li­sa­tion sociale et popu­laire et la consti­tu­tion de contre-pou­voirs en marche. Telle est la voie de la rup­ture démo­cra­tique.

Penser la tran­si­tion, c’est ainsi ne plus oppo­ser ce que l’on a ten­dance à penser de manière contra­dic­toire : l’exercice du pou­voir au quo­ti­dien d’un côté, et de l’autre la prise de pou­voir ; ou alors d’un côté la période avant l’arrivée au gou­ver­ne­ment, et de l’autre celle qui lui suc­cè­dera ; ou encore ce qui d’un côté se passe au Québec, et ce qui de l’autre se passe à l’étranger[7], etc. Penser la tran­si­tion, c’est unir tous ces élé­ments dans une stra­té­gie d’ensemble, en tra­vaillant à la rup­ture démo­cra­tique, mais sur le long terme, en sachant qu’il y a des seuils, des sauts qua­li­ta­tifs, des « bonds de tigre » où les choses brus­que­ment s’accélèrent (notam­ment lors de l’arrivée au gou­ver­ne­ment, mais pas seule­ment, lors de crises sociales aussi), et aux­quelles il faut se pré­pa­rer pour se trou­ver par la suite en meilleure posi­tion pour réa­li­ser les objec­tifs qu’on s’est donnés sur le long terme.

Qu’est-ce que cela implique pour Q.S.?

Évidemment il s’agit d’un vaste chan­tier de réflexion. Et les consi­dé­rants pré­cé­dents ne visaient qu’à pro­po­ser une métho­do­lo­gie pour l’initier. Aussi ici, nous ten­tons seule­ment de lancer le débat, en cher­chant à ce qu’il aille sur le fond et en pro­po­sant de pre­miers élé­ments qu’il res­tera à dis­cu­ter, boni­fier, pau­fi­ner, cri­ti­quer, etc.

  1. Adopter une vision réso­lu­ment stra­té­gique, orga­ni­sée autour de l’idée de tran­si­tion ; penser la poli­tique comme art de la stra­té­gie, nous per­met­tant de tran­si­ter vers tou­jours plus de pou­voirs col­lec­tifs réap­pro­priés, et en der­nière ins­tance vers la consti­tu­tion d’un double-pou­voir en marche. Penser la poli­tique sur le mode stra­té­gique, c’est déjà ce que Q.S. fait spon­ta­né­ment lors de cam­pagnes élec­to­rales. Mais il fau­drait pou­voir en élar­gir le réflexe à la pra­tique géné­rale du parti, dans sa contruc­tion, dans ses efforts pour accroître son influence et tisser des liens avec ses alliés natu­rels (les mou­ve­ments com­mu­nau­taire, popu­laire, syn­di­cal, éco­lo­giste, fémi­niste, etc). C’est ce qui nous per­met­trait d’ailleurs de se sortir de l’angélisme dont on nous taxe. Nous sommes plus que des par­ti­ci­pants sym­pa­thiques à la joute poli­tique, nous sommes des adver­saires qui ne man­que­ront pas de deve­nir chaque fois plus dan­ge­reux quand nous acquer­rons plus de force. La poli­tique – même si on veut et peut en faire « autre­ment » – est aussi un champ de bataille sur lequel il faut gagner le res­pect de ses adver­saires, en mar­quant des points contre lui, en se consti­tuant en force qui peut sérieu­se­ment l’inquiéter.
  2. Faire de la ques­tion de l’indépendance une ques­tion cen­trale, en faire l’axe autour duquel se bâtit notre vision d’une société alter­na­tive, et se construit la tran­si­tion à laquelle nous tra­vaillons. Déjà la consti­tuante est une pièce maî­tresse de cette tran­si­tion, mais il fau­drait aussi penser à « l’avant-arrivée au gou­ver­ne­ment » : que fait-on d’ici là et au-delà des cam­pagnes élec­to­rales, pour sti­mu­ler la par­ti­ci­pa­tion popu­laire, pour élar­gir le camp de Q.S., pour ral­lier ceux et celles qui devraient en prin­cipe être ses alliés natu­rels et tra­vailler dans la même direc­tion que Q.S.?
  3. Être un parti/​mouvement, le parti des urnes et la rue, mais pas seule­ment comme un slogan. Pratiquement : en par­ti­ci­pant acti­ve­ment à la recons­ti­tu­tion du « nous », à la for­ma­tion du camp des 99 %, non seule­ment des mal-pris et des sans-voix du Québec, mais de tous ceux et celles qui veulent acti­ve­ment par­ti­ci­per à une société plus démo­cra­tique, plus à leur image. Il faut se le dire, il n’y aura pas d’arrivée au gou­ver­ne­ment d’un parti comme Q.S., sans des mobi­li­sa­tions sociales et poli­tiques impor­tantes, mais sur­tout sans la pré­sence d’un camp du chan­ge­ment beau­coup plus ample et déter­miné, entrainé dans un mou­ve­ment ascen­dant de volon­tés col­lec­tives de trans­for­ma­tions sociales (comme ce fut le cas d’une cer­taine manière, lors de la révo­lu­tion tran­quille [8]). Il faut donc avoir toute une stra­té­gie pour par­ti­ci­per à la relance puis à l’élargissement de cette vague col­lec­tive de trans­for­ma­tion sociale.
  4. Travailler donc aussi à la base, dans le mou­ve­ment com­mu­nau­taire, dans les syn­di­cats et dans toutes les organ­sa­tions sociales (éco­lo­gistes, fémi­nistes, etc.). Avec l’objectif d’arracher à la pensée domi­nante néo­li­bé­rale les amples sec­teurs du camp popu­laire qui lui res­tent encore fidèles, de manière à ce que ces der­niers par­viennent à façon­ner leurs reven­di­ca­tions immé­diates dans un cadre poli­tique plus vaste fai­sant en sorte que l’objectif de la tran­si­tion, de la rup­ture démo­cra­tique s’impose enfin comme leur débou­ché natu­rel [9].
  5. Établir des rela­tions avec d’autres forces sociales et poli­tiques à l’extérieur du Québec. Les poli­tiques de rup­ture pro­nées par Q.S. imposent de savoir bâtir des alliances et des soli­da­ri­tés avec des forces sociales et des nations, sans doute à l’intérieur du Québec (comme les Autochtones), mais aussi à l’extérieur, de manière à ne pas conce­voir la lutte à l’idépendance comme un repli sur soi, mais au contraire comme la pré­misse de nou­velles alliances et soli­da­ri­tés qui seront non seule­ment par­ti­cu­liè­re­ment utiles – une indis­pen­sable garan­tie – à l’heure de l’indépendance, mais aussi le ter­reau des nou­veaux rap­ports que le Québec entre­tien­dra avec le reste du monde.

On le voit, seule­ment avec ces quelques points de repères, il y a bien du pain sur la planche. Il ne reste qu’à se retrous­ser les manches.

Québec, le 1 mai 2014

Pierre Mouterde

Sociologue, essayiste

[1] Tenter de prendre le temps d’aller sur le fond : évi­dem­ment cela implique des textes plus long, par­fois plus abs­traits ; cela implique aussi de réflé­chir sur le mode du géné­ral. Mais ne devrions-nous pas pro­fi­ter de ces 4 années qui se pro­filent devant nous pour tenter l’exercice, se donner les moyens d’une réflexion en pro­fon­deur ? Cela ne pour­rait qu’aider au déve­lop­pe­ment de Q.S. dont il faut le sou­li­gner, les posi­tions n’ont cessé d’évoluer, notam­ment au niveau de la prise en compte de la ques­tion natio­nale. [2] La social-démo­cra­tie, tout au moins celle qui s’est déve­lop­pée après la seconde guerre mon­diale et dont cer­tains repré­sen­tants du PQ (mais aussi du NPD) conti­nuent à se reven­di­quer, pour­rait se carac­té­ri­ser par sa volonté de réfor­mer le capi­ta­lisme, en cher­chant par le biais d’un État key­né­sien à mieux redis­tri­buer la richesse col­lec­tive. Elle n’a pu néan­moins par­ve­nir à ses fins que parce que ce projet cor­res­pon­dait aussi et en même temps aux inté­rêts de larges sec­teurs des classes domi­nantes qui via le défunt mode de régu­la­tion for­diste ont pu engran­ger ainsi de hauts taux de pro­fits au moins jusqu’à la fin des années 60. Par contre en mode de régu­la­tion néo­li­bé­rale, le projet social-démo­crate (consis­tant en des réformes majeures au sein du capi­ta­lisme), ne trouve plus aucun allié du côté des élites domi­nantes. D’où son abdi­ca­tion com­plète et sa trans­for­ma­tion pro­gres­sive en « social-libé­ra­lisme » (le néo­li­bé­ra­lisme + un vague volet social), l’empêchant à vou­loir ne serait-ce que réfor­mer timi­de­ment le capi­ta­lisme ! [3] On a pré­féré uti­li­ser le terme de jus­tice sociale, beau­coup plus indé­ter­miné et moins poli­ti­que­ment enga­geant. [4] À ce propos on voit com­ment Q.S. devrait être à ce niveau plus expli­cite, car au PQ aussi on n’hésite pas à faire réfé­rence à la social-démo­cra­tie (voir Jean-François Lisée). De quelle social-démo­cra­tie s’agit-il alors quand on l’évoque à Q.S.? Et sur quelle base l’orientation social-démo­crate per­met­trait – autre­ment que sur le mode d’une faci­lité lan­ga­gière évi­tant de heur­ter les sus­cep­ti­bi­li­tés – les chan­ge­ments struc­tu­rels qu’évoque le pro­gramme actuel de Q.S.? La social-démo­cra­tie, en termes de tra­di­tion, n’est ni fémi­niste, ni éco­lo­giste, ni alter­mon­dia­liste, ni même a priori indé­pen­dan­tiste et dési­reuse de dépas­ser le capi­ta­lisme. Alors pour­quoi vou­loir s’y réfé­rer ? [5] Voir Le grand tumulte ? Les mou­ve­ments sociaux dans l’économie-monde, Paris, La décou­verte, 1991 [6] Voir Alberto Toscano, Transition et tra­gé­die.
http://​revue​pe​riode​.net/​t​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​e​t​-​t​r​a​g​edie/ [7] Ces der­niers années tous les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale notables en Amérique latine nous l’ont montré : la qua­lité d’un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire dépend tou­jours des forces sociales déjà accu­mu­lées avant l’arrivée au gou­ver­ne­ment de forces de gauche et de leur capa­cité à conti­nuer à agir sur le gou­ver­ne­ment par la suite. Il dépend aussi de sa capa­cité à éta­blir des alliances et des soli­da­ri­tés avec d’autres pays et mou­ve­ments, indis­pen­sables rem­parts contre les repré­sailles des tenants de l’ordre néo­li­bé­ral (voir l’ALBA). [8] Ce n’est pas un hasard en ce sens qu’à l’époque en seule­ment 8 ans, le PQ ait pu arri­ver au gou­ver­ne­ment : il est né en 1968 et a formé un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire en 1976. [9] Il reste bien entendu à le faire en tirant des leçons des échecs des groupes qué­bé­cois mar­xistes-léni­nistes des années 70, et de leur pro­pen­sion à conce­voir les mou­ve­ments sociaux comme de simples cour­roies de trans­mis­sion de leurs orga­ni­sa­tions poli­tiques.

Presse-toi à gauche, 6 mai 2014

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