Québec solidaire : une formation politique à la « gauche de la gauche » ?

Par Mis en ligne le 02 janvier 2010

La pre­mière décen­nie du 21e siècle a vu l’émergence de nou­velles for­ma­tions poli­tiques à « gauche de la gauche » dans plu­sieurs pays occi­den­taux. Les cas les plus connus sont le Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste (NPA) en France et Die Linke (La Gauche) en Allemagne.

Ces partis par­tagent quelques traits com­muns : ils sont basés sur un rejet affirmé de la gauche ins­ti­tu­tion­nelle de leurs pays res­pec­tifs, s’inspirent en bonne partie du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste de l’après-Seattle et prennent la forme d’une coa­li­tion com­po­sée de mili­tants et mili­tantes pro­ve­nant de plu­sieurs mou­ve­ments sociaux et poli­tiques (fémi­niste, éco­lo­gique, anti­guerre, extrême gauche, liber­taires, groupes com­mu­nau­taires).

Québec soli­daire (QS), tout en étant moins connu que le NPA ou Die Linke, par­tage néan­moins un nombre sur­pre­nant de traits avec ces nou­velles for­ma­tions. Entre autre, une pré­sence élec­to­rale crois­sante qui inquiète et irrite le parti jouant le rôle de la « gauche ins­ti­tu­tion­nelle » au Québec, soit le Parti qué­bé­cois (PQ).

Depuis sa créa­tion en février 2006, QS a ouver­te­ment et publi­que­ment défié le PQ en vue de lui arra­cher le vote pro­gres­siste au Québec. Il a fait valoir avec force que le mou­ve­ment ouvrier, les groupes com­mu­nau­taires et les mou­ve­ments sociaux devaient avoir leur propre expres­sion poli­tique auto­nome, dis­tincte et oppo­sée à la pra­tique et au pro­gramme d’un PQ mar­qués par le « néo­li­bé­ra­lisme à visage humain ». Encore plus inquié­tant du point de vue du PQ, QS s’oppose à sa stra­té­gie qui consiste à mettre le pro­gramme social en veilleuse au profit d’une « grande coa­li­tion natio­nale » et déclare haut et fort l’absolue néces­sité de souder l’indépendance (ou la sou­ve­rai­neté) du Québec et le projet social. Selon les propres termes de Québec soli­daire, la « ques­tion natio­nale » et la « ques­tion sociale » doivent être liées dans une stra­té­gie de trans­for­ma­tion sociale.

L’émergence de QS

La genèse de QS est inti­me­ment liée à la montée du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Suite à la grande mobi­li­sa­tion sociale autour du Sommet des peuples à Québec en avril 2001, les pré­cur­seurs de Québec soli­daire, l’UFP (Union des forces pro­gres­sistes) et Option citoyenne furent fondés res­pec­ti­ve­ment en 2002 et 2003 avec l’objectif ouver­te­ment déclaré de donner à ce mou­ve­ment social une expres­sion poli­tique. Ainsi, lors de sa fon­da­tion en 2006, qui a vu la fusion de l’UFP et d’Option citoyenne dans un parti poli­tique unifié, QS se défi­nis­sait comme « alter­mon­dia­liste, fémi­niste, éco­lo­giste et de gauche ». Ses membres, pro­ve­nant lar­ge­ment de ces mou­ve­ments, sont un ras­sem­ble­ment de mili­tants et mili­tantes jeunes et moins jeunes, issus des milieux syn­di­caux et com­mu­nau­taires, ainsi qu’un cer­tain nombre de mili­tants d’extrême gauche qui agissent ouver­te­ment sous la forme de « col­lec­tifs recon­nus » (sem­blables à des ten­dances orga­ni­sés) au sein du parti. [1]

Les défis pro­gram­ma­tiques et pra­tiques aux­quels est confronté QS portent une res­sem­blance frap­pante avec ceux ren­con­trés par le NPA ou Die Linke. Bien que l’aspect « anti » de la pla­te­forme ou du pro­gramme soit for­te­ment déve­loppé , l’aspect « pro » reste encore à défi­nir. En effet, qu’elle est la nature de la société post-néo-libé­rale envi­sa­gée par QS ? Dans son mani­feste d’avril 2009, le lien entre le capi­ta­lisme et le néo­li­bé­ra­lisme est expres­sé­ment affirmé pour la pre­mière fois et la ques­tion fon­da­men­tale posée ouver­te­ment : « Pour sortir de la crise : dépas­ser le capi­ta­lisme ? »

Ce ques­tion­ne­ment est à l’origine de la ten­ta­tive actuelle de QS de défi­nir son pro­gramme. Suite à son 5e congrès tenu récem­ment et qui était centré sur la ques­tion natio­nale, le parti s’engage à défi­nir les par­ties socio-éco­no­miques et éco­lo­giques de son orien­ta­tion. Lors d’un camp de for­ma­tion tenu au début de l’automne, les pro­po­si­tions pré­li­mi­naires de la Commission poli­tique allant vers une posi­tion anti­ca­pi­ta­liste et éco­so­cia­liste ont été reçues avec grand inté­rêt par les quelque 100 par­ti­ci­pant-e-s. Mais il reste à voir si ces posi­tions seront lar­ge­ment accep­tées par le parti lors des débats internes qui pré­cé­de­ront le pro­chain congrès.

Au niveau pra­tique, le rap­port entre l’activité élec­to­rale et les luttes sociales doit encore être tiré au clair. Avec l’élection à l’Assemblée natio­nale du Québec d’Amir Khadir en décembre 2008, QS a fait d’importantes per­cées. Ce jeune parti est main­te­nant cré­dité d’un taux d’intention de vote de 7 à 8 % dans les son­dages, soit envi­ron deux fois son résul­tat de 2008. Et, sa figure de proue, Amir Khadir est devenu un per­son­nage popu­laire et reconnu à tra­vers le Québec, se clas­sant même 3e dans un récent son­dage por­tant sur la popu­la­rité des per­son­na­li­tés poli­tiques. [2] Cependant, le lien per­ma­nent avec les luttes ouvrières et popu­laires est encore pré­caire. Beaucoup de mili­tant-e-s sont retour­nés à leurs mou­ve­ments après la cam­pagne élec­to­rale.

Questions ouvertes, nou­veaux défis

Comment le parti s’appuiera-t-il sur ses succès élec­to­raux au cours des trois pro­chaines années, en par­ti­cu­lier en dehors de Montréal où la gauche est loin d’être aussi enra­ci­née ? Quel genre de lien orga­nique peut être construit avec les syn­di­cats et les mou­ve­ments sociaux à un moment où les luttes de masse semblent être en reflux au Québec ? Ce sont des ques­tions ouvertes que QS doit affron­ter dans la période qui vient. Un signe posi­tif est la volonté de quelques jeunes mili­tant-e-s de coor­don­ner leurs actions dans les syn­di­cats alors que Québec soli­daire com­mence à jouir d’une plus grande recon­nais­sance, aval (et sou­tien dans cer­tains cas) de la part de res­pon­sables syn­di­caux locaux et régio­naux.

Il y a évi­dem­ment cer­taines dif­fé­rences essen­tielles entre l’histoire de la gauche en Allemagne ou en France et celle du Québec. Tant le NPA que Die Linke doivent faire face aux pro­blèmes com­plexes posés par la pré­sence de partis socio-démo­crates ou de gauche dans leur pays et sur­tout à la ques­tion lan­ci­nante qui en découle, soit celle des alliances élec­to­rales (ou non) dans les élec­tions locales, régio­nales, natio­nales et euro­péennes. Au Québec tou­te­fois, il n’y a pas d’histoire de parti tra­vailliste ou de parti com­mu­niste de masse. Donc ce genre de ques­tions tac­tiques n’est pas à l’ordre du jour. En outre, les types d’alliances tac­tiques posées par le sys­tème élec­to­ral à deux tours (France) ou par la repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle (Allemagne) ne se posent pas au Québec où pré­vaut plutôt un sys­tème uni­no­mi­nal à un tour. Cependant, une ques­tion qui se posera à QS dans un proche avenir sera celle de son atti­tude envers le PQ, au cas où ce parti devait reve­nir au pou­voir et convo­quer un réfé­ren­dum sur la ques­tion natio­nale. Mais cette ques­tion ne se posera pas avant au moins trois ans.

Un pro­blème plus impor­tant est la nature du lien avec les syn­di­cats et les mou­ve­ments sociaux. En Europe occi­den­tale, il y a une longue his­toire de liens orga­niques entre ces mou­ve­ments et les partis de gauche. Au Québec, malgré une his­toire d’action radi­cale par des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et popu­laires, il n’y a pas d’antécédents his­to­riques sur de tels liens orga­niques. En dépit du sou­tien des hautes direc­tions syn­di­cales, le PQ n’a pas de racines orga­ni­sa­tion­nelles dans le mou­ve­ment ouvrier. Et le NPD n’a jamais été un fac­teur poli­tique au Québec. Ainsi, QS fait face à une double mis­sion : arra­cher à l’influence du PQ des sec­teurs du mou­ve­ment syn­di­cal et des mou­ve­ments sociaux et, dans un même temps, déve­lop­per une forme de lien orga­nique qui ne fait pas encore partie des tra­di­tions poli­tiques locales. Cette double tâche est loin d’être évi­dente.

Enfin, la ques­tion natio­nale du Québec pose quelques pro­blèmes stra­té­giques et tac­tiques spé­ci­fiques à la gauche qué­bé­coise, à savoir : quels types d’alliances construire avec des pro­gres­sistes non-fran­co­phones (anglo­phones et immi­grants) qui se méfient de sa posi­tion pro-indé­pen­dance ? Quels types d’alliances construire avec les peuples autoch­tones ? Quels types d’alliances devraient être construites avec les pro­gres­sistes du reste du Canada ?

Il est regret­table que l’influence de QS soit actuel­le­ment si faible chez les non-fran­co­phones (2 % selon les der­niers son­dages, ce qui est bien en deçà de la moyenne de QS au niveau pro­vin­cial de 7-8 %). Bien que des posi­tions inté­res­santes aient été adop­tées sur cette ques­tion, elle reste une ques­tion à laquelle le parti doit aussi s’attaquer sérieu­se­ment au cours des pro­chaines années. Sur la ques­tion des peuples autoch­tones, Québec soli­daire a adopté une posi­tion de pleine recon­nais­sance de leur droit à l’autodétermination. Quant aux liens à construire avec les pro­gres­sistes cana­diens hors-Québec, force est de consta­ter que, pour le moment, aucune réflexion sérieuse n’a été accor­dée à cette ques­tion.

Reconstruire la gauche

En résumé, ma thèse est que Québec soli­daire est non seule­ment de fac­ture sem­blable aux for­ma­tions poli­tiques à « gauche-de-la-gauche » qui se déve­loppent dans maints pays d’Europe occi­den­tale mais qu’il par­tage éga­le­ment les mêmes défis. Comme beau­coup de ces nou­veaux partis, QS est loin d’être com­plè­te­ment défini et cris­tal­lisé. Il s’agit d’un parti en évo­lu­tion constante, avec un pro­gramme inachevé et une pra­tique encore incer­taine. Comment fera-t-il face aux défis à venir – la crise éco­no­mique et la crise envi­ron­ne­men­tale, son rela­tif succès élec­to­ral, la tâche de se lier au mou­ve­ment ouvrier et aux mou­ve­ments sociaux – tous ces défis mar­que­ront l’avenir de Québec soli­daire et son rôle dans la poli­tique qué­bé­coise.

Ces diverses expé­riences de la gauche-de-la-gauche doivent être repla­cées dans le contexte his­to­rique plus large de la recons­truc­tion de la gauche après l’effondrement du socia­lisme sovié­tique et la faillite de la troi­sième voie social-démo­crate. Le phi­lo­sophe radi­cal fran­çais Alain Badiou affirme que nous sommes au seuil d’une « troi­sième séquence de la poli­tique d’émancipation. » [3] En gros, il avance que la pre­mière séquence a vu la montée du mou­ve­ment ouvrier au 19e siècle. La deuxième séquence, celle des partis de style bol­che­vik et des ten­ta­tives fina­le­ment infruc­tueuses de construire le socia­lisme au 20e siècle. Alors que la troi­sième séquence, dans laquelle nous entrons peut-être, verra de nou­velles formes d’action poli­tique qui trans­cen­de­ront les expé­riences et échecs du passé. Bien que je ne puisse être d’accord avec sa pro­po­si­tion d’expérimenter de nou­velles formes de pra­tique poli­tique « à dis­tance de l’État » et « en dehors de la forme parti » (ce qui est beau­coup trop post­marxiste à mon goût, et de sur­croît, quelque chose que la gauche a expé­ri­menté pen­dant deux décen­nies avec fina­le­ment peu de gains tan­gibles), je pense que l’idée que nous soyons à l’orée d’une troi­sième séquence de la poli­tique éman­ci­pa­trice est par­ti­cu­liè­re­ment féconde et donc hau­te­ment inté­res­sante à explo­rer. Dans cette pers­pec­tive, les expé­riences à « gauche-de-la-gauche » dans les pays occi­den­taux et celles du « socia­lisme du 21e siècle » en Amérique latine, prennent une nou­velle dimen­sion et impor­tance his­to­rique.

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RASHI Roger

* Tiré de The Bullet, Socialist pro­ject E-bul­le­tin, no. 286, 11 décembre 2009. Disponible en anglais sur ESSF. Traduction de Presse-toi à gauche :

http://​www​.pres​se​gauche​.org/​s​p​ip.ph…

* Roger Rashi est un mili­tant social et poli­tique qui vit à Montréal. Il est membre fon­da­teur de Québec soli­daire et milite pré­sen­te­ment sur le comité de coor­di­na­tion de la cir­cons­crip­tion de Mercier où Amir Khadir a été élu à l’Assemblée natio­nale du Québec en décembre 2008. Il est éga­le­ment membre de la Commission de tra­vail sur l’environnement et l’énergie (CTEE) de Québec soli­daire. Il exprime ici ses propres opi­nions.

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