Québec 2014 – Le moment décisif

Par Mis en ligne le 06 février 2014

Il y aura des élec­tions géné­rales au Québec en 2014. Peu après, l’exercice élec­to­ral se pour­sui­vra au niveau fédé­ral. Au-delà des élec­tions, des confron­ta­tions majeures s’annoncent à tous les niveaux de la société.

L’offensive

Depuis plu­sieurs années, les élites éco­no­miques et poli­tiques s’acharnent à détruire ce qui reste de l’État-providence et à créer une société tota­le­ment pola­ri­sée, comme on l’observe aux États-Unis. Cette bataille du 1 % contre le 99 % se pour­suit sans relâche, car le 1 % a l’impression qu’il peut uti­li­ser la crise éco­no­mique qui per­dure depuis 2008 malgré les inces­santes annonces de la « reprise ». Le chô­mage, la pré­ca­rité, la délo­ca­li­sa­tion des emplois, la mar­gi­na­li­sa­tion des régions, le climat de peur entre­tenu contre de pré­ten­dues menaces venant des immi­grant-es, tout cet ensemble d’éléments crée une atmo­sphère mal­saine.

L’objectif des domi­nants pour conso­li­der leur pré­da­tion est de pro­duire une société où tout le monde se sent contre tout le monde… Pour cela, un rôle immense est dévolu aux médias qui, sauf quelques excep­tions, répètent à peu près le même mes­sage : l’austérité est néces­saire car le Québec est trop endetté à cause de ses pro­grammes sociaux, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale est inévi­table et irré­ver­sible, il faut limi­ter les dégâts de la démo­cra­tie et réta­blir le pou­voir de l’autorité, nos « valeurs » sont mena­cées par des hordes isla­miques qui partent de Kaboul et d’Alger pour infil­trer Montréal-Nord.

Le « grand projet » du PQ est épuisé

Élu de jus­tesse en 2012, au len­de­main des immenses mobi­li­sa­tions des Carrés rouges, le Parti qué­bé­cois a tout promis et n’a à peu près rien res­pecté. Rapidement, le petit cercle autour de Pauline Marois a bien vu que son faible pou­voir était menacé. Au lieu de miser sur les forces du chan­ge­ment, le PQ est revenu aux bonnes vieilles idées des « lucides » qui, à l’époque de Lucien Bouchard notam­ment, avaient en bonne partie liquidé les idéaux sociaux-démo­crates et indé­pen­dan­tistes de départ.

Pour garder le pou­voir et éven­tuel­le­ment gagner les pro­chaines élec­tions, les stra­tèges du PQ misent sur un virage qui per­met­tra à celui-ci de récol­ter l’appui des couches moyennes et popu­laires qui sont allées vers le popu­lisme de droite de la CAQ. Également, la pers­pec­tive est de mar­gi­na­li­ser l’idée de l’indépendance et d’un natio­na­lisme inclu­sif et civil au profit d’un retour de l’ethnisme, un « nous » fri­leux qui pola­rise l’opinion contre les mal-aimés de l’immigration et de la mino­rité anglo­phone, d’où l’impasse dans laquelle se retrouve le Parti libé­ral. Électoralement, cette stra­té­gie semble gagnante (ça reste à voir au moment des élec­tions), mais à moyen et long terme, c’est l’enterrement défi­ni­tif du « grand projet ». Un pro­chain gou­ver­ne­ment du PQ pra­ti­quera la « bonne gou­ver­nance » et la « défense » du peuple qué­bé­cois vu comme une grande ethnie mena­cée. Une com­pa­rai­son vaut tou­jours ce qu’elle vaut, mais cela fait penser à ce que Maurice Duplessis a fait en se libé­rant des élé­ments réfor­mistes qui l’avaient mis au pou­voir et en s’alignant sur les élites.

Les assauts qu’on pré­pare contre le mou­ve­ment popu­laire

L’année 2014 sera éga­le­ment le point de départ des négo­cia­tions dans le sec­teur public. À Ottawa comme à Québec (comme ailleurs dans les autres pays capi­ta­listes), une des grandes prio­ri­tés est de déman­te­ler une grande partie de ce sec­teur public, héri­tier des poli­tiques key­né­siennes et vec­teur des réformes qui ont permis aux couches popu­laires d’améliorer leur sort sur le plan de la santé, de l’éducation, de l’aide sociale, des trans­ports et com­mu­ni­ca­tions, etc. Harper a le mérite d’être trans­pa­rent à ce niveau, d’où la ribam­belle d’attaques contre la fonc­tion publique fédé­rale (Postes Canada, Radio-Canada, etc.).

Cette « restruc­tu­ra­tion » se fait direc­te­ment en frap­pant les syn­di­cats et indi­rec­te­ment en dimi­nuant les trans­ferts vers les pro­vinces. Au Québec, quel que soit le parti qui l’emportera aux pro­chaines élec­tions, il y aura une grande ten­ta­tive pour mettre les syn­di­cats « à leur place ». En fait, si on se fie aux der­nières décen­nies, cela risque d’être pire avec le PQ qui essaie tou­jours de jouer la fibre natio­na­liste contre les inté­rêts des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Du côté des médias, une cam­pagne per­ma­nente et uti­li­sant plu­sieurs registres est en cours. Quels sont les argu­ments ? Le pro­blème de la dette est mons­trueu­se­ment gonflé même s’il ne cor­res­pond pas à la réa­lité, comme le disent plu­sieurs éco­no­mistes (et pas seule­ment de « gauche »). Il faut « net­toyer » l’appareil d’État engraissé et couper tout ce qu’on peut, tout en per­met­tant un trans­fert « natu­rel » vers l’entreprise privée. Si les dépenses sont trop hautes, c’est que le Québec est trop « géné­reux » avec ses tarifs d’électricité et les frais de sco­la­rité uni­ver­si­taire trop bas.

Plus encore, on se « permet » le « luxe » d’envoyer nos jeunes à l’école après le secon­daire (grâce aux cégeps) et avant la mater­nelle (grâce aux CPE). Dans ce contexte, les his­toires de mau­vaise ges­tion et de cor­rup­tion, même si elles sont réelles, deviennent autant de pro­po­si­tions pour jeter non seule­ment l’eau sale du bain, mais aussi le bébé au com­plet.

Bref, il faut, dit-on, réduire, voire éli­mi­ner tout cela. Ce qui veut aussi dire éli­mi­ner ceux qui se trouvent dans le chemin. Or au Québec, et c’est ce qui a été au centre de la Révolution dite tran­quille, on a des mou­ve­ments sociaux, à com­men­cer par les syn­di­cats. Ceux-ci ont eu l’« inso­lence » de s’organiser et de se mettre en coa­li­tion (le Front commun). Sans leur défaite, la « restruc­tu­ra­tion » de droite n’aura pas lieu.

Résistances opi­niâtres

Malgré ce bat­tage, une majo­rité de la popu­la­tion per­siste et signe. L’un après l’autre, les son­dages démontrent l’attachement au sec­teur public et la méfiance envers les requins de la finance. Françoise David est la per­son­na­lité poli­tique la plus popu­laire, ce n’est pas un hasard. Quand le projet réac­tion­naire est « dénudé » comme cela est le cas avec Harper, moins de 10 % des gens embarquent. C’est pour­quoi des partis comme le PLC, le PLQ et la CAQ disent tou­jours : « Nous ne sommes pas de droite » !

Si ce sen­ti­ment pro­gres­siste était seule­ment un sen­ti­ment, les domi­nants n’auraient pas peur. Mais tel n’est pas le cas. Les Carrés rouges, que les médias se plaisent à « oublier » (« c’était un moment de délire » disent-ils), sont tou­jours là, même s’ils sont moins évi­dents. Les ter­gi­ver­sa­tions du PQ sur l’éducation, le tra­vail, l’environnement, les dis­cours qu’on répète des deux coins de la bouche témoignent de la peur des élites de confron­ter le peuple sur les enjeux fon­da­men­taux, que ce soit sur l’avenir des cégeps et des uni­ver­si­tés, la pri­va­ti­sa­tion de la santé, les méga­pro­jets pétro­liers et gaziers. Certes, dans la popu­la­tion, on sent un sen­ti­ment impal­pable mais pré­valent de peur, pour les rai­sons évo­quées plus haut. Pourra-t-on sur­mon­ter cette peur ?

La deuxième « Révolution tran­quille »

Dans les années 1960-70, le Québec s’est mis en marche. Une grande coa­li­tion s’est consti­tuée autour d’un projet qui sans être radi­cal avait le mérite de chan­ger la donne. Les élites se sont coa­li­sées contre le projet, même si elles admet­taient ici et là la néces­sité de quelques réformes de façade. En 1972, le mou­ve­ment popu­laire leur a rap­pelé qu’il ne se lais­se­rait pas mar­cher dessus. En 1976, l’élection du PQ a été le résul­tat de ce grand mou­ve­ment où jeunes, ensei­gnant-es, agri­cul­teurs, ouvriers ont joué un grand rôle, sti­mulé-es par leurs orga­ni­sa­tions popu­laires, syn­di­cales, étu­diantes, fémi­nistes. Devant cela, les élites ont déployé un vaste arse­nal pour sabo­ter les aspi­ra­tions natio­nales et sociales du peuple, d’où les régres­sions de 1980, 1982, 1995.

Depuis, c’est un face-à-face qui n’en finit plus. Aujourd’hui, devant la grande confron­ta­tion qui se pré­pare, ce vaste mou­ve­ment doit prendre le tau­reau par les cornes et coa­li­ser toutes les forces vives, comme cela s’est pro­duit spon­ta­né­ment avec les Carrés rouges. Certes, des pas ont été fran­chis, mais main­te­nant les enjeux sont énormes. Par exemple, le Front commun du sec­teur public doit se dépas­ser lui-même et deve­nir le mur contre lequel la « restruc­tu­ra­tion » néo­li­bé­rale va se briser le nez. Un autre exemple est la relance des mobi­li­sa­tions contre les pro­jets des­truc­teurs de l’environnement. Au Québec, des com­mu­nau­tés se défendent presque natu­rel­le­ment et ont déjà l’appui de la majo­rité des gens. Notons enfin que le projet poli­tique encore embryon­naire porté par Québec soli­daire fait son chemin, même si trop len­te­ment.

Alors, cette deuxième révo­lu­tion tran­quille ? Est-ce pos­sible ? Est-ce pen­sable ? Est-ce qu’il y a des risques ? La réponse à ces ques­tions n’est pas donnée d’avance. Elle dépend de la confiance des orga­ni­sa­tions, de leur capa­cité d’innover, de déjouer les stra­té­gies de l’adversaire. Elle dépend des géné­ra­tions mili­tantes, sur­tout celles qui montent, où se déve­loppent des intel­lec­tuel-les dans la tra­di­tion de Gramsci, de Bourdieu et de Parti pris, et qui vont encore plus loin.

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