Que faire face à la crise financière ? Nationaliser le secteur bancaire !

Mis en ligne le 23 octobre 2008

La crise finan­cière a, aux États-Unis, ses res­sors dans la géné­ra­li­sa­tion du crédit et dans l’afflux de dol­lars sur les mar­chés inter­na­tio­naux. Faire face, en tenant compte de l’économie « réelle » passe par une véri­table socia­li­sa­tion du sec­teur ban­caire.

Par Michèle Brand

Aujourd’hui, en pleine tem­pête et face à la panique déclen­chée par la crise, plus per­sonne ne croit au dogme “néo­li­bé­ral”, selon lequel les mar­chés fonc­tionnent à leur opti­mum quand on les laisse libres et que le gou­ver­ne­ment n’intervient pas dans l’économie. Rappelons, au pas­sage, que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, censé être le plus libé­ral de tous, n’a jamais “laissé faire” l’économie. Il l’a tou­jours régu­lée de près, que ce soit en accor­dant des sub­ven­tions pré­fé­ren­tielles aux entre­prises, par la créa­tion puis le contrôle de l’énorme indus­trie de défense et de guerre ; ou encore via un pro­tec­tion­nisme accru, la mise en marche de la planche à billets pour payer les dettes externes, la pres­sion sur les autres gou­ver­ne­ments pour garder l’hégémonie finan­cière et sou­te­nir l’addiction au crédit, et ainsi de suite. Les inter­ven­tions récentes, si elles sont plus dra­ma­tiques, ne sont en rien plus “socia­listes” que les pré­cé­dentes. Il faut être un idéo­logue néo­li­bé­ral pour croire que toute inter­ven­tion gou­ver­ne­men­tale, comme le plan Paulson de ren­flouage [1], est une forme de socia­lisme. Mais si cette crise détruit l’idéologie libé­rale, comme une vic­time col­la­té­rale, un obs­tacle à la construc­tion de solu­tions aura dis­paru – et ce d’autant plus que cette idéo­lo­gie est peut-être plus ancrée chez ses oppo­sants, qui pensent qu’elle se réfère à une réa­lité, que chez ses défen­seurs, qui ne l’utilisent oppor­tu­né­ment que pour jus­ti­fier leurs inté­rêts de classe – ou l’abandonnent dès lors qu’elle n’est plus utile, comme ils le font actuel­le­ment.

Il y a donc consen­sus : l’intervention gou­ver­ne­men­tale mas­sive dans l’économie est à l’ordre du jour, et le plus rapi­de­ment pos­sible. Intervention… mais de quelle sorte ? La réponse appor­tée dépen­dra de l’appréhension de la réa­lité dans l’économie à la fois finan­cière et géné­rale… et des prio­ri­tés que l’on a. La “re-régu­la­tion des mar­chés”, inter­ven­tion minime prônée par des pen­seurs de droite comme de gauche, ne suffit clai­re­ment pas dans ce moment de crise extrême, alors que les mar­chés finan­ciers sont en proie à des convul­sions spas­mo­diques. Lors des som­mets du wee­kend der­nier les diri­geants ou ministres des G7, G20 et Eurozone ont attesté du fait qu’une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale d’ampleur est néces­saire. Suivant la for­mule bri­tan­nique de la semaine der­nière, lundi 13 octobre les États-Unis et cer­tains pays euro­péens comme la France ont adopté des mesures qui per­mettent la reca­pi­ta­li­sa­tion des banques direc­te­ment par les États (des “natio­na­li­sa­tions par­tielles”) et, pour ces pays euro­péens, une sorte de garanti des prêts inter­ban­caires. Les 27 seront appe­lés à har­mo­ni­ser ces mesures lors du sommet euro­péen le 15 et 16 octobre. Mais malgré la hausse des bourses lundi 13, il n’est pas du tout sûr que ces mesures suf­fi­ront pour guérir le patient, ni même pour dége­ler les mar­chés du crédit. La seule solu­tion, qui s’impose d’urgence, est la natio­na­li­sa­tion du sec­teur ban­caire entier. Mais, avant de jus­ti­fier en quoi cette option est la seule viable, dans l’intérêt de tous, il convient de diag­nos­ti­quer le mal dont souffre l’économie.

Crise financière, crise de l’économie réelle

Prenons, pour cela, le cas amé­ri­cain, indé­nia­ble­ment le stade le plus extrême et avancé de la mala­die. Les diri­geants euro­péens ont en effet beau pro­tes­ter amè­re­ment et expli­quer que la crise finan­cière est une impor­ta­tion toxique issue des États-Unis, sans effet sur les fon­da­men­taux éco­no­miques en Europe, mais cer­taines des mêmes dyna­miques cri­tiques sont à l’oeuvre sur les deux rives de l’Atlantique. Dans dif­fé­rents dégrés selon les pays, les dif­fi­cul­tés que connaît l’économie réelle ne sont pas uni­que­ment une “conta­gion” de la crise finan­cière – même si celle-ci les aggrave expo­nen­tiel­le­ment – mais sont en fait à l’origine de la crise.

On assiste en fait à la conjonc­tion de deux crises dif­fé­rentes mais liées, ce qui rend plus com­plexe et dif­fi­cile la situa­tion. Chronologiquement, la crise finan­cière, déclen­chée par les défauts de paie­ment sur les prêts “sub­primes” n’est que la seconde. La pre­mière, moins média­ti­sée mais non moins dra­ma­tique, est la dégra­da­tion sévère de l’économie réelle, enta­mée il y a plus de 25 ans. Ces signes sont (aux États-Unis comme ailleurs, mais ici on pren­dra le cas des EU) : la lente des­truc­tion de la base indus­trielle par les délo­ca­li­sa­tions suc­ces­sives ; le rem­pla­ce­ment de ces emplois par des jobs moins bien payés dans le sec­teur des ser­vices, qui ne crée pas de richesse ; la stag­na­tion des salaires réels depuis 35 ans ; l’augmentation du chô­mage [2] ; le sur­en­det­te­ment des ménages par l’économie de consom­ma­tion basée sur le crédit (la consom­ma­tion repré­sente 70% du PIB des EU) ; la hausse des prix de l’énergie et des frais pour les soins de santé ; l’intensification de la grande misère [3], etc. Le cycle qui s’achève ainsi est inédit : c’est en effet la pre­mière fois qu’une phase expan­sion éco­no­mique prend fin sans que la situa­tion des classes moyennes n’ait été amé­lio­rée.

L’éclatement de la bulle immo­bi­lière qui avait fait flot­ter l’économie depuis 3 ans a entraîné l’effondrement de l’important sec­teur de la construc­tion, mar­quant ainsi le début de la phase des­cen­dante. Il est sur­venu plus d’un an avant la crise des “sub­primes” en août 2007, et n’est donc pas dû à cette der­nière. (Ici on voit une dif­fé­rence avec l’Europe, où l’éclatement de la bulle est sur­venu presque simul­ta­né­ment avec la crise finan­cière, pro­vo­quant l’idée erro­née que celle-ci soit la cause de l’effondrement du marché immo­bi­lier.) Et la crise finan­cière, qui va bien au-delà du gel des mar­chés de pro­duits titri­sés mais sac­cage les fon­de­ments du sys­tème éco­no­mique mon­dial, pro­voque ou ren­force à son tour l’étouffement de l’économie par le manque de crédit et la baisse de consom­ma­tion ; la chute libre des bourses ; l’effondrement des fonds de pen­sions inves­tis en bourse (qui consti­tuent la plu­part des fonds de retraite per­son­nelle aux USA) [4] ; la baisse des com­mandes indus­trielles ; le crash plus grave de l’immobilier (un ménage sur six doit rem­bour­ser un prêt dont le mon­tant est supé­rieur à la valeur du bien, et cela pour­rait biten­tôt atteindre 40% des ménages, selon Deutsche Bank). Les effets de ces dégâts sont déjà visibles. Ainsi, la grande crise du loge­ment due aux sai­sies immo­bi­lières a-t-elle pour consé­quence la géné­ra­li­sa­tion de la suroc­cu­pa­tion des loge­ments (plu­sieurs ménages vivant sous le même toit), alors que les Américains sont de plus en plus nom­breux à loger dans leur propre véhi­cule et que les camps de sans-abris foi­sonnent. Les licen­cie­ments records et un envol des chiffres du chô­mage n’arrangent en rien la situa­tion, alors que l’évaporation de l’accès au crédit pour les indi­vi­dus, les entre­prises et les enti­tés publiques (états, comtés, villes) fait planer de nou­velles menaces, le crédit étant néces­saire à leur survie.

Ce tandem de crise, l’une finan­cière, récente, l’autre, plus ancienne, affec­tant l’économie réelle, ont créé une spi­rale des­truc­trice : la baisse de la consom­ma­tion entraîne licen­cie­ments et faillites, qui viennent à leur tour ren­for­cer la baisse de la consom­ma­tion – le tout dans une éco­no­mie fondée sur la consom­ma­tion à crédit bien plus que sur la pro­duc­tion.

Crise du crédit, crise de la dette

Avant même la crise des sub­primes, qui a levé le voile sur les titri­sa­tions magiques tout en fai­sant écla­ter la bulle du crédit, une crois­sance basée sur la consom­ma­tion à crédit était une aber­ra­tion. Et comme la consom­ma­tion amé­ri­caine à crédit consti­tue le grand moteur éco­no­mique mon­dial, sa désta­bi­li­sa­tion entraîne celle du sys­tème entier. Pour le com­prendre, il faut regar­der de plus près les dyna­miques de l’inflation du crédit depuis 20 ou 25 ans, qui a entraîné l’inflation de la valeur des biens et des actifs. En 1994, la dette non-finan­cière totale a aug­menté de 578 mil­liards de dol­lars. Elle s’est depuis accrue chaque année pour arri­ver à une expan­sion de 1 000 mil­liards en 1998, 2 000 mil­liards en 2004 et 2 561 mil­liards en 2007 [5]. Mais son expan­sion com­mence a frei­ner : 1 726 mil­liards au pre­mier semestre 2008, 1 127 pour le deuxième, alors que la bulle est main­te­nant en train d’imploser entiè­re­ment. L’expansion de la dette finan­cière suit un schéma sem­blable, alors la dette publique ne cesse d’exploser (on y revien­dra) [6].

Ce crédit facile (ou “asset infla­tion”) a permis l’expansion de l’économie alors que la pro­duc­tion et les expor­ta­tions bais­saient, par l’inflation chi­mé­rique de la valeur des biens de toutes sortes, la crois­sance sou­te­nue, les grandes dépenses pri­vées et publics, les béné­fices finan­ciers et l’augmentation du pou­voir d’achat. Mais le crédit ne crée pas de richesses, bien au contraire : il ne fait qu’engendrer l’inflation fan­to­ma­tique de la valeur. Le ménage amé­ri­cain moyen a un taux d’épargne néga­tif : il dépense 120% de ce qu’il gagne ; les 20% de trop sont finan­cés par le crédit. Désormais, à cause de l’effondrement du crédit, l’économie n’a plus les moyens de conti­nuer à main­te­nir un même niveau de dépenses. Sans accès aux finan­ce­ments habi­tuels, les ménages, les entre­prises et les enti­tés publiques sur­en­det­tés ne pour­ront pas res­pi­rer. C’est ce grand réajus­te­ment inévi­table et dou­lou­reux qui est aujourd’hui à l’œuvre. On parle d’une “crise de crédit”, mais comme le crédit s’est éva­poré, on devrait plutôt l’appeler par son véri­table nom : crise de la dette.

Pourquoi le crédit avait-il com­mencé à s’évaporer il y a à peu près un an, ouvrant la crise dite des sub­primes ? En août 2007, quand BNP-Paribas avait annoncé ne pas pou­voir mettre une valeur sur cer­taines des obli­ga­tions titri­sées qu’elle déte­nait, faute d’acheteurs, la vraie fai­blesse de l’économie réelle s’est heur­tée à la force fic­tive de l’économie finan­cière. Les prêts “sub­primes”, accor­dés à des per­sonnes dému­nies, avaient été vendus par leurs cour­tiers, grou­pés avec d’autres prêts moins ris­qués, puis reven­dus encore et encore sur le grand marché mon­dial des obli­ga­tions titri­sées… jusqu’au jour où les sai­sies immo­bi­lières ont com­mencé à tou­cher ce marché. Or ces sai­sies ne concernent pas uni­que­ment les prêts sub­primes aux plus dému­nis, et elles n’ont d’ailleurs pas com­mencé avec ces prêts. La vague de sai­sies avait com­mencé en 2006, et était prin­ci­pa­le­ment due aux pro­blèmes éco­no­miques glo­baux : les Américains ne pou­vaient plus s’endetter sans pro­duire ; ce grand moteur éco­no­mique mon­dial est en panne. Les prêts les plus pro­blé­ma­tiques sont ceux dont le taux, ini­tia­le­ment attrac­tif, est réajusté vers le haut après quelques années. Accordés en très grand nombre à des emprun­teurs de toute sorte, ils consti­tuent une bombe à retar­de­ment, qui n’a tou­jours pas com­plè­te­ment explosé.

Rétrospectivement, il appa­raît aber­rant d’avoir laissé se créer des prêts du genre des sub­primes. Mais cela n’a, en fait, rien d’illogique : les mar­chés du crédit avaient besoin de cette déré­gu­la­tion pour sou­te­nir leur propre crois­sance. Tous les autres sec­teurs de la popu­la­tion amé­ri­caine avaient déjà accès à des prêts immo­bi­liers, lorsque la menace d’une grande réces­sion, en 2001, avait été détour­née par la baisse des taux d’intérêt direc­teurs rame­nés à 1% en 2002. Alan Greenspan, alors gou­ver­neur de la Banque Fédérale, enten­dait ainsi donner du souffle à la bulle immo­bi­lière pour rem­pla­cer celle du dot-com. Vendre tou­jours plus de prêts et de pro­duits déri­vés deve­nait alors néces­saire au main­tien des mêmes béné­fices du sec­teur finan­cier – et les ménages sans tra­vail, sans épargne et sans bien, était un marché vierge.

Pour donner une idée claire de la gra­vité de la situa­tion aux EU, pre­nons la ville de Cleveland qui est, depuis deux ans, l’un des endroits les plus tou­chées par la crise. Dans cer­tains quar­tiers autre­fois très vivants, les huis­siers pro­cèdent à deux sai­sies quo­ti­diennes, condam­nant ainsi les mai­sons de rues entières, toutes murées. Quand une maison est vide, sa valeur plonge. Elle est squat­tée, puis pillée : tout ce qui a de la valeur (cuivre, plom­be­rie, etc.) est volé, entraî­nant la chute de la valeur de toutes les mai­sons voi­sines. La valeur tombe jusqu’à deve­nir néga­tive : les mai­sons sont inven­dables, et les raser coûte trop cher à la muni­ci­pa­lité. Depuis deux ans Cleveland, sou­cieuse d’enrayer l’insalubrité, a dépensé 12 mil­lions de dol­lars pour raser des mai­sons sac­ca­gées. Les foyers de sans-abris affluent, les familles se séparent : les enfants sont sou­vent envoyés chez des tantes, etc. On ne peut pas conce­voir une des­truc­tion plus totale d’un quar­tier ouvrier, rendu à des champs. La ville pour­suit en jus­tice 21 banques d’investissement de Wall Street, qu’elle juge res­pon­sables de cette des­truc­tion. C’est le degré extrême de la trans­for­ma­tion de la pour­ri­ture fic­tive de Wall Street en pertes réelles [7] .

Le point de contact entre la défaillance de l’économie réelle et la finance fran­ken­stein sur­do­pée était inévi­table, même sans l’invention des prêts pré­da­teurs pour les plus dému­nis. En effet, malgré le décro­chage de la finance du monde des sala­riés et des chô­meurs, les obli­ga­tions échan­gées sur les mar­chés de titres déri­vés avaient une base dans la réa­lité. La valeur de ces actifs, fondés sur le rem­bour­se­ment des prêts de toutes sortes, dépend tout de même de la bonne santé de l’économie réelle. Minée par la perte de pro­duc­tion indus­trielle, et par la créa­tion du grand sec­teur de ser­vices qui ne fait que recy­cler une partie des béné­fices obte­nus dans le monde de la finance, l’économie réelle est à bout de souffle, et ne peut plus absor­ber de dettes. Les amé­ri­cains en géné­ral ne vivent pas au-delà de leurs moyens ; très sou­vent ils ont besoin de deux emplois et n’arrivent pas à bou­cler les fins du mois sans s’endetter plus [8]. Ce n’était qu’une ques­tion de temps, alors, avant que le mal n’infecte la finance encore eupho­rique. Pour toutes ces rai­sons, les dis­cours sur la “re-régu­la­tion”, de même que les ten­ta­tives re-gon­fler la bulle de crédit avec des réca­pi­ta­li­sa­tions des banques et garan­tis des prêts inter­ban­caires, ne sont en rien à la hau­teur du pro­blème. La véri­table crise a ses racines dans l’économie réelle bien plus que dans l’économie para­si­taire de la finance.

Que font les autorités ?

Les sai­sies ont com­mencé à se faire mas­sives aux États-Unis à partir de 2006, ren­dant les obli­ga­tions titri­sées basées sur ces prêts inven­dables, autre­ment dit “toxiques”, au cours de l’été 2007. Cette “toxi­cité” c’est immé­dia­te­ment tra­duite en crise de liqui­dité. La den­sité de l’interdépendance des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales fait que le risque, qu’on avait pensé minime parce que bien dis­tri­bué, était en fait, pour cette raison même, maxi­ma­lisé. Les banques ont com­mencé à garder leur propre argent, pour soi­gner leurs bilans. Or le robi­net de crédit à court terme est néces­saire aux acti­vi­tés quo­ti­diennes des banques, qui se prêtent mutuel­le­ment de l’argent. Les défauts de paie­ment des prêts immo­bi­liers, pour­tant en pro­por­tion rela­ti­ve­ment faibles, ont donc eu un effet extra­or­di­nai­re­ment dis­pro­por­tionné. De fait, les ban­quiers ont com­mencé à ne plus rien prêter, sauf à des taux très élevés, car tout emprun­teur risque de faire faillite. Ce qui avait figuré sur les bilans comme des actifs (les obli­ga­tions titri­sées deve­nues inven­dables) se trans­forme tout à coup en passif, sans valeur. Le mon­tant total des pertes (“write-downs”) a désor­mais dépassé les 635 mil­liards de dol­lars ; le FMI estime que ce chiffre va atteindre 1.400 mil­liards, et d’autres éco­no­mistes vont jusqu’à 3.000 mil­liards. Comme ces obli­ga­tions n’arrivent que peu à peu à leur terme, l’hémorragie est constante et conti­nue. Elles ne changent donc que pro­gres­si­ve­ment de colonnes dans les bilans, des actifs vers les pas­sifs, alors que les ins­ti­tu­tions ban­caires ne peuvent pas emprun­ter l’argent néces­saire pour les refi­nan­cer (“roll them over”). Elles ne sont pas encore toutes arri­ver à terme : les pertes n’ont donc pas encore été toutes décla­rées. Les bilans des banques sont impos­sibles à équi­li­brer dans ces condi­tions. Les banques cen­trales ont injecté des cen­taines de mil­liards de dol­lars de liqui­dité dans le sec­teur ban­caire depuis plus d’un an, sans pou­voir com­bler le trou noir et arrê­ter l’effet de “dele­ve­ra­ging”, ou dégon­fle­ment du crédit.

Les autres inter­ven­tions n’ont pas non plus réussi à éviter la crise, pour les mêmes rai­sons : les ins­ti­tu­tions finan­cières, sous-capi­ta­li­sées et en proie à cet effet de “dele­ve­ra­ging”, offrent du crédit uni­que­ment à des taux de plus en plus élevés, et menacent de fermer le robi­net entiè­re­ment. La déci­sion de la Fed et du Trésor d’ouvrir, et d’agrandir pro­gres­si­ve­ment, la fenêtre de rées­compte (ce qui donne des prêts à court terme à cer­taines ins­ti­tu­tions, avec pour contre­par­tie, entre autres choses, ces mêmes obli­ga­tions titri­sées), ainsi que de jouer le rôle de cour­tier dans la vente de Bear Stearns, et de mettre sous tutelle ou de natio­na­li­ser Fannie, Freddie et AIG, n’ont pas pu réins­pi­rer la confiance au marché inter­ban­caire. Ces déci­sions ont au contraire fait peur, en mon­trant la gra­vité de la crise. Pendant un temps, après le sau­ve­tage de Bear Stearns en mars der­nier, ces mesures ont pu repous­ser la panique et la menace d’effondrement. Elles ne l’ont fait que jusqu’à un cer­tain degré, en fai­sant croire que les grandes banques étaient “too big to fail” (trop grandes pour qu’on les laisse faire faillite) et que la Fed empê­che­rait tou­jours le risque de se trans­for­mer en perte totale. Mais avec les faillites de Lehman et de Washington Mutual en sep­tembre, les acteurs ont vu que la menace était bien réelle – le risque n’est pas pro­por­tion­nel aux ren­de­ments, comme dans la for­mule clas­sique, mais bien l’inverse, le risque c’est bien du risque. Ainsi s’est ouverte une nou­velle étape de la crise, plus aiguë.

Les 17 et 18 sep­tembre, en réponse à la faillite de Lehman, les tran­sac­tions inter­ban­caires ont été tem­po­rai­re­ment com­plè­te­ment stop­pées, un phé­no­mène dont la menace plane tou­jours. Ce fai­sant, tous les acteurs, y com­pris les banques, les entre­prises ou les enti­tés publiques encore sol­vables, ont été empê­chés de rem­plir leurs obli­ga­tions de court-terme, puisqu’ils ne pou­vaient eux-mêmes plus emprun­ter. Cette situa­tion d’apnée finan­cière ne pou­vait pas durer plus de quelques jours sans que le sys­tème ne s’effondre tota­le­ment. Mercredi 17, Paul Donovan, éco­no­miste chez UBS, a sou­li­gné, dans un entre­tien sur CNBC que “le sys­tème finan­cier est en train d’arrêter de fonc­tion­ner ; il nous faut une inter­ven­tion gou­ver­ne­men­tale. Si on ne l’obtient pas, c’est fini le capi­ta­lisme”.

Cette para­ly­sie du sys­tème capi­ta­liste entier a été par­tiel­le­ment soi­gnée le 19 sep­tembre par l’annonce du Trésor amé­ri­cain du plan de sau­ve­tage, dit le plan Paulson. Mais après le rejet ini­tial du plan par la chambre des repré­sen­tants le 29 sep­tembre, une même dyna­mique d’effondrement s’est mise en marche, jusqu’à ce qu’il soit fina­le­ment adopté, le 3 octobre. Nous ne nous attar­de­rons ici pas sur les détails de ce très médiocre plan, ce qu’il lui manque comme ce qui lui a été rajouté inuti­le­ment – sur­tout parce que le déploie­ment du plan est en évo­lu­tion et sa réa­li­sa­tion sera très dif­fé­rente des inten­tions affi­chées et votées par les élus. Nous n’analyserons pas plus les débats qui ont fait rage dans la popu­la­tion amé­ri­caine et parmi ses repré­sen­tants – Bush et Paulson allant même jusqu’à pré­sen­ter le plan de manière très anti-démo­cra­tique, jouant sur le climat de peur, comme s’il s’agissait d’un “Patriot Act éco­no­mique [9]”. Notons sim­ple­ment que cer­tains élus ont rejeté le plan (la pre­mière fois) parce qu’il ne ren­floue que les ban­quiers et non pas les simples citoyens, eux aussi endet­tés ; d’autres parce qu’il repre­sen­tait, à leurs yeux, une inter­ven­tion “socia­liste” de trop. D’autres encore l’ont rejeté pour ses fon­de­ments éco­no­miques : 700 mil­liards de dol­lars ne per­mettent en effet pas de rem­plir le trou noir réel, à savoir le manque de liqui­dité dont souffrent les ins­ti­tu­tions ban­caires. Une repré­sen­tante du Trésor a même avoué à Forbes​.com le 23 sep­tembre que “[le mon­tant de 700 mil­liards de dol­lars] n’est pas basé sur des don­nées par­ti­cu­lières. On vou­lait tout sim­ple­ment choi­sir un très grand chiffre”. Certains éco­no­mistes estiment que les liqui­di­tés néces­saires à “rache­ter” la confiance inter­ban­caire s’élèvent plutôt à 5 000 mil­liards de dol­lars. Chaque jour de la der­nière semaine de sep­tembre, les banques ont emprunté en moyenne la somme record de 368 mil­liards à la Fed, et ce uni­que­ment pour pou­voir conti­nuer leur acti­vité ; des mon­tants ana­logues sont sortis de la BCE. 700 mil­liards de dol­lars ne sont donc qu’une goutte d’eau en com­pa­rai­son du mon­tant total des dif­fi­cul­tés que connaissent les ins­ti­tu­tions en perte de confiance.

Mais les bourses mon­diales ont com­mencé leur chute libre le jour même de l’acceptation du plan Paulson, l’accompagnant ainsi de la reprise de la dyna­mique de gel total des mar­chés inter­ban­caires. Les nou­veaux plans de sau­ve­tage des banques sont alors appa­rus au niveau inter­na­tio­nal. Les banques cen­trales inter­na­tio­nales ont baissé ensemble le taux direc­teur d’un demi-point. Le mardi 7 octobre, la Fed a annoncé une nou­velle mesure radi­cale : elle achè­tera les dettes de court-terme (“com­mer­cial paper”) de cer­taines entre­prises, contour­nant ainsi le sec­teur ban­caire, four­nis­seur de prêt habi­tuel. Ceci consti­tue une mesure déses­pé­rée pour sauver les entre­prises de la faillite qu’entraîne le manque d’accès au crédit ; la Fed ache­tera ces dettes jusqu’à un cer­tain seuil pour chaque entre­prise, mais avec un budget natio­nal illi­mité (ou inconnu). La banque cen­trale d’Angleterre a annoncé le 7 octobre son plan pour la par­tielle natio­na­li­sa­tion des banques et le garanti des prêts inter­ban­caires. Ce plan a été copié, à des degrés dif­fé­rents par les États-Unis, le 13 octobre, puis par plu­sieurs pays de l’Europe. Le G7 a en effet annoncé, le 10 octobre, à Washington, son inten­tion, col­lec­tive, de sauver de la faillite les “ins­ti­tu­tions finan­cières d’importance sys­té­mique”, de déblo­quer le crédit et de garan­tir les dépôts. Washington, pour sa part, a annoncé vou­loir uti­li­ser 250 mil­liards de dol­lars, tirés du fonds créé par le plan Paulson, pour injec­ter du capi­tal direc­te­ment dans les veines du sec­teur ban­caire et ainsi ache­ter des actions pré­fé­rées dans les banques “saines” mais “à risque” – un plan de “natio­na­li­sa­tion par­tielle”. Neuf banques “saines” seront contraintes de par­ti­ci­per à ce pro­gramme, et les autres, plus petites et moins impor­tantes, auront le choix. Mardi 14, Paulson a sup­plié les banques qui rece­vront cet argent de le “déployer” dans des prêts et non pas le sto­cker pour ren­for­cer leurs bilans souf­frants – sans pou­voir l’exiger de leur part. Les États-Unis ont aussi annoncé la garan­tie illi­mité des dépôts ban­caires sans inté­rêt, c’est-à-dire ceux des entre­prises. Bientôt la Fed prô­nera pro­ba­ble­ment une solu­tion pour sauver les enti­tés publiques au bord de la faillite. Le 2 octobre, le gou­ver­neur de la Californie (Arnold Schwarzenegger) a averti Paulson que son État était proche de l’insolvabilité et avait besoin d’un prêt d’urgence de 7 mil­liards de dol­lars, et plus récem­ment, il a dit que cet argent pour­rait être qué­mandé direc­te­ment des inves­tis­seurs étran­gers. Sans cela, il ne pour­rait pour­suivre ses acti­vi­tés publiques et faire fonc­tion­ner les écoles, la police, les hôpi­taux, entre­te­nir ses infra­struc­tures, etc., et n’aurait d’autre choix que de licen­cier des employés. D’autres États, comme New-York ou la Floride sont d’ores et déjà dans la même situa­tion, tandis qu’un comté dans l’Alabama est en défaut de paie­ment sur ses dettes.

Dans l’Eurozone, les prin­cipes abs­traits annoncé par le G7 se sont concré­ti­sés dimanche soir lors de la réunion à l’Elysée des ministres de finance des 15. Les mon­tants colos­saux (1 700 mil­liards d’euros jusqu’au moment pré­sent, annon­cés par Paris, Berlin, Madrid, La Haye, Vienne et Lisbonne) seront essen­tiel­le­ment affec­tés à la garan­tie des prêts inter­ban­caires pen­dant un an, et dans un moindre dégré, à la reca­pi­ta­li­sa­tion des banques. En France, 40 mil­liards d’euros ont été accor­dés pour injec­ter direc­te­ment dans des banques, avec exi­geance qu’elles “rendent des comptes” au gou­ver­ne­ment ; et 320 mil­liards sont des­ti­nés à faci­li­ter les prêts inter­ban­caires. Les détails du der­nier projet, qui vise le dégel des mar­chés de crédit et la res­tau­ra­tion de la confiance, ne sont pas encore clairs, sur­tout quand il s’agit de prêts inter­na­tio­naux garan­tis par des Etats natio­naux. En France, ceci implique la créa­tion d’une entité nou­velle : une “caisse de refi­nan­ce­ment des éta­bi­lis­se­ments de crédit”, qui emprun­tera “sur les mar­chés finan­ciers” de l’argent qu’elle prê­tera ensuite à un taux un peu plus élévé aux banques, selon Le Figaro. Apparemment cette agence se sub­sti­tuera au marché du crédit inter­ban­caire, pour les banques fran­çaises.

Ces mesures inter­na­tio­nales, qui ont eu l’effet salu­taire désiré sur les bourses pen­dant 2 jours, seront bien­tôt pré­ci­sées. Mais il est dès à pré­sent dou­teux qu’elles suf­fi­ront pour déblo­quer le crédit inter­ban­caire entiè­re­ment, en même temps que le crédit pour les entre­prises et consom­ma­teurs, lui aussi gélé. Et il est sûr qu’elles ne per­met­tront pas de faire face à l’enjeu le plus impor­tant, la gué­ri­son l’économie réelle, même si elles arrivent à faire cir­cu­ler l’argent. Car même en ren­dant le crédit plus facile (et il ne sera jamais plus aussi facile qu’il ne l’était avant la crise) la réces­sion entraîne la baisse de la demande de crédit. Des mesures sem­blables annon­cées par l’Angleterre déjà le 7 octobre n’ont pas eu d’effet sur le marché de crédit. Le Libor, le taux des prêts inter­ban­caires, très élévé depuis mi-sep­tembre, n’a que peu baissé dans les deux jours sui­vants les annonces du 13. Encourager, plutôt que d’exiger des bnaques qu’elles prêtent (et non ne stockent) les liqui­di­tés mises à leur dis­po­si­tion est, venant des auto­ri­tés, risible.

Bulle du crédit, bulle du dollar

Deuxième pro­blème et fac­teur très impor­tant : qui payera toute cette lar­gesse, et d’où vien­dra cet argent promis par les grands pays pour sauver leurs banques et rechauf­fer le marché de crédit ? Il n’est pas réa­liste de penser que la France va emprun­ter sur “les mar­chés finan­ciers” afin de ren­flouer ces mêmes mar­chés gélés. Et les gou­ver­ne­ments euro­péens ont insisté sur le fait que les contri­buables ne seront pas tou­chés. Ils n’entendent pas plus aug­men­ter la dette publique. En fait, les pays les plus indus­tria­li­sés ont obtenu de la Fed amé­ri­caine un accès illi­mité à sa planche à billets. Le 13 octobre, la Fed a annoncé qu’elle don­nera à la BCE, à la Banque d’Angleterre età la Banque Nationale Suisse, la pos­si­bi­lité d’offrir des prèts illi­mi­tés à un taux fixe contre une contre­par­tie “appro­priée”, aux banques euro­péennes [10]]. Les banques natio­nales emprun­te­raient appa­rem­ment l’argent de la BCE pour leurs plans de sau­ve­tage. Il semble que le G7 s’est mis d’accord pour inon­der les mar­chés avec de nou­veaux dol­lars. Si le marché inter­ban­caire se remet, ce sera plutôt grâce à cette satu­ra­tion de dol­lars qu’aux “garan­ties” natio­nales. La bulle de crédit est ainsi direc­te­ment trans­fé­rée sur la bulle du dollar.

On ne doit pas sous-esti­mer les capa­ci­tés d’innovation déses­pé­rée d’un régime amé­ri­cain en faillite finan­cière et morale, qui plus est en fin de mandat : les diri­geants ne seront bien­tôt plus res­pon­sables, et légue­ront le desordre à leurs suc­ces­seurs. Mais l’innovation pren­dra prin­ci­pa­le­ment la forme de l’invention ex nihilo de nou­veaux dol­lars : comme l’a dit Ben Bernanke, chef de la Fed, en novembre 2002 : “le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a une tech­no­lo­gie, qui s’appelle une planche à billets”. Rien qu’avec le plan Paulson, le pla­fond de la dette public s’élève à 11 300 mil­liards de dol­lars – 8 000 mil­liards de plus qu’il y a un an – soit 70% du PIB. Acheter la dette des entre­prises, comme annoncé le 7 octobre, y ajou­tera une somme encore incon­nue, ainsi que les garan­tis des dépôts et les assu­rances des prêts immo­bi­liers des agences natio­nales de loge­ment Fannie et Freddie. Et l’argent devra bien venir de quelque part quand il faudra sauver les États, comtés, et autres muni­ci­pa­li­tés. Notons bien qu’on ne dit ici rien d’une néces­sité quel­conque de ren­flouer les citoyens de leurs dettes et dif­fi­cul­tés.

Mais dire aux amé­ri­cains que les contri­buables paie­ront le prix acca­blant de ce ren­flouage du sys­tème ban­caire mon­dial, qui s’apparente à un achat géné­ral de l’économie amé­ri­caine et l’inondation des autres éco­no­mies avec de la liqui­dité, n’est pas tout à fait juste : ce sont plutôt leurs enfants, qui le feront, si tou­te­fois le dollar se main­tient à un niveau sem­blable et que le pays ne fait faillite. À court terme, les ache­teurs étran­gers des bons de trésor amé­ri­cains vont (peut-être) finan­cer ces dépenses, via des ventes de bons neufs émis spé­cia­le­ment pour l’occasion. 40 mil­liards seront émis dans les pro­chains jours, et d’autres sui­vront.

Mais, et c’est ici le coeur du pro­blème : la planche à billets amé­ri­caine est para­doxa­le­ment la source his­to­rique du pro­blème qu’il est main­te­nant appelé à résoudre. La bulle du crédit est liée à l’augmentation extra­or­di­naire du nombre de dol­lars en cir­cu­la­tion, sans fon­de­ment réel, depuis 40 ans. Quand le pré­sident amé­ri­cain Richard Nixon avait enterré en 1971 l’étalon-d’or qui fon­dait le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal de Bretton Woods, à cause des dif­fi­cul­tés éco­no­miques amé­ri­caines et de l’impossibilité de sou­te­nir la mesure d’équivalence du dollar avec l’or, il a créé une situa­tion abér­rante et insou­te­nable. Désormais, les nou­veaux dol­lars émis par le Trésor ne sont fondés que sur de la “confiance” et non sur l’or. On en paie aujourd’hui le prix [11]]. L’hégémonie amé­ri­caine est donc une hégé­mo­nie à crédit, his­to­ri­que­ment accor­dée par ses alliés euro­péens et japo­nais, à cause du risque perçu éma­nant de l’URSS. Les chi­nois ont ensuite pris le relais quand cet arran­ge­ment (dit “Bretton Woods II”) leur conve­nait pour sou­te­nir leur crois­sance – au moment où l’Europe créait sa devise rivale –, pous­sant une situa­tion insou­te­nable jusqu’à son issue explo­sive actuelle.

Rappelons que la source du finan­ce­ment du budget natio­nal amé­ri­cain en géné­ral, y com­pris ses inter­ven­tions mili­taires, est l’exportation du dollar. La valeur du dollar est fondée sur sa posi­tion hégé­mo­nique depuis un demi-siècle comme mon­naie de réserve mon­diale. Tant que les banques cen­trales des autres pays vou­dront garder des dol­lars dans leurs réserves natio­nales, cette mon­naie sera deman­dée. C’est cette demande qui sou­tient, depuis des décen­nies, sa valeur (et non pas la soli­dité de son éco­no­mie comme dans les autres pays). Ceci a permis au dollar de rester fort, ou plutôt sur­éva­lué, même quand l’économie souf­frait d’énormes dettes. Tout autre pays aussi endetté serait entré en crise il y a bien long­temps. Le défi­cit com­mer­cial s’élève aujourd’hui à 700 mil­liards de dol­lars par an : l’Amérique consomme presque 2 mil­liards de plus par jour que ce qu’elle ne pro­duit. Pour com­pen­ser, Washington fait tour­ner la planche à billets. Ces nou­veaux dol­lars, émis sous la forme de bons des agences natio­nales comme le trésor et les agences natio­nales pour le loge­ment, rem­plissent les réserves des pays par­te­naires com­mer­ciaux, sur­tout en Asie. La moitié des bons de trésor, et les deux tiers des autres bons natio­naux, n’appartiennent pas aux Américains. Le prin­ci­pal pro­duit exporté par les États-Unis est donc le dollar lui-même. Une partie de ces dol­lars revient sous la forme d’investissements et d’achats d’infrastructure et de biens amé­ri­cains : non seule­ment l’Amérique est défi­ci­taire, mais elle vend son capi­tal. Elle vend tout ce qui est pos­sible de vendre, sauf dans les sec­teurs “sen­sibles” comme le high-tech et la défense – et cette dyna­mique ne pourra que se ren­for­cer dans l’avenir.

Depuis quelques années les banques cen­trales mon­diales affichent un désir de “diver­si­fier” leurs réserves. Cet été elles ont sévè­re­ment dimi­nué leurs achats des bons émis par les agences natio­nales pour le loge­ment (Fannie et Freddie), débou­chant sur la natio­na­li­sa­tion in extre­mis de ces agences. Il n’est de ce fait pas du tout donné que les créan­ciers étran­gers seront dis­po­sés à finan­cer toutes les lar­gesses actuelles, alors même que l’efficacité de la solu­tion est dou­teuse. Les solu­tions bri­co­lées par les auto­ri­tés amé­ri­caines dans le désar­roi, pour essayer d’acheter la confiance des banques trop timides pour se prêter de l’argent l’une à l’autre, alors que la maison brûle, ne seront d’aucun effet sur la confiance des créan­ciers. Car l’origine de la crise est l’expansion de la quan­tité des dol­lars, néces­saire à com­pen­ser la dette externe, qui a permis la dyna­mique d’inflation de la valeur et de la consom­ma­tion à crédit. La plus grande bulle, celle du dollar lui-même, n’a pas encore éclaté. Malgré les hési­ta­tions expri­mées récem­ment par des inves­tis­seurs étran­gers, le dollar résiste et se ren­force même depuis quelques semaines. Ce phé­no­mène per­vers est dû à son rôle tra­di­tion­nel de mon­naie de réserve mon­diale, devise dans laquelle 70% des échanges mon­diaux sont tou­jours faits. Quand les bourses chutent, quand les mar­chés des matières pre­mières sont en baisse à cause de la baisse de la demande, et quand la zone euro montre qu’elle n’est en rien immu­ni­sée contre la crise et à la réces­sion, le dollar revient comme le fan­tôme sans poids et sans chair qu’on ne peut pas tuer. Jusqu’à quand ?

Que faire ?

L’économie para­si­taire de la finance ne ne sur­vi­vra pas sans un sau­ve­tage de l’économie réelle. La santé éco­no­mique d’un pays est équi­va­lente à la santé et la sta­bi­lité éco­no­mique de tous les ménages, et elle est fondée sur l’égalité, le plein-emploi, la pro­duc­tion réelle, l’accès aux ser­vices publics essen­tiels. Le sec­teur ban­caire, au lieu d’être un para­site, doit être l’un des ser­vices publics. La réponse néces­saire et urgente à cette crise est donc la natio­na­li­sa­tion et la réap­pro­pria­tion du sec­teur ban­caire entier, pour le mettre au ser­vice des besoins de la popu­la­tion et non des action­naires et des diri­geants. On ne peut pas en même temps soi­gner les bilans des banques, comme essaient de faire les plans de sau­ve­tage, et les plaies ouvertes de l’économie réelle. Le soin obses­sion­nel des bilans finan­ciers est même devenu un fac­teur d’aggravation aiguë de l’abcès dont souffre l’économie réelle. Et la natio­na­li­sa­tion ne doit évi­dem­ment pas être faite, comme on a sou­vent vu, avec le but de tout repri­va­ti­ser une fois le sec­teur assaini.

La crise de liqui­dité et de confiance inter­ban­caire est le symp­tôme de l’éclatement de la bulle de crédit, et non la source du pro­blème. Toute “solu­tion” qui vise à re-gon­fler la bulle, et qui ne s’attaque qu’aux seuls symp­tômes de la crise, sera vouée à l’échec. Aux appels deses­pé­rés à la res­tau­ra­tion du crédit, nous devrons répondre oui, mais tem­po­rai­re­ment, et dans une juste mesure, pour s’assurer que l’économie ne suf­foque pas, comme un drogué en cure de dés­in­toxi­ca­tion. Car il nous faut bien décro­cher de la drogue du crédit, ce qu’on ne peut faire sans natio­na­li­ser le sec­teur ban­caire, puis sans refonte du sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal, qu’il faut libé­rer de la sur­abon­dance de dol­lars.

L’appropriation publique du sec­teur ban­caire ne serait pas sans perte, évi­dem­ment. Mais les avoirs des banques seraient éga­le­ment natio­na­li­sés, et non leurs seules pertes. Car, si dans les dis­cus­sions quo­ti­diennes relayées par la grande presse, on parle constam­ment des pertes subies par les ins­ti­tu­tions finan­cières, on ne devrait pas oublier conservent malgré tout beau­coup d’avoirs. Actionnaires et diri­geants des banques devront subir les pertes, et non les citoyens. Pour com­pen­ser le para­si­tage de ces ins­ti­tu­tions depuis la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, le sec­teur public doit vrai­ment socia­li­ser Wall Street et toutes les banques et ins­ti­tu­tions d’investissement, et non pas uni­que­ment les “socia­li­ser” entre guille­mets en ava­lant les pertes, sans s’approprier leurs avoirs.

Les natio­na­li­sa­tions par­tielles ne touchent donc pas le fond du pro­blème. Nationaliser le sec­teur ban­caire (ce qui ne peut se faire qu’à l’échelle natio­nale, et non pas euro­péenne, comme le reflètent les plans de sau­ve­tage en cours, entraî­nant bien­tôt des dis­cus­sions dif­fi­ciles sur le futur de l’euro) a plu­sieurs fon­de­ments. Les pro­blèmes que connaissent les banques sont doubles, de l’ordre de la confiance inter­ban­caire et de la sous-capi­ta­li­sa­tion. En pré­sence d’entités natu­rel­le­ment concur­rentes, la confiance ne peut être réta­blie dans un contexte de pertes extrêmes et conti­nues. De fait, la prin­ci­pale cause de la pour­ri­ture des actifs n’est que le manque de confiance entre banques : la plu­part des prêts immo­bi­liers, malgré les cir­cons­tances extrêmes, sont tou­jours solides, et, on peut l’espérer, le res­te­ront un cer­tain temps encore. Résoudre le pro­blème de la confiance doit donc se faire en sup­pri­mant la néces­sité de se faire confiance, par l’arrêt de la riva­lité et de la concur­rence. La timi­dité qu’engendre ce manque de confiance a aujourd’hui un coût qu’on ne peut plus se per­mettre de payer. Il est donc indis­pen­sable de natio­na­li­ser les banques en bloc. Mais, c’est le deuxième point, le sys­tème est lar­ge­ment sous-capi­ta­lisé. Vouloir forcer des baques concur­rentes, qui doivent soi­gner leurs bilans, à conti­nuer à lutter entre elles pour des bribes de capi­tal, entrai­nant ainsi l’effet de “hoar­ding” ou sto­ckage, pour ensuite s’y sup­pléer (afin de relan­cer les prêts inter­ban­caires) n’a aucun sens. Certaines banques ne pour­ront pas sur­vivre dans cet envi­ron­ne­ment, mais ce n’est pas tra­gique. Le sec­teur ban­caire est déjà hyper­tro­phié et para­si­taire. Les plans de natio­na­li­sa­tion par­tielle, qui visent à sauver toutes les ins­ti­tu­tions de la faillite, ne feront que sai­gner les banques cen­trales, et gon­fler astro­no­mi­que­ment la quan­tité de dol­lars en cir­cu­la­tion. En plus, les garan­tis publiques élèvent le seuil des risques privés. Sans concur­rence, il y aura tou­jours des pertes, mais l’Etat pour­rait com­men­cer à guérir l’économie. Comme la valeur des pro­duits titri­sés créés par la finance était un mirage créé par la bulle de crédit, leur non-valeur devrait l’être aussi. La der­nière des choses à faire serait de les trans­for­mer en perte réelle sur le compte public quand elles ne sont que fan­to­ma­tiques. Le marché énorme des “credit default swaps”, de l’ordre de 60.000 mil­liards de dol­lars, échan­gés irra­tion­nel­le­ment entre les ins­ti­tu­tions finan­cières pour les assu­rer mutuel­le­ment des pertes subies par les défauts de paie­ment, aura besoin d’être défait de façon ordon­née par les gou­ver­ne­ments, et non dans la panique de la concur­rence. Les bilans extra­or­di­nai­re­ment com­plexes et fran­ken­stei­niens des ins­ti­tu­tions finan­cières doivent être dis­sous et trans­fé­rés à une agence publique, gérée – et ceci est évi­dem­ment l’indispensable – par un gou­ver­ne­ment prêt à agir dans l’intérêt public.

La natio­na­li­sa­tion du sec­teur ban­caire est la seule voie à la fois éga­li­taire et prag­ma­tique, et l’unique solu­tion stable de cette crise. La confla­gra­tion qui arrive n’est pas une solu­tion, pas plus les dis­cours sur la re-régle­men­ta­tion de la finance : cette der­nière pré­sup­pose que le sec­teur de finance fonc­tionne. La finan­cia­ri­sa­tion de l’économie il y a 25 ans n’était que la nais­sance d’un para­site monstre. Prétendre éviter, par les régle­men­ta­tions, que les banques prennent des risques, n’a aucun sens : prendre des risques est dans la nature même des banques pri­vées, puisque c’est dans le risque que réside le profit. À l’opposé de ce qui est un peu par­tout répété, sauver les banques et les ban­quiers-joueurs n’est en rien néces­saire. L’intervention publique est néan­moins essen­tielle, mais avec plus de radi­ca­lité. L’unique entité finan­cière qui ne pren­drait aucun risque – risque dont on voit main­te­nant clai­re­ment la dan­ge­ro­sité – serait une agence finan­cière natio­nale, à but non lucra­tif, qui agi­rait dans l’intérêt public. La concur­rence entre banques pri­vées donne lieu à une dupli­ca­tion et un gas­pillage extror­di­naire de res­sources. Il faut déga­ger l’argent coincé “en haut” et le forcer à reve­nir en bas de l’économie, pour qu’il cir­cule encore.

L’argument nor­ma­le­ment cité contre la natio­na­li­sa­tion entière est que cela crée­rait une agence natio­nale monstre dif­fi­cile à gérer. Mais en com­pa­rai­son avec la vio­lence ingé­rable du monstre ago­ni­sant de la finance, cet argu­ment relève de la pure idéo­lo­gie. Comme l’a dit une ban­quière anglaise pour contrer les hési­ta­tions autour des natio­na­li­sa­tions récentes, “en temps de crise, l’idéologie est un pro­duit de luxe qu’on ne peut pas s’offrir”. Il en va de même pour les argu­ments sur les coûts d’un tel pro­gramme : il suffit de mettre ces coûts en rap­port avec le mon­tant du ren­flouage public actuel­le­ment à l’œuvre.

Il nous faudra ensuite finan­cer au plus vite, avec les avoirs des banques et l’appui du budget public, la sta­bi­li­sa­tion de l’économie réelle. Celle-ci implique, entre autres choses l’institution d’un “new new deal” pour créer immé­dia­te­ment des emplois, par la réno­va­tion de l’infrastructure publique amé­ri­caine (actuel­le­ment dans un état abo­mi­nable) ; la créa­tion d’une agence publique qui faci­li­te­rait les prêts à court terme aux entre­prises et les enti­tés publiques défaillantes, pour leur donner immé­dia­te­ment de la liqui­dité ; la mise en place de mesures des­ti­nées à reva­lo­ri­ser, refi­nan­cer et garan­tir tous les prêts immo­bi­liers, pour que les foyers puissent rester chez eux ; la garan­tie des dépôts ; la créa­tion d’un fonds public pour les retraites, pour com­pen­ser les pertes subies avec la chute de la bourse ; la mise en place d’un sys­tème d’assurance santé uni­ver­selle (une étude pré­li­mi­naire a montré qu’au moins la moitié des sai­sies immo­bi­lières amé­ri­caines sont dues à des inca­pa­ci­tés de payer des frais de santé) [12]] ; et la sub­ven­tion des acti­vi­tés de pro­duc­tion réelle, pour donner l’impulsion vers une éco­no­mie plus stable et durable. Certaines de ces mesures ne sont pas très dif­fé­rentes de celles déjà en cours ou pro­po­sées par cer­tains des élus et par les can­di­dats à la maison blanche : elles sont à toute évi­dence néces­saires ; mais une fois la crise passée, le can­di­dat élu les remet­trait en cause. Cette solu­tion urgente, néces­saire et immé­dia­te­ment pra­tique, à condi­tion d’être ins­crite dans la durée, peut alors être consi­dé­rée comme une pre­mière étape vers une socia­li­sa­tion plus géné­rale de l’économie.


Notes

[1] Proposé par Henry Paulson, sécre­taire du Trésor amé­ri­cian, et voté le 3 octobre, il pré­voit d’octroyer 700 mil­liards de dol­lars aux banques pour épon­ger leurs pertes.

[2] Il est dif­fi­cile de cal­cu­ler le véri­table taux de chô­mage aux États-Unis : seuls les indem­ni­sés sont comp­ta­bi­lisé, et l’indemnisation ne dure que 6 mois. Passé ce délai, il faut cher­cher « acti­ve­ment » du tra­vail pour être compté. En outre, la popu­la­tion car­cé­rale n’est pas prise en compte. On peut esti­mer le taux de chô­mage à au moins 8 ou 9%.

[3] Selon un rap­port du groupe McClatchy Newspapers de février 2007, la grande pau­vreté a aug­menté de 26% entre 2000 et 2006. 16 mil­lions de per­sonnes étaient tou­chées, avant la crise des sub­primes.

[4] Les pla­ce­ments des par­ti­cu­liers dans les fonds de pen­sions quotés en bourse ont perdu 2 000 mil­liards de dol­lars en 15 mois, selon le Washington Post du 9 octobre.

[5] Selon Doug Noland, “The Wall Street Bust”, Credit Bubble Bulletin, 2 octobre

[6] Le défi­cit bud­gé­taire risque de s’éléver à 2.000 mil­liards de dol­lars en 2009, soit 12,5% du PIB, selon Bloomberg (10 octobre).

[7] Un tiers des sai­sies concernent des immeubles loca­tifs, déte­nus par des pro­prié­taires qui avaient spé­culé pen­dant l’euphorie. Les loca­taires sou­vent sol­vables sont alors expul­sés, par­fois même à leur insu.

[8] Voir le blog de l’ancien sécre­taire du tra­vail, Robert Reich.

[9] Le terme est emprunté àEd­ward Harrison, www​.cre​dit​wri​te​downs​.com.

[10] Voir : [->http://​www​.bloom​berg​.com/apps…

[11] Voir l’article de Daniel Jeffreys dans le South China Morning Post du 14 octobre : http://​www​.scmp​.com/​p​o​r​t​al/si…

[12] Voir : http://​works​.bepress​.com/cgi/…


Source : Mouvement [16 octobre 2008]

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