Que faire devant la montée de la droite au Canada ?

Mis en ligne le 30 avril 2008

Par Pierre Beaudet

On oublie quel­que­fois dans l’intensité du débat poli­tique qué­bé­cois que les domi­nants devant nous sont « Canadiens», que leur base sociale et éco­no­mique est d’abord et avant tout cana­dienne, que leur outil prin­ci­pal est l’État fédé­ral qui dis­pose, après tout, des pou­voirs prin­ci­paux pour gérer le pays à leur ser­vice. C’est un qui­pro­quo qui nous amène sou­vent à des impasses. Aujourd’hui, l’illusion pour­rait nous être très coû­teuse. Car les domi­nants cana­diens sont en pleine restruc­tu­ra­tion. Ils éla­borent un « nou­veau » projet qui risque d’avoir des réper­cus­sions fon­da­men­tales sur notre société, sur nos résis­tances, sur nos mou­ve­ments.

Restructuration et néolibéralisme made in Canada

Durant une longue période après la deuxième guerre mon­diale, le Canada comme la plu­part des autres pays capi­ta­listes a été gou­verné par une vaste coa­li­tion construite autour du projet key­né­sien. Les domi­nants y trou­vaient leur compte puisque la « crois­sance éco­no­mique » per­met­tait de pour­suivre l’accumulation. Une partie des domi­nés en « pro­fi­tait » éga­le­ment du fait de l’amélioration des condi­tions de vie. Et puis comme on sait, ce grand com­pro­mis s’est érodé. De cette lente implo­sion a émergé, sous diverses formes, le néo­li­bé­ra­lisme. Cependant au Canada, les domi­nants n’on pu « restruc­tu­rer » avec la même vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle qu’on a vu dans des pays comme les États-Unis et en Angleterre. Pourquoi ? En partie par la résis­tance des domi­nés qui ont su pré­ser­ver, contrai­re­ment aux États-Unis par exemple, des outils de défense indis­pen­sables, comme les syn­di­cats. En partie à cause de la fra­gi­lité de l’État cana­dien, forcé d’arbitrer des contra­dic­tions régio­nales et sur­tout de « déjouer » la menace, par­fois latente par­fois explo­sive, du natio­na­lisme qué­bé­cois.

C’est ainsi qu’on a vu tout au long des années 1980 et 1990 des gou­ver­ne­ments cana­diens suc­ces­sifs (conser­va­teur et libé­ral) appli­quer les recettes du néo­li­bé­ra­lisme, mais avec « modé­ra­tion», en essayant de ne pas trop « cho­quer » et sans impo­ser la « thé­ra­pie de choc » qu’on a vu ailleurs. Certes les popu­la­tions les plus vul­né­rables ont dure­ment écopé (tra­vailleurs non-qua­li­fiés, chô­meurs, popu­la­tions de régions dites « péri­phé­riques»). Mais en tout et pour tout, la majo­rité des classes moyennes et popu­laires ont vécu une lente éro­sion de leurs acquis sociaux sans tomber comme cela a été le cas aux États-Unis dans une sorte de vaste « under­class ».

Le déplacement du centre de gravité

Mais les domi­nants ne se contentent pas de cette évo­lu­tion trop lente et trop « molle » à leurs yeux. Ils veulent une restruc­tu­ra­tion plus pro­fonde et plus raide. Mais com­ment dénouer le nœud ? Les domi­nants ont beau­coup misé sur la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et de façon plus pra­tique, sur l’intégration avec les États-Unis via l’ALÉNA. Au-delà des confi­gu­ra­tions spé­ci­fiques du traité, l’ALÉNA a permis un « nivel­le­ment par le bas ». Les domi­nés ont été mis dos au mur non seule­ment par des chan­ge­ments dans l’architecture poli­tique et juri­dique, et qui « évalue » de grandes déci­sions macro éco­no­miques vers les ins­tances opaques de l’ALÉNA où sont affai­blies voire éli­mi­nées les pro­tec­tions tra­di­tion­nelles pour le monde du tra­vail et pour l’environnement, notam­ment. Tout cela est relayé par les grands médias sur un ton agres­sif, mena­çant : « pour rester pros­père, le Canada doit accep­ter d’être « com­pé­ti­tifs » sur le marché inter­na­tio­nal, et donc lais­ser tomber les pro­tec­tions sociales. C’est ainsi par exemple qu’on a vu les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs des années 1990 mas­sa­crer les bud­gets sociaux et enle­ver à la majo­rité des chô­meurs des droits chè­re­ment acquis pour les rame­ner aux « stan­dards » états-uniens.

Depuis cette offen­sive conti­nue. Comme le disait récem­ment un « lucide » bien connu (Joseph Facal), il faut aban­don­ner la men­ta­lité de « bébé gâté » comme si le fait d’avoir (encore) des ser­vices de santé et d’éducation rela­ti­ve­ment fonc­tion­nels rele­vait d’une sorte de patho­lo­gie passée d’âge. Plus récem­ment plu­sieurs pro­ces­sus de « négo­cia­tions » col­lec­tive ont pris l’allure d’un sor­dide chan­tage. On sert aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses des ulti­ma­tums assor­tis de plans de fer­me­ture dans une sorte de lan­gage de voyou («take it or leave it», comme on l’a vu pour Olymel, dans le sec­teur des pâtes et papier et ailleurs. C’est la même logique qui s’impose pour « rabais­ser » le rôle des uni­ver­si­tés à des machines à sous pour des employeurs bien contents de pou­voir encore une fois « traire la vache » du sec­teur public à leur avan­tage.

Mais tout cela pour les domi­nants, ce n’est pas encore assez vite ni assez fort. Il faut plus et tout de suite. Il fait dire, et ce n’est pas pour les défendre ! que la « course » au sein des domi­nants, à l’échelle glo­bale, est effec­ti­ve­ment féroce. Ce n’est pas seule­ment de la pro­pa­gande patro­nale, car le jeu est réglé par les grands méga­poles qui n’ont aucun état d’âme et qui veulent abso­lu­ment aug­men­ter leurs pro­fits. Peu importe si des usine comme Golden Brand à Montréal ou Crocs à Québec réa­lisent d’énormes pro­fits : on peut faire « mieux » au Honduras. C’est la même logique qui se déploit par­tout et qui attein­dra avant long­temps les plus beaux « fleu­rons » de l’économie cana­dienne. Les méga entre­prises can­ni­ba­lisent les grandes, les grandes mangent les petites et ainsi de suite dans une guerre sans fin. Cette « logique » de la com­pé­ti­ti­vité et de la crise des­truc­trice est ins­crite au cœur du capi­ta­lisme même.

Devant cela donc, les domi­nants au Canada se sentent à la fois puis­sants et fra­giles. Il faut accé­lé­rer le rythme des chan­ge­ments et chan­ger la donne au niveau poli­tique. Pour ne pas dire, forcer un dépla­ce­ment du centre de gra­vité. Le projet key­né­sien, déjà relé­gué, doit être enterré, une fois pour toutes.

L’axe Toronto – Calgary – Vancouver

C’est dans ce contexte que sur­vient la montée du « nou­veau » parti conser­va­teur sous l’égide de Stephen Harper. D’emblée, celui-ci pro­pose plu­sieurs rup­tures. D’abord, le Canada n’a plus à avoir « honte » de s’aligner sur les stan­dards états-uniens. On le fait avec fierté, aussi bien au niveau sym­bo­lique, en accep­tant de faire les lar­bins dans la«guerre sans fin » de l’administration Bush en Afghanistan sur­tout. On le fait au niveau poli­tique, en flu­shant Kyoto et en inten­si­fiant la « cure d’amaigrissement » des dépenses sociales (en dépit de sur­plus du budget fédé­ral sans pré­cé­dent). On le fait au niveau social et cultu­rel, en répri­mant la dis­si­dence sous pré­texte de « sécu­rité natio­nale » et en recri­mi­na­li­sant (en douce) l’avortement.

Bref on pra­tique non pas l’alternance habi­tuelle dans le jeu poli­tique cana­dien « ordi­naire», mais une sorte de « révo­lu­tion » qui n’en est pas encore une, faute de majo­rité par­le­men­taire. Fait à noter, ce projet tente de mettre en place une nou­velle « coa­li­tion » sociale qui repose sur divers groupes, notam­ment la droite chré­tienne, certes beau­coup moins puis­sante aux États-Unis, mais qui dis­pose quand même de relais impor­tants dans la société et dans les inter­stices du nou­veau gou­ver­ne­ment Harper où des ministres comme Stockwell Day argu­mentent que le monde a bel et bien été créé en sept jours et que l’enseignement de Darwin est un com­plot com­mu­niste. Il ne faut pas sous-esti­mer l’aspect « moral » du projet actuel. Il s’agit selon Bush et Harper de pro­cé­der à une véri­table « croi­sade » pour « recons­truire » un « sens commun » réac­tion­naire, chré­tien-conser­va­teur, qui s’érige contre autant d’«ennemis » (Musulmans, immi­grants, gais et les­biennes, fémi­nistes, etc.) mais dont les enne­mis prin­ci­paux sont les mou­ve­ments sociaux au sens large.

Sur le fond et en autant que les domi­nants réus­sissent cette restruc­tu­ra­tion, une nou­velle vision du Canada émerge de tout cela, à l’encontre du « modèle » key­né­sien anté­rieur. Ainsi, les nou­veaux ter­ri­toires de l’accumulation sont dépla­cés. Les dites classes moyennes et popu­laires ne sont plus tel­le­ment « néces­saires » puisque l’accumulation se déplace à l’échelle conti­nen­tale, voire inter­na­tio­nale. Les domi­nants ont la tête à une autre échelle. D’abord, il y a la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie vie les puis­santes ins­ti­tu­tions ban­caires et finan­cières cana­diennes presque toutes basées à Toronto qui est en train de deve­nir l’un des deux ou trois plaques tour­nantes finan­cières du conti­nent. Toronto comme les 3 ou 4 centres finan­ciers du monde n’est plus en phase avec la popu­la­tion cana­dienne, mais avec l’hyper élite du monde secon­dée par une mince couche de « ges­tion­naires » de la mon­dia­li­sa­tion qu’on croise dans les aéro­ports et les bars « bran­chés » de tous les centre-ville de la terre.

La stra­té­gie des domi­nants implique aussi de recon­cen­trer l’économie cana­dienne autour du sec­teur des « res­sources » notam­ment éner­gé­tique, qui est en expan­sion rapide, en phase avec les besoins des États-Unis dans ce domaine. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’au-delà d’une cer­taine idéo­lo­gie d’extrême-droite anti envi­ron­ne­men­tale, Harper mise sur la maxi­mi­sa­tion éhon­tée de l’exploitation du pétrole des sables bitu­mi­neux de l’Alberta qui dans un sens est dou­ble­ment « gagnante » : d’une part, pour répondre aux besoins de l’«ami amé­ri­cain ». Et d’autre part, pour faire de Calgary un des centres de l’économie cana­dienne. Tout cela va de pair avec le ren­for­ce­ment de Vancouver et de la côte ouest en géné­ral dans le contexte de la crois­sance asia­tique.

Bref dans le Canada mon­dia­lisé est en train de se pro­duire un dépla­ce­ment struc­tu­rel, non seule­ment un simple « ajus­te­ment » d’un sec­teur éco­no­mique à l’autre comme se plaisent à la dire les per­ro­quets « ber­lus­co­ni­sés » qui dominent l’espace média­tique au Québec, et qui applau­dissent une évo­lu­tion qui menace de faire régres­ser l’économie et la société qué­bé­coises à très long terme.

La guerre de position

Tout cela se passe sur un ter­rain bien sûr contesté. Si le mode de domi­na­tion pro­posé par Stephen Harper n’est pas conso­lidé, ce n’est pas un hasard ni un « acci­dent tech­nique » ou une suite d’ « erreurs ». C’est que ce projet, bien que domi­nant, n’est pas encore hégé­mo­nique. Il y a encore, mal­heu­reu­se­ment pour les domi­nants, trop de résis­tances, si ce n’est que par le fait qu’elles émanent des classes popu­laires et moyennes « tra­di­tion­nelles » encore majo­ri­taires démo­gra­phi­que­ment par­lant. Ainsi son­dages après son­dages confirment le « pla­fon­ne­ment » élec­to­ra­le­ment par­lant du grand projet des domi­nants (notam­ment en Ontario et au Québec où les sec­teurs popu­laires et moyens s’accrochent).

Comment contour­ner cela ? Pour Stephen Harper, il est impor­tant d’élargir sa base élec­to­rale au Québec au sein d’un arc-en-ciel un peu hété­ro­clite : sec­teurs conser­va­teurs « tra­di­tion­nels » par idéo­lo­gie ou sous l’influence des grands médias (presque tous deve­nus ses alliés) et qu’on appelle quelque fois le « vieux fonds bleu » du Québec, « nou­veaux riches » de la mon­dia­li­sa­tion, anti­na­tio­na­listes féroces qui voient dans le Bloc et le PQ l’«ennemi prin­ci­pal», etc. Tout cela, espère-t-il va abou­tir à un émiet­te­ment impor­tant du vote en faveur du Parti conser­va­teur.

Le pari de Harper à ce niveau est de diluer, de noyer l’enjeu natio­nal qué­bé­cois en le rabais­sant à des ques­tions de mots, sans bien sûr chan­ger quoi que ce soit à la sub­stance de la chose (le droit des peuples à l’autodétermination) ni même aux tra­duc­tions concrètes de cette inéga­lité qui struc­ture l’espace cana­dien et qui se mani­feste dans le sous-déve­lop­pe­ment rela­tif du Québec (et des régions habi­tées par les autoch­tones). Chose extra­or­di­naire, alors que Harper mul­ti­plie les clow­ne­ries du genre « Le Québec est une nation » et qu’il conti­nue de ren­for­cer l’État fédé­ral dans la conti­nuité des pra­tiques cen­tra­li­sa­trices du passé, il est pré­senté par les médias qué­bé­cois de plus en plus « ber­lus­co­ni­sés » comme un « ami du Québec ».

À l’échelle cana­dienne, Harper doit aussi conso­li­der le projet conser­va­teur au sein des couches tra­di­tion­nel­le­ment à droite de l’échiquier (ban­lieues cos­sues, oust du pays) en l’élargissant aux « gagnants » du sys­tème mon­dia­lisé actuel. Il doit ren­for­cer ses appuis dans l’ouest, mais aussi « gri­gno­ter » des sec­teurs conser­va­teurs onta­riens qui il n’y a pas si long­temps, avaient main­tenu Mike Harris au pou­voir.

Sur un plan stra­té­gique, Stephen Harper mise sur l’«épuisement » du Parti libé­ral, de sa « perte de sens » et de légi­ti­mité en tant qu’«héritier » à contre­cœur du key­né­sia­nisme. Ce parti vacillant his­to­ri­que­ment entre le « centre-droit » et le « centre-centre » (avec quelque état d’âme « centre-gauche » de temps en temps) est mal coincé puisque sur le fond, son lea­der­ship s’inscrit à plein dans le néo­li­bé­ra­lisme et l’alliance avec les États-Unis, quoique avec des nuances. Hier comme aujourd’hui, les domi­nants qui sont sur­tout bran­chés sur le Parti conser­va­teur sont éga­le­ment très puis­sants dans le PLC qu’ils s’efforcent de garder dans le rang, d’où leur oppo­si­tion à des inflexions réfor­mistes que pour­rait sti­mu­ler Bob Ray par exemple. Bref, c avec le Parti démo­crate aux États-Unis, les domi­nants s’activent non seule­ment à faire passer la droite, mais à « droi­ti­ser » le centre et à désta­bi­li­ser la social-démo­cra­tie.

Dans ce contexte, il se peut que le PLC soit condamné à stag­ner, même s’il par­vient à se débar­ras­ser de son encom­brant leader actuel. Pour les domi­nants, cette option serait pro­ba­ble­ment pré­fé­rable même s’ils gardent « en réserve » l’idée d’un PLC « rebran­ché » à droite, aligné sur les États-Unis et prêts à conso­li­der les orien­ta­tions néo­li­bé­rales sur le plan éco­no­mique et social.

Les dominés sur la brèche

Devant ce dépla­ce­ment des plaques tec­to­niques, les domi­nés au Canada sont à la défen­sive. Certes, ils ont comme dit aupa­ra­vant pro­tégé leurs outils, notam­ment les syn­di­cats. Ils ont des for­ma­tions social-démo­crates ici et là qui peuvent jusqu’à un cer­tain point, avoir une influence (modeste) sur la scène poli­tique, comme le NPD fédé­ral qui est cepen­dant inca­pable lui-aussi de se posi­tion­ner face au nou­veau projet de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et qui grosso modo, comme tant d’autres partis simi­laires, évolue vers le social-libé­ra­lisme.

Par ailleurs, les domi­nés résistent et sont à l’œuvre dans une galaxie de mou­ve­ments sociaux, envi­ron­ne­men­taux, alter­mon­dia­listes qui sont autant de gros grains de sable dans la machine.
Au Québec, la situa­tion est à la fois simi­laire et dif­fé­rente. Les domi­nés dis­posent d’un vaste tissu social et poli­tique struc­turé autour du natio­na­lisme et des mou­ve­ments syn­di­caux et popu­laires. Le réseau social est vaste et dense, ce qui ne change pas au fait que là aussi, les domi­nants pro­cèdent avec leurs restruc­tu­ra­tions en l’affichant dans l’espace public (les « Lucides») ou en pro­cé­dant, plus ou moins dis­crè­te­ment, à pri­va­ti­ser la santé et l’éducation.

Bref on est dans une sorte d’entre-deux. Les domi­nés sont sur leurs posi­tions. Les domi­nants aussi. Situation instable, chan­geante, mobile. Revenons aux vul­né­ra­bi­li­tés du côté des domi­nés. Les syn­di­cats ne peuvent faire de miracles devant le chan­tage à la mon­dia­li­sa­tion et l’émiettement du sec­teur manu­fac­tu­rier. Sur le plan poli­tique ou élec­to­ral, il y a un sérieux glis­se­ment démo­gra­phique au détri­ment de l’Ontario et du Québec que les domi­nants rêvent de voir trans­for­mer en une « grosse pro­vince mari­time ».

À une échelle encore plus pro­fonde, les domi­nés res­tent en grande partie para­ly­sés par la frac­ture pro­fonde et his­to­rique léguée par l’histoire colo­niale du Canada et qui a placé les peuples qué­bé­cois et autoch­tones dans une situa­tion de subal­ter­nité. La soli­da­rité de classe, soyons terre-à-terre, est ense­ve­lie par ces frac­tures qui font en sorte que les Québécois et les Amérindiens ne sont pas du tout sur la même lon­gueur d’ondes que cet ensemble à géo­mé­trie variable qui s’appelle le peuple cana­dien. Les orga­ni­sa­tions repré­sen­tant les domi­nés au Canada anglais ne sont jamais par­ve­nues à appe­ler les choses par leurs noms et à appuyer clai­re­ment les luttes d’émancipation des peuples qué­bé­cois et amé­rin­diens.

Questions de stratégie

Il ne faut pas avoir d’illusion. Car dans ce contexte de fra­gi­lité, il se peut que les domi­nants réus­sissent à deve­nir hégé­mo­niques et que leur prin­ci­pal « outil», le Parti Conservateur, devienne majo­ri­taire sur le plan élec­to­ral. Les domi­nants sont dans une large mesure « prêts à tout», y com­pris à sabo­ter le pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nel et légal, come on l’a vu avec Bush aux États-Unis. Sous Harper, tout est sur la table : la mani­pu­la­tion vul­gaire de la machine de l’état, le contrôle de l’opinion (par le contrôle de l’information), la mar­gi­na­li­sa­tion du Parlement (voire du cabi­net) pour que les vraies déci­sions soient prises dans l’ombre, la subor­di­na­tion des ins­ti­tu­tions juri­diques (comme la Cour suprême) et ainsi de suite.

Pour les domi­nés s’impose alors un impé­ra­tif. Cette dérive doit être blo­quée, car elle repré­sente une inflexion, une ten­dance vers l’autoritarisme. Le mou­ve­ment social doit dis­cu­ter com­ment s’opposer à cette vague. Faut-il consti­tuer, comme l’avait évoqué Buzz Hargrove (le pré­sident des TCA) un grand « front uni » anti-Harper ? Cette « grande coa­li­tion » peut-elle éviter le piège d’être le mar­che­pied des autres frac­tions des domi­nants incon­for­tables avec Harper et qui veulent reve­nir aux « « bonnes méthodes » d’un néo­li­bé­ra­lisme « à visage humain » ?

Est-il permis de rêver une cer­taine syn­chro­ni­sa­tion des luttes et des résis­tances à tra­vers l’«espace » cana­dien, au-delà de la « frac­ture his­to­rique » et sans com­pro­mettre les aspi­ra­tions natio­nales du peuple qué­bé­cois ? Peut-on inter­pel­ler nos cama­rades du Canada anglais pour qu’ils recon­naissent (enfin) la réa­lité natio­nale des peuples qué­bé­cois et autoch­tones et s’engagent de les appuyer (concrè­te­ment) dans leurs luttes d’émancipation ? Ne pour­rait-on pas convo­quer les prin­ci­paux mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois, cana­diens, amé­rin­diens dans une sorte de vaste « Forum social » Québec-Canada-Premières Nations, comme cela avait été évoqué il y a quelques années ?

Peut-on, de façon plus concrète et immé­diate, relan­cer et ren­for­cer les cam­pagnes pour blo­quer le bra­dage des res­sources natu­relles, la subor­di­na­tion à la guerre glo­bale de Bush et la des­truc­tion du filet de sécu­rité sociale qui se pro­filent et se mettent en place à l’échelle pan­ca­na­dienne à une vitesse accé­lé­rée ?

Toute ces ques­tions repré­sentent des défis consi­dé­rables, mais a-t-on vrai­ment le choix ? Voulons-nous éviter une grande contre-révo­lu­tion pas-si-tran­quille qui va briser nos socié­tés, nos pro­jets, nos aspi­ra­tions fon­da­men­tales ? Et vou­lons-nous dans cette résis­tance recons­ti­tuer un projet contre-hégé­mo­nique qui pour­rait repla­cer le camp des domi­nés au centre de l’échiquier, non seule­ment en tant que majo­rité numé­rique, mais en tant que projet de société ? Ici et là dans le monde, on voit que cela est pos­sible. Pourquoi pas nous ?

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