Que faire avec la démocratie de faible intensité?

Au dix-neuvième siècle, l’Empire britannique qui contrôlait le Canada a inventé une formule pour étouffer les revendications populaires tout en sécurisant ses pratiques de prédation et de répression. Cette formule, c’est la Confédération canadienne telle qu’élaborée par un très petit groupe de personnes, en cachette, et qui a accouché de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Depuis, les dominants nous mentent en disant que le Canada a été fondé en 1867. En réalité, ce pactole a été fait sur mesure pour satisfaire l’Empire et la nouvelle classe dominante soucieuse de sécuriser le territoire contre les revendications des peuples. Peu de temps après, le nouvel État semait la terreur dans l’Ouest pour briser la révolte des Métis qui avaient commis le double crime d’être autochtones et d’être francophones.

 

Le « modèle » canadien

 

Le Parlement à deux chambres, dont le Sénat non élu, fait partie de l’échafaudage réactionnaire mis en place pour empêcher que les élus soient assez fous pour écouter leurs électeurs. En d’autres mots, ce narratif des dominants est un copié-collé du « modèle » britannique. Quant à la chambre des élus, le système est fait pour éliminer une réelle participation populaire. L’heureux élu peut faire ce qu’il veut, tout en gagnant avec moins de votes que ses adversaires. Il n’a pratiquement pas de compte à rendre à ses commettants sinon que de se représenter devant eux au bout de quatre ans. Il est soumis à une grosse machine, qui le sélectionne, le forme et lui dicte la ligne du parti, tout en organisant le répertoire des manipulations, de la corruption, des petites promesses, et des « deals » plus ou moins explicites, exactement comme on l’entend à la Commission Charbonneau. Mais attention, tout cela n’a pas commencé hier. Les vénérables « Pères de la Confédération » comme John Macdonald et Wilfrid Laurier se sont fait prendre les mains dans le sac de biscuits. On leur a donné une petite tape, « oh vilain garnement… ». C’étaient des voleurs de grande envergure qui ont pris leur retraite en toute impunité. Plus tard au tournant du vingtième siècle, cette pseudo-démocratie s’est organisée pour empêcher les gens de s’organiser, notamment de se syndiquer. Une alliance implicite s’est créée entre les dominants d’Ottawa et des forces obscurantistes et profascistes comme celles qui ont dominé le Québec d’avant la Révolution tranquille. Duplessis gagnait les élections en cassant des bras et en achetant les chefs et les curés dans les villages. Les syndicalistes étaient pourchassés, de même que les quelques intellectuels et artistes critiques.

 

Le peuple a imposé des compromis

 

Dans les années d’après-guerre cependant, les dominants ont eu la frousse de leur vie. Un peu partout, les peuples se sont soulevés et ont vaincu un peu partout les projets réactionnaires. Un vent « réformiste » a soufflé sur le Canada comme sur d’autres pays capitalistes, porté par les luttes populaires, les grèves, les occupations d’usines. De brillants intellectuels comme John Maynard Keynes ont commencé à dire que la répression et la misère n’étaient plus suffisantes pour contrôler le peuple et qu’il fallait mettre en place des réformes sociales. Au-delà des gains la plupart arrachés de hautes luttes, des réformes n’ont pas changé le cœur du système. Loin d’une démocratie réelle, le Parlement canadien est demeuré la scène d’une « alternance » entre le centre droit (Parti progressiste-conservateur) et le centre-centre (Parti Libéral), on a alors manipulé les nouveaux médias de masse comme la télévision pour mousser des figures charismatiques comme Pierre Elliot Trudeau et le faire passer pour le sauveur de la nation. En réalité, tout au long de cette pseudo-démocratie, les dominants se sont assurés que le véritable pouvoir demeure dans les corridors d’Ottawa, ce qui a confiné les provinces, y compris le Québec, à la gestion des « affaires sociales », sans réelle influence sur l’économie, les relations extérieures et la sécurité de l’État. Pour les autochtones, l’exclusion s’est faite de manière plus radicale via les réserves, l’arrachement des enfants, l’exploitation sans limites des ressources. On s’est révoltés contre cela. On continue de se révolter et on n’est pas résignés.

 

De révolution française aux patriotes sur la démocratie

 

Jean-Jacques Rousseau, grand philosophe inspirateur de la Révolution française, disait simplement que la démocratie réside dans la souveraineté du peuple ou elle n’existe pas. De passage en Angleterre, Rousseau notait que le système parlementaire britannique était une terrible arnaque et que les élus se comportaient avec les électeurs pratiquement comme des propriétaires d’esclaves. Au moment de la Révolution française, le petit peuple est sorti massivement pour réclamer pas seulement des élections, mais une autre façon de gérer les affaires de la nation. Les élus ne devaient pas être les « représentants », mais les « mandataires » du peuple : la nuance n’est pas petite. Faisaient aussi partie des revendications populaires la révocabilité des élus. Lors d’une assemblée du département de Paris regroupant plusieurs milliers de personnes, les participants déclaraient que « les élus doivent suivre strictement les ordres des citoyens, ne pas s’en écarter. Ils doivent répondre à leurs commettants de tout ce qu’ils ont dit, écrit ou fait ». (Cité par Albert Souboul, Comprendre la Révolution française, 1981.) Lors de la révolte républicaine de 1837-38, la population du « Bas-Canada » a pris les choses en mains pour élaborer un véritable programme (les 72 résolutions), qui allaient beaucoup plus loin que de demander une nouvelle élection. Il était question ni plus ni moins de refonder le pays.

 

La démocratie par en bas

 

Cette idée de la souveraineté du peuple s’est poursuivie par la suite, notamment lors de la Commune de Paris (1871) et de la révolution soviétique en Russie (1917), et puis dans plusieurs luttes populaires du vingtième siècle. Plus récemment, les assemblées populaires se sont multipliées dans des pays comme la Bolivie, l’Équateur, l’Argentine, le Venezuela. La plupart des gens sont conscients de l’importance des élections et d’une forme de gouvernementalité qui permettent un consensus social minimal. Mais en même temps, ils ne veulent pas céder leur souveraineté.  Ils refusent l’idée d’un Parlement élu qui prend toutes les décisions. Au Venezuela, il y a eu depuis la victoire de la gauche plus d’une douzaine de référendums populaires où les gens étaient consultés, dans le détail, sur les grands choix politiques. En Bolivie, on a procédé par une assemblée constituante, qui a refait les lois fondamentales de la nation, dans un processus inclusif, pas seulement réservé aux élus.

 

Sortir des sentiers battus

 

On dira qu’on est ici au Québec et au Canada à des années-lumière de cela. Peut-être que oui. Mais peut-être que l’idée fait également son chemin. Avec les Carrés rouges et le mouvement étudiant de 2012, on a bien vu la force de mouvements basés sur la participation populaire. Des organisations, même lorsqu’elles sont bien intentionnées, syndicats ou partis de gauche par exemple, ne peuvent pas remplacer cette multitude en action. Leur rôle est d’appuyer ce processus d’auto-organisation, cette force qui vient d’en bas, et qui défonce les pièges et les astuces d’une démocratie tronquée qui perpétue l’inégalité et la corruption. La démocratie, c’est la souveraineté du peuple. Les élus sont les serviteurs du peuple, ils doivent vivre comme la majorité des gens, pas comme des millionnaires. Quand les élus ne font plus leur travail, ils doivent être démis et sanctionnés. Les élections ne sont pas le point final.

 

Presse-toi à gauche, 20 mai 2014