Que faire avec la démocratie de faible intensité ?

Par Mis en ligne le 02 juin 2014

Au dix-neu­vième siècle, l’Empire bri­tan­nique qui contrô­lait le Canada a inventé une for­mule pour étouf­fer les reven­di­ca­tions popu­laires tout en sécu­ri­sant ses pra­tiques de pré­da­tion et de répres­sion. Cette for­mule, c’est la Confédération cana­dienne telle qu’élaborée par un très petit groupe de per­sonnes, en cachette, et qui a accou­ché de l’Acte de l’Amérique du Nord bri­tan­nique. Depuis, les domi­nants nous mentent en disant que le Canada a été fondé en 1867. En réa­lité, ce pac­tole a été fait sur mesure pour satis­faire l’Empire et la nou­velle classe domi­nante sou­cieuse de sécu­ri­ser le ter­ri­toire contre les reven­di­ca­tions des peuples. Peu de temps après, le nouvel État semait la ter­reur dans l’Ouest pour briser la révolte des Métis qui avaient commis le double crime d’être autoch­tones et d’être fran­co­phones.

Le « modèle » cana­dien

Le Parlement à deux chambres, dont le Sénat non élu, fait partie de l’échafaudage réac­tion­naire mis en place pour empê­cher que les élus soient assez fous pour écou­ter leurs élec­teurs. En d’autres mots, ce nar­ra­tif des domi­nants est un copié-collé du « modèle » bri­tan­nique. Quant à la chambre des élus, le sys­tème est fait pour éli­mi­ner une réelle par­ti­ci­pa­tion popu­laire. L’heureux élu peut faire ce qu’il veut, tout en gagnant avec moins de votes que ses adver­saires. Il n’a pra­ti­que­ment pas de compte à rendre à ses com­met­tants sinon que de se repré­sen­ter devant eux au bout de quatre ans. Il est soumis à une grosse machine, qui le sélec­tionne, le forme et lui dicte la ligne du parti, tout en orga­ni­sant le réper­toire des mani­pu­la­tions, de la cor­rup­tion, des petites pro­messes, et des « deals » plus ou moins expli­cites, exac­te­ment comme on l’entend à la Commission Charbonneau. Mais atten­tion, tout cela n’a pas com­mencé hier. Les véné­rables « Pères de la Confédération » comme John Macdonald et Wilfrid Laurier se sont fait prendre les mains dans le sac de bis­cuits. On leur a donné une petite tape, « oh vilain gar­ne­ment… ». C’étaient des voleurs de grande enver­gure qui ont pris leur retraite en toute impu­nité. Plus tard au tour­nant du ving­tième siècle, cette pseudo-démo­cra­tie s’est orga­ni­sée pour empê­cher les gens de s’organiser, notam­ment de se syn­di­quer. Une alliance impli­cite s’est créée entre les domi­nants d’Ottawa et des forces obs­cu­ran­tistes et pro­fas­cistes comme celles qui ont dominé le Québec d’avant la Révolution tran­quille. Duplessis gagnait les élec­tions en cas­sant des bras et en ache­tant les chefs et les curés dans les vil­lages. Les syn­di­ca­listes étaient pour­chas­sés, de même que les quelques intel­lec­tuels et artistes cri­tiques.

Le peuple a imposé des com­pro­mis

Dans les années d’après-guerre cepen­dant, les domi­nants ont eu la frousse de leur vie. Un peu par­tout, les peuples se sont sou­le­vés et ont vaincu un peu par­tout les pro­jets réac­tion­naires. Un vent « réfor­miste » a souf­flé sur le Canada comme sur d’autres pays capi­ta­listes, porté par les luttes popu­laires, les grèves, les occu­pa­tions d’usines. De brillants intel­lec­tuels comme John Maynard Keynes ont com­mencé à dire que la répres­sion et la misère n’étaient plus suf­fi­santes pour contrô­ler le peuple et qu’il fal­lait mettre en place des réformes sociales. Au-delà des gains la plu­part arra­chés de hautes luttes, des réformes n’ont pas changé le cœur du sys­tème. Loin d’une démo­cra­tie réelle, le Parlement cana­dien est demeuré la scène d’une « alter­nance » entre le centre droit (Parti pro­gres­siste-conser­va­teur) et le centre-centre (Parti Libéral), on a alors mani­pulé les nou­veaux médias de masse comme la télé­vi­sion pour mous­ser des figures cha­ris­ma­tiques comme Pierre Elliot Trudeau et le faire passer pour le sau­veur de la nation. En réa­lité, tout au long de cette pseudo-démo­cra­tie, les domi­nants se sont assu­rés que le véri­table pou­voir demeure dans les cor­ri­dors d’Ottawa, ce qui a confiné les pro­vinces, y com­pris le Québec, à la ges­tion des « affaires sociales », sans réelle influence sur l’économie, les rela­tions exté­rieures et la sécu­rité de l’État. Pour les autoch­tones, l’exclusion s’est faite de manière plus radi­cale via les réserves, l’arrachement des enfants, l’exploitation sans limites des res­sources. On s’est révol­tés contre cela. On conti­nue de se révol­ter et on n’est pas rési­gnés.

De révo­lu­tion fran­çaise aux patriotes sur la démo­cra­tie

Jean-Jacques Rousseau, grand phi­lo­sophe ins­pi­ra­teur de la Révolution fran­çaise, disait sim­ple­ment que la démo­cra­tie réside dans la sou­ve­rai­neté du peuple ou elle n’existe pas. De pas­sage en Angleterre, Rousseau notait que le sys­tème par­le­men­taire bri­tan­nique était une ter­rible arnaque et que les élus se com­por­taient avec les élec­teurs pra­ti­que­ment comme des pro­prié­taires d’esclaves. Au moment de la Révolution fran­çaise, le petit peuple est sorti mas­si­ve­ment pour récla­mer pas seule­ment des élec­tions, mais une autre façon de gérer les affaires de la nation. Les élus ne devaient pas être les « repré­sen­tants », mais les « man­da­taires » du peuple : la nuance n’est pas petite. Faisaient aussi partie des reven­di­ca­tions popu­laires la révo­ca­bi­lité des élus. Lors d’une assem­blée du dépar­te­ment de Paris regrou­pant plu­sieurs mil­liers de per­sonnes, les par­ti­ci­pants décla­raient que « les élus doivent suivre stric­te­ment les ordres des citoyens, ne pas s’en écar­ter. Ils doivent répondre à leurs com­met­tants de tout ce qu’ils ont dit, écrit ou fait ». (Cité par Albert Souboul, Comprendre la Révolution fran­çaise, 1981.) Lors de la révolte répu­bli­caine de 1837-38, la popu­la­tion du « Bas-Canada » a pris les choses en mains pour éla­bo­rer un véri­table pro­gramme (les 72 réso­lu­tions), qui allaient beau­coup plus loin que de deman­der une nou­velle élec­tion. Il était ques­tion ni plus ni moins de refon­der le pays.

La démo­cra­tie par en bas

Cette idée de la sou­ve­rai­neté du peuple s’est pour­sui­vie par la suite, notam­ment lors de la Commune de Paris (1871) et de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie (1917), et puis dans plu­sieurs luttes popu­laires du ving­tième siècle. Plus récem­ment, les assem­blées popu­laires se sont mul­ti­pliées dans des pays comme la Bolivie, l’Équateur, l’Argentine, le Venezuela. La plu­part des gens sont conscients de l’importance des élec­tions et d’une forme de gou­ver­ne­men­ta­lité qui per­mettent un consen­sus social mini­mal. Mais en même temps, ils ne veulent pas céder leur sou­ve­rai­neté. Ils refusent l’idée d’un Parlement élu qui prend toutes les déci­sions. Au Venezuela, il y a eu depuis la vic­toire de la gauche plus d’une dou­zaine de réfé­ren­dums popu­laires où les gens étaient consul­tés, dans le détail, sur les grands choix poli­tiques. En Bolivie, on a pro­cédé par une assem­blée consti­tuante, qui a refait les lois fon­da­men­tales de la nation, dans un pro­ces­sus inclu­sif, pas seule­ment réservé aux élus.

Sortir des sen­tiers battus

On dira qu’on est ici au Québec et au Canada à des années-lumière de cela. Peut-être que oui. Mais peut-être que l’idée fait éga­le­ment son chemin. Avec les Carrés rouges et le mou­ve­ment étu­diant de 2012, on a bien vu la force de mou­ve­ments basés sur la par­ti­ci­pa­tion popu­laire. Des orga­ni­sa­tions, même lorsqu’elles sont bien inten­tion­nées, syn­di­cats ou partis de gauche par exemple, ne peuvent pas rem­pla­cer cette mul­ti­tude en action. Leur rôle est d’appuyer ce pro­ces­sus d’auto-organisation, cette force qui vient d’en bas, et qui défonce les pièges et les astuces d’une démo­cra­tie tron­quée qui per­pé­tue l’inégalité et la cor­rup­tion. La démo­cra­tie, c’est la sou­ve­rai­neté du peuple. Les élus sont les ser­vi­teurs du peuple, ils doivent vivre comme la majo­rité des gens, pas comme des mil­lion­naires. Quand les élus ne font plus leur tra­vail, ils doivent être démis et sanc­tion­nés. Les élec­tions ne sont pas le point final.

Presse-toi à gauche, 20 mai 2014

Les commentaires sont fermés.