Qu’est-ce que la laïcité ? Essai de définition

Par Mis en ligne le 03 décembre 2010

Laïcité et liberté de conscience dérive des tra­vaux pré­pa­ra­toires de la Commission de consul­ta­tion sur les pra­tiques d’accommodement reliées aux dif­fé­rences cultu­relles, mise en place par le gou­ver­ne­ment du Québec, et dont les auteurs étaient l’un expert, l’autre copré­sident. S’il s’enracine dans la réa­lité nord-amé­ri­caine, cet essai s’adresse à toutes les démo­cra­ties en pro­po­sant de penser les prin­cipes de la laï­cité. On notera qu’une large part des exemples vient de France, avec cette colo­ra­tion par­ti­cu­lière que donne un regard étran­ger sur une réa­lité fami­lière.
Le constat de départ est que « la diver­sité morale et reli­gieuse est une carac­té­ris­tique struc­tu­rante et per­ma­nente des socié­tés démo­cra­tiques » . La plu­ra­lité des concep­tions de la vie bonne néces­site d’organiser la tolé­rance pour per­mettre à chacun de « vivre dans une société suf­fi­sam­ment stable et har­mo­nieuse » . Tel est le sens de la laï­cité.


Les buts et les pra­tiques de la laï­cité
La thèse – l’originalité – de l’approche de Jocelyn Maclure et Charles Taylor est de dis­cer­ner entre les fina­li­tés de la laï­cité, et les moyens pour y atteindre. À leurs yeux, la laï­cité sert deux buts, le res­pect égal de tous les citoyens et la liberté de conscience (Il s’agit de la tra­duc­tion poli­tique de la pri­mauté de l’individu.). Au ser­vice de ces fina­li­tés, la laï­cité dis­pose de deux modes opé­ra­toires pri­vi­lé­giés : la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, et la neu­tra­lité de l’État envers les reli­gions et mou­ve­ments de pensée.
La dis­tinc­tion entre les fina­li­tés et les moyens de la laï­cité permet de ne pas verser dans le « féti­chisme des moyens » au détri­ment des objec­tifs visés, et de dénouer les apo­ries qui se pré­sentent quand tous ces prin­cipes sont pris comme des valeurs sans dis­tinc­tion. Par exemple, l’interdiction du port de signes reli­gieux visibles par les agents de l’État, au nom de la neu­tra­lité des ins­ti­tu­tions publiques, peut porter atteinte à la liberté de conscience de cer­tains fonc­tion­naires et à l’égalité de trai­te­ment des per­sonnes.
Maclure et Taylor relèvent très tôt que la neu­tra­lité de l’État n’est pas abso­lue : « Un État libé­ral et démo­cra­tique ne sau­rait demeu­rer indif­fé­rent à l’égard de cer­tains prin­cipes fon­da­men­taux comme la dignité humaine, les droits de la per­sonne ou la sou­ve­rai­neté popu­laire » . En dehors de ce socle mini­mal, il doit demeu­rer agnos­tique quant aux concep­tions de la vie bonne, mais aussi per­mettre aux citoyens, dans leur diver­sité de convic­tions, d’adhérer à cette base com­mune. « Le défi des socié­tés contem­po­raines est de faire en sorte que toutes [les per­sonnes qui les consti­tuent] puissent en arri­ver à voir les prin­cipes de base de l’association poli­tique comme étant légi­times à partir de leur propre pers­pec­tive » . À la suite de Rawls, les auteurs parlent de « consen­sus par recou­pe­ment. »
Il s’ensuit qu’il n’existe pas une for­mule uni­ver­selle de la laï­cité ; chaque société doit éla­bo­rer la sienne, dont la phy­sio­no­mie variera selon les dif­fé­rentes concep­tions du monde et du bien qui l’habitent.

Laïcité répu­bli­caine, laï­cité libé­rale plu­ra­liste
Forts de leur grille d’analyse, les auteurs opposent deux régimes typiques de laï­cité, l’un répu­bli­cain, domi­nant en France et en Turquie et marqué par l’opposition aux reli­gions, l’autre « libé­ral-plu­ra­liste », anglo-saxon et davan­tage res­pec­tueux des cultes. Dans sa ver­sion répu­bli­caine, la laï­cité est elle-même une valeur com­mune et un socle pour l’intégration civique ; alors que « le déve­lop­pe­ment d’un sen­ti­ment d’appartenance et d’identification dans les socié­tés diver­si­fiées passe davan­tage par une “recon­nais­sance rai­son­nable” des dif­fé­rences » .
Maclure et Taylor ne cachent pas leurs réserves sur les formes de laï­cité qui visent à éman­ci­per les indi­vi­dus de la reli­gion, en raison de la non-neu­tra­lité sur les convic­tions fon­da­men­tales. À leurs yeux, « l’État doit cher­cher à se laï­ci­ser [se rendre indé­pen­dant des reli­gions] sans pour autant pro­mou­voir la sécu­la­ri­sa­tion [l’érosion de l’influence de la reli­gion dans les pra­tiques sociales] » .
Conséquence pra­tique de cette dif­fé­rence d’approche de la laï­cité : « Selon la concep­tion libé­rale-plu­ra­liste, l’exigence de neu­tra­lité s’adresse aux ins­ti­tu­tions et non aux indi­vi­dus. Selon la concep­tion répu­bli­caine, les indi­vi­dus doivent s’imposer un devoir de réserve et de neu­tra­lité en s’abstenant de mani­fes­ter leur foi, soit lorsqu’ils fré­quentent les ins­ti­tu­tions publiques, soit, pour les plus radi­caux, lorsqu’ils entrent dans la sphère publique » .
L’idée qu’il faille tenir la reli­gion hors de la sphère publique donne lieu à une confu­sion fré­quente entre, d’une part les ins­ti­tu­tions publiques – l’État -, et d’autre part l’espace public – c’est-à-dire sim­ple­ment ce qui est ouvert, d’accès géné­ral -, selon le sens que l’on donne au mot « public ». La neu­tra­lité de l’État vise le pre­mier sens : ses ins­ti­tu­tions doivent être indé­pen­dantes des cultes et des cou­rants de pensée. En revanche, l’espace public est un lieu pri­vi­lé­gié de l’exercice de la liberté, y com­pris reli­gieuse. Aussi la dis­tinc­tion entre public et privé doit-elle être maniée avec rigueur quand il s’agit de laï­cité, pour ne pas virer à l’oppression des consciences.
La pri­mauté de la conscience
La liberté des consciences est ce qui est en jeu dans la laï­cité. Pour contour­ner l’insoluble pro­blème de la défi­ni­tion de la reli­gion , Maclure et Taylor élar­gissent la ques­tion en incluant les choix reli­gieux dans ce qu’ils appellent les « convic­tions de conscience ». Ces croyances fon­da­men­tales « engagent ma conscience et me per­mettent de m’orienter dans un espace moral plu­riel » . Par oppo­si­tion aux simples désirs, goûts et pré­fé­rences, elles sont consti­tu­tives de l’identité indi­vi­duelle. Les convic­tions fon­da­men­tales mettent en jeu l’intégrité morale des per­sonnes. Il n’est pas pos­sible, en effet, de » décou­pler la liberté de conscience de la liberté de mettre ses convic­tions en pra­tique » .
Autre aspect notable des convic­tions de conscience : leur carac­tère sub­jec­tif. Elle ne sont fon­da­men­tales ni parce qu’un Dieu les a édic­tées, ni parce qu’une ins­ti­tu­tion reli­gieuse ou une école de pensée les pro­clame, mais parce que je les recon­nais comme telles. On atteint là la consé­quence ultime du res­pect incon­di­tion­nel dû à la per­sonne humaine.
Les auteurs défendent la pos­si­bi­lité de se récla­mer de ses convic­tions de conscience pour obte­nir devant la jus­tice des « accom­mo­de­ments rai­son­nables », dans la limite du res­pect des droits et liber­tés des tiers, et sous réserve que la sin­cé­rité de la demande soit éta­blie. Le deman­deur a alors un « devoir de jus­ti­fi­ca­tion publique » . L’expression libre des croyances prend alors toute sa mesure.

Quelques réflexions au-delà de la défi­ni­tion de la laï­cité
Maclure et Taylor ont raison de défendre l’importance de la conscience et son carac­tère oppo­sable à la jus­tice. Même s’ils ne l’évoquent pas, l’objection de conscience se fonde ici. La néga­tion des pré­ro­ga­tives de la conscience est carac­té­ris­tique des régimes tota­li­taires, et la démo­cra­tie a tou­jours pro­gressé à partir des per­sonnes qui ont fait valoir leurs convic­tions morales contre une emprise exces­sive des auto­ri­tés.
Il est sage aussi de ne pas faire de la reli­gion une caté­go­rie anti­thé­tique de la laï­cité, et de pré­fé­rer une vision inclu­sive où la valeur de la foi est recon­nue : les per­sonnes sont mieux res­pec­tées dans leur inté­grité morale, et la raison n’en pâtit pas. On notera que la reven­di­ca­tion du carac­tère ration­nel de la foi et de sa contri­bu­tion au débat public est un thème récur­rent des grands dis­cours de Benoît XVI .
Toutefois, le sub­jec­ti­visme reven­di­qué pour les croyances fon­da­men­tales sou­lève une ques­tion que les auteurs n’abordent pas : qu’est-ce qui fonde la démo­cra­tie laïque et ses prin­cipes ? D’où vient la valeur de l’individu et de sa liberté ? S’il n’y a là qu’un consen­sus, un nou­veau consen­sus pourra le remettre en cause et ruiner ainsi les droits de la conscience.
Une autre voie permet d’accorder une place aux reli­gions dans un contexte plu­ra­liste, non plus sur le plan des convic­tions sub­jec­tives des fidèles mais en tant qu’institutions riches de sagesse. La laï­cité répu­bli­caine, pour se déta­cher de l’emprise sociale des cultes éta­blis, s’est bâtie en légi­fé­rant « comme si Dieu n’existait pas » (« Etsi Deus non dare­tur « , selon l’expression de Grotius). Ce temps étant révolu, pour­quoi ne pas partir du pos­tu­lat pru­den­tiel contraire, et agir en poli­tique « comme si Dieu exis­tait » , mais sans tran­cher sur qui Il est ?.

Titre du livre : Laïcité et liberté de conscience
Auteur : Jocelyn Maclure, Charles Taylor
Éditeur : La Découverte
Date de publi­ca­tion : 30/11/99
N° ISBN : 978-2707166470

Une réponse à “Qu’est-ce que la laïcité ? Essai de définition”

  1. Maddy JEAN dit :

    La thèse de l’accommodement rai­son­nable qui est déve­lop­pée res­semble beau­coup à ce qui est appelé en France » la laï­cité posi­tive », concept déve­loppé par le pré­sident Sarkozy sous l’influence de l’église catho­lique. Les laïques fran­çais ne s’opposent pas aux croyances indi­vi­duelles de chacun ni à leur foi pour autant qu’elle s’exerce dans la sphère privée et que cela n’aboutisse pas à des inter­ven­tions de la reli­gion dans les affaires publiques, les affaires de l’État, les déci­sions d’ordre éthique qui vise­raient à empê­cher l’exercice de la raison et la liberté de conscience de chacun.Pour prendre un exemple concret : empê­cher les femmes de dis­po­ser libre­ment de leur corps n’est pas acceptable,et chaque femme a le droit fon­da­men­tal de dis­po­ser d’elle même.