Production de savoirs et nouvelles formes d’action politique

L’expérience des Intermittents en France

Par Mis en ligne le 17 janvier 2011

Dans le livre La sor­cel­le­rie capi­ta­liste. Pratiques de désen­voû­te­ment1, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers pro­posent une lec­ture du capi­ta­lisme comme d’un ensor­cel­le­ment, un sys­tème de fabri­ca­tion d’alternatives infer­nales. Et ils écrivent : « Nous nom­me­rons ‘alter­na­tives infer­nales’ l’ensemble de ces situa­tions qui ne semblent lais­ser d’autres choix que la rési­gna­tion ou une dénon­cia­tion qui sonne un peu creux, comme mar­quée d’impuissance, parce qu’elle ne donne aucune prise, parce qu’elle revient tou­jours au même : c’est tout ‘le sys­tème’ qui devrait être détruit ».

Voyons quelques exemples d’alternatives infer­nales : soit moins de droits sociaux soit plus de chô­meurs ; soit moins de salaires, soit plus de délo­ca­li­sa­tions ; soit moins d’immigrés, soit une catas­trophe sociale et la montée de la droite ; soit les OGM, soit la perte de com­pé­ti­ti­vité de l’agriculture euro­péenne, soit les bre­vets, soit pas de recherche. Et c’est dans ces alter­na­tives infer­nales que nous sommes pris, cap­tu­rés, envoû­tés, et nous sommes para­ly­sés car nous sommes mis face au corol­laire des alter­na­tives infer­nales : « il faut bien ! ».

L’idéologie fata­liste que véhi­cule le dis­cours néo­li­bé­ral étend son emprise immo­bi­li­sante à tra­vers le dis­cours éco­no­mique. Aucun dis­cours « scien­ti­fique » ne connaît de pareille dif­fu­sion dans la vie quo­ti­dienne de tous. La pré­ten­due loi de l’offre et de la demande semble désor­mais ins­crite dans les gènes humains. Fabrique des alter­na­tives infer­nales, le dis­cours éco­no­mique est en pre­mière page dans la presse, pré­sent dans tout jour­nal télé­visé. Le vieil adagio mal­thu­sien revient : il y a TROP.
Si les pro­grès tech­niques ont repoussé la crise que Malthus pré­fi­gu­rait en ana­ly­sant la dyna­mique démo­gra­phique par rap­port à la pro­gres­sion de la capa­cité pro­duc­tive agri­cole, ces mêmes pro­grès laissent appa­raître main­te­nant un trop d’inactifs, trop de chô­meurs. Et on aura vite oublié que la caté­go­rie chô­mage est une inven­tion de l’histoire et ce fut par l’invention du sala­riat2.

Un double pro­ces­sus carac­té­rise les éco­no­mies occi­den­tales et implique éga­le­ment les éco­no­mies de l’Est et du Sud : une sala­ri­sa­tion crois­sante et, en même temps, une flexi­bi­li­sa­tion des emplois avec, comme consé­quence, une pré­ca­ri­sa­tion des condi­tions de vie, une pau­pé­ri­sa­tion à l’intérieur même du sala­riat. Le tra­vail sala­rié tout en s’imposant à tous est loin d’être cette garan­tie d’accès à un niveau de vie décent. La pro­gres­sion du sala­riat par­tout dans le monde accé­lère le glis­se­ment dont par­lait Ivan Illich, de la pau­vreté vers la pau­vreté moderne, faite de dépen­dances crois­santes, et de dépen­dance avant tout du sala­riat et de ses institutions.

De ce double pro­ces­sus de sala­ri­sa­tion et de flexi­bi­li­sa­tion émerge une mul­ti­pli­cité d’ « anor­maux éco­no­miques » : les inem­ployables, les assis­tées, les inac­tifs, les han­di­ca­pés, les sans qua­li­tés = sans diplômes pro­fes­sion­na­li­sant, les inaptes, les vieux, les malades, les chô­meurs, les pré­caires, les étu­diants, les cher­cheurs qui ne trouvent pas de savoirs à vendre sur le marché des connais­sances, les faux artistes ou les artistes sans titres, les immi­grés avec ou sans papiers, les tra­vailleurs du sexe. Une masse qui ne consti­tue pas un espace lisse, mais un espace strié, façonné par des rela­tions com­plexes de genre, sexe, race, ethnie, age, etc. Il s’agit d’autant de sin­gu­la­ri­tés hété­ro­gènes qui ne répondent pas, et cha­cune à sa manière, à l’injonction « il faut être un bon tra­vailleur capable », il s’agit de ce que l’on pour­rait nommer, en para­phra­sant Judith Butler, les « ratés économiques ».
Comment dépla­cer les savoirs domi­nants qui stig­ma­tisent les « ratés », les « anor­maux éco­no­miques » et les classent dans la caté­go­rie du « surnuméraire » ?

Trop, trop nom­breux sont les inter­mit­tents du spec­tacle, dit le patro­nat fran­çais, trop nom­breux sont les inter­mit­tents, répètent cer­tains syn­di­cats de sala­riés, trop d’intermittents disent les experts, trop d’intermittents, trop de com­pa­gnies de théâtre ajoutent les poli­tiques. Et c’est la réac­tion à la ges­tion poli­tique d’un trop qui a donné nais­sance en juillet 2003 à un mou­ve­ment social de grande enver­gure et de grande portée, aussi par sa durée, mais encore plus par les formes qu’il s’est donné.

Qu’est-ce que un inter­mit­tent du spec­tacle ? « Fabriquant du sen­sible », un inter­mit­tent du spec­tacle est un sala­rié à l’emploi dis­con­tinu, aux employeurs mul­tiples, aux rému­né­ra­tions variables sui­vant les pro­jets et les employeurs. Depuis les années 60, ces sala­riés « pas comme les autres » ont béné­fi­cié d’un régime d’indemnisation chô­mage d’ « excep­tion », en ce sens, que la sou­plesse rela­tive des condi­tions d’ouverture des droits à l’indemnisation chô­mage per­met­tait d’assurer à un nombre crois­sants de per­sonnes la conti­nuité du revenu en situa­tion de dis­con­ti­nuité radi­cale de l’emploi.

Ce « nombre crois­sant » est conçu par le pou­voir (éta­tique, mais aussi par le patro­nat, comme par cer­tains syn­di­cats de sala­riés) comme du « sur­nu­mé­raire », un nombre qui excè­de­rait l’équilibre « normal » de marché entre l’offre et la demande de biens cultu­rels, (mais il fau­drait déjà plutôt parler de biens de l’industrie du spec­ta­cu­laire). Une vision confor­tée par les pro­duc­teurs des « véri­tés éco­no­miques ». Le « sur­nu­mé­raire » a un coût : le défi­cit des caisses d’assurance chômage.

La remise en cause de leur régime spé­ci­fique d’indemnisation chô­mage pesait déjà en 2002 comme une menace réelle, mais ce n’est qu’à la signa­ture du pro­to­cole de reforme, qu’un mou­ve­ment de grande enver­gure est né. Sa force repose dans sa durée –il est tou­jours là, en lutte- et dans le fait d’avoir pris une forme orga­ni­sa­tion­nelle, la coor­di­na­tion, fort éloi­gnée des struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles hié­rar­chi­sées3. Sa force repose aussi dans le fait d’avoir fait les comptes avec les sub­jec­ti­vi­tés mul­tiples qui le composent.

Loin de consti­tuer une homo­gé­néité du point de vue des métiers, des com­pé­tences, des pra­tiques de tra­vail, l’intermittence recouvre un champ aussi vaste, allant du machi­niste à l’auteur com­po­si­teur, du réa­li­sa­teur à l’administrateur, etc. Les modes d’existence, les tra­jec­toires de vie, les pra­tiques de tra­vail, les sen­si­bi­li­tés, les sub­jec­ti­vi­tés impli­quées dans le pro­ces­sus de fabri­ca­tion de biens « cultu­rels » sont hété­ro­gènes. Ce qui fait que la consti­tu­tion d’un nous ne se donne pas, elle est jus­te­ment une construc­tion pro­blé­ma­tique et passionnante.

Plus que comme imbri­ca­tion des temps de vie et des temps de tra­vail, l’intermittence peut être pensée comme « zone de fron­tière » entre l’emploi et le chô­mage. Un lieu au-delà de l’emploi et du chô­mage d’où inter­ro­ger tant le sens que les conte­nus du tra­vail. Une zone de fron­tière comme espace d’expérimentation de formes de vie qui s’alimentent de l’hybridation des espaces-temps dedans/​dehors l’emploi4. Surnuméraire est alors l’expression d’une fuite d’un tra­vail « normé », dont les conte­nus et le sens nous appa­raissent de moins en moins évi­dents, vers des « zones de fron­tières ». Car il ne s’agit pas seule­ment d’une fuite du sala­riat, mais aussi de l’engagement dans la recherche de « sens », de l’engagement dans un deve­nir autre de soi et de ce que l’on fabrique.

Mais l’histoire du mou­ve­ment des inter­mit­tents est aussi celle d’une « exper­tise » per­ma­nente, qui sol­li­cite une réflexion sur la poli­tique des savoirs et pose la rela­tion savoirs mino­ri­taires / savoirs majo­ri­taires comme pro­blème5.

Cette expé­rience de mou­ve­ment consti­tue, en quelque sorte, le lieu d’un agen­ce­ment sin­gu­lier de la pro­blé­ma­tique des « savoirs mino­ri­taires », ou bien de la poli­tique des savoirs, et d’une lutte pour les droits sociaux, mais aussi le lieu d’émergence de désirs de réin­ven­ter les espaces-temps mul­tiples de la vie.

Cet agen­ce­ment passe par la démarche tout à fait par­ti­cu­lière que prend ce mou­ve­ment dès les pre­miers jours de sa consti­tu­tion. Pour essayer de syn­thé­ti­ser en quelques mots cette démarche, je reprends deux titres majeurs de leurs ini­tia­tives : « Nous avons lu le pro­to­cole », « Nous avons une pro­po­si­tion à vous faire ».

Le pro­to­cole de réforme est lu col­lec­ti­ve­ment, comme le seront par la suite tous les rap­ports des « experts », et est confronté aux « pra­tiques d’emploi » et « aux pra­tiques de tra­vail » des uns et des autres pour en mesu­rer les consé­quences de l’application. Le savoir-vérité ins­ti­tué qui fait la loi est confronté aux savoirs de ceux sur qui cette loi est censée agir. C’est par un pro­ces­sus de mise en commun des expé­riences et des com­pé­tences du plus grand nombre, que le pro­to­cole de réforme est cri­ti­qué non seule­ment pour les inéga­li­tés de trai­te­ment qu’il engendre et les exclu­sions qu’il pro­duit, mais aussi pour son inadé­qua­tion aux pra­tiques d’emploi et de tra­vail concrètes et fort hété­ro­gènes dont les concer­nés ont la connais­sance acquise par leur vécu. Non moindre, un résul­tat décon­cer­tant : la réforme n’induit pas les éco­no­mies espé­rées qui l’ont justifiée.

Ce qui est alors dévoilé est le sens poli­tique des réformes éco­no­miques por­tées au titre de « il faut bien » : opérer une refon­da­tion de la poli­tique sociale. Il ne s’agit plus de dis­po­si­tifs de trans­ferts de reve­nus, de dis­po­si­tifs de socia­li­sa­tion du salaire et donc de redis­tri­bu­tion, mais de dis­po­si­tifs de capi­ta­li­sa­tion, sui­vant un prin­cipe d’assurance indi­vi­duelle. Créer les condi­tions d’existence du marché, le marché en tant que régu­la­teur éco­no­mique et social.

L’ancien sys­tème d’indemnisation, limi­tant l’aléa inhé­rent à des pra­tiques d’emploi dis­con­ti­nues et assu­rant une cer­taine conti­nuité de revenu sur l’année, consti­tuait un outil puis­sant pour que la flexi­bi­lité soit réap­pro­priée comme mobi­lité choi­sie, il consti­tuait un outil de résis­tance aux pro­ces­sus de déva­lo­ri­sa­tion du tra­vail et de pau­pé­ri­sa­tion des tra­vailleurs, mais aussi, libé­rait de l’emprise de l’emploi ouvrant ainsi d’autres pos­sibles, d’autres fabriques du sen­sible et aussi d’autres tem­po­ra­li­tés de la vie : jeter la montre, retrou­ver le temps.6

L’expérience de l’ « exper­tise » au sein du mou­ve­ment des inter­mit­tents est d’une grande richesse et elle a permis de dépla­cer le combat sur le ter­rain même de la pro­duc­tion du savoir – pou­voir, sur ce que Foucault appe­lait les « régimes de vérité ». Isabelle Stengers sou­li­gnait l’apport spé­ci­fique de ce mou­ve­ment : il ne s’agit pas seule­ment de s’être emparé de l’expertise, c’est d’avoir dévoilé la logique des réformes impo­sées au nom de « vous êtes trop nom­breux, il faut bien ». Les inter­mit­tents ont dévoilé la logique comp­table qui fonde les poli­tiques néo­li­bé­rales : fabri­quer les défi­cits et uti­li­ser les popu­la­tions comme variable d’ajustement. Il appa­raît alors que « le sens du ‘il faut bien’ […] ren­voie non à une néces­sité que tous devraient recon­naître, mais plutôt à une opé­ra­tion glo­bale de réagen­ce­ment des rela­tions entre Etat et Capitalisme »7.

« Nous avons une pro­po­si­tion à vous faire » c’est le deuxième moment, la deuxième étape de l’ « exper­tise » : il ne s’agit pas seule­ment de dire « non » à la réforme, ce n’est pas la défense conser­va­trice du passé, c’est l’occasion d’élaborer un « Nouveau Modèle » d’indemnisation chô­mage pour les sala­riés à l’emploi dis­con­tinu à partir d’une repré­sen­ta­tion construite col­lec­ti­ve­ment des « condi­tions néces­saires » pour que des pra­tiques de tra­vail et d’autres formes de vie – sous­traites aux contraintes de la flexi­bi­lité de l’emploi – soient pos­sibles. Loin de pré­tendre à son uni­ver­sa­lité, le « Nouveau Modèle » se veut une « base ouverte », appro­priable, adap­table sui­vant des cri­tères « locaux » propres aux dif­fé­rentes pratiques.

La bataille pour les droits sociaux, prend ici le sens d’une bataille pour pro­té­ger, voir pour élar­gir, cette zone de fron­tière entre l’emploi et le chô­mage qu’est l’intermittence. Le Nouveau Modèle opère un dépla­ce­ment de la logique binaire emploi-chô­mage. Il ne pré­fi­gure ni un tout dedans (emploi per­ma­nent) ni un tout dehors (une allo­ca­tion uni­ver­selle). Il se veut de garan­tir les condi­tions pour pou­voir « faire » et faire autre chose, et autre­ment. Il déplace la cen­tra­lité du tra­vail et à for­tiori du tra­vail sala­rié, sans pré­tendre anéan­tir le sala­riat tout en le désta­bi­li­sant au point qu’il ne puisse plus être la « norme » qui s’impose à tous. Le Nouveau Modèle arti­cule un revenu d’activité et un revenu social pensée non pas dans une logique assu­ran­cielle indi­vi­duelle mais mutua­liste et non assis­ten­cielle. Il uti­lise le « dedans » (les ins­ti­tu­tions cultu­relles et de marché), et le « dehors » (lieux d’expérimentation en dehors de ces mêmes struc­tures nor­ma­li­santes de l’esthétique et des conte­nus cultu­rels). En d’autres termes, ce Nouveau Modèle se confi­gure comme « condi­tion néces­saire » pour pou­voir « faire », et « faire autre­ment » aussi bien des créa­tions artis­tiques que sa propre vie sous­traite aux temps de l’emploi et aux caprices du marché, à la loi du capi­tal. Il se pré­fi­gure comme éven­tail assez large pour que chacun puisse choi­sir ses formes de mobi­lité et ses pra­tiques de l’activité.

Des cher­cheurs, et moi parmi eux, avons rejoint le mou­ve­ment. Nous n’avons pas porté l’idée de l’expertise col­lec­tive, elle était là, consti­tu­tive du mou­ve­ment. Le tra­vail d’enquête que nous avons par la suite mené, pour et avec les inter­mit­tents, en tant que cher­cheurs uni­ver­si­taires, s’inscrit dans la suite et comme suite d’une exper­tise col­lec­tive déjà commencée.
Et ce n’est cer­tai­ne­ment pas la figure que l’on pour­rait défi­nir avec Foucault de l’intellectuel uni­ver­sel, « un maître de vérité et de jus­tice […] repré­sen­tant de l’universel » qui pour­rait défi­nir notre pré­sence dans le mou­ve­ment. En tant que cher­cheurs il y a quelque chose qui « nous tient ensemble » avec les inter­mit­tents du spec­tacle, ce quelque chose a en partie à voir avec les « zones de fron­tières » (entre un contrat et un autre pour ce qui est des cher­cheurs pré­caires, entre l’enseignement et la recherche pour les sta­tu­taires, mais plus encore, entre les dis­ci­plines, entre les murs clos des uni­ver­si­tés et leur dehors) mais avant tout, c’est le fait que les pra­tiques de pro­duc­tion de savoir expé­ri­men­tées par les inter­mit­tents nous ques­tionnent direc­te­ment en tant que fabri­cants de « savoirs », pro­fes­sion­nels de l’université, et notam­ment dans le domaine des sciences sociales. Et c’est dans l’expérience de la co-pro­duc­tion que nos pra­tiques se trans­forment, que nos caté­go­ries se méta­mor­phosent, que nos sché­mas inter­pré­ta­tifs se muent.
Ce qui nous tient ensemble c’est aussi le fait de savoir qu’échapper à la pré­ca­rité, béné­fi­cier d’une garan­tie de revenu, n’est pas la garan­tie que nous puis­sions « faire » et « faire autre­ment », qu’il faut encore des outils, de pro­duc­tion et de dif­fu­sion. Mais encore plus, ce qui nous tient ensemble c’est aussi le fait que nous sommes tous, et chacun à sa manière, pro­duc­teurs de savoirs, de sym­boles, d’informations, de rela­tions, de culture. Que nous ne sommes pas dans un dehors, dans un espace d’exception, mais bien au cœur du capi­ta­lisme contem­po­rain, que nous pou­vons ainsi être co-pro­duc­teur de la culture que nous contes­tons, faire partie du même sys­tème de pouvoir.
En tant qu’intellectuels enga­gés, nous savions per­ti­nem­ment que les masses n’ont pas besoin des intel­lec­tuels pour savoir. Elles savent et elles le disent fort et haut, « mais il existe un sys­tème de pou­voir qui barre, inter­dit, inva­lide ce dis­cours et se savoir […] Le rôle de l’intellectuel – écri­vait Foucault- n’est plus de se placer ‘un peu en avant ou un peu à côté’ pour dire la vérité muette de tous ; c’est plutôt de lutter contre les formes de pou­voir là où il en est à la fois l’objet et l’instrument : dans l’ordre du ‘savoir’, de la ‘vérité’, de la ‘conscience’, du ‘dis­cours’. »8

Foucault par­lait d’ « intel­lec­tuel spé­ci­fique » en oppo­si­tion à la figure de l’intellectuel uni­ver­sel, pour rendre compte d’ « un nou­veau mode de liai­son entre la théo­rie et la pra­tique »9. Mais dans l’expérience qui est la nôtre, le nou­veau mode se défi­nit aussi par les figures impli­quées : ce que l’on pour­rait appe­ler avec Foucault les intel­lec­tuels spé­ci­fiques et les « concer­nés ». Loin d’être un acquis, la pro­duc­tion de « liens trans­ver­saux de savoir à savoir » entre « intel­lec­tuels spé­ci­fiques » et « concer­nés », en tant qu’experts – au sens de « ceux qui ont l’expérience » – est un défi quo­ti­dien : éloi­gner le risque tant du retour de la figure de l’ « expert agréé », pire, de l’ « intel­lec­tuel uni­ver­sel » que celui de l’idéologisation roman­tique des mino­ri­tés ou des « concernés ».
Le risque est tou­jours pré­sent de tomber dans une approche roman­tique, naturalisant/​essentialiste des « concer­nés » et idéa­li­sante du savoir dont ils seraient por­teur, une sorte d’idéalisation d’un savoir qui serait « pur », « ingénu », « nu », « indé­pen­dant », comme si ces savoirs n’étaient pas déjà tra­ver­sés par des repré­sen­ta­tions et des visions, comme si le voir ne deman­dait pas d’ apprendre à voir , et d’ « apprendre à voir avec l’autre sans pré­tendre de voir à sa place »10.
Dans une pers­pec­tive cri­tique du savoir hégé­mo­nique et de sa pré­ten­due objec­ti­vité, le risque est grand de tomber dans un rela­ti­visme absolu ou bien dans une posi­tion qui, en idéa­li­sant le savoir des concer­nés, finit par tomber dans une approche sui­vant laquelle seule l’identité pro­dui­rait la science.

C’est aux épis­té­mo­logues, aux scien­ti­fiques et aux phi­lo­sophes fémi­nistes d’avoir posé l’objectivité et l’universalité du savoir comme pro­blème, d’avoir démon­tré aussi que ce n’est pas l’identité qui pro­duit la science, mais bien plutôt le posi­tion­ne­ment critique.

« L’objectivité fémi­niste – écri­vait Donna Haraway – signi­fie tout sim­ple­ment savoirs situés ». »L’objectivité fémi­niste a à voir avec des loca­li­sa­tions cir­cons­crites et des savoirs situés, pas avec la trans­cen­dance et la scis­sion sujet/​objet. Elle nous permet d’apprendre à répondre de ce que nous appre­nons à voir » […] « J’écris – ajoute Donna Haraway – pour sou­te­nir des poli­tiques et des épis­té­mo­lo­gies liées à un lieu, à un posi­tion­ne­ment, à une col­lo­ca­tion, où la par­tia­lité est la condi­tion pour que nos pro­po­si­tions de savoir ration­nel soient entendues »

L’objectivité comme pra­tique qui pri­vi­lé­gie la contes­ta­tion, la décons­truc­tion, la construc­tion pas­sion­née, réseaux de rela­tions qui couvrent le monde et qui incluent l’habilité de tra­duire par­tiel­le­ment les connais­sances entre com­mu­nau­tés très dif­fé­rentes et dif­fé­ren­ciées en termes de pouvoir.

Car l’impossibilité de recom­po­si­tion d’un sujet « uni­ver­sel », où d’une figure para­dig­ma­tique (le pré­caire, le tra­vailleur cog­ni­tif, par exemple), l’impossibilité de tota­li­ser la cri­tique, « n’implique pas –comme le sou­ligne Beatriz Preciado– l’impossibilité d’une alliance locale des mul­ti­pli­ci­tés ; bien au contraire, une alliance mineure n’existe que dans la mul­ti­pli­cité de l’énonciation, comme coupe trans­ver­sale des dif­fé­rences […] Il s’agit –ajoute-elle– d’inventer des ‘poli­tiques rela­tion­nelles’, des stra­té­gies d’intersectionnalité poli­tique qui défient les espaces de ‘croi­se­ment des oppres­sions’. » La poli­tique des savoirs situés peut alors être pensée comme « poli­tique des savoirs qui connecte des dif­fé­rences, qui éta­blit des alliances rhi­zo­ma­tiques dans la dis­con­ti­nuité et non pas dans le consen­sus, une poli­tique faite de ‘réseaux de posi­tion­ne­ments dif­fé­ren­tiels' », sui­vant les termes de Chela Sandoval11. « Fabriquer une intel­li­gence de l’hétérogène en tant qu’hétérogène, où chaque terme est l’occasion pour l’autre d’expérimenter sa posi­tion un peu autre­ment. »12

C’est ce que nous avons expé­ri­menté dans cette expé­rience locale, ce qui nous a permis de pro­duire un savoir qui ne sera jamais que par­tiel, et par sa par­tia­lité, objectif.

Nous n’avons pas décou­vert une « vérité », mais dévoilé les règles par les­quelles les savoirs qui ins­ti­tuent la loi, dans leur par­tia­lité, peuvent s’ériger à vérité. Nous avons décons­truit dans un point l’idéologie fataliste.

L’expérience de co-pro­duc­tion tient en cela, dans cette construc­tion d’universalité concrète locale. Elle a impli­qué la confron­ta­tion entre points de vue plu­riels, mais aussi la mobi­li­sa­tion de com­pé­tences mul­tiples et sin­gu­lières. Il s’est agit d’inventer un outil de pro­duc­tion de savoir par­ta­geable. Il n’y a pas de brevet du fabri­quant, mais il n’est pas expor­table car il est construit dans un pli d’une his­toire ins­ti­tu­tion­nelle et poli­tique locale, il doit être plutôt pensé comme « base ouverte ».

La dimen­sion poli­tique de ce mou­ve­ment se mesure moins par ce qu’il a gagné ou pas à court terme, que par les dépla­ce­ments qu’il a opéré et par les méta­mor­phoses que l’expérience col­lec­tive a pro­duit en chacun.

1 Philippe Pignarre & Isabelle Stengers, La sor­cel­le­rie capi­ta­liste. Pratiques de désen­voû­te­ment, La Découverte, 2005

2 « Loin d’être une forme natu­relle que seuls les pro­grès de la science, éco­no­mique et sociale, auraient permis -tar­di­ve­ment de décou­vrir, le chô­mage est, au contraire, une caté­go­rie his­to­rique et sociale, sus­cep­tible à ce titre de trans­for­ma­tions plus ou moins éten­dues » Robert Salais, « La flexi­bi­lité éco­no­mique et la caté­go­rie ‘chô­meurs’: quelques ensei­gne­ments de l’histoire », in : Les sans-emploi et la loi hier et aujourd’hui, Calligrammes, 1988.

3 A la dif­fé­rence d’autres orga­ni­sa­tions nées dans les années 1990 et 2000, et qui n’ont pas une struc­ture hié­rar­chique, la coor­di­na­tion n’a pas non plus de porte-parole, toute per­sonne peut l’être.

4 Dans le numéro 17 de la revue Multitudes, nous avons consa­cré un dos­sier à « L’intermittence dans tous ses états »

5 Un dos­sier du n. 20 de la revue Multitudes a été consa­cré à la ques­tion de l’expertise.

6 Dans Tools for convi­via­lity (1973), Ivan Illich écri­vait : « L’usage de la montre se géné­ra­lisa et, avec lui, l’idée du ‘manque’ de temps. Le temps devint de l’argent : j’ai gagné du temps, il me reste du temps, com­ment vais-je le dépenser ? »,

7 « Le défi de la pro­duc­tion de l’intelligence col­lec­tive » Entretien réa­lisé par Andrée Bergeron, in : Multitudes, n. 20, 2005

8 Michel Foucault et Gilles Deleuze, „Les intel­lec­tuels et le pou­voir“, in : G. Deleuze, L’Ile déserte et autres textes, Editions de Minuit, 2002, p. 290

9 « La fonc­tion poli­tique de l’intellectuel », in : Dits et Ecrits II, 1976-1988, p. 109

11 Methodology of the Oppressed, University of Minnesota Press, 2000

12 Ph. Pignarre, I. Stengers, op.cit, p. 152

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