Proche-Orient : turbulences politiques ou déblocage idéologique ?

Par Mis en ligne le 15 juin 2015

L’irruption cette der­nière année du groupe armé État isla­mique – aussi connu sous le nom de Da’esh – sur la scène poli­tique arabe est tout à la fois un symp­tôme des blo­cages pro­fonds de ces socié­tés, un fac­teur d’instabilité accrue, mais para­doxa­le­ment, aussi, ce qui pour­rait peut-être per­mettre à ces socié­tés de dépas­ser leur enfer­me­ment dans des sys­tèmes idéo­lo­giques blo­qués.

En quelques mois, Da’esh est passé d’un grou­pus­cule en gué­rilla contre un régime dic­ta­to­rial à une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale struc­tu­rée, contrô­lant de larges ter­ri­toires en Syrie et en Irak en y impo­sant son ordre social et poli­tique. En pre­nant le contrôle des puits de pétrole dans les régions conquises, le groupe a su béné­fi­cier de sources d’argent renou­ve­lables et d’établir des rela­tions com­mer­ciales infor­melles avec ses voi­sins, y com­pris les régimes qu’ils com­battent !

Pour que l’État isla­mique puisse réa­li­ser ses objec­tifs, il a fallu que plu­sieurs condi­tions soient réunies : des condi­tions de type poli­tique et géos­tra­té­gique, ainsi que des condi­tions de type idéo­lo­gique. Les consé­quences, quant à elles, sont com­plexes et dif­fi­ciles à déter­mi­ner.

En consé­quence, il y a deux lec­tures pos­sibles de la situa­tion et de son évo­lu­tion à moyen terme : l’une plutôt pes­si­miste, et l’autre plutôt opti­miste. Expliquons-nous.

La pers­pec­tive pes­si­miste

Le blo­cage poli­tique et social dans les socié­tés du Proche-Orient est struc­tu­rel. Et il est dû à plu­sieurs fac­teurs : l’histoire de ces socié­tés, la culture poli­tique domi­nante qui en découle, et leur situa­tion géos­tra­té­gique.

Il n’y a pas, dans les socié­tés arabes, de consen­sus sur l’ordre poli­tique et social sou­haité. Ce cli­vage est apparu dès les pre­miers contacts avec l’Occident au début du 19e siècle. Il y avait d’un côté les cou­rants poli­tiques et cultu­rels qui consi­dé­raient que l’identité poli­tique des socié­tés arabes devait être ancrée dans leur iden­tité reli­gieuse (celle de la majo­rité musul­mane dans ces socié­tés) et que l’ordre social devait être soumis aux exi­gences du dogme reli­gieux. De l’autre, les cou­rants qui consi­dé­raient que l’identité de ces socié­tés devait plutôt être ancrée dans des concep­tions civiques et natio­nales, s’ouvrant du coup à des concep­tions « modernes » de l’individu et de ses droits.

Ce cli­vage s’est exa­cerbé avec l’ère des indé­pen­dances, au len­de­main de la Deuxième Guerre mon­diale, et il s’est creusé encore plus au cours des quinze der­nières années. Il ne touche pas sim­ple­ment les orien­ta­tions poli­tiques ou les alliances inter­na­tio­nales qu’un gou­ver­ne­ment peut faire, mais beau­coup plus que cela. Il touche à l’identité pro­fonde de ces socié­tés. Mais aucune ten­dance n’est en posi­tion hégé­mo­nique, c’est-à-dire capable de faire accep­ter aux autres sa concep­tion de l’ordre social. Donc, dans plu­sieurs pays arabes, quel que soit le gou­ver­ne­ment en place, il sera contesté non seule­ment poli­ti­que­ment, mais aussi par les armes dès que les groupes lais­sés pour compte seront en mesure de le faire, for­çant des dyna­miques vio­lentes de contestation/​répression/​contestation accrue. La suc­ces­sion des coups d’État san­glants dans plu­sieurs pays arabes, au len­de­main des indé­pen­dances, en fait foi. La situa­tion actuelle en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen et dans une moindre mesure en Égypte est aussi l’expression de cette impasse poli­tique, qui est struc­tu­relle dans les pays arabes.

Ces fac­teurs se com­binent avec l’ordre poli­tique décou­lant de la redé­fi­ni­tion des fron­tières du Proche-Orient suite à l’effondrement de l’Empire otto­man à la fin de la Première Guerre mon­diale. Les fron­tières poli­tiques des pays du Proche-Orient, déter­mi­nées de façon arti­fi­cielle, sont tou­jours contes­tées, soit par des pays voi­sins, soit par des groupes poli­tiques trans­na­tio­naux. La créa­tion de l’État d’Israël

sur le ter­ri­toire des Palestiniens et l’expulsion de ces der­niers vien­dra exa­cer­ber les ten­sions dans la région.

Deux fac­teurs d’instabilité ont résulté de l’ensemble de ces condi­tions. Le pre­mier a été que plu­sieurs pays arabes n’ont jamais réussi à avoir des gou­ver­ne­ments réel­le­ment légi­times, et que dans cer­tains cas c’est l’État lui-même, et non seule­ment le régime au pou­voir, qui souf­frait de manque de légi­ti­mité. Des ana­lystes de la scène poli­tique, tel le juriste Ali Mezghani, ont consi­déré que l’État arabe était inachevé, car les rap­ports de pou­voir n’ont jamais été réel­le­ment ins­ti­tu­tion­na­li­sés et ancrés dans le droit. Le deuxième fac­teur en est la consé­quence : les conflits entre les diverses forces poli­tiques arabes se sont sou­vent expri­més et réso­lus – tou­jours tem­po­rai­re­ment – par la force.

Or, la région consti­tuant un enjeu géos­tra­té­gique majeur, les divers acteurs poli­tiques locaux ont des alliés sur la scène inter­na­tio­nale, qui ont beau­coup plus de moyens maté­riels et poli­tiques que les pre­miers. Dès qu’un acteur poli­tique local épuise ses res­sources et semble perdre la bataille, il se trouve tou­jours des puis­sances exté­rieures pour lui en four­nir de nou­velles, per­pé­tuant les conflits bien au-delà de la capa­cité réelle des acteurs… Ceci explique en partie le carac­tère appa­rem­ment inter­mi­nable des conflits dans la région.

Dans ce sens, le pétrole s’est avéré être une malé­dic­tion, four­nis­sant une rente énorme à un groupe res­treint de monar­chies qui n’ont pas de légi­ti­mité démo­cra­tique. Cette immense richesse leur permet d’acheter un sem­blant de légi­ti­mité en offrant à leurs sujets les ser­vices d’un État-pro­vi­dence, et en finan­çant géné­reu­se­ment leurs pro­té­gés dans le monde arabe. Au niveau idéo­lo­gique, ces monar­chies pétro­lières, Arabie Saoudite en tête, ont choisi d’appuyer mas­si­ve­ment les cou­rants isla­mistes conser­va­teurs, car leur légi­ti­mité reli­gieuse locale et régio­nale était une condi­tion de survie pour elles. Ceci leur a conféré une capa­cité dis­pro­por­tion­née d’agir sur la scène arabe (et même inter­na­tio­nale), notam­ment par l’appui finan­cier qu’elles pro­di­guaient à leurs pro­té­gés, don­nant à ces der­niers un avan­tage cer­tain sur leurs com­pé­ti­teurs.

Tous les fac­teurs sont donc pré­sents pour que les tur­bu­lences poli­tiques se pour­suivent sur le moyen terme.

L’argument opti­miste

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car l’intelligence poli­tique des socié­tés n’est pas figée… L’attaque du World Trade Center du 11 sep­tembre 2001 a entraîné une prise de conscience dans le monde arabe des blo­cages qui pesaient sur son pré­sent, et qui se mani­fes­taient par un recours dys­fonc­tion­nel à la vio­lence.

Les révoltes arabes sur­ve­nues 10 ans plus tard en furent un des résul­tats. Car ces révoltes n’étaient pas une réac­tion spon­ta­née, venue de nulle part. La contes­ta­tion des régimes auto­ri­taires s’est pré­pa­rée len­te­ment par la mise en place de réseaux de mobi­li­sa­tion divers : groupes syn­di­caux de reven­di­ca­tions et grèves syn­di­cales, remises en ques­tion dans les médias tra­di­tion­nels et dans les médias sociaux, consti­tu­tion de divers réseaux de com­mu­ni­ca­tion parmi les jeunes contes­ta­taires, mou­ve­ments artis­tiques de contes­ta­tion, etc.

Mais dans la foulée des réac­tions occi­den­tales au 11 sep­tembre 2001, et de la sup­po­sée « guerre à la ter­reur » qui s’en est suivie, le régime ira­kien a été détruit, lais­sant place à un chaos qui s’est vite étendu à d’autres pays. L’émergence de Da’esh et de ses filiales est l’une des consé­quences de ce chaos.

Mais voilà : le type de vio­lence exercé par l’État isla­mique a été tel­le­ment brutal qu’une grande pro­por­tion des musul­mans ne se recon­nais­saient pas dans de telles actions. L’expansion du groupe a pro­vo­qué deux types de réac­tions. La pre­mière, mino­ri­taire, a été un appui aux objec­tifs du groupe pour des rai­sons poli­tiques avant tout, appui rendu pos­sible par la dis­sé­mi­na­tion de la pensée wah­ha­bite entre­prise depuis près de 60 ans par la monar­chie saou­dite. En consé­quence, il a été pos­sible pour Da’esh de recru­ter des adeptes un peu par­tout dans le monde.

Mais la réac­tion majo­ri­taire dans les socié­tés arabes et musul­manes a été le rejet des jus­ti­fi­ca­tions reli­gieuses de ce type de vio­lence. Si pour cer­tains, ce rejet est super­fi­ciel et vise à sauver la face, un cou­rant encore nais­sant va plus loin et appelle à une réforme reli­gieuse radi­cale, ainsi qu’à un rejet total de l’instrumentalisation poli­tique de la reli­gion. Dans de nom­breuses émis­sions télé­vi­sées arabes, des intel­lec­tuels et des acti­vistes ont démon­tré que ce que Da’esh fai­sait était ensei­gné dans les écoles reli­gieuses offi­cielles, pro­vo­quant une prise de conscience pro­fonde de la néces­sité de la réforme. Les remises en ques­tion et les demandes de réforme prennent plu­sieurs formes : pro­duc­tions écrites (jour­naux, livres), pro­duc­tions artis­tiques contes­ta­taires, réseaux sociaux reven­di­quant haut et fort le rejet du conser­va­tisme reli­gieux, etc.

Tout ceci n’est cer­tai­ne­ment pas suf­fi­sant pour résoudre les pro­blèmes poli­tiques majeurs de ces socié­tés qui ne sont pas des pro­blèmes reli­gieux, mais bien des ques­tions de rap­ports de pou­voir et de jus­tice sociale, locale et inter­na­tio­nale. Mais une porte est ouverte : celle de l’approche ration­nelle de ces ques­tions, loin de l’instrumentalisation reli­gieuse. Une lueur d’espoir donc, mais il reste un danger : celui de l’instrumentalisation inverse de la ques­tion, c’est-à-dire celui de voir des gou­ver­ne­ments, au nom de la lutte contre la radi­ca­li­sa­tion reli­gieuse, ins­tau­rer à nou­veau des régimes auto­ri­taires que les révoltes arabes étaient censés avoir ren­ver­sés. L’Égypte est l’exemple de ce type de dérives. Mais les tabous ont été ren­ver­sés, et la peur a été vain­cue. Un jour ou l’autre, la résis­tance paci­fique aux régimes auto­ri­taires, portée par des concep­tions citoyennes de l’identité et des droits, devra bien reprendre. L’espoir rai­sonné est le moteur du chan­ge­ment.

2015/05/12

Les commentaires sont fermés.