Haïti. Jean Ziegler, « Les plans du FMI ont été meurtriers »

Mis en ligne le 15 février 2010

par Ramine Abadie

14 février 2010

L’intervention mas­sive des États-Unis en Haïti a-t-elle une signi­fi­ca­tion sim­ple­ment huma­ni­taire ou plutôt poli­tique et géos­tra­té­gique ?

Jean Ziegler. L’aide huma­ni­taire mas­sive des États-Unis est évi­dem­ment la bien­ve­nue dans une situa­tion aussi apo­ca­lyp­tique. Mais, en même temps, les impé­ra­tifs géos­tra­té­giques amé­ri­cains jouent leur rôle : Haïti est à 160 km des côtes orien­tales de Cuba. S’implanter dura­ble­ment en Haïti permet aux États-Unis de ren­for­cer leur sur­veillance. Leur poli­tique de blocus et de sabo­tage contre Cuba conti­nue sous Obama.

La situa­tion désas­treuse en Haïti a lancé le débat sur une « mise sous tutelle » inter­na­tio­nale de cer­tains États. Que pensez-vous d’une telle approche ?

Jean Ziegler. Les mêmes États-Unis ont for­te­ment poussé le FMI à impo­ser à Haïti les trois der­niers plans d’ajustement struc­tu­rel qui se sont révé­lés meur­triers pour le peuple haï­tien. Ces pro­grammes suc­ces­sifs ont réduit les droits de douane d’Haïti de 50 % à 3 %, en pri­vant l’État d’une des rares res­sources à sa dis­po­si­tion. Au début des années 1980, le pays était auto­suf­fi­sant en riz. Aujourd’hui, il importe 75 % de ses besoins. Le riz sub­ven­tionné en pro­ve­nance de l’étranger a inondé le pays, rui­nant des dizaines de mil­liers de familles pay­sannes, les chas­sant de leurs terres vers les bidon­villes. En un peu plus de deux géné­ra­tions, Port-au-Prince, par exemple, est passé de 50 000 à plus de 2 mil­lions d’habitants. Mais en 2007, brus­que­ment, les prix ont flambé : 65 % d’augmentation pour le riz, 83 % pour la farine. Ce sont les spé­cu­la­teurs des Bourses de matières pre­mières agri­coles qui fixent les prix. Les Haïtiens paient ou meurent. De plus, la pri­va­ti­sa­tion de pra­ti­que­ment tous les sec­teurs publics et la presque totale libé­ra­li­sa­tion des mou­ve­ments de capi­taux, de mar­chan­dises et de ser­vices ont aussi ouvert grand la porte aux socié­tés trans­na­tio­nales pri­vées amé­ri­caines.

Haïti était ainsi déjà en état de catas­trophe « non natu­relle » ?

Jean Ziegler. Il faut avoir l’histoire en tête. Jusqu’en 1883, la France s’est fait rem­bour­ser une dette énorme négo­ciée contre le « pré­ju­dice » causé par… la libé­ra­tion des esclaves (lire page 10). L’extorsion pra­ti­quée explique — en grande partie — l’abyssale misère actuelle du peuple haï­tien. À la confé­rence mon­diale de l’ONU contre le racisme à Durban, en 2001, le pré­sident haï­tien, Jean-Bertrand Aristide, demanda à la France le rem­bour­se­ment de cette somme. La délé­ga­tion fran­çaise refusa toute entrée en matière. En 2004, Aristide fut ren­versé par un coup d’État… Je signale aussi que les banques suisses détiennent tou­jours une part du butin que Jean-Claude Duvalier, rési­dant en France, a volé au Trésor haï­tien.

Après une pre­mière ren­contre à Montréal, les pays dona­teurs se retrou­ve­ront à l’ONU en mars. Comment faire pour réel­le­ment amé­lio­rer le sort du peuple haï­tien ?

Jean Ziegler. Concrètement, il fau­drait abolir l’accord de par­te­na­riat éco­no­mique (APE) imposé en 2008 par l’Union euro­péenne à Haïti, qui ins­taure la libé­ra­li­sa­tion totale des mou­ve­ments de capi­taux, de mar­chan­dises, de ser­vices et des bre­vets en pri­vant Haïti de ses recettes doua­nières. Il fau­drait aussi annu­ler la dette exté­rieure d’Haïti. La majo­rité des 9 mil­lions d’Haïtiens sur­vivent de l’agriculture sur une terre de 28 000 km2, aride, frap­pée de sur­ex­ploi­ta­tion, de défo­res­ta­tion et d’érosion. C’est dans ce sec­teur que les inves­tis­se­ments prio­ri­taires devraient être faits. Le pays a aussi besoin d’une légis­la­tion du tra­vail et d’un salaire mini­mum appli­cable, notam­ment, dans les zones de pro­duc­tion extra­ter­ri­to­riales, où des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, sans aucune pro­tec­tion sociale et pour un salaire de misère, cousent des blue-jeans pour les trusts étran­gers. Haïti devrait aussi rejoindre l’Alba (Alliance boli­va­rienne pour les Amériques) au sein de laquelle des pays comme le Venezuela, Cuba et le Nicaragua éta­blissent entre eux des rap­ports com­mer­ciaux équi­tables. Reste que sans une for­mi­dable mobi­li­sa­tion de l’opinion publique et de la société civile inter­na­tio­nale, ce seront encore les inté­rêts immé­diats du capi­tal finan­cier glo­ba­lisé qui déter­mi­ne­ront la stra­té­gie de recons­truc­tion d’Haïti.

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