Perspectives

Le « nous » du Printemps québécois : entre récit national et solidarités internationales

Par Mis en ligne le 04 février 2018

À tort ou à raison, la grève étu­diante de 2012 a sou­vent été pré­sen­tée comme un exemple de spé­ci­fi­cité du Québec en Amérique du Nord. La com­pa­rai­son était facile. Après tout, le Québec était un cas à part, avec ses frais de sco­la­rité consi­dé­ra­ble­ment infé­rieurs à ceux des uni­ver­si­tés cana­diennes et amé­ri­caines – ce que n’ont pas manqué de rap­pe­ler plu­sieurs com­men­ta­teurs qui sou­hai­taient que soit rec­ti­fiée cette excep­tion par une hausse de 75 % des frais de sco­la­rité.

Dans ses dis­cours, le mou­ve­ment étu­diant se réclame d’un legs social-démo­crate pro­pre­ment qué­bé­cois. D’une part, la Révolution tran­quille sert de sym­bole d’un héri­tage à conser­ver, dont font partie les cégeps et les ser­vices publics. D’autre part, les asso­cia­tions étu­diantes s’inscrivent en conti­nuité avec l’histoire des mou­ve­ments sociaux au Québec, ponc­tuée de grèves et de résis­tances. Le statut par­ti­cu­lier du Québec, où les frais de sco­la­rité sont par­ti­cu­liè­re­ment bas, serait donc le résul­tat de choix poli­tiques et de luttes menées durant plu­sieurs décen­nies, notam­ment par le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois.

Sans nier l’importance d’un héri­tage mili­tant par­ti­cu­lier au Québec, nous devons éga­le­ment sou­li­gner le rôle mar­quant qu’ont joué, pour les étu­diantes, plu­sieurs mobi­li­sa­tions sur les conti­nents euro­péen et amé­ri­cain. Ces luttes sociales, qui s’inscrivaient éga­le­ment dans un contexte d’austérité bud­gé­taire et de cor­rup­tion, ont servi d’inspiration pour le mou­ve­ment étu­diant, tant dans ses dis­cours que dans ses pra­tiques. Je me pro­pose ici de dépas­ser une inter­pré­ta­tion stric­te­ment qué­bé­co­cen­trée du « Printemps qué­bé­cois » et de situer les repré­sen­ta­tions entou­rant la grève de 2012 au croi­se­ment d’un récit natio­nal et de soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales. Je ten­te­rai éga­le­ment de déga­ger la conflic­tua­lité latente sous le « nous » de la grève qui tend à mas­quer les ten­sions et les diver­gences à l’intérieur du mou­ve­ment. Je sou­haite contri­buer ainsi à une his­toire cri­tique des repré­sen­ta­tions dans les mou­ve­ments sociaux qui per­mette d’aller au-delà d’une inter­pré­ta­tion triom­pha­liste des mobi­li­sa­tions.

Le « nous » gré­viste : mul­tiple et conflic­tuel

Avant même d’exister, la grève étu­diante de 2012 était le pro­duit d’un com­pro­mis. Beaucoup d’encre a coulé sur l’alliance fra­gile entre les quatre asso­cia­tions étu­diantes natio­nales[2], mais les ten­dances poli­tiques à l’intérieur de ces orga­ni­sa­tions ont été très peu évo­quées. Dans la CLASSE, l’association la plus à gauche, les forces en place se par­tagent entre le réfor­misme, le socia­lisme et l’anarchisme. Malgré les alliances dans le cadre de la grève, ces dif­fé­rentes posi­tions, pré­sentes durant tout le conflit, donnent lieu à des ten­sions sur le plan des dis­cours, des reven­di­ca­tions, des tac­tiques et des fina­li­tés de la grève.

Les agres­sions ver­bales et phy­siques à l’endroit de mani­fes­tantes mas­quées par ceux que l’on aura nommés les « ima­gistes » ou les « paci-flics » sont en cela évo­ca­trices de la fra­gi­lité de la « diver­sité des tac­tiques » promue par la CLASSE. Dans les faits, cer­taines actions plus radi­cales sont jugées comme non stra­té­giques ou nui­sant à l’image du mou­ve­ment, ou encore condam­nées impli­ci­te­ment. Sur le plan des reven­di­ca­tions, les asso­cia­tions étu­diantes sont par­ta­gées entre l’exigence d’une gra­tuité sco­laire immé­diate et son ins­crip­tion dans une pers­pec­tive à plus long terme.

L’annonce du déclen­che­ment d’élections, au début du mois d’août 2012, sonne le glas de ce fra­gile com­pro­mis. Pour les uns, ce sera le signal de passer à la mobi­li­sa­tion poli­tique par­ti­sane. Pour les autres, qui n’accordent pas de légi­ti­mité au sys­tème élec­to­ral, cette annonce n’affecte pas leur volonté de pour­suivre le débrayage, consi­dé­rant que l’élection d’un nou­veau gou­ver­ne­ment ne répon­drait pas au projet poli­tique plus large que porte la grève. Ces points de vue dif­fé­rents, par­fois oppo­sés, font varier la trame nar­ra­tive de la grève et du mou­ve­ment étu­diant, de même que les conclu­sions que l’on tire à propos du conflit.

Le « nous » de la Révolution tran­quille : une his­toire natio­nale mythi­fiée

Pour le mou­ve­ment étu­diant, la Révolution tran­quille et plus par­ti­cu­liè­re­ment le Rapport Parent font en quelque sorte figure d’autorité. Le projet qui ins­pire le rap­port est pré­senté comme un idéal col­lec­tif dont le Parti libé­ral des années 2000 s’éloigne. Les asso­cia­tions étu­diantes se font ainsi gar­diennes de ces acquis, non sans méprise. L’idée d’un retour à l’État-providence des années 1960, ou du moins une pos­ture de conser­va­tion de ses ves­tiges, permet peu de penser un projet poli­tique au-delà du sys­tème capi­ta­liste.

Le Rapport Parent, publié en 1964, vise essen­tiel­le­ment deux objec­tifs. D’une part, il pro­pose au Québec de s’adapter à la société tech­no­lo­gique et aux besoins futurs de tra­vailleurs qua­li­fiés. D’autre part, il pro­pose un projet de société qui passe par la for­ma­tion à la citoyen­neté et la démo­cra­ti­sa­tion de l’éducation post­se­con­daire. Cette démo­cra­ti­sa­tion serait réa­li­sée à tra­vers la gra­tuité sco­laire au niveau pri­maire, secon­daire et pré­uni­ver­si­taire. Dans le Rapport Parent, les deux aspects ne semblent pas contra­dic­toires, mais com­plé­men­taires : c’est la for­ma­tion huma­niste et citoyenne qui permet au tra­vailleur de mieux vivre dans la société de consom­ma­tion.

Dans son tome 2, le Rapport Parent recom­mande la par­ti­ci­pa­tion de repré­sen­tants étu­diants à des comi­tés mixtes : « Il importe en effet que les étu­diants puissent comp­ter sur des modes d’expression inté­grés aux struc­tures offi­cielles[3]». Le mou­ve­ment étu­diant, on le sait, se heur­tera rapi­de­ment aux limites de cette par­ti­ci­pa­tion[4]. Le mani­feste Université ou fabrique de ronds-de-cuir, publié en février 1968, affir­mait qu’« à force de dia­lo­guer, on finit par se faire four­rer ». Les étu­diantes et les étu­diants cri­tiquent alors dans ces termes le projet tech­no­cra­tique de la Révolution tran­quille :

On croit faci­le­ment que l’Université est une ins­ti­tu­tion révo­lu­tion­naire, auto­nome et dés­in­té­res­sée, deve­nue l’instrument indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment de notre grande société, mais si on regarde bien, on en voit bien­tôt les des­sous… Elle est en effet com­man­dée par l’argent, la consom­ma­tion et le pou­voir détenu par une poi­gnée de « Gros ». L’Université, plus que jamais depuis que le savoir est devenu le pôle de la crois­sance d’un pays, est une entre­prise indus­trielle qui tente de pro­duire en série, à un coût de pro­duc­tion mini­mum, les mil­liers de fonc­tion­naires bornés dont la société de consom­ma­tion a besoin. Discuter, oui, mais ça fait quatre ans que plu­sieurs dis­cutent et après quatre ans, l’étudiant a tou­jours tort[5].

En octobre 1968, une pre­mière grève étu­diante natio­nale est déclen­chée pour exiger la créa­tion d’une deuxième uni­ver­sité fran­co­phone à Montréal. Plusieurs cégeps sont occu­pés, les étu­diants et les étu­diantes refusent la par­ti­ci­pa­tion, avec le slogan « Négocier, c’est se faire four­rer ». L’année sui­vante, dans le contexte de la créa­tion de l’UQAM, des étu­diants et étu­diantes dénoncent dans un texte la par­ti­ci­pa­tion tron­quée et refusent le dia­logue.

Dans le cadre de la grève de 2012, les fédé­ra­tions étu­diantes s’inscrivent en conti­nuité avec l’un des pro­jets du Rapport Parent, à savoir la for­ma­tion de tra­vailleurs qua­li­fiés pour répondre aux défis de demain. Selon le Collectif de débrayage, les fédé­ra­tions « n’opposent à la hausse qu’un autre argu­ment éco­no­mique : des frais de sco­la­rité bas favo­ri­se­raient la for­ma­tion d’une main-d’œuvre qua­li­fiée, ce qui en fin de compte avan­ta­ge­rait le Québec sur l’échiquier mon­dial de la per­ma­nente déter­ri­to­ria­li­sa­tion du capi­tal, un key­né­sia­nisme mora­li­sa­teur en quelque sorte, ren­forcé par un fond pro­tec­tion­niste dérivé d’un natio­na­lisme qué­bé­cois amorphe[6]».

Pour sa part, la CLASSE adopte un dis­cours cri­tique de l’économie du savoir. Son argu­men­taire repose sur l’idéal d’une uni­ver­sité non mar­chande cen­trée sur les savoirs fon­da­men­taux, qui for­me­rait des citoyens et des citoyennes plutôt que des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Tout en se récla­mant du Rapport Parent, l’association étu­diante semble tou­te­fois écar­ter sa dimen­sion éco­no­mique pour ne conser­ver que la for­ma­tion citoyenne, non sans l’inscrire dans un cer­tain idéal huma­niste. Le Rapport Parent sert ainsi moins de cadre de réfé­rence que d’argument d’autorité afin de donner du poids, notam­ment, à la reven­di­ca­tion de la gra­tuité sco­laire.

Dès les débuts de la Révolution tran­quille, et comme nous l’avons vu, à la suite du Rapport Parent, le mou­ve­ment étu­diant entre­tient un rap­port très cri­tique face aux réformes pro­po­sées, tant sur l’idéologie de la par­ti­ci­pa­tion que sur la volonté de former une main-d’œuvre qua­li­fiée à tra­vers l’éducation supé­rieure. La récu­pé­ra­tion de l’idéal de la Révolution tran­quille par le mou­ve­ment étu­diant des années 2000 relève donc davan­tage du mythe que de la réa­lité et témoigne d’une idéa­li­sa­tion ou d’une mau­vaise connais­sance de l’histoire.

Un « nous » par-delà les fron­tières

L’interprétation de la grève de 2012 comme un conflit qui relève de l’« iden­tité com­mune » et du « modèle de société » pro­pre­ment qué­bé­cois com­porte notam­ment plu­sieurs pièges, car le modèle de société dont il est ques­tion, issu de la Révolution tran­quille, demeure lar­ge­ment idéa­lisé par le mou­ve­ment étu­diant. L’État-providence qué­bé­cois ne fait pas excep­tion en Occident, et s’inscrit dans un contexte mon­dial de pros­pé­rité éco­no­mique au sortir de la Deuxième Guerre mon­diale. Plusieurs réformes, pro­grammes et ser­vices publics visent éga­le­ment à paci­fier les mou­ve­ments sociaux et à contrer la ten­ta­tion du socia­lisme.

La grève de 2012 n’est pas mar­quée par des enjeux iden­ti­taires, mais tra­ver­sée par des forces en pré­sence plus com­plexes. Le fait de réduire la grève à cet aspect masque les conflits internes dans la gauche, mais sur­tout les alliances entre étu­diantes fran­co­phones et étu­diants anglo­phones, entre étu­diants d’origine qué­bé­coise et étu­diants étran­gers. En effet, les asso­cia­tions étu­diantes anglo­phones ont été acti­ve­ment impli­quées durant le conflit, et les étu­diants étran­gers se sont expo­sés à des sanc­tions par­ti­cu­liè­re­ment sévères dans le contexte de la judi­cia­ri­sa­tion du conflit.

Au dis­cours d’un « nous » qué­bé­cois s’oppose donc celui des résis­tances inter­na­tio­nales. On ne peut déta­cher l’ASSÉ de son contexte de créa­tion, soit l’après-Sommet des Amériques. La lutte contre le capi­ta­lisme mon­dia­lisé se pour­suit en juin 2010, alors que des cen­taines de mili­tantes et de mili­tants, dont plu­sieurs sont actifs dans le mou­ve­ment étu­diant, convergent vers Toronto pour mani­fes­ter contre le sommet du G20. Durant les semaines et les mois pré­cé­dant le G20, les asso­cia­tions étu­diantes locales et l’ASSÉ ont par­ti­cipé à l’organisation de confé­rences et d’ateliers de for­ma­tion en vue de pré­pa­rer les mili­tantes et les mili­tants au contre-sommet. À la suite de l’arrestation de plus de 1000 per­sonnes, dont plu­sieurs cen­taines venues du Québec, les asso­cia­tions étu­diantes dénoncent la répres­sion des mani­fes­tants et sou­tiennent la défense juri­dique des arrê­tées. Plutôt que de faire taire les étu­diantes, les contre-mani­fes­ta­tions – et la répres­sion de l’appareil poli­cier – poli­tisent toute une géné­ra­tion de mili­tants, qui seront aussi pré­sents sur les lignes de pique­tage deux ans plus tard.

Depuis ses débuts, l’ASSÉ s’enracine dans les luttes inter­na­tio­nales contre la mon­dia­li­sa­tion, la pri­va­ti­sa­tion et les cou­pures dans les ser­vices publics. Les luttes des mou­ve­ments sociaux, notam­ment étu­diants, du monde entier sont fré­quem­ment uti­li­sées comme exemples de réus­sites de mobi­li­sa­tion. Le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois influence à son tour le Canada anglais, les États-Unis, l’Amérique du Sud et l’Europe, comme en témoignent les nom­breux ras­sem­ble­ments et actions de soli­da­rité par­tout à tra­vers le monde, ainsi que les confé­rences inter­na­tio­nales durant et après la grève de 2012. En ce sens, le Printemps qué­bé­cois s’inscrit dans une tem­po­ra­lité et une ter­ri­to­ria­lité qui ne se limitent pas au Québec.

Dans ses dis­cours, l’ASSÉ recon­naît l’existence d’un contexte d’austérité propre à plu­sieurs pays occi­den­taux, dont le Québec n’est qu’un exemple. Durant les années pré­cé­dant le Printemps qué­bé­cois, l’association entre­tient des liens de soli­da­rité avec la Grèce alors tra­ver­sée par une crise éco­no­mique majeure. L’association se soli­da­rise éga­le­ment avec les mani­fes­tants du Printemps arabe, avec les étu­diants et les étu­diantes chi­liennes et colom­biennes en lutte pour la gra­tuité sco­laire et contre la pri­va­ti­sa­tion, avec les étu­diants anglais contre une hausse des frais de sco­la­rité, avec les étu­diantes sud-coréennes pour la réduc­tion des frais de sco­la­rité et avec les indi­gna­dos d’Espagne. L’édition d’août 2011 de l’Ultimatum[7], qui visait à pré­pa­rer le ter­rain pour la grève, com­prend un dos­sier de quatre pages sur les luttes inter­na­tio­nales, les pré­sen­tant spé­ci­fi­que­ment comme des exemples de mobi­li­sa­tions vic­to­rieuses. Ces mou­ve­ments ont tous en commun la créa­tion d’espaces poli­tiques de contes­ta­tion en dehors du par­le­men­ta­risme, avec des struc­tures de pou­voir décen­tra­li­sées.

Conclusion

Le « nous » du Printemps qué­bé­cois est donc empreint de conflic­tua­lité, d’abord entre les dif­fé­rentes ten­dances à l’intérieur du mou­ve­ment étu­diant sur ce que l’on attend de la grève : sou­haite-t-on répondre à une liste de reven­di­ca­tions ou pro­vo­quer un chan­ge­ment social et poli­tique ? Le mou­ve­ment qui visait avant tout à blo­quer la hausse a rapi­de­ment dépassé les asso­cia­tions étu­diantes, s’élargissant dans des groupes affi­ni­taires adop­tant des struc­tures de pou­voir décen­tra­li­sées, comme les assem­blées popu­laires auto­nomes. Plutôt que de résoudre le conflit, les élec­tions pro­vin­ciales ont été un véri­table étei­gnoir pour le mou­ve­ment social plus large qui a émergé de la grève.

Cette conflic­tua­lité est éga­le­ment pré­sente dans le récit du mou­ve­ment étu­diant. S’il ne fait pas de doute que les asso­cia­tions étu­diantes se sont gran­de­ment appuyées sur les luttes syn­di­cales pas­sées, la filia­tion entre le Rapport Parent et l’ASSÉ de 2012 témoigne d’une mau­vaise connais­sance de l’histoire et d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de cette der­nière.

L’interprétation de la grève de 2012, qui l’inscrit dans l’horizon sou­ve­rai­niste, par­ti­cipe à un révi­sion­nisme blanc et fran­co­phone mas­quant les soli­da­ri­tés mul­ti­formes qui ont émergé durant tout le conflit ainsi que tout un his­to­rique de soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales entre le mou­ve­ment étu­diant d’ici et ceux d’ailleurs. Les slo­gans tels que « Maîtres chez nous » et « Redonnons le Québec à lui-même », pré­sents dès l’élargissement de la grève, contri­buent éga­le­ment à une invi­si­bi­li­sa­tion des peuples autoch­tones et au main­tien de l’appropriation colo­nia­liste du ter­ri­toire et des res­sources.

Le récit triom­pha­liste com­porte éga­le­ment cer­tains pièges, dont par exemple le silence entou­rant les conflits à l’intérieur du mou­ve­ment sur les ques­tions fémi­nistes et colo­nia­listes. En défi­ni­tive, le mou­ve­ment étu­diant s’est dif­fi­ci­le­ment déta­ché d’une vision du pro­grès social se situant dans le cadre d’une citoyen­neté tra­di­tion­nelle : blanche, mas­cu­line et de classe aisée. La quasi-absence, dans les dis­cours média­tiques, de la reven­di­ca­tion visant à blo­quer la hausse aussi pour les étu­diantes et étu­diants étran­gers, déjà aux prises avec des frais consi­dé­ra­ble­ment plus élevés, demeure assez évo­ca­trice. Cette caté­go­rie d’étudiants a tout de même subi une hausse, au moment où cer­tains inter­ve­nants qua­li­fiaient sans gêne le Printemps qué­bé­cois de vic­toire.

De plus, les per­sonnes raci­sées sont demeu­rées pra­ti­que­ment invi­sibles tout au long du conflit, marqué par peu de pré­oc­cu­pa­tions envers les enjeux spé­ci­fiques de leur accès à l’éducation. Un étu­diant noir réagis­sait, en ces mots, à une scé­na­ri­sa­tion de Nègres blancs d’Amérique dans laquelle de jeunes hommes arbo­raient un black­face[8] lors d’une mani­fes­ta­tion : « Quel était le mes­sage ? Les Québécois sont les nègres du Canada ? Ben ouais, et quoi encore ? Cela m’amène à me deman­der si ce mou­ve­ment s’adresse vrai­ment à tous les étu­diants, ou à un groupe spé­ci­fique d’étudiants mécon­tent de perdre cer­tains pri­vi­lèges, qui ont mal­heu­reu­se­ment rare­ment effleuré les Noirs et la plu­part des autres mino­ri­tés du Québec et du Canada[9]».

Pour les femmes, enfin, la grève n’a pas radi­ca­le­ment trans­formé les rap­ports de genre. Trop sou­vent assi­gnées au tra­vail invi­sible, par­fois agres­sées par leurs « cama­rades », elles ont dans l’ensemble peu tiré profit du Printemps qué­bé­cois com­pa­ra­ti­ve­ment à plu­sieurs hommes ayant occupé des postes stra­té­giques. Les échecs et l’amertume auront, à tout le moins, donné nais­sance à une nou­velle géné­ra­tion de fémi­nistes, comme en témoigne l’explosion d’inscriptions dans le pro­gramme d’études fémi­nistes à l’UQAM, dans les mois qui ont suivi la grève.

Au moment de la tour­née Nous sommes avenir de la CLASSE à tra­vers le Québec et du lan­ce­ment de son mani­feste épo­nyme, « nous » n’avions jamais été aussi épui­sées. Les campus, vides et visés par la loi spé­ciale, avaient une allure de no (wo)man’s land. Je me sou­viens de ma frus­tra­tion lorsqu’on m’avait répondu que la CLASSE n’avait pas de mandat pour pour­suivre la grève, alors que ça fai­sait six mois que nous étions en grève.

En conclu­sion, il appa­raît impor­tant de rompre avec une his­toire triom­pha­liste du Printemps qué­bé­cois et d’examiner de manière cri­tique les repré­sen­ta­tions, les dis­cours, les absences et les angles morts. Nous devons nous ques­tion­ner pour savoir de quel héri­tage nous nous récla­mons, sans nous lais­ser prendre au piège par cer­taines stra­té­gies rhé­to­riques idéa­li­sant le passé. Enfin, nous devons plus que jamais apprendre à déco­lo­ni­ser et à déna­tio­na­li­ser nos résis­tances. Plutôt que de voir ce que nous avons de dif­fé­rent, nous devrions regar­der ce qui nous unit aux popu­la­tions qui résistent par­tout à tra­vers le monde.

Camille Robert[1]

Notes

  1. Candidate au doc­to­rat en his­toire à l’Université du Québec à Montréal.
  2. L’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ) et sa coa­li­tion large (CLASSE), la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ), la Fédération étu­diante col­lé­giale du Québec (FECQ) et la Table de concer­ta­tion étu­diante du Québec (TaCEQ).
  3. Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la pro­vince de Québec, Rapport Parent, volume 2 : tome II : Les struc­tures péda­go­giques du sys­tème sco­laire. A. Les struc­tures et les niveaux de l’enseignement, Québec, gou­ver­ne­ment du Québec, 1 964, p. 211.
  4. Jaouad Laaroussi, Aux ori­gines du syn­di­ca­lisme étu­diant de combat : « par­ti­ci­per c’est se faire four­rer ! », mémoire de maî­trise en his­toire, UQAM, 2016.
  5. Collectif, Université ou fabrique de ronds-de-cuir, Saint-Jean, autoé­dité, février 1968.
  6. Collectif de débrayage, On s’en câlisse : his­toire pro­fane de la grève. Printemps 2012, Québec, Montréal, Sabotart, 2013.
  7. Journal offi­ciel de l’ASSÉ.
  8. L’utilisation du black­face, qui consiste à se peindre le visage en noir, s’inscrit dans une série de pra­tiques racistes qui visent à paro­dier les traits mor­pho­lo­giques, la démarche ou la façon de parler des per­sonnes noires.
  9. Anthony Morgan, « La grève et les mino­ri­tés », Huffington Post, 28 mars 2012, <http://​quebec​.huf​fing​ton​post​.ca/​a​n​t​h​o​n​y​-​m​o​r​g​a​n​/​g​r​e​v​e​-​e​t​u​d​i​a​n​t​e​-​m​i​n​o​r​i​t​e​s​_​b​_​1​3​8​3​5​2​1​.html>.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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