Pressés de tomber dans le panneau ?

Mis en ligne le 26 juin 2008

presse-ne-pas-avaler.gifLoin d’améliorer la “compétitivité”, la dérégulation empressée de l’économie placerait le Québec en position de faiblesse à l’échelle internationale

Dans le journal La Presse, l’économiste de L’Institut économique de Montréal, Dominique Vachon, insiste que “le temps presse” pour le Québec de réduire l’intervention de l’état dans l’économie s’il ne veut pas être parmi les laissés pour compte de la “compétition économique” internationale. Or, ce remède pourrait bien s’avérer être une pomme empoisonnée, tant cette réduction programmée de la capacité du Québec de réguler son économie le laissera impuissant devant les marchés financiers et les corporations qui y régnent maîtresses.

Par Eric Martin*

Voici que le temps presserait de s’orienter vers la privatisation des services publics, l’abolition des impôts des entreprises, les hausses de tarifs individuels, etc. La mise en place de ces mesures serait “inévitable” pour améliorer la “compétitivité économique du Québec”, sans quoi celui-ci basculerait à moyen-terme dans le tiers-monde. Et si c’était le contraire?

Une république de bananes

Lorsque Dominique Vachon souhaite que « la réalité économique actuelle ait raison du carcan politique.”, elle appelle à ce que le Québec procède à un renversement qui place le politique à la remorque d’une certaine conception de ce que devrait être l’organisation de l’économie, plutôt que soutenir la conception démocratique-républicaine qui impliquait de soumettre l’économie aux balises réglementaires et législatives développées à travers le débat public démocratique et l’activité parlementaire. Bref, un modèle de république de bananes soumis aux diktats des « investisseurs étrangers ».

En appelant le Québec à demeurer compétitif, les économistes proches de l’école de Chicago l’enjoignent surtout à le devenir, c’est-à-dire à modifier massivement l’organisation de sa production, particulièrement de ses services publics, pour accroître le champ d’intervention du secteur privé et réduire celui de l’État, de sorte que des pans entiers de la vie économique qui échappaient encore à la financiarisation soient désormais intégrées dans le circuit de la production de valeur.

La prérogative d’organiser la production ne relèverait plus du peuple organisé en communauté politique démocratique, mais plutôt à deux « réalités » mathématiques: le maintien de la croissance et la « compétitivité », devant lesquels tous les obstacles, législatifs, culturels et politiques, seraient autant de digues à faire sauter pour étendre le champ d’action des marchés financiers, ce « droit de la mer » ou l’emporte l’arbitraire des corporations transnationales, dont le seul objectif est d’augmenter la croissance et le profit.

Or, à l’heure où les signaux d’alarmes environnementaux mettent à l’ordre du jour l’idée de la “décroissance”, comment peut-on encore appeler à la “croissance pour la croissance”, sans remettre en question le sens, l’utilité et le volume de la production économique québécoise? D’autant plus que les fruits de cette production continuent d’être concentrés au sommet de la pyramide, à mesure que se creuse l’écart entre riches et pauvres?

Ce n’est pas en s’empressant, mais en prenant du recul que l’on peut constater la formidable dérive qui s’est opérée au Québec depuis que le développement économique était guidé par cette idée qu’il fallait être « Maîtres chez nous ». Dorénavant, ce sont l’Angleterre, les États-Unis ou le « rest of Canada » auxquels il faut « s’adapter », c’est-à-dire épouser les mêmes réformes ultralibérales, sans égard aux échecs multipliés qu’elles ont rencontrés.

Dès lors, la démocratie québécoise se réduirait à choisir les gestionnaires qui auront pour tâche de répondre aux injonctions des lois aveugles de l’économie, laissant le Québec incapable de faire autre chose que de s’y adapter réactivement et passivement. Pour la masse des gens, la proposition est claire : renoncer aux « acquis », travailler plus, pour de plus petits salaires, prendre la retraite plus tard…à moins d’avoir la « chance » de devenir travailleur atypique dans le domaine des jeux vidéos.

Bien sûr, la compétitivité et la croissance seront bons pour les happy fews de l’overclass, managers et actionnaires de grandes organisations. Pour les gens ordinaires, être compétitifs, hélas, cela veut encore dire se serrer la ceinture, de Montréal à Schenzen en passant par Delhi, et cela porte un nom : la dépossession et l’exclusion. Tout ce qui manque pour que la « recette » prenne, c’est un contexte politique radicalement différent permettant d’appliquer sans coup férir l’essentiel de la doctrine néolibéral, un « traitement choc » comme dirait Naomi Klein.

Certes, à l’heure où à peu près tous les pays occidentaux semblent rompre avec le modèle keynésien d’État social propre aux “trentes glorieuses”, on peut être facilement saisi d’une irrésistible envie de suivre le train, en escamotant tout débat public sur ces questions par crainte d’accumuler quelque “retard” supplémentaire. Or, il vaudrait mieux, si l’on veut éviter de tomber dans le panneau, suivre le mot juste de l’écrivain Bernanos, “gagner du temps n’est pas toujours un avantage. Lorsqu’on va vers l’échafaud, par exemple, il vaut mieux y aller à pied”.


Eric Martin
L’auteur est chercheur à l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques (IRIS) et doctorant en science politique à L’Université d’Ottawa.


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