Culture

Présence autochtone, une saga à contre-courant

Par , Mis en ligne le 01 février 2018

I.S-A. – Comment a com­mencé l’aventure du fes­ti­val Présence autoch­tone ?

A.D. – Dans les années 1980, il y avait une nou­velle effer­ves­cence cultu­relle parmi les Premières Nations. Les jeunes artistes com­men­çaient à s’approprier des moyens d’expression contem­po­rains tout en s’affirmant comme des artistes de l’une ou de l’autre des Premières Nations du Québec. Kashtin connais­sait un succès mon­dial avec des chants de type folk­song rédi­gés et inter­pré­tés en langue innue. Alanis Obomsawin réa­li­sait des films à l’Office natio­nal du film du Canada. Les cultures autoch­tones vivaient une sorte de renou­veau, mais il y avait peu d’espaces où l’on pou­vait se connec­ter à ce cou­rant-là. Les artistes autoch­tones res­taient en posi­tion mar­gi­nale par rap­port à la mou­vance artis­tique qué­bé­coise. Certes, il avait eu quelques expé­riences dans des villes – c’est-à-dire hors des com­mu­nau­tés autoch­tones – à Roberval, à Val-d’Or et à Montréal, comme des week-ends cultu­rels avec films, chan­sons et deux ou trois confé­rences ; bref, des occa­sions de ren­contre pour se fami­lia­ri­ser avec la réa­lité des Premières Nations à partir d’éléments artis­tiques et cultu­rels qui don­naient de très bons résul­tats. La dif­fi­culté, c’est que ces acti­vi­tés étaient sou­vent orga­ni­sées sous l’égide d’un centre d’amitié autoch­tone ou d’une asso­cia­tion ayant par ailleurs son propre pro­gramme, de sorte qu’elles étaient tou­jours ponc­tuelles, sans conti­nuité.

I.S-A. – Il a fallu une bataille pour conso­li­der ces pre­mières ini­tia­tives ?

A.D. – À Montréal, on se disait qu’il fal­lait un espace atti­tré, un évè­ne­ment qui pour­rait gran­dir pour que les artistes des Premières Nations trouvent leur espace dans cette métro­pole cultu­relle qui est aussi la leur, et d’autre part, pour que les Québécois et les Québécoises puissent avoir un contact, une occa­sion de dia­lo­guer avec les Autochtones et de décou­vrir leurs réa­li­tés. C’est dans cet esprit que tout a com­mencé. À partir de l’action volon­ta­riste de quelques indi­vi­dus, nous avons fondé Terres en vues. Au même moment écla­tait la fameuse crise d’Oka ! Quand on a voulu com­men­cer nos acti­vi­tés, on s’est retrouvé ainsi dans un contexte dif­fi­cile, pour ne pas dire hos­tile. Il a fallu consta­ter que notre mis­sion ini­tiale n’allait pas se réa­li­ser aussi vite qu’on aurait pu l’espérer quelques années aupa­ra­vant, alors que se pré­ci­sait l’idée de créer un grand fes­ti­val ras­sem­bleur à Montréal.

I.S-A. – Comment cela s’est-il passé après Oka ?

A.D. – Après Oka, nous n’avions aucune res­source et aucune porte ne s’ouvrait. Mon col­lègue disait même de façon imagée qu’en rem­plis­sant le pre­mier for­mu­laire de demande, on enten­dait déjà au loin les portes cla­quer en se refer­mant. On voyait que le chemin était drô­le­ment brous­sailleux devant nous, mais fina­le­ment, on s’est dit : « Ce n’est pas parce que la réa­lité nous donne dra­ma­ti­que­ment raison qu’on va aban­don­ner main­te­nant. Ça serait faire preuve de lâcheté. Il faut y aller, au contraire, avec encore plus de déter­mi­na­tion ». Et nous avons orga­nisé un spec­tacle-béné­fice au Café Campus près de l’Université de Montréal, un spec­tacle qui réunis­sait Alanis Obomsawin, Richard Desjardins, Laina Tulugaq et Florent Vollant. C’était le pre­mier évè­ne­ment public postOka, un ras­sem­ble­ment com­pre­nant Autochtones et non-Autochtones dans une pers­pec­tive cultu­relle, et cela est devenu rapi­de­ment élec­trique. Quelque chose s’est passé là. D’ores et déjà, le fes­ti­val qu’on voyait ini­tia­le­ment comme un fes­ti­val de films deve­nait inter­dis­ci­pli­naire, vu ce spec­tacle-béné­fice appelé à se renou­ve­ler. La forme allait chan­ger, mais le spec­tacle musi­cal venait d’entrer dans le fes­ti­val et même de le mettre au monde. Je le dis sou­vent, ce sont les artistes qui nous ont mis au monde, et sûre­ment pas les pro­grammes publics qui nous étaient tous fermés à ce moment-là.

I.S-A. – Et fina­le­ment, l’idée a pris forme…

A.D. – Nos pre­mières pro­jec­tions ont eu lieu à la salle de cinéma de l’Office natio­nal du film. Je me sou­viens qu’un peintre algon­quin est arrivé et nous a dit : « Est-ce que je peux accro­cher mes toiles dans le hall d’entrée du cinéma ? » Et là, on s’est vite rendu compte que l’on venait d’ouvrir une toute petite brèche dans un mur. Et que der­rière, une file d’artistes atten­daient leur tour, impa­tients, et nous don­naient des indi­ca­tions sur ce qu’ils vou­laient que le fes­ti­val devienne. Cette pres­sion des artistes a fait qu’on a avancé et que le fes­ti­val est tran­quille­ment devenu autre chose que ce qu’on avait prévu au départ.

À cette époque, on s’était donné trois grandes orien­ta­tions :

  • tenir un fes­ti­val récur­rent appelé à deve­nir un évè­ne­ment de pre­mier plan à Montréal sur les arts et cultures des pre­miers peuples des Amériques ;
  • rap­pe­ler à la mémoire col­lec­tive la Grande Paix de Montréal de 1701, qui avait été com­plè­te­ment obli­té­rée de la connais­sance his­to­rique de la pré­sence fran­çaise en Amérique, en orga­ni­sant un évè­ne­ment com­mé­mo­ra­tif d’importance lors du tri­cen­te­naire ;
  • créer un lieu cultu­rel per­ma­nent pour la dif­fu­sion des cultures autoch­tones à Montréal.

I.S-A. – Il y a eu des ajus­te­ments en cours de route…

A.D. – Au fil du temps, des chan­ge­ments ont été effec­tués. On a déplacé le fes­ti­val du prin­temps à l’été. On a inclus les arts et métiers tra­di­tion­nels, les arts visuels et l’animation publique et on a créé un volet com­pé­ti­tif dans la sec­tion films et vidéos. En 2001, Rigoberta Menchú est venue ouvrir Présence autoch­tone dans le cadre des célé­bra­tions de la Grande Paix. Dans son dis­cours, elle nous a dit qu’elle lais­sait son nom à un des grands prix du fes­ti­val : « Si nous, comme Autochtones, ne sommes pas capables de recon­naître la qua­lité de nos artistes, per­sonne ne le fera ». Au Guatemala, malgré une situa­tion dif­fé­rente de celle d’ici à bien des égards, la même volonté s’exprimait pour impo­ser, par des mani­fes­ta­tions, notre propre ori­gi­na­lité comme peuples autoch­tones au niveau artis­tique et cultu­rel. Il fal­lait recon­naître l’excellence parmi les nôtres, encou­ra­ger l’expression contem­po­raine pour faire en sorte que les jeunes, par­ti­cu­liè­re­ment, puissent s’approprier toutes les pos­si­bi­li­tés de faire valoir leur ima­gi­naire et d’aller au-devant des publics.

I.S-A. – Par la suite, il y a un cer­tain déblo­cage du côté des ins­ti­tu­tions ?

A.D. – Par l’intermédiaire d’un haut fonc­tion­naire du Québec, on a conclu une entente avec le musée de Pointe-à-Callière afin d’organiser ensemble la grande com­mé­mo­ra­tion de 2001. C’était for­mi­dable qu’un orga­nisme autoch­tone indé­pen­dant et encore assez mar­gi­nal comme l’était Terres en vues obtienne une entente de par­te­na­riat avec une ins­ti­tu­tion aussi impor­tante que le Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal. Nous avons ensemble réussi à pro­duire une com­mé­mo­ra­tion qui a connu un grand impact. Il faut dire que l’arrivée de Pierre Bourque à la mairie de Montréal avait déjà fait bouger les choses, notam­ment quant à la place accor­dée aux fes­ti­vals dans les espaces publics au-delà du Festival de jazz de Montréal et du fes­ti­val Juste pour Rire. Le maire, qui était sen­sible aux ques­tions autoch­tones, a pré­cisé que cette poli­tique des fes­ti­vals valait par­ti­cu­liè­re­ment pour Présence autoch­tone. C’est donc à partir de 1996 qu’on a pu com­men­cer à pro­gram­mer des acti­vi­tés exté­rieures.

À la même époque, une fonc­tion­naire de Patrimoine Canada a orga­nisé une sorte de sommet des orga­ni­sa­tions autoch­tones à Montréal ; elle nous a dit que plu­sieurs orga­nismes autoch­tones envi­sa­geaient d’aménager des bâti­ments à Montréal, et que, devant cette sur­abon­dance de pro­jets, les gou­ver­ne­ments allaient se mon­trer hési­tants, ne se déci­dant pas à en appuyer un plutôt que l’autre. Par consé­quent, elle nous invi­tait à nous entendre entre nous afin de pré­sen­ter un front uni der­rière un seul projet. On a alors confié à Terres en vues le mandat d’être por­teur du projet. Finalement, en 2014 et 2015 quand a été créé le Réseau pour la stra­té­gie urbaine de la com­mu­nauté autoch­tone à Montréal (une table de concer­ta­tion où gou­ver­ne­ments et regrou­pe­ments poli­tiques autoch­tones se retrouvent pour échan­ger et amé­lio­rer les ser­vices), Terres en vues a remis au comité Art-culture du Réseau ses études de fai­sa­bi­lité en pré­ci­sant que le 375anni­ver­saire de Montréal créait une occa­sion favo­rable pour que ce rêve puisse deve­nir réa­lité dans le cadre des célé­bra­tions.

I.S-A. – Un pas impor­tant pour Présence autoch­tone aura été son déploie­ment sur la toute nou­velle place des Festivals en 2010…

A.D. – L’atmosphère du parc Émilie-Gamelin où se tenaient les acti­vi­tés exté­rieures du fes­ti­val se dété­rio­rait d’année en année. Quand nous y étions arri­vés en 1996, elle était bonne, mais les forces de l’ordre, comme on les appelle, ont petit à petit refoulé les clien­tèles mar­gi­nales vers cet endroit dont l’infrastructure allait en se dégra­dant. La ten­ta­tion était alors forte de dépla­cer le fes­ti­val vers un espace vert péri­phé­rique où on aurait trouvé de meilleures condi­tions ; j’étais cepen­dant for­te­ment convaincu que nous devions rester au centre-ville, alors même que de nou­veaux espaces allaient y être amé­na­gés pour les fes­ti­vals. J’ai même pro­posé au maire de l’époque, Gérald Tremblay, que Présence autoch­tone soit le pre­mier fes­ti­val (en juin) orga­nisé sur ces lieux ! En 2009, on nous a tou­te­fois refusé l’accès à cet espace (au profit des Francofolies). Confiné dans un petit parc dété­rioré, Présence autoch­tone se serait vu condamné à la mar­gi­na­li­sa­tion per­pé­tuelle… Ce fut donc le branle-bas de combat ! On a fait beau­coup de bruit. Richard Desjardins était à Paris, à l’Olympia, où il a défendu la survie du fes­ti­val Présence autoch­tone et parlé de boy­cot­ter les Francofolies de Montréal, ce qui a pro­vo­qué un cer­tain remous… Finalement, un consul­tant engagé par la Ville nous a donné raison. C’est ainsi que le fes­ti­val s’est retrouvé sur la place des Festivals (en août cepen­dant). Le Partenariat du Quartier des spec­tacles nous a aidés à monter de belles ins­tal­la­tions. C’est ce qui fait qu’on est devenu ce qu’on est aujourd’hui : un grand évè­ne­ment. C’était impor­tant, car selon plu­sieurs études, beau­coup de gens découvrent le fes­ti­val en se pro­me­nant au centre-ville. Une fois qu’ils l’ont décou­vert, ils reviennent. On a trouvé là une assise néces­saire pour rejoindre le public, asseoir le fes­ti­val sur des bases solides et y déployer des ins­tal­la­tions monu­men­tales dont tous les Autochtones sont fiers. Les gens viennent, ils sont contents d’être là.

I.S-A. – Il y a vrai­ment une force du lieu…

A.D. – Toutes les luttes popu­laires – pen­sons aux Printemps arabe, érable ou ukrai­nien – sur­gissent par des occu­pa­tions de places emblé­ma­tiques dans les centres-villes. Il s’agit de lieux sym­bo­liques fon­da­men­taux, y com­pris pour la recon­nais­sance et la légi­ti­ma­tion des arts et des cultures. Quand l’artiste qué­bé­cois Jamil s’est retrouvé au Théâtre des Blancs Manteaux à Paris, par exemple, il a fait les man­chettes. C’était un évè­ne­ment impor­tant alors qu’un show du même Jamil, au Théâtre du cuivre à Rouyn-Noranda, dans une salle quatre fois plus grande, serait passé tout à fait inaperçu dans les médias natio­naux.

I.S-A. – La société qué­bé­coise est-elle prête à accep­ter cette pré­sence autoch­tone per­ma­nente ?

A.D. – Les luttes ter­ri­to­riales et les luttes pour la sou­ve­rai­neté des peuples autoch­tones ne coïn­cident pas avec les luttes qué­bé­coises. Elles obéissent à un autre agenda, à une autre logique, à une autre pers­pec­tive, alors il y a for­cé­ment des points de fric­tion. Le pre­mier grand choc, c’est quand les Cris se sont oppo­sés au projet de la baie James dans les années 1970. Après le juge­ment Malouf impo­sant l’arrêt des tra­vaux, ce fut la conster­na­tion au Québec. « Quoi ? Ils existent ! Et en plus, ils auraient des droits ? » Il faut voir que l’hydroélectricité était vue, et l’est encore par plu­sieurs, comme un fleu­ron natio­nal. À l’époque, René Lévesque, le grand cham­pion de la natio­na­li­sa­tion de l’électricité, par­lait d’Hydro-Québec comme « le navire amiral de l’économie qué­bé­coise ». Dans l’imaginaire des gens, les grands tra­vaux hydro­élec­triques repré­sen­taient une forme de résur­gence de l’affirmation poli­tique du Québec comme société fran­co­phone et fière de l’être. En réa­lité, ils repré­sen­taient aussi une forme d’appropriation du ter­ri­toire et, inévi­ta­ble­ment, cela a heurté les peuples autoch­tones qui ont une autre vision du ter­ri­toire et du déve­lop­pe­ment. Lors de la crise d’Oka, on ne peut pas affir­mer que l’ensemble de la société qué­bé­coise aurait été d’accord pour raser une pinède et dépla­cer un cime­tière pour agran­dir un ter­rain de golf, mais il reste que quand la Sûreté du Québec s’est fait humi­lier par la résis­tance mohawk, le réflexe natio­na­liste a joué très fort : c’était encore une fois les Premières Nations, les Autochtones, les Mohawks, contre la majo­rité de la popu­la­tion qué­bé­coise. Il y avait en sous-texte une forme d’unanimisme sur les avan­cées de la nation qué­bé­coise, un récit dans lequel les Autochtones tenaient le mau­vais rôle, celui du Méchant.

I.S-A. – Cela peut-il chan­ger ?

A.D. – Je ne suis pas sûr que les points de vue de part et d’autre soient tou­jours conci­liables. Il est néces­saire qu’il y ait des négo­cia­tions et des dis­cus­sions pour apla­nir les diver­gences, mais je crois qu’il y a aussi, dans cette double expres­sion d’une affir­ma­tion natio­nale, des points de conver­gence. Il y a une his­toire com­mune, et, dans le cas des Français, ce n’est pas uni­que­ment une his­toire de colo­ni­sa­tion. Le côté schi­zo­phré­nique de la pré­sence fran­çaise en Amérique, c’est jus­te­ment d’avoir tenu un dis­cours vou­lant qu’il y ait une « Nouvelle-France », donc un ter­ri­toire contrôlé par les auto­ri­tés colo­niales fran­çaises, alors qu’en réa­lité, quand on en regarde ses dimen­sions, on voit très bien qu’il s’agissait de vastes ter­ri­toires sous sou­ve­rai­neté autoch­tone.

I.S-A. – À l’origine, les Français ont bien vu qu’ils devaient recon­naître cette réa­lité autoch­tone…

A.D. – Le véri­table ter­ri­toire était un pays amé­rin­dien où se concluaient des alliances avec les Français. Dès son arri­vée à Québec, Champlain avait com­pris qu’il fal­lait s’associer aux Premières Nations. Quand il ren­contre en 1603 les chefs innus à Tadoussac, l’histoire du Canada com­mence par cette alliance entre les Français et les nations autoch­tones. L’aboutissement de cette poli­tique d’alliance, c’est la Grande Paix de Montréal en 1701. Il y avait là un esprit de res­pect mutuel qui devrait encore pré­va­loir.

I.S-A. – Et qu’en était-il des rela­tions avec la Confédération iro­quoise dont fait partie le peuple mohawk ?

A.D. – Pour Champlain, à l’époque, s’insérer dans la logique des rela­tions, c’était aussi s’insérer dans une logique guer­rière. Les Innus, les Hurons et leurs alliés étaient en guerre contre la Confédération iro­quoise, et les Français se sont donc impli­qués dans cette guerre. En agis­sant ainsi, ils res­pec­taient la réa­lité autoch­tone : les trai­tés d’amitié étaient à la fois des trai­tés com­mer­ciaux et des trai­tés d’alliance mili­taire, et c’est bien ce qui était voulu des alliés amé­rin­diens. Aujourd’hui, du côté amé­rin­dien, je trouve que per­siste une cer­taine vision dis­tor­due de l’histoire dans laquelle la conquête de l’Ouest, mar­quée par des guerres géno­ci­daires très meur­trières, devient le prisme à tra­vers lequel on essaie de relire l’entièreté de l’histoire anté­rieure. À mon sens, il faut là aussi rec­ti­fier les pers­pec­tives.

En reve­nant en 1701, il est pos­sible de revoir l’histoire com­mune et de consta­ter qu’elle n’en est pas tou­jours une d’affrontements et de diver­gences. Si Montréal a émergé comme centre urbain, c’est grâce à la diplo­ma­tie amé­rin­dienne qui a mené à paci­fier les voies de com­mu­ni­ca­tion et permis l’ouverture de l’Amérique du Nord contem­po­raine. Le sieur Antoine de Lamothe Cadillac, qui est allé fonder Détroit en 1702, a pu le faire à la suite du traité de la Grande Paix. Les fameux voya­geurs par­taient vers l’ouest pour la traite des four­rures parce que les pas­sages (sen­tiers, rivières et cours d’eau) étaient deve­nus pra­ti­cables. Montréal est alors deve­nue le centre de ce com­merce. Encore une fois, c’est la diplo­ma­tie amé­rin­dienne qui a fait naitre Montréal telle qu’elle allait deve­nir. C’est à ce moment qu’elle a pris sa voca­tion de grande ville nord-amé­ri­caine. C’est impor­tant de le rap­pe­ler.

I.S-A. – Revenons au Festival. Qui en pro­fite le plus ?

A.D. – Notre pre­mière pré­oc­cu­pa­tion était et reste de donner un outil de rayon­ne­ment aux artistes des Premières Nations. Ces artistes sont par ailleurs les ambas­sa­deurs de leur nation. Arthur Lamothe disait, et je le cite, car j’ai beau­coup appris de cet homme : « La force des artistes, c’est qu’ils ont un lan­gage qui va au-delà de l’intellect. Dans une dis­cus­sion théo­rique, plutôt que de cher­cher à com­prendre ce que l’autre dit, on essaie le plus sou­vent de défendre une posi­tion. L’artiste, lui, touche direc­te­ment l’âme, les zones de l’affectif, de l’émotif, là où s’opèrent les vrais chan­ge­ments, qui seront éven­tuel­le­ment par la suite repris dans un dis­cours ration­nel. » Notre évè­ne­ment rejoint des artistes, les fait connaitre, leur donne des occa­sions d’être expo­sés dans des endroits de haute visi­bi­lité. Grâce aux par­te­na­riats conclus avec plu­sieurs ins­ti­tu­tions, le Festival a permis à de nom­breuses per­sonnes de décou­vrir l’art des Premières Nations, et non seule­ment de dis­cu­ter des enjeux contro­ver­sés comme cela se fait dans les col­loques. Selon nous, l’avenue cultu­relle est plus pro­duc­tive en termes de rap­pro­che­ment.

I.S-A. – Cela crée des ponts…

A.D. – En fin de compte, les Québécoises et les Québécois, fiers de leur métro­pole cultu­relle, voient qu’on enri­chit la pro­po­si­tion artis­tique de la ville et que Montréal renoue avec un héri­tage extrê­me­ment ancien, ce qui lui donne une valeur ajou­tée en termes d’image, de vécu col­lec­tif, d’économie, d’attraction tou­ris­tique. Côté rap­pro­che­ment et récon­ci­lia­tion, je dirais que les inté­rêts com­muns sont sou­vent un moteur assez puis­sant pour créer des ponts. En démon­trant que nous par­ti­ci­pons au dyna­misme de la métro­pole, nous créons des condi­tions pour une meilleure entente et, par voie de consé­quence, une meilleure com­pré­hen­sion des enjeux liés aux reven­di­ca­tions autoch­tones.

I.S-A. – Le Festival est en fin de compte une sorte de labo­ra­toire où est réac­ti­vée une capa­cité d’interagir dans une logique d’alliance plutôt que de domi­na­tion ou d’ignorance…

A.D. – C’est bien là notre propos. Si l’on dit que les artistes sont nos meilleurs ambas­sa­deurs, c’est parce que par la qua­lité de leur tra­vail, ils et elles pro­duisent des impres­sions qui influencent ensuite les conduites poli­tiques.

I.S-A. – À quoi peut-on s’attendre pour les pro­chaines années ?

A.D. – Je sou­haite que les vrais moments fon­da­teurs d’alliance soient plei­ne­ment remé­mo­rés au Québec. Je serai content le jour où la Grande Paix de Montréal de 1701 et, par exten­sion, la Grande Alliance de Tadoussac de 1603, s’inscriront dans les esprits comme de grands moments fon­da­teurs. J’aimerais qu’on se sou­vienne qu’ils ont été des moments d’alliance, sinon avec toutes les Premières Nations, du moins avec des Premières Nations, et qu’on garde donc en mémoire tout un mariage cultu­rel entre une pensée et une vision occi­den­tales d’une part, et une pensée et une vision autoch­tones d’autre part. Je sou­haite qu’un lieu cultu­rel autoch­tone vivant fasse partie de l’iconographie de Montréal et soit l’un des hauts lieux de la culture mont­réa­laise. Je sou­haite enfin que soit main­tenu un grand fes­ti­val annuel qui donne des ailes aux artistes des Premières Nations. Je crois que si on arrive à léguer cela, on aura fait le tra­vail voulu.

Rencontre avec André Dudemaine[1]

par Isabelle St-Amand[2]

Notes

  1. Membre de la nation innue, André Dudemaine est cofon­da­teur et direc­teur du fes­ti­val Présence autoch­tone.
  2. Professeure à l’Université du Manitoba en études autoch­tones.


Ce texte est paru dans le numéro 18 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme.

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