Syndicalisme : institution ou mouvement ?

Prendre en compte les femmes à bas salaires et racisées

DÉFIS DU SYNDICALISME CONTEMPORAINS

Par Mis en ligne le 13 avril 2018

Il fut une époque où ras­sem­bler les termes « femmes » et « syn­di­ca­lisme » consti­tuait tout un pro­gramme de luttes… Mais si les femmes sont à pré­sent aussi nom­breuses que les hommes sur le marché du tra­vail et dans les syn­di­cats, les struc­tures de domi­na­tion sont res­tées et les inéga­li­tés entre femmes se sont accrues. Les femmes sans diplôme et les femmes raci­sées sont les grandes per­dantes de la non-prise en compte du carac­tère inter­sec­tion­nel des domi­na­tions.

Introduction[2]

Quelle place ont les femmes dans les syn­di­cats ? Quel impact la ques­tion du genre et de la divi­sion sexuée du tra­vail a-t-elle sur les stra­té­gies syn­di­cales, sur la façon d’organiser les tra­vailleuses et les tra­vailleurs, sur les reven­di­ca­tions et la négo­cia­tion col­lec­tive ? Plutôt que de mesu­rer des pro­grès seule­ment en termes d’égalité – ce qui pour­rait lais­ser croire que la prise en compte de ces enjeux se réduit à obte­nir une place pour les femmes dans les struc­tures exis­tantes, comme si celles-ci ne repo­saient pas sur l’institutionnalisation des rap­ports sociaux d’exploitation et de domi­na­tion (voir l’encadré) –, cet article s’intéresse à ce qui a changé ou s’est main­tenu dans les concep­tions ou façons d’analyser ces enjeux et dans les stra­té­gies syn­di­cales. Et disons-le tout de suite, sous cet angle, les pro­grès sont faibles : les mou­ve­ments de femmes n’ont pas encore réussi à trans­for­mer notre com­pré­hen­sion du tra­vail, de la façon de s’organiser, des luttes à mener.

Au Canada – où les avan­cées syn­di­cales en la matière sont les plus impor­tantes[3] – et dans les autres pays, on conti­nue de per­ce­voir la ques­tion des femmes comme le fait d’ajouter des inté­rêts qui leur seraient spé­ci­fiques à un inté­rêt col­lec­tif éma­nant du rap­port capi­tal-tra­vail, qui serait, lui, neutre/​général, alors qu’il est façonné par la domi­na­tion mas­cu­line blanche (euro­péenne et nord-amé­ri­caine). Autrement dit, sauf dans le débat aca­dé­mique, et encore de façon limi­tée aux socio­lo­gies des rap­ports sociaux ou du Black Feminism[4], nos repré­sen­ta­tions du monde du tra­vail conti­nuent de s’inscrire dans une lec­ture ortho­doxe de Marx qui a sou­tenu que le rap­port capi­tal-tra­vail était devenu le moteur de la lutte des classes, si bien que les modes de pro­duc­tion anté­rieurs, le féo­da­lisme, le ser­vage et l’esclavage, et les anciennes classes sociales, telle la pay­san­ne­rie, allaient tomber en désué­tude ou en tout cas ne plus jouer qu’un rôle secon­daire ou mar­gi­nal.

Les limites de la société sala­riale

Cette vision évo­lu­tion­niste de l’histoire ne s’est pas véri­fiée, mais elle a fait beau­coup de dégâts, notam­ment en nous ren­dant aveugles, ou en tout cas très myopes quant aux façons dont se réac­tua­lisent des formes de tra­vail contraint, par exemple avec les pro­grammes de tra­vailleurs étran­gers tem­po­raires[5], mais aussi sur la nature du com­pro­mis qui a pré­sidé à l’essor du contrat for­diste ou « société sala­riale ». Ce modèle, où ce sont prin­ci­pa­le­ment les tra­vailleurs mas­cu­lins blancs occu­pant des emplois à temps plein qui ont pu béné­fi­cier d’emplois per­ma­nents et de droits sociaux pour eux et « leur » famille, a fait rêver et se dépla­cer de nom­breuses popu­la­tions vers les grands centres urbains indus­tria­li­sés. Il est aujourd’hui en crise. Mais cette société sala­riale n’a jamais eu pour voca­tion de cou­vrir tous les seg­ments de tra­vailleuses et de tra­vailleurs : la mino­ra­tion ou l’exclusion de groupes de popu­la­tion pour des rai­sons d’âge, de natio­na­lité, de citoyen­neté, de genre, de race… en était en effet partie pre­nante[6]. Et ceci résulte non seule­ment des contra­dic­tions du capi­ta­lisme, qui a besoin de se légi­ti­mer aux yeux des socié­tés civiles et des États, mais qui ne peut inté­grer tous les groupes de popu­la­tion sans se confron­ter à des crises de pro­fi­ta­bi­lité[7] ; c’est aussi le pro­duit des rap­ports de pou­voir entre tra­vailleuses et tra­vailleurs eux-mêmes (et bien sûr entre États), comme ces auteurs d’horizon divers[8] le sou­lignent doré­na­vant dans leurs construc­tions théo­riques, en s’appuyant sur des faits long­temps lais­sés dans l’ombre ou jugés « insi­gni­fiants » ou natu­rels à l’époque, comme l’exclusion des femmes des pre­miers syn­di­cats.

Le signe le plus mani­feste de la mise à l’écart des femmes du com­pro­mis de la société sala­riale et de leur mar­gi­na­li­sa­tion sur le marché du tra­vail est qu’elles sont trai­tées comme si elles repré­sen­taient un groupe mino­ri­taire de tra­vailleurs. Or, une telle repré­sen­ta­tion ne peut se per­pé­tuer que si l’on tient pour acquises les sépa­ra­tions ins­ti­tuées entre le tra­vail dit pro­duc­tif, c’est-à-dire mar­chan­disé dans le cadre du rap­port capi­tal-tra­vail, et le tra­vail dit repro­duc­tif (c’est-à-dire qui ne pro­dui­rait pas de richesses[9]) et com­pre­nant de larges pans de tra­vail effec­tué gra­tui­te­ment ou béné­vo­le­ment ou par la contrainte. En sui­vant cette sépa­ra­tion, qui struc­ture les rap­ports de pou­voir et contri­bue à leur repro­duc­tion, les hommes sont effec­ti­ve­ment majo­ri­taires sur le marché du tra­vail et les femmes sont pré­sentes seule­ment dans quelques sec­teurs et pro­fes­sions, dans les­quels elles sont confi­nées et qui sont sou­vent déva­lo­ri­sés comme l’est le « care[10]».

Les femmes au tra­vail, une majo­rité invi­sible

Mais les femmes consti­tuent en réa­lité la majo­rité des tra­vailleurs dans le monde, et en tout cas le groupe qui four­nit le plus d’heures de tra­vail, si on ne res­treint pas cette notion aux décou­pages issus d’un mar­xisme ortho­doxe et à la façon dont le syn­di­ca­lisme et la négo­cia­tion col­lec­tive ont été ins­ti­tu­tion­na­li­sés – ce qui a réduit encore plus la sphère du tra­vail dit pro­duc­tif ; on a éli­miné ainsi du champ le tra­vail infor­mel et le tra­vail pré­caire (sous forme de sala­riat ou de tra­vail indé­pen­dant, sou­vent à domi­cile), dans les­quels les femmes, et les popu­la­tions raci­sées, sont lar­ge­ment majo­ri­taires. « L’exploitation de la force de tra­vail fémi­nine se réa­lise aujourd’hui prin­ci­pa­le­ment en dehors du rap­port sala­rial et de l’échange mar­chand » sou­ligne Elsa Galerand[11] qui, ras­sem­blant dif­fé­rentes études, indique qu’en 1999, « 70 % des tâches qui sont effec­tuées dans le monde le sont sans rému­né­ra­tion »[12] et que « 65 % du temps des femmes serait consa­cré à ces tra­vaux non rému­né­rés, contre 30 % du temps des hommes ».

Les femmes consti­tuent aussi désor­mais la majo­rité des tra­vailleurs immi­grants dans le monde pour des rai­sons éco­no­miques ; on parle ainsi de fémi­ni­sa­tion des stra­té­gies de survie[13]. Mais cet enjeu est sub­sumé par celui de la migra­tion, comme l’a été la pré­sence de femmes noires parmi les lea­ders du mou­ve­ment pour les droits civiques aux États-Unis. C’est l’éternel pro­blème de l’invisibilisation des femmes et des ques­tions de genre dans l’analyse des phé­no­mènes sociaux, ou dans les actions et reven­di­ca­tions des mou­ve­ments sociaux « mixtes »[14].

Si l’on s’en tient à des sujets res­treints au marché du tra­vail – où les femmes ont tou­jours été pré­sentes[15] – et qui font aujourd’hui l’actualité du débat public en Amérique du Nord, soit la lutte pour un salaire mini­mum décent ou pour les 15 dol­lars ($) de l’heure, là encore les femmes consti­tuent la majo­rité des per­sonnes concer­nées aux États-Unis et dans toutes les pro­vinces du Canada. Au Québec, où près de la moitié des per­sonnes concer­nées ont plus de 30 ans, l’Institut de la sta­tis­tique du Québec (ISQ) dénombre 482 700 femmes sur 830 000 per­sonnes concer­nées (soit 58 % de femmes) en 2017. La situa­tion est simi­laire si l’on s’intéresse au phé­no­mène global des tra­vailleurs pauvres (résul­tant de la pré­ca­rité des contrats et de l’insuffisance d’heures de tra­vail dans l’année[16]).

Cette situa­tion ques­tionne la per­ti­nence des stra­té­gies syn­di­cales sur le marché du tra­vail et vis-à-vis des tra­vailleuses et des tra­vailleurs en géné­ral. Elle inter­pelle en fait aussi le(s) mouvement(s) de femmes quant à leur façon de for­mu­ler et prendre en charge le carac­tère inter­sec­tion­nel des oppres­sions et domi­na­tions. Car cela a un impact sur les orga­ni­sa­tions de tra­vailleuses et tra­vailleurs, et en par­ti­cu­lier sur les syn­di­cats.

L’accroissement des inéga­li­tés entre tra­vailleuses

En 2006, trois socio­logues, dont l’une spé­cia­liste du mou­ve­ment syn­di­cal et l’autre de l’intersectionnalité, remarquent qu’au Québec notam­ment, « la lutte des femmes dans les syn­di­cats ou pour la syn­di­ca­li­sa­tion y appa­raît comme de l’histoire ancienne, une bataille menée et rem­por­tée[17] ». Il est vrai que le taux de syn­di­ca­li­sa­tion des femmes a rejoint celui des hommes et que de nom­breux points ont été mar­qués avec la créa­tion des comi­tés de la condi­tion fémi­nine au sein des syn­di­cats, la mise en lumière des enjeux de santé et sécu­rité au tra­vail[18] et l’adoption de la loi sur l’équité sala­riale.

Mais les don­nées moyennes cachent de grandes dis­pa­ri­tés, notam­ment parce que l’horizon des femmes reste le sec­teur privé : 1 207 000 femmes y tra­vaillent en 2016 contre 558 000 dans le sec­teur public (res­pec­ti­ve­ment 1 479 200 et 332 200 pour les hommes), avec un taux de syn­di­ca­li­sa­tion qui s’effondre en pas­sant de 86,13 % dans le public à 17,64 % dans le privé (res­pec­ti­ve­ment 80,34 % et 28,39 % chez les hommes). Et quand on regarde spé­ci­fi­que­ment les emplois à moins de 15 $ l’heure, où les femmes sont majo­ri­taires, c’est plus de 80 % des emplois qui ne sont pas syn­di­qués. Parallèlement, la mixité des emplois de cols bleus reste une illu­sion et les plans d’accès à l’égalité n’ont pas réussi, pour de mul­tiples rai­sons, à contre­ba­lan­cer cette situa­tion[19]. Quant à l’équité sala­riale, son bilan est élo­quent : si, en moyenne, le salaire des femmes se rap­proche de celui des hommes depuis vingt ans, dans la caté­go­rie des emplois à bas salaire, les écarts entre hommes et femmes n’ont pra­ti­que­ment pas évolué ! En outre, les femmes occupent glo­ba­le­ment des emplois de moins bonne qua­lité que les hommes.

En réa­lité, on assiste (au Québec comme au Canada) aux mêmes ten­dances lourdes que celles décrites pour les États-Unis[20] : le rat­tra­page des femmes par rap­port aux hommes s’est pro­duit pour quelques pro­fes­sions les plus qua­li­fiées sur fond d’accroissement des inéga­li­tés glo­bales, et en par­ti­cu­lier des inéga­li­tés entre femmes. Mais tout se passe comme si la réus­site de cer­taines – qui sont deve­nues majo­ri­taires par rap­port aux hommes dans les emplois de la classe moyenne grâce au sec­teur public – relé­gi­ti­mait un dis­cours libé­ral sur le thème que les autres femmes n’ont qu’à suivre cette voie et four­nir les efforts néces­saires pour occu­per les bons emplois. Les femmes ne sont-elles pas doré­na­vant plus diplô­mées que les hommes sur le marché du tra­vail ? Le pro­blème se rédui­rait à une ques­tion de stra­té­gie indi­vi­duelle, en somme. Exit le carac­tère sys­té­mique de la domi­na­tion. En 2006, les trois socio­logues Mona-Josée Gagnon, Sirma Bilge et Joëlle Querin remar­quaient de leur côté que « l’adversaire, tout au moins au Québec, ne semble plus s’identifier aux struc­tures et aux tra­di­tions syn­di­cales mas­cu­li­ni­sées, sinon à quelques délin­quants que les per­sonnes au pou­voir dans les struc­tures s’empresseront de rap­pe­ler à l’ordre[21]».

Discriminations sys­té­miques et assi­gna­tion au care

Or, si cer­taines femmes qua­li­fiées ont pu pro­fi­ter du déve­lop­pe­ment des ser­vices publics et de l’application en leur sein de l’équité sala­riale, ce ne sont pas seule­ment les femmes moins qua­li­fiées qui font les frais de la pré­ca­ri­sa­tion des emplois – ces der­nières se retrouvent en réa­lité majo­ri­tai­re­ment exclues du marché du tra­vail[22]. On parle aussi de femmes qua­li­fiées mais raci­sées, des membres des mino­ri­tés visibles, noires en par­ti­cu­lier, et des immi­grantes, récentes ou non, qui n’ont pas réussi à faire recon­naître soit leur expé­rience pro­fes­sion­nelle – contrai­re­ment à des popu­la­tions non raci­sées –, soit leurs diplômes, et qui ont accepté des emplois à bas salaires (notam­ment pour per­mettre au mari de reprendre des études) et s’y retrouvent dès lors enfer­mées. Ces femmes sont, comme les immi­grants en géné­ral et les Haïtiens en par­ti­cu­lier, sur­re­pré­sen­tées dans les agences de pla­ce­ment[23]. Tous ces phé­no­mènes dépeignent ce que l’on appelle une situa­tion de dis­cri­mi­na­tion sys­té­mique au sens de la Charte qué­bé­coise des droits et liber­tés, soit « une situa­tion d’inégalité cumu­la­tive et dyna­mique résul­tant de l’interaction, sur le marché du tra­vail, de pra­tiques, de déci­sions ou de com­por­te­ments, indi­vi­duels ou ins­ti­tu­tion­nels, ayant des effets pré­ju­di­ciables, voulus ou non, sur les membres de groupes visés par l’article 10 de la Charte[24]».

Ces dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques, ce cumul de non-recon­nais­sance de l’expérience et des qua­li­fi­ca­tions, de rejets de can­di­da­tures par des ser­vices de ges­tion des res­sources humaines qui recrutent sur leurs « bons » emplois des per­sonnes qui cor­res­pondent au groupe « majo­ri­taire » de sala­rié-e-s déjà pré­sents, sans réa­li­ser que c’est de la dis­cri­mi­na­tion directe ou indi­recte[25], l’irresponsabilité d’Emploi-Québec qui affiche sur Internet des annonces d’agences de pla­ce­ment comme s’il s’agissait d’une offre d’emploi per­ma­nent (dupant ainsi les nou­veaux arri­vants), le confi­ne­ment de ces per­sonnes dans des emplois pré­caires, tout cela contri­bue à assi­gner des places aux femmes peu diplô­mées ou raci­sées ; ces places qu’elles n’ont pas néces­sai­re­ment choi­sies et qui sont déva­lo­ri­sées ou déqua­li­fiées, tournent autour du care, ce qui a été et qui reste un enjeu majeur dans nos socié­tés, y com­pris au nord. Parce qu’une partie des femmes qua­li­fiées et des couples (homo­sexuels ou hété­ro­sexuels) y voient un moyen de se déles­ter de cette tâche à bon compte, c’est-à-dire sans conflit rela­tion­nel et sans sacri­fier leur car­rière[26], parce que l’État et la société ne font pas le choix de se doter de ser­vices uni­ver­sel­le­ment acces­sibles et, enfin, parce que le poids du care aug­mente avec le vieillis­se­ment de la popu­la­tion. En témoigne l’épuisement qui frappe les femmes de plus de 45 ans (le plus sou­vent) confron­tées à la néces­sité de deve­nir une « proche aidante », c’est-à-dire de s’occuper de parents ou beaux-parents âgés, compte tenu de la fai­blesse des struc­tures col­lec­tives à ce sujet[27].

En assi­gnant aux acti­vi­tés du care les femmes non qua­li­fiées, et désor­mais les femmes raci­sées – comme le montre ce qu’on appelle la mon­dia­li­sa­tion du care – on ne se contente pas de les « sur­ex­ploi­ter » par rap­port aux hommes. L’enjeu du care, de cette divi­sion sexuée et raci­sée du tra­vail, est non seule­ment d’arriver à obte­nir le plus de tra­vail non rému­néré pos­sible, par le consen­te­ment (au nom de l’amour ou de la confor­ma­tion à un rôle social) ou par la contrainte ; il est aussi, dans le même mou­ve­ment, d’exploiter, de tirer parti de ce que ces femmes peuvent four­nir avec leur corps et leurs émo­tions. Quand on inter­roge les femmes concer­nées (comme l’a fait le BCGEU dans le cadre d’une cam­pagne syn­di­cale[28]), qu’elles soient employées par le ser­vice public, qu’elles gardent des enfants à domi­cile ou qu’en tant qu’immigrantes tem­po­raires, elles tra­vaillent et vivent chez les par­ti­cu­liers[29], elles disent subir une pres­sion pour effec­tuer des tâches non pré­vues, pour ras­su­rer, cajo­ler, confor­ter, en s’oubliant elles-mêmes.

Des stra­té­gies syn­di­cales diri­gées contre une contra­dic­tion dite prin­ci­pale

Rares sont les syn­di­cats qui com­prennent qu’on ne peut lutter contre les domi­na­tions et exploi­ta­tions des femmes qu’en pre­nant en charge conjoin­te­ment ce qui se passe « au tra­vail » et ce qui se passe « en dehors », à la maison et dans la com­mu­nauté, car les femmes sont confron­tées à un « brouillage des fron­tières[30]». En géné­ral, les stra­té­gies déployées par les syn­di­cats cana­diens, qui se concentrent « sur l’égalité des femmes au tra­vail et les bar­rières à leur par­ti­ci­pa­tion dues à leurs plus grandes res­pon­sa­bi­li­tés dans les soins domes­tiques[31]», res­tent orien­tées par l’idée qu’il y a une contra­dic­tion prin­ci­pale sur le marché du tra­vail, celle entre capi­tal et tra­vail, les autres domi­na­tions lui étant secon­daires, c’est-à-dire que l’exploitation subie par les femmes ou par les per­sonnes raci­sées décou­le­rait de ce rap­port prin­ci­pal, et non d’autres formes sociales de divi­sion du tra­vail avec les­quels il y aurait une inter­dé­pen­dance.

Ces stra­té­gies sont inadap­tées pour contre­car­rer les dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques, qui repré­sentent le contre­point de la réor­ga­ni­sa­tion des rap­ports sociaux de classes, de sexes et de races. Quelques cher­cheuses ont sou­li­gné cette ques­tion[32]. Marie-Josée Legault montre que c’est l’une des prin­ci­pales rai­sons de la dif­fi­cile mise en œuvre des plans d’action pour l’égalité et du main­tien de la non-mixité des emplois de cols bleus, car au-delà des dis­cours des cen­trales, les syn­di­cats locaux conti­nuent de per­ce­voir les mesures de redres­se­ment des­ti­nées à contrer les dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques subies par les femmes comme des sortes de pri­vi­lège (c.-à-d. comme le sou­tien à des reven­di­ca­tions spé­ci­fiques et non d’intérêt col­lec­tif, ce que seraient en revanche les matières pré­vues dans les conven­tions col­lec­tives déci­dées « majo­ri­tai­re­ment »… par des hommes).

Un exemple peut illus­trer à quel point la stra­té­gie syn­di­cale domi­nante, conduite par l’idée que la prio­rité est la rela­tion syn­di­cat-employeur et la négo­cia­tion col­lec­tive, va à l’encontre d’une prise en compte inter­sec­tion­nelle des domi­na­tions : il s’agit d’une lutte, au Québec, de femmes en majo­rité haï­tiennes employées pen­dant des années par deux agences de pla­ce­ment au profit d’un unique orga­nisme para­pu­blic accueillant des patients pré­sen­tant des troubles du com­por­te­ment[33]. Ces femmes se sont mobi­li­sées contre les dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques (elles étaient notam­ment beau­coup moins payées que des femmes non raci­sées employées direc­te­ment par ce type d’organisme). Mais le syn­di­cat qui les a sou­te­nues n’a pas relayé leur lutte contre les dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques. Elles ont même dû renon­cer à leurs plaintes indi­vi­duelles (160 plaintes remises au total à la Commission des droits de la per­sonne et des droits de la jeu­nesse) pour béné­fi­cier de l’entente arra­chée (après trois années de mobi­li­sa­tion) à l’organisme para­pu­blic pour les réin­té­grer comme sala­riées. La clause de renon­cia­tion aux plaintes n’a pas choqué les inter­lo­cu­teurs syn­di­caux qui étaient sur­tout fiers d’avoir stoppé cette sous-trai­tance et qui ne voyaient pas de racisme (c’est-à-dire qu’ils ne voyaient pas d’intention raciste) dans cette affaire : « Le phé­no­mène majeur [sur le marché du tra­vail], c’est l’intermédiation […] Et peu importe que ce soit pour un groupe [pour lequel] on peut invo­quer la dis­cri­mi­na­tion, le phé­no­mène est le même. Il y aurait pu y avoir des hommes blancs dans cette agence, cela aurait été tout aussi vrai[34]». Or, non seule­ment, non, on ne trouve pas de contin­gent d’hommes blancs dans cette situa­tion, mais si vic­toire il y a eu concer­nant la réin­té­gra­tion de ces femmes, paral­lè­le­ment, le recours aux agences de pla­ce­ment a conti­nué, mais avec des agences dif­fé­rentes. Et c’était tou­jours en majo­rité des femmes noires, des Haïtiennes, qui étaient ainsi pré­cai­re­ment pla­cées. Parallèlement, la marche à la pri­va­ti­sa­tion a été invi­si­bi­li­sée par le trans­fert de plus en plus impor­tant de cas dits « lourds » de patients à des familles d’accueil (ils coûtent ainsi moins cher, puisqu’il s’agit de faire appel à la rela­tion fami­liale); on y retrouve de plus en plus de familles haï­tiennes. Mais en se foca­li­sant sur le rap­port capi­tal-tra­vail estimé être « l’ennemi prin­ci­pal », la stra­té­gie syn­di­cale n’a pas permis de mettre en lumière les trans­for­ma­tions à l’œuvre sur le marché du tra­vail, qui vont bien au-delà d’un pro­blème de sous-trai­tance et d’intermédiation (ou rela­tion tri­par­tite), puisque l’on voit même redé­fini, à contre-cou­rant des luttes des femmes des années 1970, ce qui relève de la sphère publique ou privée.

En guise de conclu­sion

Cet exemple montre les impasses dans les­quelles conduisent les stra­té­gies éga­li­ta­ristes, c’est-à-dire le fait de récla­mer une éga­lité sans remettre en cause les struc­tures de domi­na­tion, qui sont aussi des struc­tures mas­cu­li­nistes et racistes et pas seule­ment capi­ta­listes[35]. En 1985, Louise Vandelac sou­li­gnait déjà les contra­dic­tions entre « l’urgence de dénon­cer la dis­cri­mi­na­tion du tra­vail sala­rié et domes­tique des femmes, ce qui implique des stra­té­gies réfor­mistes et syn­di­cales en partie inté­grées à la logique éco­no­mique domi­nante » et la com­pré­hen­sion que de telles stra­té­gies « en y par­ti­ci­pant [au sys­tème éco­no­mique mas­cu­li­niste], le ren­forcent », parce qu’elles s’appuient sur « la domi­na­tion et l’occultation de la sphère domes­tique [36]».

On peut remar­quer la façon dont les mou­ve­ments des femmes, en par­ti­cu­lier au Nord, for­mulent l’intersectionnalité des domi­na­tions ne favo­rise pas non plus le dépas­se­ment de stra­té­gies éga­li­ta­ristes. Pour en rester au Québec et le dire de façon un peu sché­ma­tique dans l’espace imparti à cet article, les luttes de femmes ont ten­dance à lais­ser de côté, de facto, com­ment les dif­fé­rentes formes sociales de divi­sion du tra­vail se confortent, comme si l’oppression des femmes rele­vait d’une domi­na­tion idéo­lo­gique tandis que leur exploi­ta­tion éco­no­mique ou maté­rielle (c’est-à-dire incluant la pro­duc­tion d’êtres humains) ne résul­te­rait que du néo­li­bé­ra­lisme. Une telle vision, qui pose les femmes comme un groupe homo­gène vis-à-vis du capi­ta­lisme, revient à ne pas tenir compte des contra­dic­tions ou rap­ports sociaux de races et de classes qui les tra­versent simul­ta­né­ment, et qui ont pour consé­quence cet accrois­se­ment des inéga­li­tés entre elles[37].

Pour mener une lutte arti­cu­lant les dif­fé­rents fronts du tra­vail dit pro­duc­tif et repro­duc­tif, de la sphère publique et privée, les syn­di­cats et les mou­ve­ments de femmes peuvent-ils conti­nuer à se divi­ser les tâches, les pre­miers s’occupant des sujets prévus aux conven­tions col­lec­tives – comme si celles-ci n’instituaient pas des formes sociales de domi­na­tion entre sexes et races –, les seconds s’occupant de ce qui relève de l’idéologie patriar­cale – comme si la classe des femmes n’était pas mode­lée par les divi­sions de classes sociales et raci­sées du tra­vail ?

L’histoire nous montre tou­te­fois que les contra­dic­tions cessent de paraître insur­mon­tables lorsque les pre­mières et les pre­miers concer­nés se mobi­lisent ou, plutôt, lorsque leurs mobi­li­sa­tions sont enfin recon­nues et sou­te­nues dans l’espace public. Car :

Comme tou­jours, la décons­truc­tion de ces pra­tiques, et des idéo­lo­gies et des orga­ni­sa­tions dans les­quelles elles ont été ins­ti­tu­tion­na­li­sées, peuvent seule­ment être le résul­tat des com­bats menés par celles et ceux qui sont opprimé-e-s par ces struc­tures […] Dans la mesure où ces luttes réus­si­ront, elles for­me­ront le décor pour une trans­for­ma­tion socia­liste du monde[38].

Rapports sociaux et féminisme matérialiste

Par le terme de rap­port social, on entend dans cet article ce rap­port anta­go­nique entre deux classes, qui vise l’appropriation du tra­vail d’une des classes par l’autre, en l’occurrence, l’appropriation par les hommes du tra­vail des femmes, par la divi­sion sexuée des tâches, par le contrôle de leur sexua­lité et de leur fonc­tion repro­duc­tive[39], et ce, y com­pris de façon vio­lente, par l’appropriation du corps[40]. Le concept de rap­port social implique ainsi une vision maté­ria­liste des rap­ports entre hommes et femmes, que l’on asso­cie au para­digme du fémi­nisme maté­ria­liste.

Qu’a de commun ce para­digme avec celui de l’intersectionnalité ? Il s’agit tout autant de sou­li­gner l’imbrication de dif­fé­rentes domi­na­tions, mais à la dif­fé­rence de cer­tains usages de l’intersectionnalité, le fémi­nisme maté­ria­liste refuse de ren­voyer l’oppression des femmes dans une sphère idéelle, dans un patriar­cat qui ne serait qu’idéologique, alors que se per­pé­tue et se réor­ga­nise par­tout dans le monde ce qui consti­tue l’enjeu du rap­port social entre sexes, soit l’appropriation du tra­vail des femmes. Le fémi­nisme maté­ria­liste défend que cette exploi­ta­tion-oppres­sion-domi­na­tion des femmes ne découle pas seule­ment de nos repré­sen­ta­tions sociales, d’une men­ta­lité archaïque et d’une vision dépas­sée de rôles sociaux qui se seraient construits « natu­rel­le­ment » au départ ; il pose au contraire que la divi­sion genrée du tra­vail est pre­mière – l’identification sexuée des per­sonnes venant ensuite, comme la marque de ce rap­port social genré[41].

Historiquement construits, ces rap­ports sociaux sont donc contes­tables :

Si les fémi­nistes maté­ria­listes pro­posent d’étendre le champ d’application du concept de classe pour l’analyse de l’oppression des femmes, des racisé-e-s, des colo­nisé-e-s et de l’étayer alors même qu’il est dis­qua­li­fié, c’est que ce concept est par­ti­cu­liè­re­ment sub­ver­sif. Il contient en effet tout à la fois une théo­rie de l’oppression et une théo­rie de l’émancipation qui sup­pose la sup­pres­sion des groupes qu’il sert à dési­gner et qui rend cette sup­pres­sion pen­sable[42].

Dire que le rap­port social a un fon­de­ment maté­riel ne signi­fie pas cepen­dant qu’il déter­mine la conscience des femmes, notam­ment du fait du carac­tère inter­sec­tion­nel des domi­na­tions : en réa­lité, toute classe est le pro­duit de ces mul­tiples rap­ports sociaux (de sexes, de races et de classes au sens du rap­port capi­tal-tra­vail) qui ont à la fois leur propre dyna­mique, tout en étant mutuel­le­ment dépen­dants les uns des autres, et se recom­po­sant réci­pro­que­ment. On ne peut donc faire de rac­cour­cis en consi­dé­rant qu’un rap­port social est déter­mi­nant par rap­port aux autres, ou décli­ner l’intersectionnalité comme une mathé­ma­tique des domi­na­tions : les femmes seraient dou­ble­ment ou tri­ple­ment exploi­tées quand elles sont aussi noires, jeunes, âgées, les­biennes, ouvrières. Mais sur le marché du tra­vail ou dans leur vie quo­ti­dienne, les femmes ne sont pas « plus » exploi­tées que les hommes ; elles le sont dif­fé­rem­ment. Kimberlé Crenshaw, l’auteure du terme inter­sec­tion­na­lité, sou­li­gnait ainsi com­ment les femmes noires et pauvres pas­saient à tra­vers les mailles du filet de l’action publique, parce que les poli­tiques sont conçues soit pour les femmes de la classe moyenne (c.-à-d. non pauvres, non vic­times de racisme sys­té­mique) soit pour les Noirs (c.-à-d. non vic­times des vio­lences et contraintes subies par les femmes).

Ce qu’il est donc impor­tant d’analyser, c’est, d’une part, la façon dont s’articulent (se co-construisent) ces dif­fé­rents rap­ports sociaux dans le temps et selon les contextes, et, d’autre part, la façon dont les mou­ve­ments sociaux prennent en compte les contra­dic­tions qui les tra­versent, et qui tra­versent en par­ti­cu­lier la classe des femmes, notam­ment dans son rap­port au syn­di­ca­lisme.

Carole Yerochewski[1]


Notes

[1] Sociologue, cher­cheuse asso­ciée au Groupe inter­dis­ci­pli­naire de recherche sur l’emploi, la pau­vreté et la pro­tec­tion sociale, syn­di­ca­liste et admi­nis­tra­trice à Au bas de l’échelle.

[2] L’auteure remer­cie une cama­rade syn­di­ca­liste, Annik Patriarca, pour sa relec­ture atten­tive et ses sug­ges­tions. Les choix res­tent bien sûr sous sa seule res­pon­sa­bi­lité.

[3] Charlotte A.B. Yates, « Organizing women in the spaces bet­ween home, work and com­mu­nity », Relations Industrielles/​Industrial Relations, vol. 66, n° 4, 2011, p. 585-603.

[4] Le Black Feminism est ici cité aussi pour rap­pe­ler que c’est une fémi­niste noire des États-Unis – Kimberle Crenshaw – qui a for­mulé ce concept d’intersectionnalité, et qu’à l’heure de son « blan­chi­ment », c’est-à-dire de la neu­tra­li­sa­tion de « la pensée cri­tique raciale de l’appareillage actuel de l’intersectionnalité » et de la mar­gi­na­li­sa­tion des « per­sonnes racia­li­sées comme pro­duc­trices des savoirs inter­sec­tion­nels des débats et des espaces uni­ver­si­taires contem­po­rains » (Bilge, p. 9), il est impor­tant de sou­li­gner que la construc­tion de cette réflexion pro­vient des « acti­vistes et [des] uni­ver­si­taires du Sud » et a été « façon­née par leurs luttes – des fémi­nistes zapa­tistes aux fémi­nistes afro-cubaines et afro-bré­si­liennes » (Bilge, p. 14). Sirma Bilge, « Le blan­chi­ment de l’intersectionnalité », Recherches fémi­nistes, vol. 28, n° 2, 2015, p. 9-32.

[5] Sur le pro­gramme des aides fami­liaux rési­dants et les « dif­fé­rentes formes de pri­va­tion et de coer­ci­tion [orga­ni­sant] l’exploitation spé­ci­fique des tra­vailleuses rési­dantes et la rela­tion de domes­ti­cité », voir Elsa Galerand, Martin Gallié et Jeanne Ollivier Gobeil, Travail domes­tique et exploi­ta­tion : le cas des tra­vailleuses domes­tiques phi­lip­pines au Canada, Rapport de recherche, Montréal, Service aux col­lec­ti­vi­tés de l’UQAM et PINAY, <https://​sac​.uqam​.ca/​c​o​m​p​o​n​e​n​t​/​c​o​n​t​e​n​t​/​a​r​t​i​c​l​e​/​1​8​-​p​r​o​j​e​t​s​-​e​t​-​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​c​o​m​m​u​n​a​u​t​a​i​r​e​/​3​1​1​-​t​r​a​v​a​i​l​-​d​o​m​e​s​t​i​q​u​e​-​e​t​-​e​x​p​l​o​i​t​a​t​i​o​n​-​l​e​-​c​a​s​-​d​e​s​-​t​r​a​v​a​i​l​l​e​u​s​e​s​-​d​o​m​e​s​t​i​q​u​e​s​-​p​h​i​l​i​p​p​i​n​e​s​-​a​u​-​c​a​n​a​d​a​-​p​a​f​r​.html>.

[6] Voir notam­ment Beverly J. Silver, Forces of Labor. Workers Movements and Globalization since 1870, New York, Cambridge University Press, 2003, et Christian Dufour et Adelheid Hege, « Emplois pré­caires, emploi normal et syn­di­ca­lisme », Chronique inter­na­tio­nale de l’IRES, n° 97, 2005, p. 5-22.

[7] Silver, ibid.

[8] Voir aussi Giovanni Arrighi, « Marxist cen­tury, ame­ri­can cen­tury : the making and rema­king of the world labour move­ment », New Left Review, vol. 1, n° 79, p. 29-64.

[9] Pour la décons­truc­tion de la croyance que le tra­vail dit repro­duc­tif ne pro­duit pas de valeur ou de « richesse », voir Christine Delphy, L’ennemi prin­ci­pal, tome 1. Économie poli­tique du patriar­cat, Paris, Syllepse, 2013, p. 31-56.

[10] L’usage du terme care en anglais englobe les acti­vi­tés qui consiste à « prendre soin de » et désigne plutôt l’assistance et l’aide aux han­di­ca­pés ou aux aînés, ou la garde des enfants.

[11] Elsa Galerand, « Classes de sexe ou contra­dic­tions entre femmes : un faux dilemme », Cahiers de l’IREF, n° 19, 2009, p. 107-124.

[12] L’OCDE ne comp­ta­bi­lise dans la popu­la­tion active que les per­sonnes tirant un revenu de leur acti­vité sala­riée ou indé­pen­dante.

[13] Voir Saskia Sassen, « Vers une ana­lyse alter­na­tive de la mon­dia­li­sa­tion : les cir­cuits de survie et leurs acteurs », Cahiers du Genre , vol. 1, n° 40, 2006, p. 67-89.

[14] Voir Xavier Dunezat, « Le trai­te­ment du genre dans l’analyse des mou­ve­ments sociaux : France/États-Unis », Cahiers du Genre, n° 3, 2006 (HS n° 1), p. 117-141. On trou­vera aussi dans cette revue un numéro thé­ma­tique (n° 51, 2011) consa­cré à la mobi­li­sa­tion des femmes migrantes, qui s’interroge sur cette invi­si­bi­lité de leur action col­lec­tive, pour­tant effec­tive depuis plus de 40 ans, et sur le pour­quoi de la visi­bi­li­sa­tion récente de leur par­ti­ci­pa­tion aux mobi­li­sa­tions et révoltes des immi­grants et des sans-papiers, tant dans les struc­tures asso­cia­tives que les syn­di­cats.

[15] Effet de la par­ti­ci­pa­tion gran­dis­sante des femmes au marché du tra­vail – qui permet d’obtenir un revenu et donc une cer­taine auto­no­mie –, depuis 2009, au Québec, les femmes sont à parts égales avec les hommes. La reprise depuis 2008 a tou­te­fois pro­fité plus aux hommes : en 2016, ils sont 1 811 400 et les femmes 1 766 600. En 1976, les hommes étaient 625 000 de plus que les femmes (source : ISQ).

[16] Voir Carole Yerochewski, Quand tra­vailler enferme dans la pau­vreté et la pré­ca­rité. Travailleuses et tra­vailleurs pauvres au Québec et dans le monde, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2014.

[17] Mona-Josée Gagnon, Sirma Bilge et Joëlle Quérin, « Des syn­di­cats, du tra­vail et des femmes. Questions pour les fémi­nistes », Recherches fémi­nistes, vol. 19, n° 1, 2006, p. 6.

[18] Voir Karen Messing, Les souf­frances invi­sibles, Montréal, Écosociété, 2016.

[19] Voir Marie-Josée Legault, « Qui donc par­lait de “contra­dic­tion secon­daire” déjà ? Femmes, pro­grammes d’accès à l’égalité et syn­di­cats », Recherches fémi­nistes, vol. 19, n° 1, 2006, p. 97-128 ; Marie-Thérèse Chicha et Éric Charest, Analyse cri­tique de l’évolution des pro­grammes d’accès à l’égalité depuis 1985, Montréal, Centre d’études eth­niques des uni­ver­si­tés mont­réa­laises, 2013.

[20] Hélène Périvier, « Les femmes sur le marché du tra­vail aux États-Unis. Évolutions mises en pers­pec­tive avec celles de la France et de la Suède », Revue de l’OFCE, vol. 1, n° 108, 2009, p. 49-84.

[21] Gagnon, Bilge et Quérin, op. cit., p. 15.

[22] Voir les don­nées de l’ISQ et le récent rap­port du Conseil du statut de la femme (2016) sur les femmes sans diplôme « oubliées du fémi­nisme ». Robert Dutrisac, « Les femmes sans diplômes, les “oubliées du fémi­nisme”», Le Devoir, 6 mai 2016.

[23] Commission des normes du tra­vail, Agences de pla­ce­ment de per­son­nel : profil de leurs sala­riés les plus à risque d’infractions à la Loi sur les normes du tra­vail, Québec, 2013, <www​.cnt​.gouv​.qc​.ca/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​p​d​f​/​e​n​q​u​e​t​e​s​-​e​t​r​e​c​h​e​r​c​h​e​s​/​2​0​1​3​/​R​a​p​p​o​r​t​_​C​N​T​2​9​_​o​c​t​o​b​r​e​_​2​0​1​3​_​L​B.pdf>.

[24] Marie-Thérèse Chicha-Pontbriand, Discrimination sys­té­mique. Fondement et métho­do­lo­gie des pro­grammes d’accès à l’égalité. Montréal, Éditions Yvon Blais, 1989.

[25] Chicha et Charest, op. cit.

[26] Voir Saskia Sassen, op. cit.

[27] Ainsi, au Québec, selon l’étude de Kempeneers et al., en 2007, les don­nées dis­po­nibles indiquent que « 728 000 aidants âgés de plus de 45 ans offrent des soins à des per­sonnes âgées de 65 ans et plus », à raison de 10,1 heure en moyenne (soit 382 mil­lions d’heures par an). L’intervention d’un CLSC n’est prévue que si la famille (les proches) ne peut suf­fire. Les femmes sont « au cœur de cette aide infor­melle » : elles four­nissent 11,7 heures en moyenne, contre 7,6 pour les hommes, et leur enga­ge­ment est beau­coup plus exi­geant, car il leur revient d’assurer la conti­nuité de l’aide, tandis que les hommes sont mobi­li­sés pour des tâches ponc­tuelles et qui se déroulent plutôt à l’extérieur de la maison (comme trans­por­ter quelqu’un). En 2001, le Vérificateur géné­ral aurait estimé « à plus de 4 mil­liards de dol­lars la valeur pécu­niaire des ser­vices offerts par les proches aidants » – une esti­ma­tion qui se réfère sans doute à la valeur du salaire mini­mum à cette époque. Marianne Kempeneers, Alex Bettaglini et Isabelle Van Perenage, « Chiffrer les soli­da­ri­tés fami­liales », InterActions Carnet syn­thèse, n° 4, mars 2015, <www​.cen​trein​te​rac​tions​.ca/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​c​s​s​s​_​b​c​s​l​/​M​e​n​u​_​d​u​_​h​a​u​t​/​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​C​e​n​t​r​e​_​d​e​_​r​e​c​h​e​r​c​h​e​_​I​n​t​e​r​A​c​t​i​o​n​s​/​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​c​a​r​n​e​t​s​_​s​y​n​t​h​e​s​e​_​4​_​f​i​n​a​l.pdf>.

[28] BCGEU : British Columbia Government and Service Employeer’s Union. Voir Charlotte Yates, op. cit.

[29] Et par­ti­cu­liè­re­ment dans ce cas ; voir Elsa Galerand, Martin Gallié et Jeanne Ollivier Gobeil, op. cit.

[30] Yates, op. cit.

[31] Yates, op. cit., p. 585

[32] Marie-Josée Legault, op. cit. et Marie-Thérèse Chicha, « Discrimination sys­té­mique et inter­sec­tion­na­lité : la déqua­li­fi­ca­tion des immi­grantes à Montréal », Revue Femmes et Droit /Canadian Journal of Women and the Law, vol. 24, n° 1, 2012, p. 82-113.

[33] Il s’agit de don­nées pri­maires, pro­ve­nant d’une recherche effec­tuée par l’auteure pour le Groupe inter­dis­ci­pli­naire de recherche sur l’emploi, la pau­vreté et la pro­tec­tion sociale (GIREPS).

[34] Entrevue dans le cadre de la recherche citée à la note 33.

[35] Pour une ana­lyse du racisme ins­ti­tu­tion­na­lisé, voir Keeanga-Yamahtta Taylor, From #BlackLivesMatter to Black Liberation, Chicago, Haymarket Books, 2017.

[36] Louise Vandelac (dir.), Du tra­vail et de l’amour : les des­sous de la pro­duc­tion domes­tique, Montréal, Editions Saint-Martin, 1985, p. 62.

[37] C’est Elsa Galerand (op. cit.) qui déve­loppe cette ana­lyse au sujet du réper­toire reven­di­ca­tif de la Marche mon­diale des femmes.

[38] Arrighi, op. cit., p. 63.

[39] Danielle Juteau, L’ethnicité et ses fron­tières, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2015 ; Danièle Kergoat, « Dynamique et consub­stan­tia­lité des rap­ports sociaux », dans Elsa Dorlin, Sexe, race, classe, pour une épis­té­mo­lo­gie de la domi­na­tion, Paris, PUF, 2009, p. 111-125.

[40] Voir la série télé­vi­sée La ser­vante écar­late (2017), d’après un roman (1985) de Margaret Atwood, qui rend visible cette forme de tra­vail contraint consis­tant à s’approprier par la vio­lence la capa­cité repro­duc­tive des femmes.

[41] Voir Colette Guillaumin, « Race et nature : sys­tèmes de marques, idées de groupe natu­rel et rap­ports sociaux », Pluriel, n° 11, 1977, p. 39-55.

[42] Galerand, op. cit., p. 111.


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