Premier bilan sur les élections italiennes

Mis en ligne le 18 avril 2008

Le « labo­ra­toire ita­lien » a, une fois de plus, pro­duit un résul­tat qui devra être étudié avec sérieux par ceux et celles qui refusent de se bercer de slo­gans. La bipo­la­ri­sa­tion poli­tique est confir­mée, comme dans l’Etat espa­gnol. Les formes amé­ri­ca­ni­sées de la poli­tique s’accentuent.

Entretien avec Pietro Basso*, conduit par Charles-André Udry**

Le Parti démo­crate (PD) de Walter Veltroni est un parti bour­geois, libé­ral-démo­crate, comme le sont, avec des nuances ne tou­chant pas à la sub­stance, les orga­ni­sa­tions social-démo­crates en Europe. Nous l’avons affirmé et réaf­firmé depuis plus de 15 ans. Cela en obser­vant les évo­lu­tions socio­lo­giques des cercles diri­geants, leurs liai­sons orga­niques avec des sec­teurs du capi­tal, leur décon­nexion pra­tique et cultu­relle – et aussi exis­ten­tielle – avec le gros des salarié·e·s, outre l’orientation poli­tique qu’ils ont défen­due et mise en pra­tique. D’ailleurs, la pro­po­si­tion faite par des dirigeant·e·s du PD, dès le lundi soir 14 avril, de pou­voir conduire « une partie des réformes ensemble » (avec Berlusconi) en dit long sur le projet de sys­tème bi-par­ti­san.

Certes, les ana­lo­gies faites avec les for­ma­tions poli­tiques aux Etats-Unis risquent d’être trom­peuses. En effet, des cor­res­pon­dances construites à la va-vite ne tiennent pas compte des for­ma­tions sociales, de l’histoire poli­tique de chaque pays euro­péen. Raisonner en termes de simi­la­rité est une erreur.

Néanmoins, com­prendre que l’on ne se trouve plus dans le même champ poli­tique orga­nisé que dans le passé – malgré des élé­ments de conti­nuité, des résur­gences conjonc­tu­relles liées au passé mais avec leur dose de faux-sem­blant, les réflexes de classes propres à l’histoire des pays euro­péens – relève d’un impé­ra­tif.

La mémoire est courte en ce domaine. Il y a encore quatre ans, cer­tains affir­maient que sans le PCF en France, il n’y avait pas pos­si­bi­lité de construire un parti anti­ca­pi­ta­liste, pour ne pas dire com­mu­niste ou socia­liste (selon le terme plus uti­lisé dans le monde anglo-saxon). Aujourd’hui, le dis­cours a changé en France. D’autres voyaient, il y a encore cinq ans, dans PRC (Parti de la refon­da­tion com­mu­niste de Fausto Bertinotti), le creu­set d’une force anti­ca­pi­ta­liste en Italie. Il semble aussi que les paroles de cette chan­son ont changé, comme son tempo.

Enfin, une approche conti­nuiste ou allu­dant sans cesse au passé nour­rit des contre­sens. Certes, il relève d’un fait d’évidence que l’on ne repart pas de zéro ; ou encore qu’on ne recom­mence pas « en par­tant du milieu », mais plus exac­te­ment du lieu où se nouent les contra­dic­tions dyna­miques des cou­rants his­to­riques qui, eux, ont une tem­po­ra­lité dif­fé­rente de la poli­tique, prise en tant qu’activité plus immé­diate, plus à court terme.

Le conti­nuisme comme le « tout est nou­veau » peuvent conduire, moins para­doxa­le­ment qu’il n’y paraît à pre­mière vue, à une auto­pro­cla­ma­tion orga­ni­sa­tion­nelle et à une réaf­fir­ma­tion des for­mules ras­su­rantes. Tout cela abou­tit à ne pas prendre en compte la façon dont s’articulent les conflits de classes – et leurs « déri­vés » – dans cette période de mon­dia­li­sa­tion du capi­tal. Une période mar­quée, de même, par une crise à facettes mul­tiples, d’une vaste ampleur et avec des expres­sions dif­fi­ciles à prendre en compte, tant elles sont dif­fuses et se situent à des niveaux dif­fé­rents. Dès lors, la saisie de leurs arti­cu­la­tions et cau­sa­li­tés réci­proques est déli­cate. Pour faire exemple : de la crise dite éco­lo­gique, à celle « ali­men­taire », en pas­sant par les guerres impé­ria­listes et leurs effets ou le chô­mage et la réduc­tion dras­tique du salaire social avec le ren­for­ce­ment de formes d’oppression entre genre ou, encore, la décom­po­si­tion de méga­lo­poles urbaines, sans insis­ter sur le recul du poli­tique favo­ri­sant un reli­gieux poli­tisé, etc.

Effectuer un pre­mier bilan, à chaud, des élec­tions en Italie, est une façon d’offrir des élé­ments pour une réflexion allant au-delà des élec­tions. Car, la situa­tion en Italie démontre de même com­ment la social-démo­cra­tie (sous la forme du PD, issu, par étapes, du PCI) – on ne parle même pas ici du Parti socia­liste ita­lien qui a réuni 1% des votes et n’a plus sa place dans le par­le­ment – et les « refon­da­teurs com­mu­nistes » ont par­ti­cipé, à leur façon, à une sorte de poli­ti­cide.

Ce poli­ti­cide ne peut pas être imputé, seule­ment, à Berlusconi, à la télé­vi­sion, à la « culture amé­ri­ca­ni­sée » impor­tée en Italie. Y ont par­ti­cipé des appa­reils syn­di­caux et des groupes diri­geants de la « gauche » qui ont, sans cesse et sur la durée, contre­battu les mobi­li­sa­tions sociales nom­breuses, mobi­li­sa­tions qui, dès lors, retom­baient, tel un souf­flé.

Les résul­tats élec­to­raux sont clairs : au Sénat, 47,2% des votes pour la droite (Peuple de la liberté, Lega Nord, Mouvement pour l’autonomie ; 38,1% pour le Parti démo­crate et l’Italie des Valeurs de di Pietro – IdV); à la Chambre : 46,6% pour la droite et 37,7% pour le PD et l’IdV. La droite dis­pose d’une majo­rité lui per­met­tant de « com­man­der » pour cinq ans. Des résul­tats plus détaillés sont donnés dans le cours des entre­tiens,

Le pre­mier a été fait avec Lidia Cirillo, membre du cercle diri­geant de la Sinistra Critica, auteure, entre autres, de Da Vladmir Ilich a Vladimir Luxuria, Edizione Alegre, 2006. Le second a été fait avec Pietro Basso, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université de Venise et auteur, en langue fran­çaise, de l’ouvrage Temps modernes. Horaires antiques (Editons Page deux, 2006). Les deux entre­tiens ont été conduits le mardi matin 15 avril 2008.

Ces deux « cher­cheurs-mili­tants » ont, depuis des années, abordé la dia­lec­tique entre l’ancien et le nou­veau en Italie ; chacun·e à sa manière et à partir de son angle de vue. La lec­ture des entre­tiens montre les points de conver­gence de leur réflexion, même si cette der­nière porte sur une ques­tion d’actualité qui a des traits jour­na­lis­tiques : un bilan élec­to­ral. (Charles-André Udry)

Nous repro­dui­sons ici le deuxième de ces deux entre­tiens. (NDLR – CAP)


Question. Tout le monde parle d’une vic­toire de la droite, mais de quelle droite et de quelle vic­toire ?Pietro Basso : Il est clair que c’est un tour­nant à droite. La droite a gagné, plus exac­te­ment la coa­li­tion de Berlusconi. Cette coa­li­tion a rompu les liens avec l’organisation cen­triste UDC (Union des démo­crates-chré­tiens et des démo­crates du centre) dont le leader reconnu est Pier Fernando Casini, ancien pré­sident de l’Assemblée natio­nale lors d’un pré­cé­dent gou­ver­ne­ment Berlusconi. Il en découle que la vic­toire de la coa­li­tion – connue sous le nom de Parti de la Liberté (PDL) – est celle d’un regrou­pe­ment de forces qui se pro­filent effec­ti­ve­ment très à droite. De ce point de vue, ce n’est pas exac­te­ment une répé­ti­tion des vic­toires pré­cé­dentes de Berlusconi, par exemple celle qui donna lieu au gou­ver­ne­ment Berlusconi formé en avril 2005. Cette vic­toire est donc plus mar­quée par une carac­té­ris­tique de droite.On peut ajou­ter à cela un deuxième élé­ment, le sui­vant : à l’intérieur de cette vic­toire se pro­file avec une grande force la vic­toire de la Lega Nord d’Umberto Bossi et de Stefano Marroni. Elle atteint à l’échelle natio­nale 8,1% au Sénat (23 séna­teurs) et 8,6% à la Chambre des dépu­tés (46 dépu­tés). Mais le fait le plus signi­fi­ca­tif est que dans la partie la plus indus­tria­li­sée de l’Italie, diverses régions du Nord, là où se trouve une concen­tra­tion de petites et moyennes entre­prises et aussi de grandes, la Lega a obtenu des scores à hau­teur de plus de 20%, par­fois 25%.

Certes, c’est un vote de petits employeurs, de petits patrons, mais il y a une forte com­po­sante ouvrière, de salarié.e.s, qui ont donné leur voix à la Lega. Cela au point que Bossi, hier soir [lundi 14 avril], lors d’une émis­sion télé­vi­sée, s’est permis d’affirmer : « Le pro­lé­ta­riat est avec nous. » Il s’est même adressé à Bertinotti – pour faire une allu­sion indi­recte à la base ouvrière de la Lega et dis­cré­di­ter les porte-parole du Parti démo­crate (PD) – en disant que l’ancien secré­taire géné­ral du Parti de la refon­da­tion com­mu­niste « savait au moins, lui, ce qu’était un ouvrier, même si son parti et lui ne dis­po­saient de plus aucun siège au par­le­ment ». Oser se pré­sen­ter en quelque sorte comme le « nou­veau parti des tra­vailleurs » (for­mule uti­li­sée) revient à infli­ger un coup sévère à ceux qui se réclament, his­to­ri­que­ment et effec­ti­ve­ment, d’une pers­pec­tive com­mu­niste, mais n’ont rien à voir avec le sta­li­nisme sous ses diverses formes et l’évolution des for­ma­tions poli­tiques qui en sont issues.

Toutefois, le fait que la Lega ait obtenu un appui fort au sein des tra­vailleurs et qu’elle l’ait obtenu en déve­lop­pant une pro­pa­gande bru­tale anti-tra­vailleurs immi­grés – et contre la popu­la­tion du Sud – consti­tue un signal d’alarme encore plus grand. D’où res­sort la néces­sité de poser la ques­tion des tra­vailleurs et tra­vailleuses immigré·e·s et du sala­riat sous un angle de classe englo­bant et effec­tif.

Il faut encore ajou­ter un élé­ment : La Destra-Fiamma Tricolore – c’est-à-dire la for­ma­tion ouver­te­ment fas­ciste diri­gée par Francesco Storace et qui pré­sen­tait comme can­di­date Daniela Santanche – a obtenu à la Chambre 2,4% et au Sénat 2,1%. En outre, pour com­plé­ter ce triste tableau, le très à droite Mouvement pour l’autonomie (MPA), membre de la coa­li­tion conduite par Berlusconi, a réuni 1% des voix au Sénat et 1% à la Chambre. La droite fas­ciste de Storace, à Rome, a cer­tai­ne­ment obtenu de bons résul­tats dans les quar­tiers péri­phé­riques et pas néces­sai­re­ment dans les quar­tiers huppés. La Destra a mis en avant – au-delà de la forme donnée à sa poli­tique de com­mu­ni­ca­tion avec Daniela Santanche (qui est fort riche) – des thèmes très proches de ceux de la Lega Nord pour ce qui a trait à la sécu­rité, aux immi­grés, aux Roms, etc. Cela com­biné avec des pro­po­si­tions cen­sées appuyer les familles ita­liennes pau­pé­ri­sées. Sur le fond, La Destra tra­duit une for­ma­tion tran­si­toire, dans le sens où elle exprime des cou­rants plus pro­fonds de recon­fi­gu­ra­tion du champ poli­tique.

La Sinistra Arcobaleno (avec sa com­po­sante PRC) sera absente du par­le­ment, ce n’est pas un chan­ge­ment secon­daire dans l’histoire poli­tique ita­lienne…

P. Basso : Pour ce qui concerne le centre gauche, une bru­tale sim­pli­fi­ca­tion est inter­ve­nue. La gauche réfor­miste sous le logo de Gauche arc-en-ciel (Sinitra Arcobaleno) – coa­li­tion qui intègre le Parti de la refon­da­tion com­mu­niste (PRC), les Verts et la gauche démo­cra­tique (Fabio Mussi), c’est-à-dire ce sec­teur qui n’a pas voulu rejoindre le Parti démo­crate de Walter Veltroni – a été chas­sée du par­le­ment.

C’est un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif, pour le moins. Cela a été pro­vo­qué, entre autres, par le fait que le Parti démo­crate (PD), en réa­lité un parti libé­ral-démo­crate, bour­geois, a par­ti­cipé à la cam­pagne de démo­ni­sa­tion de la gauche, du « socia­lisme », du « com­mu­nisme ». Une démo­ni­sa­tion venant donc du PD et de la coa­li­tion de centre droit, même si la Gauche arc-en-ciel a clai­re­ment rompu les liens avec une pers­pec­tive socia­liste-révo­lu­tion­naire, com­mu­niste, y com­pris au sein de PRC. Et, ironie de la poli­tique ita­lienne, la droite accu­sait encore le PD – lors de la cam­pagne élec­to­rale – d’avoir sur lui le poids du passé « com­mu­niste ».

En outre, la dis­pa­ri­tion du cadre ins­ti­tu­tion­nel de cette Gauche arc-en-ciel est le résul­tat d’un échec d’une orien­ta­tion poli­tique qui avait promis d’aiguillonner à gauche le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent de Romano Prodi. Une orien­ta­tion qui a échoué clai­re­ment. Elle n’a rien obtenu, même pas une limi­ta­tion de ladite poli­tique des sacri­fices, ou des ini­tia­tives bel­li­queuses du gou­ver­ne­ment Prodi en Irak ou en Afghanistan, ou encore son appui à la vaste oppo­si­tion s’exprimant contre la base amé­ri­caine à Vicenza (Il Molino).

Cette vic­toire de la droite na va-t-elle per­mettre à la frac­tion domi­nante du Capital de se doter des ins­ti­tu­tions et des moda­li­tés de gou­ver­nance qu’elle réclame depuis long­temps ?

P. Basso : D’un cer­tain point de vue, on peut parler de la nais­sance d’une Troisième République (voir à ce propos l’article paru dans le N° 2, avril 2008, de la revue La brèche, pp. 4-9). En effet, l’apparition de deux pôles fon­da­men­taux de réfé­rence – la coa­li­tion de Berlusconi avec un enra­ci­ne­ment popu­laire spé­ci­fique au nord de l’Italie et le PD de Walter Veltroni – ouvre une situa­tion nou­velle.

La droite au Nord pos­sède une base dans ce que l’on peut nommer les couches moyennes par­ti­ci­pant à l’accumulation du capi­tal (petits employeurs de divers sec­teurs), mais aussi dans les couches de salarié·e·s, comme indi­qué plus haut.

Face à cette droite existe une alter­na­tive démo­cra­tique mais libé­rale-démo­cra­tique. Il y a une bipo­la­ri­sa­tion et plus d’un com­men­ta­teur le soir des élec­tions a parlé de la forme amé­ri­ca­ni­sée de la scène poli­tique ita­lienne.

Il existe des conver­gences entre la droite ber­lus­co­nienne et cette force libé­rale-démo­cra­tique sur une série de thèmes fon­da­men­taux, propres à la recons­truc­tion com­pé­ti­tive de l’Italie. Il y a des points de diver­gence réels mais cir­cons­crits.

Des ana­lystes poli­tiques met­taient l’accent, lundi soir, à juste titre, sur un fait, résul­tant de ces élec­tions : pour la pre­mière fois dans l’Union euro­péenne, existe un par­le­ment sans pré­sence d’un parti qui fasse réfé­rence, d’une façon quel­conque, à la gauche socia­liste, au com­mu­nisme, même si cette réfé­rence était tota­le­ment super­fi­cielle, rhé­to­rique et même avec des aspects plus d’une fois néga­tifs. Cela était le cas, selon moi, y com­pris pour la direc­tion Bertinotti de PRC. A ce propos, l’éditorial du quo­ti­dien Il Libero est typique : en sub­stance il dit « fina­le­ment, on a réussi à voir un par­le­ment sans la fau­cille et le mar­teau ».

D’accord avec cela, mais pour Berlusconi, la Lega – entre autres – ne peut-elle pas consti­tuer un élé­ment met­tant un peu de sable dans les rouages, à un moment donné ?

P. Basso : Certes, la Troisième République n’est pas encore là. Au sein du bloc domi­nant, les contra­dic­tions res­tent fortes, même si Berlusconi n’a pas fait une cam­pagne élec­to­rale telle qu’on l’a connue par le passé, mul­ti­pliant les pro­messes. Le pas­sage à la Troisième République se heurte à deux obs­tacles. Le « Parti de la Liberté » n’est pas un véri­table parti. C’est encore une for­ma­tion indé­cise, avec des aspects de coa­li­tion. Le deuxième obs­tacle ren­voie à la vic­toire de la Lega Nord. Bossi, avec ses liens dans les milieux de tra­vailleurs, ne peut pas être immé­dia­te­ment dis­po­nible pour mener une attaque fron­tale contre les quelques « garan­ties sociales » rési­duelles issues des luttes des années 1970 et 1980. Le pro­gramme de la Confindustria, qui exige une thé­ra­pie de choc, ne peut pas être d’un coup ava­lisé par l’allié clé de Berlusconi au Nord.

La poli­tique d’attaque contre l’ensemble des sala­riés va, dès lors, pro­ba­ble­ment passer au tra­vers de ce que l’on peut nommer une divi­sion ter­ri­to­riale des sala­riés, une sorte de fédé­ra­lisme qui implique mise en concur­rence des salarié·e·s, com­pé­ti­tion fis­cale et réduc­tion des res­sources bud­gé­taires régio­nales avec leurs effets sociaux, régio­na­li­sa­tion des accords conven­tion­nels, quand ce n’est pas leur réduc­tion à une entre­prise. Tout cela abou­tit à une divi­sion des tra­vailleurs, qui prend la forme ter­ri­to­riale, sur laquelle prennent appui des expres­sions chau­vines, loca­listes. Le tout sert à accroître la xéno­pho­bie et les oppo­si­tions entre sec­teurs de tra­vailleurs, parmi les­quels les immi­grés fra­gi­li­sés servent de bouc émis­saire.

Ainsi, le jour­nal de la Lega Nord, La Padania, demande déjà aujourd’hui, mardi 15 avril, une loi Bossi-Bossi et non plus une loi Bossi-Fini, autre­ment dit une légis­la­tion encore plus dure contre les immigré·e·s ; cela au moment où la Confindustria vou­drait une poli­tique d’immigration choi­sie afin de pou­voir exploi­ter plus aisé­ment la force de tra­vail dans le cadre de la bataille pour l’élévation de l’Italie dans l’échelle des « Standort ».

Donc on n’a pas encore passé le gué pour sta­bi­li­ser une Troisième République. Toutefois, les condi­tions sont meilleures pour avan­cer dans cette direc­tion. Ce d’autant plus que le risque d’un affai­blis­se­ment encore accru de ce qui reste du mou­ve­ment ouvrier orga­nisé est très grand. Une grande partie du syn­di­ca­lisme offi­ciel, pour ne pas dire la majo­rité, est déjà d’accord avec une poli­tique de « moder­ni­sa­tion » et d’assujettissement des sala­riés aux besoins et exi­gences des entre­prises.

Au Nord, il ne fait pas de doute que l’influence de la Lega Nord va contri­buer à affai­blir la résis­tance ouvrière, car elle va fonc­tion­ner comme élé­ment de divi­sion, de désor­ga­ni­sa­tion, de confu­sion qui n’est pas com­battu réel­le­ment par l’essentiel des orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Comment envi­sages-tu l’étape qui s’ouvre du point de vue d’une redé­fi­ni­tion stra­té­gique ?

P. Basso : Si l’on prend en consi­dé­ra­tion les forces qui se pré­sen­taient comme vou­lant être une oppo­si­tion de classe, pour les qua­li­fier de la façon qui leur soit le plus favo­rable, leur expul­sion des ins­ti­tu­tions par­le­men­taires donne une indi­ca­tion sur la dyna­mique future : l’épicentre d’une réor­ga­ni­sa­tion du mou­ve­ment des sala­riés ne pourra se faire, à cette étape, qu’en dehors des ins­ti­tu­tions.

Sans regar­der d’abord en arrière, il faudra tou­te­fois faire le bilan du résul­tat de tout ce qu’a repré­senté en Italie le réfor­misme se réfé­rant à la classe ouvrière. De ce point de vue, ce réfor­misme, y com­pris celui de Bertinotti, a pavé la voie au désastre actuel auquel nous assis­tons. Bertinotti a cer­tai­ne­ment, en partie, raison lorsqu’il attri­bue à la cam­pagne de Walter Veltroni, qui a refusé au maxi­mum l’affrontement poli­tique avec la droite ber­lus­co­nienne, une des rai­sons de la défaite en rase cam­pagne.

Mais il fait l’impasse sur le rôle joué par PRC, si on s’efforce de situer le rôle de ce der­nier dans une pers­pec­tive à moyen terme, depuis sa nais­sance il y a plus de 15 ans. Le groupe diri­geant de PRC a des res­pon­sa­bi­li­tés majeures dans la situa­tion socio­po­li­tique qui existe aujourd’hui en Italie.

Ce n’est pas la poli­tique des der­niers deux ans de PRC qui doit être exa­mi­née, mais où PRC a conduit les éner­gies de mil­liers de militant·e·s qui se sont enga­gés dans un projet de « refon­da­tion com­mu­niste » afin de réagir à ce qu’ils consi­dé­raient comme un pro­ces­sus de social-démo­cra­ti­sa­tion du PCI. C’étaient des éner­gies réelles, mili­tantes, pas des éner­gies car­rié­ristes. Ces der­nières ont été en grande partie dis­per­sées et bles­sées dans leurs moti­va­tions pro­fondes. Elles ont été en quelque sorte paci­fiées et ren­dues inertes. La phase finale de par­ti­ci­pa­tion au gou­ver­ne­ment était, en quelque sorte, ins­crite dans la stra­té­gie de l’essentiel du groupe diri­geant, dans son idéo­lo­gie, au-delà des tour­nants conjonc­tu­rels.

Pour recons­truire les élé­ments d’un mou­ve­ment clas­siste indé­pen­dant, il est néces­saire de l’envisager sur le long terme, sans négli­ger les moments poli­tiques et sociaux impor­tants qui, à coup sûr, réap­pa­raî­tront.

Mais, selon moi, on ne peut pas sim­ple­ment effa­cer les traces des années pas­sées. Il faut les ana­ly­ser, les assi­mi­ler, afin d’accroître l’efficacité poli­tique d’une inter­ven­tion face aux contra­dic­tions sociales et poli­tiques qui vont surgir, cela d’autant plus dans un contexte de crise éco­no­mique très grave.

Il y a une dimen­sion de rage et d’explosivité dif­fi­cile à appré­hen­der en termes de tem­po­ra­lité d’expression et des direc­tions poli­tiques que cette rage peut emprun­ter. Mais une vraie braise couve sous la cendre. Dès lors, il faut com­bi­ner les reven­di­ca­tions et les luttes qui vont avoir lieu avec une pers­pec­tive sur le moyen et long terme qui implique de se libé­rer du poids d’une his­toire poli­tique et d’une idéo­lo­gie qui a pesé sur un sec­teur mili­tant et pro­gres­siste au sein des salarié·e·s et de la jeu­nesse.

Durant la cam­pagne – et même des mois avant – une crise éco­no­mique d’ampleur frappe à la porte de tous les pays euro­péens ; cela ne va-t-il pas être un élé­ment impor­tant pour le futur, même immé­diat ?

P. Basso : Il est effec­ti­ve­ment éton­nant de consta­ter que dans la cam­pagne élec­to­rale – qui était en grande partie ennuyeuse – Berlusconi a beau­coup plus mis l’accent sur l’importance de la crise éco­no­mique mon­diale, non maî­tri­sée, que Veltroni. En fait, c’est le pen­seur de Berlusconi dans ce domaine, Giulio Tremonti, qui a le plus mis en garde sur la dimen­sion de la crise. Et Tremonti n’a cessé de dire : nous ne pou­vons pas pro­mettre beau­coup, car il y a un contexte de crise inter­na­tio­nale aiguë. Sur cette base, il a tenté d’articuler des mesures qui pou­vaient être agréées par la Confindustria et d’autres plus « pro­tec­tion­nistes », défen­sives, qui sus­ci­te­ront des contra­dic­tions au sein de l’Union euro­péenne.

Comme force anti­ca­pi­ta­liste et com­mu­niste, nous devons faire face à la situa­tion catas­tro­phique à laquelle est arrivé le mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel. Mais, aussi, nous nous affron­tons à des impasses du capi­ta­lisme, plus grandes que jamais, depuis les années 1950 et depuis la période de réces­sions et crises inau­gu­rée en 1974-75, puis en 1980-82…

Ainsi, il faut se concen­trer de plus en plus sur la façon dont évolue le capi­ta­lisme, en termes de rap­ports sociaux et de domi­na­tion, et nous libé­rer de concep­tions impré­gnées d’un passé qui a un poids bien plus néga­tif que posi­tif, ce qui ne signi­fie pas qu’il faille faire tabula rasa et ne pas com­prendre l’importance des élé­ments de conti­nuité struc­tu­relle.

Il y a des pro­ces­sus nou­veaux à l’œuvre dans les tré­fonds, pas à la sur­face seule­ment ; ce qui ouvre des pos­si­bi­li­tés qu’il faut sonder, avec une grande res­pon­sa­bi­lité, car c’est un moment dif­fi­cile. La Gauche Arc-en-ciel va se déli­ter. Les verts vont quit­ter, le Parti com­mu­niste d’Italie (PCDI d’Oliviero Diliberto) quitte ce bateau et PRC est devant un avenir incer­tain, comme la Gauche démo­cra­tique de Mussi. Sur des ini­tia­tives concrètes et au tra­vers d’un dia­logue-débat avec des militant·e·s, des cou­rants qui, comme tous, doivent réflé­chir. Cela reste à tester. C’est encore tôt.


* Pietro Basso est pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université de Venise et auteur, en langue fran­çaise, de l’ouvrage Temps modernes. Horaires antiques (Editons Page deux, 2006).
** Entretien conduit par Charles-André Udry le mardi matin 15 avril 2008, pour La revue poli­tique vir­tuelle « À l’encontre ».
Source : A l’encontre

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