Préface à l’édition catalane du livre de Richard Poulin : « Abolir la prostitution »

Une question en suspend pour le féminisme et pour la gauche

Mis en ligne le 12 avril 2010

par DAHAN Sylviane

« Tout au long des mil­lé­naires, les hommes ont uti­lisé les corps des femmes selon leurs caprices, les ont contrôlé, échangé pour ren­for­cer leurs liens de soli­da­rité, vendu pour l’usage et le plai­sir mas­cu­lins. Voici une curieuse manière d’inverser la réa­lité : loin d’être le métier le plus vieux des femmes, la pros­ti­tu­tion consti­tue le plus ancien des pri­vi­lèges dont pro­fitent des hommes ». Claudine Legardinier, Saïd Bouamama.

S’il y a un phé­no­mène social qui, au cours de ces pre­mières années du XXIe siècle, génère contro­verse et divise le mou­ve­ment fémi­niste et l’ensemble des gauches, c’est sans doute celui de la pros­ti­tu­tion. Traditionnellement, sur cette ques­tion se pro­fi­laient deux grands champs dans la pensée poli­tique. Le pre­mier, conser­va­teur, com­bi­nait le mépris et la condam­na­tion morale des femmes pros­ti­tuées, consi­dé­rées res­pon­sables de leurs vies « dépra­vées », avec une indul­gente com­pré­hen­sion pour ce qui concerne la fou­gueuse incli­na­tion « natu­relle » des hommes. La pros­ti­tuée pré­ser­vait la vertu de la femme « hon­nête ». À partir de cette optique, le pro­hi­bi­tion­nisme a surgit – c’est-à-dire, l’idée de consi­dé­rer la pros­ti­tu­tion comme un délit, ce qui entraîna une per­sé­cu­tion par­ti­cu­liè­re­ment foca­li­sée sur les femmes pros­ti­tuées. De fait, le pro­hi­bi­tion­nisme, par­fai­te­ment hypo­crite, n’a jamais pu domp­ter un phé­no­mène enra­ciné dans l’inégalité sociale, la vio­lence et l’oppression de genre. Tout au plus, a-t-il pré­tendu « net­toyer les rues », enfon­çant la pros­ti­tu­tion dans une sor­dide semi clan­des­ti­nité. Même sous les régimes répres­sifs des monar­chies pétro­lières du Golf, où la femme s’expose à la peine de mort, la pros­ti­tu­tion est aujourd’hui une réa­lité en pleine expan­sion.

L’alternative de la régu­la­tion du com­merce sexuel, à l’heure actuelle tel­le­ment en vogue, consti­tue en fait une idée très ancienne. Sans qu’il y ait besoin de remon­ter aux exemples médié­vaux d’organisation des bor­dels à la charge des auto­ri­tés muni­ci­pales ou ecclé­sias­tiques, nous pour­rions citer comme curio­sité – et rap­pe­lant quelques ordon­nances de récente fac­ture – la déci­sion du Conseil Municipal de Buenos-Aires, adop­tée en 1624, en vertu de laquelle « toutes les femmes de mau­vaise répu­ta­tion devaient vivre dans des mai­sons éloi­gnées des mai­sons hon­nêtes et prin­ci­pales ». [1] Le vieux ségré­ga­tion­nisme, ainsi que les formes les plus modernes de régle­men­ta­tion, partent d’une même et fatale consta­ta­tion : étant donné que, de toute façon, « le métier le plus vieux du monde » a tou­jours existé et exis­tera tou­jours, mieux vaut mettre de l’ordre dans sa pra­tique selon cer­tains cri­tères. Et ces cri­tères, comme il ne peut en être autre­ment, ont tou­jours conduit à une humi­lia­tion des per­sonnes pros­ti­tuées : depuis les contrôles sani­taires des mala­dies véné­riennes – pra­ti­qués exclu­si­ve­ment sur les femmes-, en pas­sant par les clas­siques bor­dels jusqu’aux formes d’organisation plus récentes et mas­si­fiées de l’industrie du sexe. Arborant une morale vétuste ou hygié­niste prag­ma­tique, pro­hi­bi­tion­nistes et régu­la­teurs par­tagent, au fond, une même per­cep­tion de la condi­tion humaine.

Bien avant que le fémi­nisme construise les ins­tru­ments théo­riques néces­saires à la com­pré­hen­sion du phé­no­mène his­to­rique du patriar­cat et à son imbri­ca­tion dans le fonc­tion­ne­ment et repro­duc­tion des socié­tés de classes – apport déci­sif à la pensée éman­ci­pa­trice du XXe siècle – la gauche sociale euro­péenne, dès ses pre­miers bal­bu­tie­ments, avait, déjà, une autre manière de voir les choses, aux anti­podes de l’anathème des chaires et de la morale bour­geoise. « Les Pauvres » se recon­nais­saient dans l’émotive soli­da­rité avec Fantine, la vic­time de l’exploitation et l’injustice, la plus humi­liée de l’humiliée classe pro­lé­taire, la manu­fac­tu­rière pous­sée à se pros­ti­tuer pour nour­rir sa fille Cosette. Cette intui­tion néces­saire qui per­çoit que la pros­ti­tu­tion s’acharne sur les êtres les plus vul­né­rables du peuple tra­vailleur a pré­cédé la construc­tion d’un dis­cours théo­rique et a accom­pa­gné les exploits libé­ra­teurs du mou­ve­ment ouvrier. Toute authen­tique révo­lu­tion d’horizon socia­liste s’est carac­té­ri­sée par l’irruption réso­lue de la femme sur la scène poli­tique, depuis qu’elle a pris la parole et a esquissé l’idéologie de son éman­ci­pa­tion – comme, à l’inverse, toute invo­lu­tion a com­porté le retour de la femme au foyer tra­di­tion­nel et à la réaf­fir­ma­tion de sa condi­tion de subor­di­na­tion à l’homme. Avec une plus ou moins grande réus­site, toute révo­lu­tion a entraîné une pul­sion libé­ra­trice des femmes pros­ti­tuées, elle les a entraî­nées à s’élever contre une oppres­sion sécu­laire et à recou­vrer la dignité dont elles étaient pri­vées. La per­ma­nence d’une tare sociale et morale comme l’institution que repré­sente la pros­ti­tu­tion, parais­saient incon­ce­vables dans le projet d’une société éga­li­taire. Aujourd’hui, par contre, se décla­rer abo­li­tion­niste n’est pas du tout facile pour les femmes et hommes de gauches.

Perte de valeurs

« Les valeurs libé­rales ont pollué une partie impor­tante de la gauche et du mou­ve­ment de femmes », écrit le socio­logue qué­bé­cois Richard Poulin dans « Quinze Thèses sur le capi­ta­lisme et le sys­tème pros­ti­tu­tion­nel mon­dial ». [2] Ce « seraient les sociaux-démo­crates et les Verts alle­mands qui ont léga­lisé la pros­ti­tu­tion. (…) Sans pré­tendre faire ici un bilan de cette gauche (…) il faut signa­ler que leur accep­ta­tion des valeurs libé­rales leur a permis d’exercer, dans cer­tains pays, un rôle actif dans la nor­ma­li­sa­tion des indus­tries du sexe au nom de la défense des »tra­vailleuses du sexe« et du »droit à l’autodétermination per­son­nelle« , dont le droit à la pros­ti­tu­tion ferait partie. (…) ».

Considérer que la pros­ti­tu­tion ne peut se com­pa­rer avec n’importe quel tra­vail, affir­mer que cette ins­ti­tu­tion est dégra­dante pour la femme ou qu’elle se base de façon struc­tu­relle sur une rela­tion de domi­na­tion mas­cu­line et de vio­lence de genre – et que, par consé­quent, il ne s’agit pas de gérer ce phé­no­mène, mais de le dépas­ser his­to­ri­que­ment et socia­le­ment, en com­men­çant par consi­dé­rer les per­sonnes pros­ti­tuées comme des vic­times -, s’est converti en une atti­tude mili­tante, à contre-cou­rant d’un régu­la­tion­nisme diffus et majo­ri­tai­re­ment accepté parmi des gens d’opinions géné­ra­le­ment avan­cées. Le fémi­nisme, si lucide dans la décons­truc­tion des mul­tiples mani­fes­ta­tions du patriar­cat, reste soumis ici, le plus sou­vent, en un incon­for­table mutisme. Actuellement, il semble plus facile d’écouter de la part de vété­ranes fémi­nistes quelque furieux com­men­taire sur « le refus de la vic­ti­mi­sa­tion » qu’un appel à réagir devant les infâmes condi­tions d’existence que des cen­taines de mil­liers de femmes dans le milieu de la pros­ti­tu­tion subissent. Les vic­times de la vio­lence quo­ti­dienne de la part de mafias et d’États, de proxé­nètes et de nom­breux hommes accèdent à leurs corps en échange d’argent, sont rare­ment rap­pe­lées le 25 Novembre. Objectivement, et en rup­ture avec la meilleure tra­di­tion fémi­niste, cette invi­si­bi­lité sape les soli­da­ri­tés et nous entraîne à consi­dé­rer qu’il y a des vic­times dignes d’être défen­dues… et d’autres qui sont res­pon­sables de leur destin.

Cependant, si le fémi­nisme se débat aujourd’hui dans de telles contra­dic­tions, celles qui se mani­festent dans les rangs de la gauche, et que Poulin signale, ne sont pas moins déchi­rantes. Dans notre pays, seule une partie du mino­ri­taire mou­ve­ment com­mu­niste et de l’extrême gauche – et quelques sec­teurs de la social-démo­cra­tie – consi­dèrent néces­saire d’élaborer des réformes légis­la­tives et des pro­grammes ten­dant à pro­té­ger et à offrir des alter­na­tives aux femmes en situa­tion de pros­ti­tu­tion, dans la pers­pec­tive d’éradiquer cette pra­tique. Les voix qui prêchent et insistent à vou­loir régu­la­ri­ser l’exercice de la pros­ti­tu­tion sont majo­ri­taires. Celle-ci est, par exemple, la posi­tion offi­cielle de forces impor­tantes comme les Commissions Ouvrières ou la Fédération d’Associations de Voisins de Barcelone. Une posi­tion inquié­tante pour peu que l’on réflé­chisse sur ses impli­ca­tions. Quelqu’un s’est arrêté un moment pour penser en quoi pour­rait consis­ter une Convention Collective de cette « branche pro­fes­sion­nelle », une ins­pec­tion du tra­vail ou quelques cours de for­ma­tion ? Est-ce que les seize années d’âge légal pour tra­vailler seraient adé­quates pour pos­tu­ler à cette « pro­fes­sion » ? Est-ce qu’une femme au chô­mage, pour­rait rece­voir de la part de l’INEM [orga­nisme espa­gnol qui gère les pres­ta­tions de chô­mage.], une offre d’emploi comme pros­ti­tuée ? (Il ne s’agit pas d’une digres­sion rhé­to­rique : cette situa­tion s’est déjà vue en Allemagne). Explorer cette option signi­fie péné­trer dans un laby­rinthe… dont les sor­ties paraissent inévi­ta­ble­ment humi­liantes pour la femme.

Nageant en pleine « post-idéologie »

Une vague de « moder­nité » a envahi la pensée cri­tique, en la rem­plis­sant de doutes para­ly­sants. Il « faut dis­tin­guer entre la pros­ti­tu­tion forcée, condam­nable, et celle qui consti­tue une libre option ». Souvent, ces voix libé­rales sont pri­son­nières d’une illu­sion : le mirage d’une pros­ti­tu­tion libre de vio­lences, rendue digne socia­le­ment et exer­cée dans les règles d’un État de Bien-être moderne. Cependant, si « un autre monde est pos­sible », aucune autre pros­ti­tu­tion ne l’est. La vio­lence intrin­sèque qui sup­pose le « droit » d’un homme à pos­sé­der à son gré le corps d’une femme – qui consti­tue l’ultime fron­tière de la domi­na­tion patriar­cale – se conjugue et s’est nour­rie des traits propres mêmes de l’impérialisme. L’impérialisme, régime par excel­lence de l’inégalité, des guerres, de l’oppression et de la misère pour la plu­part de l’humanité, fait de la pros­ti­tu­tion le der­nier para­digme. Et c’est ainsi que nous avons la pros­ti­tu­tion réel­le­ment exis­tante, sor­dide et bru­tale dans sa dimen­sion pla­né­taire : le trafic, basé sur la pros­ti­tu­tion, de mil­lions de femmes et de fillettes dans le monde entier ; les réseaux mafieux et leurs connexions, cor­rom­pus avec des gou­ver­ne­ments et des ins­ti­tu­tions ; l’exploitation sans limites de la misère et la déstruc­tu­ra­tion sociale ; le confi­ne­ment de femmes et mineurs en bor­dels et des­ti­na­tions de tou­risme sexuel ; l’exposition sur les trot­toirs, routes et zones indus­trielles…

Et, à chaque pas, les mala­dies, la dégra­da­tion psy­chique et phy­sique… et la vio­lence, la vio­lence quo­ti­dienne de la part de clients, proxé­nètes ou poli­ciers – soit dans leur fonc­tion « d’agents de l’ordre public » ou comme com­plices cor­rom­pus des mêmes réseaux de pros­ti­tu­tion. Les pays qui, comme la Hollande, ont opté pour la léga­li­sa­tion, non seule­ment n’ont pas réussi à exiler per­sonne, mais ont vu croître expo­nen­tiel­le­ment le trafic de femmes – pro­ve­nant sur­tout de régions éco­no­mi­que­ment dépri­mées, comme les pays de l’Europe de l’Est –, se mul­ti­plier le nombre de femmes pros­ti­tuées – sin­gu­liè­re­ment en cir­cuits illé­gaux – et aug­men­ter le volume d’affaire et l’influence des mafias dans la société et le pou­voir. Elle ren­force un volume d’affaire, en s’intégrant dans leurs « res­pec­tables » ins­ti­tu­tions finan­cières, les ten­dances para­si­taires et spé­cu­la­tives qui carac­té­risent le capi­ta­lisme contem­po­rain. Les énormes sommes d’argent géné­rées par la pros­ti­tu­tion cir­culent à tra­vers les mêmes canaux que les pro­fits du trafic d’armes ou de drogues… et finissent par être blan­chies dans le tour­billon spé­cu­la­tif des bulles immo­bi­lières. La pros­ti­tu­tion enfonce ses racines dans le ter­rain abonné par la pau­vreté et le déses­poir social. Et c’est là que ses fruits amers mûrissent.

Une autre expérience

Il y a quelques autres expé­riences, dif­fé­rentes des régu­la­tions qui ont favo­risé l’expansion des indus­tries du sexe, dont les moyens de com­mu­ni­ca­tion ne parlent en géné­ral pas beau­coup. « La Suède, grâce à une poli­tique déve­lop­pée pen­dant de nom­breuses années en faveur de l’égalité entre hommes et femmes, consi­dère que la pros­ti­tu­tion consti­tue une vio­lence exer­cée contre les femmes. C’est le pre­mier pays qui a étudié le com­por­te­ment des clients (rap­port d’Axel Sven Manson, pré­senté à l’Unesco l’année 1987), et pré­tend en faire prendre conscience à ses auteurs. À partir du 11 jan­vier 1999, la pros­ti­tu­tion – dans le sens de pros­ti­tuer une per­sonne – est inter­dite et les clients – pros­ti­tueurs – sont consi­dé­rés comme des délin­quants sus­cep­tibles d’être condam­nés à des peines de prison. On a ménagé un tra­vail d’accompagnement, à la charge de ser­vices sociaux spé­cia­li­sés, afin d’aider les per­sonnes pros­ti­tuées qui le dési­re­ront, à aban­don­ner leur condi­tion, ce qui est le cas de plus de 90% d’entre elles. On a aussi promu une poli­tique d’information, diri­gée au public, pour dis­sua­der les hommes de recou­rir aux ser­vices d’une per­sonne pros­ti­tuée. Résultats ? On esti­mait la clien­tèle de 125.000 per­sonnes et de 2.500 le nombre de per­sonnes pros­ti­tuées en 1998. Trois ans après, la pros­ti­tu­tion de rue à Stockholm, où elle avait connu un fort accrois­se­ment dans la période anté­rieure, a dimi­nué de 50% et le nombre de pros­ti­tueurs a dimi­nué de 80%. Ces résul­tats ne signi­fient pas que la pros­ti­tu­tion ait dis­paru en Suède : la clan­des­ti­nité est deve­nue obli­ga­toire pour les per­sonnes pros­ti­tuées, ce qui les rend plus fra­giles, et la fron­tière fin­lan­daise a vu aug­men­ter les centres de pros­ti­tu­tion. D’autre part, les pros­ti­tueurs sué­dois uti­lisent le tou­risme sexuel dans d’autres pays ». (« Anarchisme, fémi­nisme, contre le sys­tème pros­ti­tu­tion­nel »).

En d’autres mots, l’expérience sué­doise démontre que le triomphe de « l’abolitionnisme en un seul pays » n’est pas pos­sible. Ceci n’enlève pas qu’il s’agit du modèle qui, à l’heure actuelle, offre les meilleures garan­ties de pro­tec­tion à la femme, aux anti­podes des désas­treux effets sociaux induits par la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion dans quelques pays euro­péens, du sud-est asia­tique ou du Pacifique.

Où est la liberté ?

La géo­gra­phie de la misère humaine, des pays pauvres jusqu’à nos socié­tés indus­trielles, gomme la fron­tière entre pros­ti­tu­tion forcée et « volon­taire ». Dans les pre­miers, l’âge moyen d’entrée dans la pros­ti­tu­tion se situe autour des douze années ; ici, autour de qua­torze ans. Quelle que soit l’optique où l’on se place, en ce qui concerne la femme, la liberté et la pros­ti­tu­tion sont deux notions et deux réa­li­tés incon­ci­liables. Il existe, sans aucun doute, un stig­mate social très répandu envers les femmes pros­ti­tuées, pro­duit d’une morale rétro­grade encore en vigueur. Mais, ces consi­dé­ra­tions ne sont pas celles qui déter­minent les condi­tions de la pros­ti­tu­tion. Il paraît utile de se réfé­rer ici à la dis­tinc­tion que le phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Zizek éta­blit entre « vio­lence sub­jec­tive » et « vio­lence objec­tive ». [3] La pre­mière a un sujet, per­sonne ou col­lec­tif, par­fai­te­ment iden­ti­fié, qui l’exerce et la fait visible devant tout le monde. La deuxième, du sub­strat de toutes les dys­fonc­tions et des vio­lences appa­rentes, est inhé­rente au sys­tème qui régit les rela­tions humaines dans leur ensemble. Dans la mesure où cette vio­lence fon­da­men­tale fait partie de « l’ordre natu­rel des choses » com­mu­né­ment accepté, elle est rare­ment perçue en tant que tel. Tout au contraire, la vio­lence struc­tu­relle appa­raît comme « le degré zéro de vio­lence », un niveau neutre sur lequel on visua­lise les vio­lences sub­jec­tives. Pour ainsi dire, l’arbre de la vio­lence sub­jec­tive ne nous laisse pas voir l’épaisse forêt de la vio­lence sys­té­mique.

Une chose simi­laire arrive avec ces dis­tinc­tions qu’on pré­tend éta­blir sur les dif­fé­rents types de pros­ti­tu­tion : la bru­ta­lité déme­su­rée du tra­fi­quant d’êtres humains, qui achète, séquestre et vend des femmes et des fillettes aux réseaux de pros­ti­tu­tion… le visa pour tra­vailler comme dan­seuse dans un night-club, accepté « libre­ment » par la jeune fille d’un pays bal­ka­nique dévasté par les guerres eth­niques, fait que nous arri­vions à consi­dé­rer comme « le degré zéro de vio­lence ». De la même manière, la vio­lence sym­bo­lique du stig­mate social noir­cit dans ce cas la vio­lence inhé­rente au sys­tème et aux rela­tions entre des hommes et des femmes qui forment le monde de la pros­ti­tu­tion.

Quelques par­ti­sans de régu­la­ri­ser la pros­ti­tu­tion bran­dissent, cepen­dant, un argu­ment qu’ils croient défi­ni­tif : « Il faut écou­ter l’opinion des pros­ti­tuées elles-mêmes. Personne n’a de droit à parler en leur nom ». Et le témoi­gnage de femmes ou col­lec­tifs qui affirment se pros­ti­tuer libre­ment appa­raît tou­jours. L’argument, qui dit qu’il est pré­fé­rable à tra­vailler dans des condi­tions pré­caires et pour un salaire déri­soire, comme cais­sière d’un super­mar­ché ou comme femme de ménage, ne manque pas non plus. Mais, allons pas à pas. Sous le capi­ta­lisme, toute rela­tion de tra­vail entraîne l’exploitation de la force de tra­vail, extrac­tion de plus-value de la part du capi­tal, tant s’il s’agit de la pro­duc­tion de mar­chan­dises, comme si nous par­lions de ser­vices des­ti­nés à faci­li­ter la cir­cu­la­tion de celles-ci ou la repro­duc­tion de la propre force de tra­vail. En recou­rant à la ter­mi­no­lo­gie mar­xiste, quelques avo­cats de la régu­la­tion nous pro­posent que nous consi­dé­rions la pros­ti­tu­tion comme une pres­ta­tion de ser­vice d’ordre sexuel. C’est ici où le fémi­nisme par­ti­cipe pour mettre les choses à leur place, en démas­quant ceux qui trans­forment la théo­rie mar­xiste de l’exploitation en un pur sophisme. Et c’est que le « ser­vice » en ques­tion ne consiste pas en un contrat d’achat et de vente de force de tra­vail, mais dans la pos­ses­sion inté­grale du corps de la femme de la part de l’homme ; c’est-à-dire, dans l’annulation de la femme comme per­sonne et sa trans­for­ma­tion en simple objet, man­quant d’identité, volonté ou désirs propres, et des­tiné à l’exclusivité et pri­vi­lé­giée satis­fac­tion sexuelle des hommes. Ainsi donc, sous l’apparence d’une tran­sac­tion com­mer­ciale, s’exerce une rela­tion abu­sive proche de l’esclavage, d’un acte sys­té­ma­tique de vio­la­tion.

Comme Judith Ézéchiel le disait : « Le fait qu’un indi­vidu d’un groupe opprimé réus­sisse à échap­per à cer­taines constric­tions ne peut pas noir­cir la situa­tion géné­rale de son groupe. Qu’une vic­time arrive à avoir une exis­tence heu­reuse malgré les limites qui lui sont impo­sées ne jus­ti­fie en rien les limites men­tion­nées. Finalement, ce n’est pas parce qu’un indi­vidu trouve dans l’oppression une source d’identité et la trans­forme en ins­pi­ra­tion créa­trice, que l’oppression soit pour cela légi­ti­mée, ni cette créa­tion inva­li­dée » (Les Temps modernes, mars-avril de 1997).

Une traînée de souffrance

De manière tra­gique, la vie démontre de façon rigou­reuse que la per­cep­tion du fémi­nisme est exacte. Avec le nombre de sui­cides, l’addition à l’alcool et les drogues, les ravages psy­cho­lo­giques et la des­truc­tion de l’amour-propre qui sont mon­naie cou­rante dans le monde de la pros­ti­tu­tion, devrait être suf­fi­sant pour que l’opinion publique se rende compte que nous ne par­lons pas « d’un tra­vail comme un autre ». [4]

C’est cho­quant qu’une partie du mou­ve­ment fémi­niste, qui a fait de la reven­di­ca­tion du droit au propre corps et la lutte contre la femme objet, une réfé­rence éman­ci­pa­trice évi­dente, soit tel­le­ment déso­rien­tée quand elle aborde le thème de la pros­ti­tu­tion. Il en est de même avec la gauche, pour­tant par­fai­te­ment fami­lia­ri­sée avec le phé­no­mène de l’aliénation, qui s’accroche à quelques témoi­gnages pour cri­ti­quer l’abolitionnisme. Entendre les propres inté­res­sées ? Bien sûr que oui ! Cependant, qui écoute les « cris du silence » de ces mil­lions de femmes et fillettes du monde entier, objets de trafic et d’exploitation sexuelle ? Qui deman­dera l’opinion des filles afri­caines, des asia­tiques, des jeunes de l’Europe de l’Est qui à grand peine bal­bu­tient notre langue, qui n’ont pas de papiers, et que les réseaux de proxé­né­tisme déplacent de façon constante d’un quar­tier à un autre, d’une route à une autre, d’un club à un autre, les désta­bi­li­sant et empê­chant n’importe quel enra­ci­ne­ment ou inté­gra­tion ?

Les détrac­teurs de l’abolitionnisme sont-ils réel­le­ment dis­po­sés à for­mu­ler les ques­tions adé­quates et à écou­ter les abon­dants et docu­men­tés témoi­gnages dis­po­nibles ? Dans ce cas, ils seraient effrayés par l’âge extrê­me­ment bas d’entrée dans le monde de la pros­ti­tu­tion à laquelle nous fai­sons réfé­rence plus haut ; à cause de la fré­quence d’antécédents fami­liaux de déstruc­tu­ra­tion, de vio­lences domes­tiques ou d’incestes ; à cause de la déso­rien­ta­tion affec­tive qui trans­forme une jeune en vic­time pro­pi­tia­toire d’un proxé­nète, « pro­fes­sion­nelle » ou occa­sion­nelle ; à cause de l’incidence de l’échec sco­laire, de la mar­gi­na­li­sa­tion sociale, de l’absence de pers­pec­tives et de l’effondrement de l’amour-propre… C’est-à-dire, par le récit vital qu’il y a der­rière la « libre option de se pros­ti­tuer ». Le témoi­gnage de ces femmes qui, après avoir réussi à aban­don­ner le monde de la pros­ti­tu­tion, s’identifient comme « sur­vi­vantes » est révé­la­teur. Celui de celles qui, plon­gées encore dans cet uni­vers, décrivent la misère des rela­tions humaines, de l’intime répu­gnance que les « clients » leur ins­pirent et de l’exil d’elles mêmes qu’elles doivent souf­frir de façon quo­ti­dienne. [5]

« Parler d’option sans tenir compte du rôle de l’idéologie paraît sim­pliste – écrivent les liber­taires fran­çaises Hélène Hernández et Élisabeth Claude. Comment ne pas se rendre compte que, dans notre société, opter pour la pros­ti­tu­tion consti­tue peut-être une alter­na­tive… mais d’une alter­nance impo­sée sur­tout aux femmes ? On parle de »libre arbitre« , mais ici seul le »client« est libre. La pros­ti­tu­tion, sous la forme d’une offre dis­po­nible, existe seule­ment parce qu’il y a une forte demande. Prétendre que nous sommes libres de satis­faire nos désirs occulte le fait que, en réa­lité, tout acte a ses consé­quences. La liberté de quelques-unes et quelques-uns inter­fère avec celle des autres – et les plus puis­sants sont tou­jours ceux qui finissent par impo­ser leurs déci­sions aux plus faibles ». (« Anarchisme, fémi­nisme, contre lui sys­tème pros­ti­tu­tion­nel ». Éditions du Monde Libertaire. Mai 2009).

Fondements d’un tournant

Il peut sem­bler para­doxal que, jus­te­ment quand la glo­ba­li­sa­tion libé­rale a entraîné à l’extrême l’exploitation, la pau­vreté et les inéga­li­tés à toute la pla­nète ; quand la dyna­mique capi­ta­liste de mar­chan­di­sa­tion de tout ce qui existe a déve­loppé expo­nen­tiel­le­ment l’industrie du sexe – avec son corol­laire de souf­france humaine, bru­ta­li­tés et exac­tions… le fémi­nisme et la gauche « aban­donnent leur rôle ». Le para­doxe est seule­ment appa­rent. Le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme au cours des der­nières années a miné en pro­fon­deur les conquêtes et la rela­tive cohé­sion sociale. La social-démo­cra­tie euro­péenne, avec un pied dans les conquêtes de l’après-guerre et l’autre dans les ins­ti­tu­tions, a cou­ronné son évo­lu­tion avec une pro­fonde inté­gra­tion de ses élites aux dis­po­si­tifs poli­tiques, finan­ciers, com­mer­ciaux et mili­taires de la glo­ba­li­sa­tion. Le social libé­ra­lisme com­bine la défense du marché et de sa logique de pri­va­ti­sa­tions avec une suite de poli­tiques d’assistance – et quelques réformes dans le domaine des droits civils -, des­ti­nées à atté­nuer le choc dévas­ta­teur de la « libre concur­rence ». L’humanitarisme com­pa­tis­sant a rem­placé la soli­da­rité, de la même manière que l’adaptation pos­si­bi­liste à « l’économie de marché » a rem­placé les désirs ardents de trans­for­ma­tion sociale. Le nau­frage his­to­rique du projet socia­liste avec lequel conclut le siècle a entraîné pes­si­misme et renon­ce­ment des pen­sées cri­tiques. Le fémi­nisme – et même la gauche radi­cale – ne sont pas une excep­tion. Voici le fond de ce récent « prag­ma­tisme » envers le phé­no­mène de la pros­ti­tu­tion.

Dans un récent tra­vail sur la réforme uni­ver­si­taire connue comme le « Plan de Bologne » et la mar­chan­di­sa­tion de la connais­sance, Daniel Bensaïd dénonce la nou­velle misère estu­dian­tine, leur pré­ca­rité galo­pante et la pré­oc­cu­pante exten­sion de la pros­ti­tu­tion dans le domaine uni­ver­si­taire. [6] Le phé­no­mène revêt une énorme charge sym­bo­lique. Pendant long­temps, les gens simples ont perçu l’accès à la culture non seule­ment comme le moyen d’une pro­mo­tion sociale, mais comme le chemin vers l’autodétermination et la dignité. Pour ces sec­teurs des classes popu­laires, qui ont lutté pour l’accès de leurs filles et fils aux études supé­rieures avec l’espoir de les voir se débar­ras­ser pour tou­jours d’une humi­lia­tion sécu­laire, c’est vécu comme une dure réa­lité. L’université qui fut un »temple du savoir et des huma­ni­tés« idéa­lisé a été lit­té­ra­le­ment »pri­son­nière« pour une nou­velle géné­ra­tion d’étudiants, sin­gu­liè­re­ment fémi­ni­sée. Mais voici que l’obtention d’un pres­ti­gieux « master » peut être alterné avec le triste »métier » de ces filles anal­pha­bètes que l’après-guerre avait ver­sées dans les rues de la pau­vreté. On referme le cercle. Le capi­ta­lisme a converti en cau­che­mar les désirs ardents de la classe ouvrière.

Il est vrai que quelques grou­pe­ments de pros­ti­tuées – aux États-Unis, en France, en Angleterre, dans l’État espa­gnol – reven­diquent une recon­nais­sance for­melle de leur acti­vité. Cependant, la plu­part des posi­tion­ne­ments en faveur d’une régu­la­ri­sa­tion pro­viennent de sec­teurs inté­res­sés à ren­for­cer le contrôle sur les mou­ve­ments migra­toires, à gérer les espaces publics selon cer­tains modèles stan­dar­di­sés ou à recon­duire la pros­ti­tu­tion à tra­vers leurs propres cir­cuits d’affaire. Au cours d’un débat dans une télé­vi­sion locale de Barcelone, l’avocat et gérant d’un réseau de clubs d’alterne se scan­da­li­sait du spec­tacle que ses enfants, en reve­nant de l’école, devaient sup­por­ter la vision des filles rou­maines ou afri­caines qui « fai­saient le trot­toir ». « Pourquoi est-ce que les auto­ri­tés n’arbitrent pas cette situa­tion ? – se deman­dait notre élé­gant proxé­nète. « Il y a des locaux adé­quats pour que ces femmes tra­vaillent dans de bonnes des condi­tions ».

Il est vrai, que quand cer­tains sec­teurs de la gauche sociale reven­diquent la recon­nais­sance des droits des « tra­vailleuses du sexe », la pré­ten­tion est de les rendre dignes et de les pro­té­ger. Mais, un posi­tion­ne­ment qui évi­tera la nature intrin­sèque de la pros­ti­tu­tion, qui la bana­li­sera, peut finir par légi­ti­mer l’oppression au lieu de rendre digne l’être opprimé. Dans le cas des per­sonnes pros­ti­tuées, il s’agit de reven­di­quer la dignité et les droits inhé­rents à leur condi­tion en tant que per­sonnes, en rache­tant leur droit effec­tif à déci­der, et non pas de les empri­son­ner dans leur situa­tion actuelle. Le chemin vers l’enfer est semé de bonnes inten­tions.

Mythologie postmoderne

Toute époque incer­taine crée ses mythes, géné­ra­le­ment des­ti­nés à exor­ci­ser ses peurs ou à subli­mer une décou­ra­geante réa­lité. La post­mo­der­nité a aussi généré les siens, carac­té­ri­sés par l’exaltation de l’individualisme, l’insolidarité et le mépris des pro­jets col­lec­tifs. Une de ces fan­tai­sies, atta­chée au cou­rant d’opinion que nous pour­rions appe­ler « libé­ral fémi­nisme », est celle du pré­tendu « apo­de­rament » (prise de pou­voir) des femmes ; c’est-à-dire, la conquête de posi­tions de force dans cer­tains domaines de déci­sion, capables d’équilibrer ou même de ren­ver­ser la posi­tion domi­nante des hommes. Si nous par­lons de mythe c’est parce que cela ne dérange, ni ne consti­tue une sub­ver­sion contre le sys­tème patriar­cal, mais pré­tend que quelques-unes occupent de ses « cita­delles », comme dirait Gramsci. S’y clas­sant et la for­ti­fiant, la femme « auto­ri­sée » – et non éman­ci­pée – ren­force la pyra­mide domi­na­trice sur l’ensemble des femmes. Elle repro­duit ainsi les traits du patriar­cat. Toujours per­ti­nent, Slavoj Zizek iro­nise sur ceux qu’il appelle « com­mu­nistes libé­raux » ; per­son­nages qui, comme Bill Gates, construisent le matin des affaires mul­ti­mil­lion­naires, par­ta­geant plei­ne­ment les dyna­miques capi­ta­listes qui plongent des conti­nents entiers dans la misère… et qui, l’après-midi patronnent des œuvres phi­lan­thro­piques pour atté­nuer les ravages des poli­tiques d’ajustement struc­tu­ral en l’Afrique.

Le patriar­cat, dont le cœur bat à l’unisson avec le pouls du capi­ta­lisme, a aussi ses hommes « fémi­nistes libé­raux ». [7] Ce sont eux qui, en quelque sorte, « auto­risent » l’ascension ou le triomphe indi­vi­duel de cer­taines, ainsi que l’échec col­lec­tif de la grande majo­rité. Pour main­te­nir leurs pri­vi­lèges, ils doivent s’appuyer chaque fois plus et inté­grer dans leur dis­cours – et voire le geste – leur propre néga­tion. Le mythe de l’hétère, (d’une illu­sion simi­laire), la pros­ti­tuée qui, grâce à ses charmes, exer­ce­rait un irré­sis­tible pou­voir sur les hommes, se situant ainsi au-dessus des rela­tions de domi­na­tion y par­ti­cipe. La désin­vol­ture de quelques femmes pros­ti­tuées qui reven­diquent cette figure exerce une indé­niable fas­ci­na­tion parmi cer­tains sec­teurs de la gauche. L’histoire, est tout de même plus pro­saïque que toutes ces mys­ti­fi­ca­tions. Les hétères étaient les pros­ti­tuées de luxe de la Grèce antique. Leur « pou­voir » durait le temps de l’éphémère attrac­tion de leur jeu­nesse parmi les hommes riches qui régis­saient cette société escla­va­giste. Dans leur vieillesse, les hétères pou­vaient seule­ment sur­vivre en pros­ti­tuant à leur tour d’autres jeunes. L’hétère ne repré­sente aucune forme de rébel­lion face à l’esclavage, mais consti­tue une de ses ins­ti­tu­tions.

En pleine confusion

Mais, à gauche, conti­nue à pleu­voir les invec­tives contre le cou­rant abo­li­tion­niste. Celui-ci vou­drait, non seule­ment « faire taire » les col­lec­tifs qui vivent de la pros­ti­tu­tion, mais serait aussi muselé par une morale étri­quée, selon laquelle la seule légi­ti­mité pos­sible des rela­tions sexuelles est à tra­vers l’amour, et condamnent que ces rela­tions puissent se main­te­nir en échange d’argent. L’abolitionnisme serait même sus­pect de repré­sen­ter un cer­tain impé­ria­lisme cultu­rel en vou­lant pré­ser­ver la « décence » de nos pays avan­cés… tandis qu’au tiers-monde conti­nuent à pros­pé­rer des bor­dels glo­baux, les grandes des­ti­na­tions du tou­risme sexuel. Comme s’il exis­tait une muraille de Chine entre ces des­ti­na­tions et la fleu­ris­sante indus­trie du sexe dans les métro­poles ! Comme si la glo­ba­li­sa­tion n’avait pas établi déjà d’amples cir­cuits inter­na­tio­naux pour satis­faire la demande crois­sante d’une société hau­te­ment sexuée ! L’alternance ne se situe pas, dans ce cas, entre « sexe par amour ou pour l’argent », mais entre une rela­tion libre, basée sur le res­pect, l’affinité, l’attraction mutuelle ou le désir… et la sou­mis­sion du corps d’une per­sonne au plai­sir exclu­sif d’une autre, en posi­tion de domi­na­tion sur la pre­mière. Est-ce que nous serions dis­po­sés à accep­ter la vio­la­tion comme une mani­fes­ta­tion de la sexua­lité ? « Non, nous répon­dra-t-on, dans le cas de la vio­la­tion : il y a vic­time et agres­seur ». Mais la rela­tion entre le client pros­ti­tueur et la femme pros­ti­tuée ne résulte pas non plus d’une ren­contre entre deux per­sonnes dans l’exercice de leur libre arbitre : elle implique et repro­duit, comme nous l’avons déjà dit plus haut, d’une rela­tion de domi­na­tion et d’inégalité. Le sexe devient ici le vec­teur de la réaf­fir­ma­tion d’une iden­tité déter­mi­née à partir de la jouis­sance d’un pri­vi­lège.

L’acceptation de la pros­ti­tu­tion est tri­bu­taire de l’atmosphère délé­tère d’un monde soumis en une crise de civi­li­sa­tion. Tandis que le capi­ta­lisme conti­nue sa fuite en avant, en mena­çant la survie de la pla­nète, ceux et celles « d’en bas » sont encore loin de se hisser au niveau de sujets conscients d’une pro­fonde et urgente trans­for­ma­tion sociale ; des relèves idéo­lo­giques et poli­tiques cré­dibles, orga­ni­sa­tions qui soient au niveau des cir­cons­tances, manquent ; dans leur mou­ve­ment vers un nou­veau monde, elles doivent construire d’autres rela­tions, d’autres valeurs… Voici le ter­rain sur lequel fleu­rit ce nihi­lisme de gauche qui pré­tend « douter de tout ». [8]

L’apogée inter­na­tio­nal de la pros­ti­tu­tion a modi­fié sa réa­lité dans tous les pays. Dans l’État espa­gnol, l’immense majo­rité des femmes pros­ti­tuées sont déjà des étran­gères. Cette contra­dic­tion qui consti­tue la base d’autres divi­sions, a généré par­fois des fric­tions entre autoch­tones et étran­gères. En géné­ral les pre­mières sont celles qui reven­diquent un exer­cice rela­ti­ve­ment auto­nome de la pros­ti­tu­tion, devant les puis­sants réseaux qui contrôlent le flux des étran­gères. D’ici surgit l’idée d’une « pros­ti­tu­tion libre » au nom de laquelle on réclame des mesures régu­la­trices. Mais la nor­ma­li­sa­tion du « tra­vail sexuel » entraîne la léga­li­sa­tion du proxé­né­tisme et celle de toute l’industrie basée sur l’exploitation de la pros­ti­tu­tion. Et, dans ce sens, repré­sente une menace pour toutes les femmes, qui seront toutes pros­ti­tuïables. À partir de n’importe quel point de vue, la frag­men­ta­tion de l’univers fémi­nin affai­blit sa résis­tance aux attaques du patriar­cat. Il faut aussi men­tion­ner ici une autre cri­tique : l’abolitionnisme ne tien­drait pas non plus compte de l’existence de col­lec­tifs de trans­sexuels, d’homosexuels ou de bisexuels qui vivent de la pros­ti­tu­tion. Y a-t-il des orien­ta­tions sexuelles inclines à se pros­ti­tuer ? Est-ce que le pro­blème n’est pas à cher­cher dans le refus social de cer­taines mani­fes­ta­tions de la sexua­lité humaine et la condamne à la mar­gi­na­li­sa­tion ? La tâche est alors la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion dans toutes les sphères de la vie sociale, et non la consé­cra­tion d’un ghetto pros­ti­tu­tion­nel. Un ghetto – ne l’oublions pas – soumis à l’obtention du plai­sir mas­cu­lin et, par consé­quent, partie inté­grante des dis­po­si­tifs du patriar­cat.

Mais ne sor­tons pas du débat moral. L’alternance au puri­ta­nisme hypo­crite n’est pas l’amoralité, mais la construc­tion d’une autre morale supé­rieure. Une morale indis­so­ciable de l’effort des classes tra­vailleuses et oppri­mées pour se mettre debout, pour sur­pas­ser la frag­men­ta­tion et l’aliénation à laquelle elles sont sou­mises. C’est-à-dire, une morale qui pro­té­gera la soli­da­rité et la coopé­ra­tion devant l’individualisme ; le res­pect, la dignité et l’égalité par-dessus des abus et pri­vi­lèges ; le droit au-dessus de la cha­rité ; l’esprit cri­tique au lieu de la véné­ra­tion envers les fausses auto­ri­tés ; la volonté de s’attribuer connais­sances et savoirs afin de pré­pa­rer une nou­velle civi­li­sa­tion, plus juste et en accord avec les poten­tia­li­tés de l’humanité et récon­ci­liée avec la nature… En un mot : une morale qui encou­ra­gera à la rébel­lion contre n’importe quelle tyran­nie et pro­mo­tion­nera la lutte inces­sante pour la vérité… À partir de cette morale – aujourd’hui à grand peine esquis­sée, « en construc­tion » comme le propre mou­ve­ment his­to­rique qu’elle doit affer­mir -, il n’y a pas à avoir d’hésitations intel­lec­tuelles sur la pros­ti­tu­tion : il s’agit d’une ins­ti­tu­tion qui vio­lente l’ensemble des femmes, à cause de leur sou­mis­sion ances­trale aux hommes et qui, par consé­quent, ne peut qu’être abolie.

Une des carac­té­ris­tiques de cette nou­velle morale, à cause de son refus de n’importe quelle mys­ti­fi­ca­tion, est une volonté ferme de concor­dance avec la réa­lité. Et c’est à la réa­lité que nous nous réfé­rons. Avec une ampleur sans pré­cé­dent, les guerres colo­niales du nou­veau siècle ont trans­formé le corps de la femme en champ de bataille et la vio­la­tion sys­té­ma­tique en une arme de des­truc­tion mas­sive de l’intégrité et l’estime des peuples qu’on pré­tend sou­mettre ou anni­hi­ler. En trans­for­mant à son tour la vieille séquelle de la pros­ti­tu­tion en une pro­di­gieuse affaire pla­né­taire et en une source de souf­france de pro­por­tions éga­le­ment inouïes, le capi­ta­lisme global livre une guerre sourde contre les classes plé­béiennes de tous les pays ; une guerre de désa­gré­ga­tion, de des­truc­tion morale et d’abrutissement. Nous pou­vons débattre des stra­té­gies. Mais la gauche et le fémi­nisme ne peuvent pas éluder la bataille. L’écrivain indien Arundhati Roy n’exagérait point en s’adressant, l’année 2004, au Forum Social mon­dial de Mumbai : « Nous sommes en guerre ». Comme le disent Legardinier et Bouamama : « S’il faut atta­quer quelque ordre moral c’est jus­te­ment celui qui main­tient la pros­ti­tu­tion, com­plice de l’ordre établi et éter­nel allié des inéga­li­tés ».

De l’absence de légalité à la régulation

« Dans ce pays – pou­vait-on lire il y a peu dans un bul­le­tin de la mairie socia­liste de Barcelone -, la pros­ti­tu­tion n’est pas inter­dite, ni léga­li­sée. Simplement, elle est là ». Celle-ci serait la photo figée. La réa­lité, eppure si muove. En un récent tra­vail sur les femmes immi­grantes, publié à la revue de gauche alter­na­tive « Viento Sur », Carmen Gregorio Gil signale que « le débat à faire, face à la pros­ti­tu­tion dans l’État espa­gnol, a à voir avec deux pro­po­si­tions bien dif­fé­rentes pous­sées par les gou­ver­ne­ments cen­tral et auto­nome. D’une part, le rap­port réa­lisé par le gou­ver­ne­ment de la nation en 2007 à la demande de la Commission Mixte du Congrès et du Sénat sur les Droits de la Femme à partir d’une pers­pec­tive abo­li­tion­niste, et d’une autre le brouillon de la Loi de Limitation de Services Sexuels Rémunérés de la Generalitat de Catalunya accueillant une pers­pec­tive régle­men­ta­riste ». [9] C’est vrai. Mais l’abolitionnisme offi­ciel du gou­ver­ne­ment du PSOE, en soi, a peu de pos­si­bi­li­tés de résis­ter devant la pres­sion crois­sante des admi­nis­tra­tions locales et auto­nomes – en com­men­çant par celles que dirige le même Parti socia­liste – dans le sens d’une régu­la­tion de la pros­ti­tu­tion. Les para­mètres néo­li­bé­raux, dans les­quels la pro­po­si­tion de Zapatero inter­vient, empêchent toute fer­meté abo­li­tion­niste.

Les rap­ports du gou­ver­ne­ment cen­tral, éta­blis par le Ministère de l’Intérieur en décembre 2008, affirment que plus de 90% – peut-être 95% – des femmes pros­ti­tuées en Espagne étaient des étran­gères, la majo­rité en situa­tion irré­gu­lière ou pré­caire d’un point de vue admi­nis­tra­tif. Ces rap­ports se réfé­raient à un col­lec­tif de plus de 400.000 femmes – même s’il y a d’autres esti­ma­tions qui consi­dèrent que ce chiffre est très en deçà de la réa­lité… D’autres études sur le nombre d’« uti­li­sa­teurs » des ser­vices de ces femmes situent l’État espa­gnol au-dessus du pal­ma­rès des pays euro­péens consom­ma­teurs de sexe de paie­ment et parlent de 15 mil­lions de « clients ». Devant l’amplification du phé­no­mène, les mai­ries, direc­te­ment confron­tées à sa mani­fes­ta­tion dans les rues et routes, rem­plissent le vide légal à coups de décrets et ordon­nances. L’exercice de la pros­ti­tu­tion n’est pas consti­tu­tif de délit. Mais la capa­cité des admi­nis­tra­tions locales à gérer l’espace public permet de « dépla­cer » les col­lec­tifs qui la pra­tiquent, et d’exercer une pres­sion poli­cière. La Mairie de gauches de Barcelone (dans ce cas des socia­listes et des répu­bli­cains ont eu le sup­port de la droite, mais se sont trou­vés avec l’opposition de leurs membres de gou­ver­ne­ment d’ICV) a été pion­nière dans l’élaboration d’une « ordon­nance civique », dont l’exemple s’est étendu à d’autres vil­lages et villes. Mettant dans un même sac com­por­te­ments inci­viques, mau­vais trai­te­ment du mobi­lier urbain, men­di­cité ou pros­ti­tu­tion, l’ordonnance – de façon ambi­guë dans le trai­te­ment de réa­li­tés de nature si dif­fé­rente – accorde un pou­voir dis­cré­tion­naire et arbi­traire au gou­ver­ne­ment de la ville pour admi­nis­trer ses rues, déci­dant qui peut y rester et « cachant sous le tapis » sa misère sociale.

Cependant, si la pros­ti­tu­tion n’est pas for­mel­le­ment un délit – bien que, dans la rue elle soit consi­dé­rée comme un « com­por­te­ment inci­vique » –, l’exploitation de la pros­ti­tu­tion ne l’est pas non plus spé­ci­fi­que­ment. La réforme du Code Pénal espa­gnol conclut et sup­prime la figure délic­tueuse du proxé­nète. En fait, les inter­ven­tions judi­ciaires ou poli­cières contre cer­tains locaux et réseaux de pros­ti­tu­tion se pro­duisent à l’abri de la légis­la­tion de tra­vail ou de la Loi d’« Extrangeria » – ou en fonc­tion de délits asso­ciés à cer­tains délits, comme le trafic de drogue. Dans les rares sen­tences qui se sont pro­non­cées sur des conflits entre des femmes pros­ti­tuées et des pro­prié­taires de locaux type night-clubs – rati­fiées en quelque cas par le Tribunal Suprême –, les juges se sont réfé­rés stric­te­ment à la vio­la­tion des droits sociaux. Dans ce sens, la juris­pru­dence exis­tante tend à ava­li­ser la recon­nais­sance de la pros­ti­tu­tion comme une pro­fes­sion et tentent de rem­plir le vide légal exis­tant. Pour sa part, la Generalitat de Catalunya ne consi­dère pas que, dans le cas de la pros­ti­tu­tion, nous soyons devant un « col­lec­tif à risque » – comme ce serait le cas des per­sonnes dro­go­dé­pen­dantes – et ne lui consacre aucune mesure sociale. (La mairie de Barcelone, à tra­vers le Service d’attention et média­tion de rue, dis­pose d’un pro­gramme de réin­ser­tion. Son budget est de 600.000 euros. Cette année, il comp­tera avec quatre édu­ca­teurs, un agent sani­taire et un psy­cho­logue. Seules 43,5% des femmes qui ont demandé à béné­fi­cier de ce pro­gramme ont pu y accé­der. Les résul­tats posi­tifs du pro­gramme en termes d’accès à un tra­vail stable, sou­lignent la dis­pro­por­tion entre l’effort bud­gé­taire et l’ampleur du drame humain qui est vécu).

En ce qui concerne la déter­mi­na­tion abo­li­tion­niste du gou­ver­ne­ment cen­tral… Le même rap­port gou­ver­ne­men­tal qui décri­vait la situa­tion de la pros­ti­tu­tion, pro­po­sait des mesures pour lutter contre les réseaux mafieux res­pon­sables du trafic et l’exploitation de femmes. Une de ces mesures, sus­cep­tible d’avoir quelque inci­dence, pré­voyait d’accorder le permis de séjour à ces étran­gères en situa­tion irré­gu­lière que ces orga­ni­sa­tions dénon­ce­raient. Dans la pra­tique, l’initiative a été réduite à la pro­messe de régu­la­ri­sa­tion « en fonc­tion des résul­tats finaux des inves­ti­ga­tions qui auront pu com­men­cer à partir de l’information faci­li­tée ». Dit d’une autre manière : défense des dénon­cia­teurs et dépen­dance de la géné­ro­sité poli­cière. Et, en ce qui concerne le rôle de la police dans cette affaire, des signes inquié­tants sur­gissent ici et là. Les clubs Saratoga et Riviera – macro bor­dels connus de Castelldefels – des res­pon­sables de la Police Nationale qui auraient « pro­tégé » un étendu réseau de proxé­né­tisme appa­raissent comme incul­pés dans le dépla­ce­ment de mineures entre de dif­fé­rents bars, anti­ci­pant des des­centes poli­cières. De faits, les « forces et corps de sécu­rité de l’État » ne sus­citent pas pré­ci­sé­ment la confiance de la part de ces femmes, pour avoir assez de cou­rage et dénon­cer ces proxé­nètes orga­ni­sés. Dans le cadre de la légis­la­tion en vigueur, les occa­sion­nelles des­centes poli­cières – effec­tuées dans la rue ou dans quelques bor­dels clan­des­tins, comme dans le cas de quelques « salons de coif­fure » chi­nois de Barcelone – se limitent en géné­ral à consta­ter la situa­tion irré­gu­lière des filles qui y sont pros­ti­tuées ; ce qui par­fois peut entraî­ner un ordre d’expulsion, effec­tive ou non. De toute façon, de telles inter­ven­tions finissent par avoir l’effet per­vers de ren­for­cer la dépen­dance de ces jeunes vis-à-vis des mafias. En ce qui concerne les annonces de contacts, source d’importants reve­nus pour beau­coup de jour­naux, le gou­ver­ne­ment s’est limité à « recom­man­der » qu’elles arrêtent d’être publiées. Naturellement, aucune des publi­ca­tions qui tire profit de la publi­cité du com­merce sexuel (un quo­ti­dien comme « El País » encaisse annuel­le­ment envi­ron cinq mil­lions d’euros pour ce concept) n’a fait cas des aimables conseils du gou­ver­ne­ment.

Le gou­ver­ne­ment du PSOE, s’il dési­rait réel­le­ment avan­cer sur le chemin de l’abolition de la pros­ti­tu­tion, devrait donc faire face à un grave manque d’adéquation des appa­reils de l’État – police, magis­tra­ture, admi­nis­tra­tions ter­ri­to­riales, ser­vices –, à la néces­sité de réformes légis­la­tives d’envergure et à une tâche non moins immense en matière édu­ca­tive. Pour ne pas parler d’ambitieux pro­grammes sociaux d’accompagnement, assis­tance, for­ma­tion et réin­ser­tion pro­fes­sion­nelle de toutes ces femmes dési­reuses d’abandonner le monde de la pros­ti­tu­tion. Nous par­lons de beau­coup plus que de gestes et « bonne volonté ». Nous nous réfé­rons à une volonté poli­tique en contra­dic­tion ouverte avec les orien­ta­tions néo­li­bé­rales, et en pre­mier lieu avec les res­tric­tions de la dépense sociale en époque de crise. Mais, pas moins déci­dée à s’affronter à une droite – PP, CiU, PNB… – qu’elle met le cri au ciel devant « le spec­tacle indé­cent » de la pros­ti­tu­tion sur la voie publique… et réclame un « ordre » dans des espaces phy­siques et juri­diques « appro­priés ». Exemple décou­ra­geant, la crise ouverte autour de la pros­ti­tu­tion à Barcelone, a abouti fina­le­ment à la réou­ver­ture des bor­dels du quar­tier… avec l’approbation de toute la gauche de gou­ver­ne­ment, d’associations de quar­tiers et de quelques orga­ni­sa­tions qui tra­vaillent avec les femmes pros­ti­tuées. Personne n’a débattu, cepen­dant, de leur situa­tion de fond. Les dif­fi­cul­tés et obs­tacles, en com­men­çant par l’état de la propre opi­nion publique, sont consi­dé­rables.

Pour un abolitionnisme féministe

L’abolitionnisme pro­pose que la pros­ti­tu­tion – comme le patriar­cat dans son ensemble – ne consti­tue pas une néces­sité sociale, loin de là, et ne pro­vient pas d’un trait inhé­rent à la nature humaine. Il s’agit de construc­tions sociales et cultu­relles, datées his­to­ri­que­ment et qui, comme telles, peuvent être décons­truites et rem­pla­cées par d’autres. L’histoire de l’humanité n’est pas finie. La pros­ti­tu­tion n’a aucune raison objec­tive d’exister, au-delà de la volonté de per­pé­tuer une rela­tion ances­trale de domi­na­tion et de pri­vi­lèges, à tra­vers l’existence d’une réserve per­ma­nente de femmes et d’êtres fémi­ni­sés pour satis­faire les appé­tits sexuels des hommes. À tra­vers cette sexua­lité exclu­sive – et qui en même temps nie et exclue l’existence et le désir de la femme – on enre­gistre dans l’inconscient col­lec­tif, comme sur­gis­sant « natu­rel­le­ment » d’une pul­sion vitale, une rela­tion entre pou­voir – iden­ti­fié avec la viri­lité – et sou­mis­sion. Ainsi donc, au sujet de la pros­ti­tu­tion, non seule­ment les condi­tions d’existence d’un col­lec­tif de femmes et enfants ample et crois­sant sont en jeu, mais la condi­tion tout court de la femme dans nos socié­tés. Et, pour cette même raison, la construc­tion des dif­fé­rents rôles et iden­ti­tés.

L’abolitionnisme implique donc une vaste tâche édu­ca­tive inté­grale, cultu­relle et affec­tive, dans des valeurs non patriar­cales d’égalité et res­pect. Même des expé­riences limi­tées en matière d’éducation sexuelle, comme celles qui se sont faites en France, démontrent que les jeunes qui la reçoivent recourent chaque fois moins à la pros­ti­tu­tion pour com­men­cer ou affir­mer leur iden­tité dans la vie adulte. Il n’y a aucune fata­lité. Il est pos­sible de modi­fier les men­ta­li­tés. Mais, logi­que­ment, l’effort édu­ca­tif doit être en concor­dance avec les lois et les poli­tiques sociales.

Est-ce qu’il s’agirait d’étendre la Loi Intégrale contre la vio­lence de genre ? Est-ce qu’une légis­la­tion spé­ci­fique est néces­saire ? Quoi qu’il en soit, un ordre juri­dique pro­gres­siste devrait consi­dé­rer l’achat de faveurs sexuelles comme un abus et un acte de vio­lence contre la femme – c’est-à-dire, comme un fait punis­sable – et l’exploitation de la pros­ti­tu­tion comme un délit. Il est néces­saire de réta­blir et d’actualiser la figure du proxé­nète dans le Code Pénal. Naturellement, la per­sé­cu­tion du client pros­ti­tueur, comme l’activiste abo­li­tion­niste belge Sandra Invernizzi le signale, « n’est pas sans dif­fi­cul­tés, sur­tout à une époque dans laquelle l’État poli­cier déplace l’État de droit ». L’expérience sué­doise démontre qu’il est pos­sible d’appliquer cette poli­tique en l’orientant vers la dis­sua­sion et la prise de conscience. Mais il est impos­sible de trai­ter jus­te­ment le pro­blème de la pros­ti­tu­tion dans le cadre de l’actuelle Loi d’ « Estrangeria ». Voici une raison de plus, et de poids, pour exiger la déro­ga­tion de cette loi. Il faut com­men­cer par la régu­la­ri­sa­tion des per­sonnes en situa­tion de pros­ti­tu­tion, en sépa­rant leur permis de séjour de l’activité qu’elles exercent ou puissent exer­cer. Il s’agit de léga­li­ser ces per­sonnes comme des citoyennes et des rési­dents avec droit à tra­vailler, pas de les enfer­mer admi­nis­tra­ti­ve­ment dans les cir­cuits de la pros­ti­tu­tion. Dans l’actuelle situa­tion, dans laquelle l’État espa­gnol s’est converti en la des­ti­na­tion de cen­taines de mil­liers de femmes, où elles sont uti­li­sées et sont exploi­tées sexuel­le­ment, celui-ci a un inex­cu­sable devoir de répa­ra­tion sociale. Le contraire serait d’admettre que notre modèle de société entraîne près d’un demi mil­lion de femmes conver­ties en mar­chan­dise sexuelle – régu­liè­re­ment « réno­vée » – comme n’importe quel stock de mar­chan­dises, devant les exi­gences du marché et les goûts chan­geants des « consom­ma­teurs ».

Il ne faut pas dire que l’adéquation de l’État à un trai­te­ment abo­li­tion­niste fémi­niste du phé­no­mène de la pros­ti­tu­tion implique éga­le­ment une tâche immense du point de vue de la for­ma­tion et réorien­ta­tion de fonc­tion­naires et des ins­ti­tu­tions, en com­men­çant par la magis­tra­ture et la police, occu­pés à veiller sur l’intégrité et les droits des femmes en face de tra­fi­quants, proxé­nètes et pros­ti­tueurs. En envoyant défi­ni­ti­ve­ment les « ordon­nances civiques » au musée d’histoire de l’hypocrisie uni­ver­sel, la fonc­tion des admi­nis­tra­tions publiques ne peut pas consis­ter à reti­rer la pros­ti­tu­tion des rues com­mer­ciales, ni à se limi­ter à veiller pour que les bor­dels ne dérangent pas le voi­si­nage, mais en don­nant un trai­te­ment social au pro­blème. Il s’agit d’aider les vic­times du sys­tème pros­ti­tu­tion­nel à en sortir, à acqué­rir une pleine auto­no­mie per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle et à recons­truire leurs vies.

D’abord, à côté de l’impérative néces­sité de régu­la­ri­sa­tion des per­sonnes étran­gères, il sera sans doute néces­saire d’articuler cer­taines recon­nais­sances qui per­met­tront d’accéder à l’ensemble des ser­vices et pres­ta­tions sociales. Pour toutes celles qui dési­re­ront aban­don­ner la pros­ti­tu­tion, il faudra déployer toute une série de pro­grammes de sup­port. Des pro­po­si­tions diverses de for­ma­tion et d’insertion pro­fes­sion­nelle seront néces­saires, ainsi que des lieux d’accueil pour les per­sonnes qui le vou­dront. Il faudra des équipes spé­cia­li­sées de méde­cins, psy­cho­logues et édu­ca­teurs. Comme cela a pu être véri­fié au Canada et dans d’autres pays, le rôle d’activistes et asso­cia­tions d’anciennes femmes pros­ti­tuées aura une impor­tance déci­sive : non seule­ment pour appuyer les actuelles vic­times du com­merce sexuel, mais aussi vis-à-vis de l’éducation – ou réédu­ca­tion – de la société dans son ensemble, parce que c’est dans son sein qu’il faut gagner la bataille de l’abolition. [10] Legardinier et Bouamama résument par­fai­te­ment sa dimen­sion his­to­rique : « Justifié par­tout, orga­nisé, le sys­tème pros­ti­tu­tion­nel réduit à rien une partie des com­bats que, d’autre part, nous livrons : contre les vio­lences, la mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée, l’exploitation des enfants, l’esclavagisme, les inéga­li­tés… Elle consti­tue un ter­ri­toire d’exception où est permis et où on pro­meut ce qui est inter­dit ailleurs. Sous un tas de jus­ti­fi­ca­tions, la néga­tion per­ma­nente de la loi et de la démo­cra­tie, elle repré­sente une vio­la­tion des prin­cipes fon­da­men­taux d’égalité et jus­tice ».

Laissons de coté les scep­tiques, qui ne chan­ge­ront jamais rien, ceux qui res­tent sourds à la dou­leur du monde et qui nous invitent, tout au plus, à admi­nis­trer ses misères. A tra­vers cette atti­tude nous recon­nais­sons l’écho des trom­pettes libé­rales, annon­çant une apo­théose du capi­ta­lisme et qui res­semble chaque fois plus à la bar­ba­rie. Utopistes ? Le mot utopie n’est pas syno­nyme de « rêve impos­sible », mais désigne cette ambi­tion col­lec­tive qui n’a été réa­li­sée nulle part… Cette ambi­tion qui nous aide à mar­cher et qui nous rap­pelle que nous fai­sons partie de l’humanité. La gauche et le fémi­nisme, s’ils veulent être fidèles à leur sceau anti­ca­pi­ta­liste et anti­pa­triar­cal, ne peuvent renon­cer à l’ambition, uni­ver­selle et concrète, d’abolir la pros­ti­tu­tion.

Barcelone, Octobre 2009

Sylviane DAHAN

« Abolir la pros­ti­tu­ció » Barcelone, Novembre 2009. Richard Poulin.

www​.dones​denl​lac​.org

« Qu’est-ce que c’est que cette his­toire de Fantine ? C’est la société ache­tant une esclave. À qui ? À la misère. À la faim, à l’isolement, à l’abandon, au dénue­ment. Marché dou­lou­reux. La misère offre, la société accepte. » Victor Hugo.

* Richard Poulin, Abolir la pros­ti­tu­tion, édi­tions Sisyphe, Montréal, 2006, 126 pages.

http://​sisyphe​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e3574

**************************

Notes

[1] « Prostitution. La mon­dia­li­sa­tion incar­née ». Alternances Sud. La Belgique. [2] Idem. [3] « Violence ». Slavoj Zizek. Bibliothèque Universelle Empúries. [4] « Une étude sur les per­sonnes pros­ti­tuées dans les rues de l’Angleterre éta­blit que 87% d’entre elles ont été des vic­times de vio­lences au cours des douze der­niers mois, en 43% des cas souf­frant les consé­quences d’abus phy­siques graves (Miller 1995). Une enquête réa­li­sée à Chicago a démon­tré que 21,4% de femmes qui exercent des acti­vi­tés d’accompagnatrices ou qui tra­vaillent comme des dan­seuses nues ont été vio­lées en plus de dix occa­sions (Boulet, 2002). Une étude amé­ri­caine réa­li­sée à Minneapolis montre que 78% des per­sonnes pros­ti­tuées ont été des vic­times de vio­la­tion de la part de proxé­nètes et de clients, avec une fré­quence moyenne de 49 fois à l’année ; 49% ont été vic­times de séques­tra­tion et dépla­cées d’un État à l’autre et 27% ont souf­fert des muti­la­tions (Raymond, 1999). 75% des filles de com­pa­gnie ont réa­lisé quelque ten­ta­tive de sui­cide (Chester, 1994). Parmi les femmes et les jeunes pros­ti­tués au Canada on enre­gistre un taux de mor­ta­lité 40 fois supé­rieure à la moyenne natio­nale ». (« La mon­dia­li­sa­tion incar­née »). [5] Pour trou­ver d’abondants témoi­gnages et un vaste fichier docu­men­taire, des sites webs peuvent être consul­tés à tra­vers Internet comme : Sisyphe (www​.sisyphe​.org), Prostitution Research and Education (www​.pros​ti​tu​tion​re​search​.com), Coalition Against Trafficking in Women (www​.cat​win​ter​na​tio​nal​.org). [6] Daniel Bensaïd. « Faut-il défendre l’Université ? Entre contraintes mar­chandes et utopie aca­dé­mique ». 1/07/09. (www​.europe​-soli​daire​.org). VOir : Faut-il défendre l’Université ? – Entre contraintes mar­chandes et utopie aca­dé­mique [7] A ce propos, le récent tra­vail de la fémi­niste aus­tra­lienne Sheila Jeffreys, pro­fes­seur à l’Université de Melbourne, publié sous le titre de « The Industrial Vagina. The Political Economy of the Global Sex Trade » (Routledge, 2009) est digne d’attention. Dans cette étude docu­men­tée, Jeffreys montre com­ment l’industrialisation de la pros­ti­tu­tion a plu­sieurs racines. Une d’entre elles sont les guerres. La sou­mis­sion des femmes aux sol­dats et l’exploitation sexuelle de la part des armées ont créé des infra­struc­tures pros­ti­tu­tion­nelles en Asie et en Europe, concrè­te­ment à partir du ter­ri­toire de l’ancienne Yougoslavie. Les poli­tiques néo­li­bé­rales du FMI et de la Banque mon­diale consti­tuent un autre des fon­de­ments de l’expansion sans pré­cé­dent de la pros­ti­tu­tion. Jeffreys sou­tient éga­le­ment que le niveau de l’économie capi­ta­liste au Japon (l’accumulation pri­mi­tive de capi­tal) est due en partie à l’exploitation sexuelle des femmes, grâce à un fleu­ris­sant sys­tème de pros­ti­tu­tion mis en marche à partir du XIXe siècle. Ceci expli­que­rait éga­le­ment l’ampleur de la pros­ti­tu­tion dans les colo­nies ou ter­ri­toires conquis par l’expansionnisme japo­nais, comme cela été le cas de Corée ou de Taïwan. Aujourd’hui, la pros­ti­tu­tion repré­sente 3% du PIB japo­nais et 5% du PIB en Corée du Sud. L’auteur s’appuie sur l’expérience de l’Australie, où plu­sieurs États et un ter­ri­toire ont léga­lisé le proxé­né­tisme et ont régle­menté la pros­ti­tu­tion, avec un bilan déso­lant. Dans le Pacifique Sud, ce pro­ces­sus de nor­ma­li­sa­tion de l’exploitation sexuelle a intro­duit des chan­ge­ments impor­tants dans les habi­tudes des popu­la­tions autoch­tones, en favo­ri­sant une notable éclo­sion de vio­lence sexuelle. [8] « Sans entrer de plein pied dans un débat qui occupe des cen­taines de pages, je me pro­pose d’attirer l’attention sur la fron­tière sexuelle érigée à partir de posi­tions abo­li­tion­nistes à sou­te­nir leurs argu­ments en consi­dé­ra­tion de l’existence de sexua­li­tés bonnes ou tolé­rables et mau­vaises ou punis­sables. En impo­sant un seul modèle admis­sible de lien sexuel – par amour, devant le lien sexuel pour de l’argent – à mon avis, on contri­bue à faire taire l’ensemble de per­sonnes, femmes majo­ri­tai­re­ment, mais aussi hommes et trans­sexuels qui tra­vaillent dans le marché du sexe ». Carmen Gregorio Gil. « Femmes immi­grantes : en colo­ni­sant leurs corps au moyen de fron­tières pro­créa­tives, eth­nique-cultu­rels, sexuelles et repro­duc­tives ». « Viento Sur ». numéro 104, juillet 2009. [9] Idem. [10] Les débats par­le­men­taires sur la pros­ti­tu­tion consti­tuent sou­vent très confus. On peut y entendre des pro­cla­ma­tions abo­li­tion­nistes et des exi­gences de fer­meté contre les proxé­nètes de la part de repré­sen­tants de la droite… quand ils sont dans l’opposition. Le cata­la­nisme conser­va­teur, cepen­dant, quand il a occupé la Generalitat, a été pion­nier dans l’élaboration de pro­jets de régu­la­tion des mai­sons de tolé­rance. En ce qui concerne le PP, de nom­breux avo­cats, atta­chés à son appa­reil muni­ci­pal bar­ce­lo­nais, sont appa­rus récem­ment, de façon pré­su­mée, impli­quée dans l’investigation judi­ciaire des réseaux de locaux de pros­ti­tu­tion de la zone métro­po­li­taine. La rhé­to­rique pro­gres­siste doit tou­jours s’évaluer à lumière des faits.

Les commentaires sont fermés.