Précis républicain à l’usage de la gauche québécoise

Par Mis en ligne le 29 octobre 2014

« La notion de peuple est d’abord une notion poli­tique. Elle a donc néces­sai­re­ment une dimen­sion stra­té­gique. Le pou­voir est tou­jours à conqué­rir ou à conser­ver contre un ennemi ou un concur­rent, réel ou sup­posé, du peuple. » – Sadri Khiari

Thèses sur le peuple qui vient

  • 1 Le tiers man­quant entre la ques­tion sociale et la ques­tion natio­nale consti­tue le sujet poli­tique qui per­met­tra de sur­mon­ter la contra­dic­tion his­to­rique du Québec. La pre­mière, qui ques­tionne l’exploitation éco­no­mique et les classes sociales qui en découlent, s’oppose dans l’entendement à la seconde, qui cherche à libé­rer la nation qué­bé­coise de sa subor­di­na­tion poli­tique vis-à-vis l’État cana­dien. Qu’y a-t-il de commun entre une majo­rité sociale et une nation, qui pour­rait reca­drer le débat en arti­cu­lant la lutte pour la trans­for­ma­tion sociale au projet d’émancipation natio­nale ? Le peuple.

  • 2 La gauche ne doit pas fuir la ques­tion de l’identité col­lec­tive, mais la trans­for­mer en dépas­sant la stra­té­gie du natio­na­lisme conser­va­teur par la créa­tion d’une volonté poli­tique éman­ci­pa­trice. Cela ne passe pas par un retour au bon vieux natio­na­lisme civique et réfor­miste, qui a été his­to­ri­que­ment nié pour son carac­tère abs­trait. La stra­té­gie implique le ren­ver­se­ment dia­lec­tique de l’identité natio­nale par la for­ma­tion d’une iden­tité popu­laire, un nou­veau « Nous » qui remet la conscience col­lec­tive sur ses pieds en dépla­çant le bouc émis­saire ima­gi­naire des mino­ri­tés reli­gieuses vers l’extérieur de la société, le « Eux » de l’élite éco­no­mique et poli­tique deve­nant ainsi l’ennemi réel du peuple.
  • 3 Le natio­na­lisme conser­va­teur a construit l’identité natio­nale sur la chaîne d’équivalences État- nation=culture commune=nationalisme=majorité=laïcité qu’elle opposa à la logique anti- tru­deauiste mondialisation=multiculturalisme=libéralisme=minorités=intégrisme reli­gieux. La gauche a échoué à sortir de cette pola­ri­sa­tion parce qu’elle fut inca­pable de créer son propre anta­go­nisme qui aurait pu sur­mon­ter cette contra­dic­tion. Le consen­sus inclu­sif est le piège que le popu­lisme conser­va­teur tend à la gauche pour l’empêcher d’opposer un popu­lisme démo­cra­tique et éman­ci­pa­teur : esta­blish­ment=élites financières=caste politique=industries extractives=Empire cana­dien vs contribuables=citoyens=travailleurs=habitants=peuple qué­bé­cois.
  • 4 La gauche doit défi­nir la nation à partir du peuple, celui-ci ne devant pas être com­pris comme un popu­lus (ensemble abs­trait des citoyens), mais comme une plèbe (allant du pré­ca­riat aux classes moyennes et popu­laires) repré­sen­tant la majo­rité sociale de la nation. Un groupe social, à la fois par­ti­cu­lier et com­posé, s’identifie alors à une tota­lité qui aura pour fonc­tion de refon­der la com­mu­nauté poli­tique. La sou­ve­rai­neté popu­laire désigne le pro­ces­sus par lequel le peuple prend conscience de lui-même par la conden­sa­tion des luttes sociales contre le sys­tème qu’il tente de ren­ver­ser. La défi­ni­tion théo­rique du sys­tème et l’organisation pra­tique qui pourra le dépas­ser devront arti­cu­ler un schème logico-poli­tique adapté à la conscience popu­laire tout en contri­buant à l’éducation col­lec­tive par l’école vivante de l’expérience.
  • 5 La tête diri­geante du sys­tème, l’esta­blish­ment, consti­tue une véri­table « caste », c’est-à-dire une classe sociale fermée qui cherche à main­te­nir ses pri­vi­lèges en ren­for­çant les prin­ci­pales contra­dic­tions de la société : l’aus­té­rité sert les élites éco­no­miques en com­pres­sant les dépenses publiques, ce qui amène l’État à cher­cher de nou­veaux reve­nus en don­nant des avan­tages fis­caux aux firmes mul­ti­na­tio­nales et aux indus­tries extrac­tives, ali­men­tant le virage pétro­lier et l’influence des lobbys qui ren­forcent à leur tour la col­lu­sion des inté­rêts privés et la cor­rup­tion poli­tique qui confisque le pou­voir au peuple. La crise de l’État-providence, la crise éco­lo­gique et la crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive sont donc liées, ame­nant para­doxa­le­ment un conser­va­tisme néo­li­bé­ral, extrac­ti­viste et auto­ri­taire qui bloque une nou­velle répar­ti­tion de la richesse et du pou­voir déci­sion­nel. La solu­tion ne passe pas par quelques mesures iso­lées d’une pla­te­forme élec­to­rale consen­suelle, mais par un projet poli­tique arti­cu­lant des réformes radi­cales qui ren­dront visible le front de l’unité popu­laire contre le sys­tème.
  • 6 Comme la droite maî­trise le dis­cours domi­nant en cana­li­sant l’anxiété des contri­buables, le dégoût de la poli­tique et la pré­ca­rité éco­no­mique en les oppo­sant à la jus­tice sociale, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et la trans­for­ma­tion éco­lo­gique de l’économie, ses thèmes de pré­di­lec­tion doivent être récu­pé­rés par la gauche popu­laire. En don­nant un contenu réel­le­ment éman­ci­pa­teur à des idées appa­rem­ment conser­va­trices, elle pourra couper l’herbe sous le pied des élites par un popu­lisme qui vise direc­te­ment les para­dis fis­caux, la classe poli­tique et les grosses entre­prises qui volent les contri­buables, les citoyens, les tra­vailleurs et les fiers petits entre­pre­neurs. Le slogan « nous sommes le 99 % » n’est pas le symp­tôme d’une ana­lyse de classe défi­ciente, mais l’expression sentie d’une réa­lité sociale qui oppose réel­le­ment l’oligarchie et la démo­cra­tie, l’Empire et la sou­ve­rai­neté popu­laire. Le peuple repré­sente l’unité sym­bo­lique de la conscience de classe, la conscience popu­laire acqué­rant ainsi un contenu de classe.
  • 7 Le popu­lisme de gauche trouve dans la ques­tion natio­nale une brèche his­to­rique. La mili­ta­ri­sa­tion de l’État fédé­ral, le virage pétro­lier, la répres­sion de la société civile et l’ultra- cen­tra­li­sa­tion du pou­voir pour des rai­sons sécu­ri­taires, qui marquent l’abandon des prin­cipes du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif et l’instauration d’un régime auto­ri­taire, sym­bo­lisent la résur­gence de l’Empire cana­dien. Si le Canada fut d’abord construit comme une suc­cur­sale de l’impérialisme bri­tan­nique, une éco­no­mie colo­niale basée sur l’exploitation des res­sources natu­relles et un ter­rain pri­vi­lé­gié des para­dis fis­caux pour l’industrie extrac­tive, le com­pro­mis for­diste des Trente Glorieuses et l’idéologie libé­rale mas­quèrent tem­po­rai­re­ment cette réa­lité maté­rielle par le mythe spi­ri­tuel du para­dis « post-poli­tique » 1 qui occulte toute forme d’antagonisme social, éco­no­mique et natio­nal. La néga­tion conser­va­trice du consen­sus cana­dien ne repré­sente pas la perte d’une unité ima­gi­naire, mais le dévoi­le­ment de l’essence ori­gi­naire d’un régime monar­chique.
  • 8 L’interdit de la ques­tion consti­tu­tion­nelle repose sur l’occultation de la monar­chie dans l’imaginaire col­lec­tif, le tabou natio­nal repré­sen­tant la forme néga­tive du sacré. Mais le tabou exprime aussi un aver­tis­se­ment : à la fois crainte du châ­ti­ment et sen­ti­ment d’une puis­sance sou­ter­raine. La Constitution cana­dienne et les ins­ti­tu­tions poli­tiques qui en découlent, comme l’Assemblée natio­nale du Québec, sont l’héritage de l’impérialisme bri­tan­nique ; ils ne recon­naissent point la sou­ve­rai­neté du peuple cana­dien, qué­bé­cois ou des Premières Nations. Le monar­chisme consti­tu­tion­nel a main­te­nant perdu toute aura de légi­ti­mité démo­cra­tique, repré­sen­tant plutôt le ves­tige d’une monar­chie auto­ri­taire qui cherche à s’affirmer comme telle. La mise au jour de la monar­chie dans le monde pro­fane la dépouille de son carac­tère sacré en révé­lant que la loi fon­da­men­tale de l’État n’a jamais été l’œuvre du peuple lui-même. L’État cana­dien et qué­bé­cois repré­sentent tous deux, la néga­tion de la sou­ve­rai­neté popu­laire. Ils doivent donc être ren­ver­sés pour fonder une République réel­le­ment démo­cra­tique.
  • 9 La République qué­bé­coise sera l’expression ins­ti­tu­tion­nelle d’une sou­ve­rai­neté popu­laire qui vient. Il ne s’agit pas d’imiter naï­ve­ment les autres États modernes qui suc­combent tous sous le poids de l’austérité, la cor­rup­tion, l’abandon de la tran­si­tion éco­lo­gique et le mépris du plus grand nombre. L’émancipation poli­tique du Québec comme sortie de l’Empire cana­dien, si elle vient « par en bas » et non « par le haut » de l’esta­blish­ment qui tente de conte­nir les luttes sociales sous la chape de plomb de la « conver­gence natio­nale » du grand parti sou­ve­rai­niste, sera elle- même le fruit d’une éman­ci­pa­tion sociale qui remet­tra en cause l’ensemble du sys­tème. L’émancipation du peuple doit être l’œuvre du peuple lui-même. La sou­ve­rai­neté natio­nale ne sera plus alors la néga­tion, mais l’expres­sion de la sou­ve­rai­neté popu­laire. Celle-ci débor­dera les fron­tières de l’économie en ren­dant les citoyens rois dans la cité et dans l’entreprise (Jaurès). La contri­bu­tion du Québec à l’émancipation humaine vien­dra du ren­ver­se­ment dia­lec­tique du projet sou­ve­rai­niste. L’adage de Bourgault selon lequel « nous ne vou­lons pas être une pro­vince “pas comme les autres”, nous vou­lons être un pays comme les autres », doit être dépassé par la maxime « nous ne vou­lons pas un État sou­ve­rain comme les autres, mais une République pas comme les autres ».
  • 10 La ques­tion natio­nale devient alors de savoir si le Québec sera capable de hisser sa pra­tique à la hau­teur de ses prin­cipes, « c’est-à-dire à une révo­lu­tion qui l’élève non seule­ment au niveau offi­ciel des peuples modernes, mais jusqu’à la hau­teur humaine qui sera l’avenir pro­chain de ces peuples ». Il ne s’agit plus de refaire le chemin de la Révolution tran­quille et de mar­cher sur les traces du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste, mais d’entreprendre une révo­lu­tion inouïe, inédite, sans pré­cé­dent. Il ne s’agit plus d’arracher seule­ment l’émancipation poli­tique, mais d’atteindre à la hau­teur de l’émancipation humaine. Une révo­lu­tion qué­bé­coise radi­cale est deve­nue néces­saire. Ce qui devient réel­le­ment uto­pique, c’est « la révo­lu­tion par­tielle, seule­ment poli­tique », qui lais­se­rait debout « les piliers de la maison » 2.

1er octobre 2014

1 Le terme post-poli­tique est employé par des phi­lo­sophes comme Jacques Rancière, Alain Badiou, Chantal Mouffe et Slavoj Zizek pour décrire l’émergence d’un consen­sus glo­ba­lisé après la fin de la guerre froide, ame­nant une ère « post-démo­cra­tique » et « post-idéo­lo­gique » fondée sur l’inclusion des sub­jec­ti­vi­tés et des tech­niques de gou­ver­nance qui dépo­li­tisent les enjeux en occul­tant toute forme de conflit ou remise en cause des règles du sys­tème.

2 Il s’agit ici d’une double para­phrase, refor­mu­lant les propos de Daniel Bensaïd qui reprend Marx. Voir à ce titre : Karl Marx, Sur la ques­tion juive, La Fabrique, Paris, 2006, p.16-17

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