Pouvoirs émergents

Par , Mis en ligne le 17 novembre 2011

À l’origine du « grand com­pro­mis »

Après la grande crise de 1929 et la guerre mon­diale contre le fas­cisme, un grand « com­pro­mis » est arra­ché aux classes domi­nantes par les résis­tances des peuples et la nou­velle confi­gu­ra­tion géo­po­li­tique lais­sée par le rap­port de forces mili­taire. Ce com­pro­mis permet aux domi­nés d’améliorer leurs condi­tions de vie et d’accroître leur influence sur le ter­rain poli­tique. De leur côté, les domi­nants sécu­risent le capi­ta­lisme en évi­tant des rup­tures le remet­tant en ques­tion fon­da­men­ta­le­ment. Chaque région selon des rythmes et des formes spé­ci­fiques ins­pi­rées par les conjonc­tures par­ti­cu­lières assu­me­ront ce phé­no­mène. Ici au Québec, c’est ce qui est connu sous le nom de la « révo­lu­tion tran­quille ».

Changement de « modèle »

Au tour­nant des années 1970, ce grand com­pro­mis s’épuise sous le poids de nou­velles résis­tances et des contra­dic­tions à l’œuvre dans le capi­ta­lisme dont la révolte de la jeu­nesse sco­la­risé qui s’exprime de façon par­ti­cu­liè­re­ment forte. Du côté des domi­nants, un nou­veau projet émerge, le néo­li­bé­ra­lisme, qui est d’abord expé­ri­menté par la dic­ta­ture au Chili, puis par des gou­ver­ne­ments de droite aux États-Unis et en Angleterre. Progressivement, ce « modèle » s’impose un peu par­tout. Les acquis arra­chés par les luttes sont érodés, notam­ment dans la santé, l’éducation, la pro­tec­tion sociale (par­ti­cu­liè­re­ment les régimes de retraite). Des assauts répé­tés sont orga­ni­sés contre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, via la pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail et la délo­ca­li­sa­tion des entre­prises. Le tra­vail est émietté, comme la société toute entière dans un mode de ges­tion dont l’insécurité est le socle. Les gou­ver­ne­ments qué­bé­cois et cana­diens, libé­raux, péquistes, conser­va­teurs, font à peu près tous dans le même sens, malgré les spé­ci­fi­ci­tés notam­ment de leurs clien­tèles élec­to­rales res­pec­tives.

L’assaut

Après la chute du Mur de Berlin, les domi­nants se sentent encore davan­tage confiants : c’est la « fin de l’histoire » et le « triomphe défi­ni­tif » du capi­ta­lisme, nous dit-on. Au tour­nant des années 1990, l’agressivité des domi­nants se confronte à de nou­velles luttes, par­fois visibles (Seattle, Chiapas, Québec), par­fois invi­sibles, en sapant, len­te­ment mais sûre­ment, la domi­na­tion néo­li­bé­rale. Plus tard, des insur­rec­tions éclatent en Amérique du Sud, d’où émergent de nou­veaux pou­voirs arri­més sur les mou­ve­ments sociaux. Ailleurs, les néo­li­bé­raux se redé­ployent en alliance avec des sen­si­bi­li­tés néo­con­ser­va­trices revi­ta­lisé par l’action mili­tante de forces reli­gieuses cimen­tant ainsi une base de masse (classes moyennes en déper­di­tion, couches popu­laires dis­lo­quées). C’est le phé­no­mène Harper qui exprime cela le plus clai­re­ment ici.

Nouvelles frac­tures

Au sein des élites domi­nantes, s’élargit une couche par­ti­cu­lière de spé­cu­la­teurs qui, pro­fi­tant des chan­ge­ments tech­no­lo­giques, pra­tiquent diverses fuites en avant via la finan­cia­ri­sa­tion, l’endettement et la créa­tion de « bulles » spé­cu­la­tives qui reflètent la crise de l’accumulation qui s’annonce et qui éclate fina­le­ment en 2008. Depuis dans un sens, le roi est nu ». Les pou­voirs sont dis­cré­di­tés, la bour­geoi­sie qui était hégé­mo­nique devient tout sim­ple­ment domi­nante, par la coer­ci­tion. La « guerre sans fin » déclen­chée par le Président Bush en 2001 sert de pla­te­forme glo­bale pour ce virage vers l’autoritarisme, le mili­ta­risme, la répres­sion. Pour les classes moyennes et popu­laires, on pro­gramme la des­cente, plus ou moins rapide, plus ou moins vio­lente tout en sus­ci­tant un vaste mou­ve­ment d’opinion réac­tion­naire, contre les immi­grants notam­ment, dans l’esprit de tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Au Québec, comme ailleurs, on assiste à divers degré à l’explosion y com­pris élec­to­rale de cou­rants popu­listes de droite fort habiles à capi­ta­li­ser sur les inquié­tudes sociales des classes popu­laires. Un peu par­tout dans les pays capi­ta­listes du nord, de grands partis de centre et de centre-gauche semblent inca­pables de frei­ner l’érosion de leur base popu­laire au profit de ces cou­rants.

Le sur­gis­se­ment par en bas

Un contre-mou­ve­ment, qui nous concerne davan­tage, pro­vient des peuples et au sein de ceux-ci, de diverses couches sociales révol­tées. Ces révoltes prennent plu­sieurs formes.

  • Les mou­ve­ments sociaux, « tra­di­tion­nels » (syn­di­cats par exemple) ou « non-tra­di­tion­nels (éco­lo­gistes par exemple) se rebellent contre un ordre de plus en plus inac­cep­table. Ils orga­nisent en cas­cades des grèves, des mani­fes­ta­tions, des résis­tances à la fois locales et inter­na­tio­nales. En dépit de ces fortes résis­tances, les mou­ve­ments reculent sou­vent, sur­tout les syn­di­cats, tant est forte l’assaut des domi­nants contre les salaires, les avan­tages sociaux et les retraites.
  • À côté de ces mou­ve­ments surgit un fais­ceau d’initiatives citoyennes, en appa­rence spon­ta­nées, témoi­gnant non seule­ment de la colère et de l’indignation mais d’un sen­ti­ment de puis­sance. Un peu par­tout, les indi­gnés prennent le devant comme on l’a vu en Montérégie contre les gaz de schiste. Ces ini­tia­tives ont éga­le­ment leurs limites et leurs contra­dic­tions qui appa­raissent du fait que les jonc­tions ne se font pas tou­jours avec les autres com­po­santes du mou­ve­ment popu­laire
  • Enfin, ces mou­ve­ments inter­pellent les mou­ve­ments et partis de gauche. On leur demande d’être « per­ti­nents » dans un monde qui change, ce qui implique de trans­for­mer non seule­ment leurs pro­grammes mais leurs manières d’être. Ce pari est risqué, car plu­sieurs des partis en ques­tion ont une « culture poli­tique » encore mar­quée par cer­tains fan­tômes du passé, dont l’avant-gardisme et le sub­sti­tu­tisme. Pour autant, des « labo­ra­toires » de trans­for­ma­tion du et de la poli­tique appa­raissent, si ce n’est que de manière un peu contra­dic­toire, comme c’est le cas selon nous avec Québec Solidaire.

À tous les niveaux, le défi est immense comme le sont les nom­breux obs­tacles, tant ceux érigés par les domi­nants et leurs médias « ber­lus­co­ni­sés », que les autres qui existent à l’intérieur des mou­ve­ments de trans­for­ma­tion. Une lente restruc­tu­ra­tion est à l’ordre du jour, mais le temps « poli­tique », le temps court, nous rat­trape : que peut-on faire pour blo­quer la « révo­lu­tion de droite » qui se pro­file avec les néo­con­ser­va­teurs du genre Harper ? Peut-on coa­li­ser un vaste arc-en-ciel social et poli­tique, sur une pla­te­forme mini­male mais cen­trée sur l’essentiel ?

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