Pouvoirs émergents

À l’origine du « grand compromis »

Après la grande crise de 1929 et la guerre mondiale contre le fascisme, un grand « compromis » est arraché aux classes dominantes par les résistances des peuples et la nouvelle configuration géopolitique laissée par le rapport de forces militaire. Ce compromis permet aux dominés d’améliorer leurs conditions de vie et d’accroître  leur influence sur le terrain politique. De leur côté, les dominants sécurisent le capitalisme en évitant des ruptures le remettant en question fondamentalement. Chaque région selon des rythmes et des formes spécifiques inspirées par les conjonctures particulières assumeront ce phénomène. Ici au Québec, c’est ce qui est connu sous le nom de la « révolution tranquille ».

Changement de « modèle »

Au tournant des années 1970, ce grand compromis s’épuise sous le poids de nouvelles résistances et des contradictions à l’œuvre dans le capitalisme dont la révolte de la jeunesse scolarisé qui s’exprime de façon particulièrement forte. Du côté des dominants, un nouveau projet émerge, le néolibéralisme, qui est d’abord expérimenté par la dictature au Chili, puis par des gouvernements de droite aux États-Unis et en Angleterre. Progressivement, ce « modèle » s’impose un peu partout. Les acquis arrachés par les luttes sont érodés, notamment dans la santé, l’éducation, la protection sociale (particulièrement les régimes de retraite). Des assauts répétés sont organisés contre les travailleurs et les travailleuses, via la précarisation du travail et la délocalisation des entreprises. Le travail est émietté, comme la société toute entière dans un mode de gestion dont l’insécurité est le socle. Les gouvernements québécois et canadiens, libéraux, péquistes, conservateurs, font à peu près tous dans le même sens, malgré les spécificités notamment de leurs clientèles électorales respectives.

L’assaut

Après la chute du Mur de Berlin, les dominants se sentent encore davantage confiants : c’est la « fin de l’histoire » et le « triomphe définitif » du capitalisme, nous dit-on. Au tournant des années 1990, l’agressivité des dominants se confronte à de nouvelles luttes, parfois visibles (Seattle, Chiapas, Québec), parfois invisibles, en sapant, lentement mais sûrement, la domination néolibérale. Plus tard, des insurrections éclatent en Amérique du Sud, d’où émergent de nouveaux pouvoirs arrimés sur les mouvements sociaux. Ailleurs, les néolibéraux se redéployent en alliance avec des sensibilités néoconservatrices revitalisé par l’action militante de forces religieuses cimentant ainsi une base de masse (classes moyennes en déperdition, couches populaires disloquées). C’est le phénomène Harper qui exprime cela le plus clairement ici.

Nouvelles fractures

Au sein des élites dominantes, s’élargit une couche particulière de spéculateurs qui, profitant des changements technologiques, pratiquent diverses fuites en avant via la financiarisation, l’endettement et la création de « bulles » spéculatives qui reflètent la crise de l’accumulation qui s’annonce et qui éclate finalement en 2008. Depuis dans un sens, le roi est nu ». Les pouvoirs sont discrédités, la bourgeoisie qui était hégémonique devient tout simplement dominante, par la coercition. La « guerre sans fin » déclenchée par le Président Bush en 2001 sert de plateforme globale pour ce virage vers l’autoritarisme, le militarisme, la répression. Pour les classes moyennes et populaires, on programme la descente, plus ou moins rapide, plus ou moins violente tout en suscitant un vaste mouvement d’opinion réactionnaire, contre les immigrants notamment, dans l’esprit de tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Au Québec, comme ailleurs, on assiste à divers degré à l’explosion y compris électorale de courants populistes de droite fort habiles à capitaliser sur les inquiétudes sociales des classes populaires. Un peu partout dans les pays capitalistes du nord, de grands partis de centre et de centre-gauche semblent incapables de freiner l’érosion de leur base populaire au profit de ces courants.

Le surgissement par en bas

Un contre-mouvement, qui nous concerne davantage, provient des peuples et au sein de ceux-ci, de diverses couches sociales révoltées. Ces révoltes prennent plusieurs formes.

  • Les mouvements sociaux, « traditionnels » (syndicats par exemple) ou « non-traditionnels (écologistes par exemple) se rebellent contre un ordre de plus en plus inacceptable. Ils organisent en cascades des grèves, des manifestations, des résistances à la fois locales et internationales. En dépit de ces fortes résistances, les mouvements reculent souvent, surtout les syndicats, tant est forte l’assaut des dominants contre les salaires, les avantages sociaux et les retraites.
  • À côté de ces mouvements surgit un faisceau d’initiatives citoyennes, en apparence spontanées, témoignant non seulement de la colère et de l’indignation mais d’un sentiment de puissance. Un peu partout, les indignés prennent le devant comme on l’a vu en Montérégie contre les gaz de schiste. Ces initiatives ont également leurs limites et leurs contradictions qui apparaissent du fait que les jonctions ne se font pas toujours avec les autres composantes du mouvement populaire
  • Enfin, ces mouvements interpellent les mouvements et partis de gauche. On leur demande d’être « pertinents » dans un monde qui change, ce qui implique de transformer non seulement leurs programmes mais leurs manières d’être. Ce pari est risqué, car plusieurs des partis en question ont une « culture politique » encore marquée par certains fantômes du passé, dont l’avant-gardisme et le substitutisme. Pour autant, des « laboratoires » de transformation du et de la politique apparaissent, si ce n’est que de manière un peu contradictoire, comme c’est le cas selon nous avec Québec Solidaire.

À tous les niveaux, le défi est immense comme le sont les nombreux obstacles, tant ceux érigés par les dominants et leurs médias « berlusconisés », que les autres qui existent à l’intérieur des mouvements de transformation. Une lente restructuration est à l’ordre du jour, mais le temps « politique », le temps court, nous rattrape : que peut-on faire pour bloquer la « révolution de droite » qui se profile avec les néoconservateurs du genre Harper ? Peut-on coaliser un vaste arc-en-ciel social et politique, sur une plateforme minimale mais centrée sur l’essentiel ?