Pourquoi un si gros bas de laine ?

L’épargne des entreprises au Canada

Par Mis en ligne le 27 avril 2011

Pendant que le Parti conser­va­teur fait de la réduc­tion des impôts pour les entre­prises la pierre angu­laire de sa poli­tique éco­no­mique, les grandes entre­prises cana­diennes ont déjà lar­ge­ment adapté leurs pra­tiques à ce nou­veau climat fiscal, mais d’une manière inat­tendu.

La théo­rie des conser­va­teurs veut qu’en bais­sant les impôts des entre­prises celles-ci auront plus d’argent dis­po­nible pour inves­tir dans l’économie cana­dienne. Or, en 2009, elles ont plutôt gardé près de 400 mil­liards de dol­lars dans des dépôts ban­caires dont le tiers en devises étran­gères. Cette manne d’actifs liquides déte­nue par les grandes entre­prises repré­sente plus de 28% du PIB, tandis que leurs inves­tis­se­ments non-finan­ciers repré­sen­taient, pour la même année de 2009 moins de 11% du PIB.

Loin d’être une réac­tion de « firmes pru­dentes » à la crise de 2007 – 2008, comme le montre le gra­phique ici-bas, c’est une ten­dance lourde et pro­fonde qui s’est construit sur 2 décen­nies. D’un côté on voit un taux d’investissement qui fluc­tue en fonc­tion des cycles éco­no­miques mais qui demeure dans les 10 à 13%, malgré les baisses d’impôt du passé, de l’autre côté on voit pro­gres­si­ve­ment se déta­cher la déten­tion d’actifs liquides de tout rap­port avec l’investissement ou les cycles éco­no­miques. D’une moyenne de 5% dans les 1970, le taux d’actifs liquides dans le bilan des entre­prises non-finan­cière passe la barre des 10% du PIB dans les années 80, avant d’atteindre les niveaux déli­rant des années 2000. À partir de 2001 il n’y a plus de rela­tion signi­fi­ca­tive entre les liqui­di­tés dont dis­posent les entre­prises cana­diennes et les inves­tis­se­ments dans les­quels elles s’engagent.

L’arrivée des zom­bies éco­no­miques

Largement absent du débat élec­to­ral au Québec, la ques­tion des impôts des grandes entre­prises fait rage au Canada anglais comme en témoigne la « une » du Globe and Mail de mer­credi le 6 avril, une qui suit d’ailleurs et reprend de mul­tiples débats entre éco­no­mistes depuis le début de la cam­pagne. Ce cadeau évalué à 12 mil­liards par années aux plus grandes entre­prises choque l’opinion publique dans un contexte de ménage sur­en­det­tés et de crois­sance des inéga­li­tés sociales. Certains éco­no­mistes proches des conser­va­teurs ou du moins en accord avec leurs poli­tiques éco­no­miques ont tenté une der­nière défense de cette mesure. Puisque les grandes entre­prises ne manquent pas d’argent à inves­tir, com­ment une baisse d’impôt pour­rait-elle engen­dré de l’investissement ?

On appelle en éco­no­mie, théo­ries « zombie », celles qui ont lar­ge­ment été démen­tie par les faits mais qui conti­nuent à cir­cu­ler pour des rai­sons essen­tiel­le­ment idéo­lo­giques et aussi parce qu’elles ont une cer­taine consis­tance logique. Deux de ses zom­bies sont venus à la res­cousse de Mr Flaherty cette semaine. Le pre­mier zombie veut qu’une baisse d’impôt des entre­prises peut les inci­ter à aug­men­ter leurs inves­tis­se­ments parce qu’elle contri­bue à en aug­men­ter la ren­ta­bi­lité. Le « retour sur l’argent inves­tit » plutôt que l’accès à des liqui­di­tés est ici com­pris comme ce qui motive une entre­prise à inves­tir. Or, il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer un projet d’investissement moins ren­table que le retour en inté­rêt sur un dépôt ban­caire : 3%, 4% si vous avez un ban­quier très géné­reux. Place au second zombie. Imposer une entre­prise c’est en fait impo­ser des gens – ménages si vous voulez, en chaire et en os der­rière l’entreprise : ses action­naire, ses tra­vailleurs, ses clients ou consom­ma­teurs, et … ses ges­tion­naires et cadre supé­rieurs dont les reve­nus ont explosé dans les der­niers années, désolé je divague de mon propos. Donc où serait allé les béné­fices résul­tant des baisses d’impôt pré­cé­dentes s’ils n’ont pas été dirigé vers de l’investissement ? Les tra­vailleurs ? Je ne vois pas d’augmentation signi­fi­ca­tive des salaires réels au Canada, au contraire. Les action­naires ? Le niveau des divi­dendes est plutôt stable depuis les 30 der­nières années, il oscille entre 2 et 3.5% du PIB dépen­dant du cycle d’affaire. Les consom­ma­teurs ou clients ? Encore là, pas de varia­tion signi­fi­ca­tive des prix. Donc ? Nous le savons, les gains ont été retenu par les entre­prises, car elle ne sont pas qu’un « voile » der­rière lequel se cache des gens. Les grandes entre­prises accu­mule pour leurs propres besoins et objec­tifs pas uni­que­ment pour ceux de leurs « dépen­dants » en chaire et en os. À titre d’organisation elles cherchent à accu­mu­ler des liqui­di­tés qui leur confère un pou­voir d’achat. Pouvoir qui se tra­duit par une capa­cité d’appropriation de richesse et de tra­vail social. Les grandes entre­prises ne font pas que pro­duire les biens et ser­vices néces­saires à notre mode de vie, elle ne font pas que des béné­fices pour les trans­fé­rer à leurs action­naires sous la forme de divi­dendes. Non, elles cherchent aussi à aug­men­ter leur pou­voir à titre d’organisation éco­no­mique. Imposer une entre­prise c’est, dans un cer­tain sens, mettre une limite à ce pou­voir et en trans­fé­rer une partie à l’État afin qu’il puisse être uti­li­ser pour l’intérêt géné­ral. Les Zombies étant écar­tés, que pou­vons conclure de ce nou­veau com­por­te­ment des grandes entre­prises au Canada ? Comment expli­quer éco­no­mi­que­ment la décon­nexion entre l’épargne des grandes entre­prises et leurs inves­tis­se­ments ? Pourquoi pile­raient-elles pro­gres­si­ve­ment de plus en plus de liqui­di­tés dans des comptes ban­caires qui ne rap­portent presque rien, à un point où la somme épar­gnée atteint le niveau déli­rant de 30% du PIB ?

Un pen­seur vrai­ment plus à la mode dans les dépar­te­ments d’économie, John Maynard Keynes avait ceci à dire sur la ques­tion de l’épargne. Dans son Traité sur la Monnaie il explique que la pro­pen­sion à déte­nir des liqui­di­tés peut-être lié à un motif d’incertitude, mais elle peut aussi être lié au désir de spé­cu­ler. En effet, pour jouer les mar­chés finan­ciers, il est tou­jours utile d’avoir des liqui­di­tés en main. Alors peut-être que je me trompe, oui les grandes entre­prises inves­tissent ! Je ne regarde pas au bon endroit ! Mr Flaherty, Mr Mr Harper, est-ce que jouer à la bourse et spé­cu­ler sur les déri­vés de maïs ou de pétrole crée de l’emploi ?

Eric Pineault, Département de socio­lo­gie, UQAM

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