Pourquoi Podemos progresse quand le Front de gauche patine

Par Mis en ligne le 04 novembre 2014
Pablo Iglesias, du parti Podemos

Pablo Iglesias

Deux récents son­dages font poten­tiel­le­ment de l’organisation Podemos la troi­sième force poli­tique d’Espagne. Une enquête place même cet ovni sur les talons du Parti socia­liste. A l’heure où l’avenir du Front de gauche est incer­tain et que ses membres se retrouvent pour en débattre, Marianne​.net essaie de com­prendre pour­quoi les deux for­ma­tions n’ont pas le même destin.

De l’autre côté des Pyrénées, à l’occasion des euro­péennes, les deux partis majo­ri­taires et his­to­riques du pays ont pris la claque de leur vie. Le PP (Parti popu­laire, conser­va­teur, au pou­voir) et le PSOE (Parti socia­liste ouvrier espa­gnol) chutent alors de plus de 16 points chacun, au profit d’une nou­velle force mon­tante incar­née par Izquierda Plural (IP, alliance d’une dizaine de partis de gauche et éco­lo­gistes) et Podemos, gla­nant res­pec­ti­ve­ment 9,9 % et 7,9 % des suf­frages. Presque 10 points pour IP, ce ras­sem­ble­ment qui a des allures de Front de gauche (lui, en France, n’obtient que 6,6 % des suf­frages à cette même élec­tion), voilà qui est impres­sion­nant. Mais la révé­la­tion de l’année, c’est Podemos. 

Tout part des indi­gna­dos le 15 mai 2011, à la Puerta del Sol, kilo­mètre zéro de l’Espagne. Des mani­fes­ta­tions à faire rêver nos syn­di­ca­listes et quelques mois plus tard, un néo-parti poli­tique (qui reven­dique être plus un « outil pour que le citoyen récu­père le pro­ta­go­nisme popu­laire », en deux mots : donner le pou­voir au peuple et non aux « élites cor­rom­pues »).

Nommé Podemos (« Nous pou­vons » en espa­gnol), il voit le jour, le 17 jan­vier 2014. En moins d’un an, il est en passe de deve­nir le parti sans lequel aucune majo­rité par­le­men­taire ne sera pos­sible en Espagne. En un mot, Podemos va peut-être mettre un terme au bipar­tisme. Une révo­lu­tion. 

Troisième force du pays 

Deux son­dages, du même genre que celui réa­lisé par Marianne il y a peu, viennent faire trem­bler PP et PSOE. C’est d’abord le quo­ti­dien El Mundo qui publie ce « Et si les élec­tions avaient lieu aujourd’hui ? » qui reten­tit comme une alerte à la bombe. Podemos est à 21,2 %, sur les talons du PSOE pro­nos­ti­qué à 22,3 % des suf­frages. S’en suit un autre son­dage, celui de La Razon, jour­nal très conser­va­teur, avec des résul­tats un peu plus modé­rés évi­dem­ment, mais qui mérite tou­jours notre atten­tion : le PP arrive en tête avec 33,9 % des voix, PSOE est en deuxième posi­tion avec 23,4 % des suf­frages et Podemos est confirmé troi­sième force du pays, juste der­rière les socia­listes, avec 15 % des voix, dou­blant ainsi son score des Européennes. 

Ça n’a peut-être l’air de rien, mais la gauche de la gauche espa­gnole, Podemos en tête de cor­tège, pour­rait bien chan­ger le fonc­tion­ne­ment de notre voi­sine démo­cra­tie, ce que les Espagnols nomment le « PPSOE ». Frustrés et déçus de l’alternance inef­fi­cace de ces der­nières décen­nies, les Espagnols ont montré leur désir d’alternative, incar­née par Podemos, cava­lier seul en l’absence d’une extrême droite orga­ni­sée.

Évidemment, il ne s’agit que de son­dages et rien n’est joué d’avance. Les élec­tions muni­ci­pales et régio­nales n’auront lieu qu’au prin­temps 2015 et les géné­rales (l’équivalent de nos légis­la­tives, les dépu­tés nomment ensuite le Premier ministre) n’auront, elles, lieu qu’à la fin de l’année 2015. C’est aussi beau­coup de temps pour que le gou­ver­ne­ment de Mariano Rajoy conti­nue sa poli­tique de res­tric­tion (retour sur l’avortement, loi dite de sécu­rité citoyenne qui res­treint la liberté d’expression et de mani­fes­ta­tion, aus­té­rité comme s’il en pleu­vait), mais aussi pour que l’opposition s’empêtre dans un atten­tisme devenu habi­tuel. 

Coalition indis­pen­sable et impos­sible 

Pour Pablo Iglesias, le leader de Podemos, l’objectif pour 2015 est clair : prendre la place du PSOE en temps que pre­mière force d’opposition et ren­ver­ser le sys­tème. Alors, le PPSOE ne pourra plus gou­ver­ner seul. Mais l’éventualité d’une grande coa­li­tion, de droite à gauche ou sim­ple­ment à gauche, semblent pour l’instant bien loin dans les esprits. En face, Le PP espère que la gauche ne par­vien­dra pas à créer une union. La secré­taire géné­rale du PP, María Dolores de Cospedal, pour sa ren­trée poli­tique, a défendu l’existence de deux « grands partis natio­naux qui peuvent dis­cu­ter et se mettre d’accord ». Tout ce que les Espagnols adorent… 

Il faut dire que Podemos est d’une habi­lité suprême avec les Espagnols. Aux Catalans, Pablo Iglesias dit « non » à l’indépendance, mais « oui » au droit à l’autodétermination. Une posi­tion qui fait devrait lui per­mettre de faire une entrée fra­cas­sante au Parlement cata­lan. 

Au niveau natio­nal, c’est toute la gauche qui se fait absor­ber. Podemos appuie tout son dis­cours sur des idées de chan­ge­ment majeures des ins­ti­tu­tions, en ins­tau­rant la répu­blique et en met­tant en place une « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive » à tra­vers des réseaux sociaux ou des assem­blées popu­laires. Le mou­ve­ment se veut d’une totale trans­pa­rence en publiant ses comptes sur son site et en mar­te­lant ses slo­gans : « Reprendre en main l’économie, conqué­rir la liberté, construire la démo­cra­tie ». 

Le citoyen d’abord !

Désormais membres du même groupe au Parlement euro­péen, il suffit de prendre les pro­grammes du Front de gauche et de Podemos pour se rendre compte de leurs simi­li­tudes : ren­ver­se­ment du régime (monar­chie, Ve République), éga­lité femmes-hommes, lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, remise en cause du traité de Lisbonne, redon­ner le pou­voir au peuple, etc. Tant de sujets qui ras­semblent les deux partis. 

Pour Raquel Garrido, porte-parole inter­na­tio­nale du Parti de gauche, l’heure est désor­mais à la « mutua­li­sa­tion des méthodes ». Elle insiste sur l’apport du PG à Podemos, notam­ment en matière d’organisation du mili­tan­tisme. Cependant, Garrido recon­nait la faci­lité tech­nique avec laquelle les Espagnols orga­nisent des forums (sur le web et via des appli­ca­tions pour smart­phones) et des assem­blées consti­tuantes, bien que le PG « en fai­sait avant eux, pour les pré­si­den­tielles de 2012 », du moins le pensent-ils. L’hyper-démocratie en appe­lait au peuple et pas seule­ment à la gauche, voilà bien quelques idées de Pablo Iglesias et ses cama­rades que Jean-Luc Mélenchon semble vou­loir faire sienne avec son mou­ve­ment pour la VIe République, lui que cer­tains soup­çonnent de vou­loir tuer le Front de gauche et le PG car ils seraient deve­nus des « outils » inef­fi­caces. Mais Mélenchon saura-t-il s’oublier pour atteindre ce qui fait tout l’intérêt de Podemos, à savoir l’horizontalité totale des déci­sions ?

Marche ou crève 

Mais au-delà des méthodes et des pra­tiques, il y a aussi les sujets, non pas qui divisent, mais qui font prendre à chacun des che­mins dif­fé­rents. Le Front de gauche parle énor­mé­ment d’argent et de son « pou­voir » qu’il faut « reprendre aux banques et aux mar­chés finan­ciers ». Podemos aussi est farou­che­ment opposé à l’ensemble du sys­tème néo­li­bé­ral. Comme le Front de gauche, l’organisation cri­tique la BCE mais ne prône pas pour autant la sortie de l’euro.Cependant, le parti espa­gnol accorde une plus grande impor­tance à des aspects de la vie plus concrets, comme l’accès pour tous à une ali­men­ta­tion saine, à l’eau, et aux liber­tés et droits fon­da­men­taux. Cause directe de la poli­tique de Rajoy anti-avor­te­ment, anti-mani­fes­ta­tions et de plu­sieurs années de diète éco­no­mique. 

Autre dif­fé­rence, et elle est de taille : Podemos n’a eu besoin d’aucune alliance avec d’autres partis poli­tiques pour percer. Les com­mu­nistes espa­gnols, ou même les socia­listes, vont avoir de quoi débattre lon­gue­ment en interne sur la posi­tion à prendre face à ce parti gran­dis­sant, à moins qu’il ne soit déjà trop tard. 

Marianne​.net, 6 sep­tembre 2014

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