Pourquoi les Nouveaux Cahiers du socialisme ?

Débats, recherches, critiques

Les Cahiers du socialisme ont permis jusqu’en 1985 la diffusion de nombreuses recherches pertinentes pour le mouvement social. Il faut dire qu’à l’époque, plusieurs publications alimentaient le débat, et ce au moment où le mouvement social était en effervescence[2]. Le mouvement syndical se définissait encore sur un mode de « com­bat ». Les organisations populaires, étudiantes et féministes sortaient d’une décennie de tempêtes avec un grand bagage d’expériences et le désir d’innover sur le plan politique. Il faut rappeler qu’il y avait alors de réelles tentatives pour construire des alternatives politiques, comme cela a été le cas avec le Mouvement socialiste et le Regrou­pement pour le socialisme.

Ces efforts constituaient donc un terrain propice pour un tra­vail intellectuel de longue durée, non pas pour définir une « nou­velle ligne politique », mais pour « favoriser le questionnement » d’une gauche québécoise « traversée par un ensemble de contra­dictions, et dans le contexte d’une crise du marxisme[3]». La revue voulait s’inscrire dans un moment de « convergence » permettant après quelques années de « fermeture des débats[4]» de « saisir la signification des pratiques politiques nouvelles, de les analyser, de les critiquer, d’en révéler les contradictions[5]». Cette volonté de regarder la vérité « en pleine face » a bien servi les Cahiers du socia­lisme jusqu’à la dernière parution (le n° 16 portant sur la porno­graphie). À l’occasion d’un numéro sur « La crise, le socialisme et le tiers-monde » (n° 15), Richard Poulin appelait à une « réflexion et une démarche remettant en cause les certitudes du passé » tout en suggérant de rester du côté de la lutte et de la résistance. Par la suite, les éditeurs des Cahiers du socialisme ont décidé de s’investir ailleurs, d’où la mort de la publication[6].

Critiques socialistes

Dès 1986, était lancée la revue Critiques socialistes. Publiée à Hull, cette revue refusait la dissolution des Cahiers ; elle entendait pour­suivre et approfondir le projet des Cahiers. Toutefois, la période était marquée par de profonds reculs du mouvement ouvrier et d’autres mouvements sociaux, tant à l’échelle internationale qu’à celle du pays. Le socialisme avait du plomb dans l’aile et le marxisme était largement déconsidéré. Néanmoins, vaille que vaille, Critiques socialistes analysait les nouveaux développement mondiaux et natio­naux, se préoccupait de questions traditionnellement peu abordées par la gauche[7], s’attaquait aux prétendues nouvelles approches du social et du politique (« nouveaux philosophes » et tutti quanti) et promouvait le socialisme démocratique révolutionnaire.

Malgré un ton offensif sur plusieurs points, il n’en reste pas moins que cette revue adoptait, en général, une posture défensive.

Elle ramait nettement à contre-courant, ce qui après cinq ans de publication a fini par avoir raison d’elle. Ce n’est qu’en 1999, avec l’échec des négociations de l’Organi­sation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, aux États-Unis, grâce à la mobilisation conjointe de syndicats, de mouvements sociaux et de la jeunesse radicale qu’un souffle d’espoir se remit à souffler. Une nouvelle période politique s’ouvrait.

Enjeux actuels

Dans une large mesure, nous pensons aujourd’hui que le projet des Cahiers du socialisme reste valable, d’où le nom de notre revue, qui indique à la fois continuité et rupture. Certes, le monde que l’on connaît aujourd’hui apparaît bien différent de celui d’il y a trente ans, avant l’implosion de l’URSS et le développement du « turbocapitalisme » que l’on connaît généralement sous son éti­quette de « néolibéralisme ». C’est ce turbocapitalisme et, de plus en plus, sa version militarisée (la « guerre sans fin » de l’adminis­tration états-unienne) qui déterminent les enjeux des confronta­tions actuelles. Certes, contre cette dérive, le mouvement social persiste et signe. Du Chiapas en passant par Buenos Aires, La Paz ou Katmandou, le drapeau de la résistance flotte haut. Ailleurs, auBrésil, en France, au Maroc, en Inde et même aux États-Unis, de nouvelles générations définissent de nouvelles identités hybrides contre et au-delà du capitalisme.

La tendance est également manifeste au Québec. Dans le sillon de la Marche des femmes, du Sommet des peuples des Amériques, du Forum social québécois et des grandes luttes étudiantes, populaires et syndicales des dernières années se profile également un ensemble de résistances. De ces luttes émergent de nouvelles perspectives qui conjuguent les aspirations historiques des mouvements anticapita­listes à celles des « nouvelles » expressions de la lutte sociale comme le féminisme, l’écologie politique, l’altermondialisme.

La transition de l’« anti » à l’« alter »

En Amérique latine mais aussi dans le reste du monde, les cou­ches populaires disent « basta ». Elles (re)construisent leurs projets et leurs ambitions, et contestent le pouvoir, non seulement pour s’en emparer, mais aussi pour le transformer. Au lieu de se conten­ter de capturer l’État, idée dominante au sein de la grande tradi­tion de la social-démocratie européenne, elles élaborent le projet d’une nouvelle société mue par de nouveaux rapports combinant les principes de justice sociale et d’égalité avec la diversité de l’ex­périence humaine et le souci de léguer aux prochaines générations un monde viable. En plus de mettre sur la table un million de pro­positions pour remettre l’économie et l’environnement à l’endroit, ces nouvelles expressions politiques et sociales comme les grands mouvements des époques antérieures (le mouvement de décolo­nisation par exemple), innovent en transformant « le » et « la » politique, qui ne doit plus, du moins dans une optique de gauche, être « simplement » un projet fermé, défini par une « avant-garde éclairée ». C’est de ce bouillonnement que surgissent de multiples projets politiques, notamment en Bolivie, au Brésil, en Équateur, au Venezuela. Et c’est aussi où le projet de Québec solidaire trouve son inspiration et son souffle.

Des Cahiers aux Nouveaux Cahiers

Le projet que nous vous présentons maintenant fait partie d’une démarche d’un groupe de personnes impliquées dans le mouvement social et la gauche politique. Nous avons décidé de nous regrouper au début de 2006, dans le contexte des interrogations et des espoirs de nos luttes, de nos résistances, de nos organisations[8]. Pour faire un clin d’œil au passé (sans nostalgie!), nous nous sommes donnés le nom de CAP[9]. Comme nos « ancêtres », nous nous définissons totalement libres, critiques, autonomes. En clair, nous ne représen­tons que nous-mêmes. Également dans la tradition des Cahiers ori­ginaux, nous nous percevons comme des « intellectuels militants », c’est-à-dire à la fois producteurs d’idées et chercheurs d’une part, et militants engagés dans le mouvement social d’autre part.

Même si plusieurs d’entre nous œuvrent à l’université et dans le système d’éducation, nos « Nouveaux » Cahiers ne se présenteront pas comme une revue « universitaire ». Les contributions que nous solliciterons proviendront d’un large éventail de compétences, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique. Certes, nous par­tons du point de vue que la connaissance ne se présente pas « spon­tanément » et que la lecture des processus et des évènements qui marquent la société doit être un exercice rigoureux. On se souvient de la remarque caustique de Marx : « Après tout, toute science serait superflue si l’apparence et l’essence des choses se confondaient[10].»

Finalement, nous voulons souligner le fait que nous voyons notre travail en lien et en complémentarité avec d’autres collectifs et d’autres publications qui animent le débat sur les alternatives actuellement au Québec[11]. Notre apport spécifique sera d’appro­fondir certaines pistes de recherche par des analyses, des docu­ments, des travaux un peu plus longs et étoffés qui s’ajouteront à l’œuvre d’information et de débats d’autres initiatives.

Pour le moment, notre ambition est de publier deux Cahiers par année, à l’hiver et à l’automne, sous la forme de livres théma­tiques. La publication par ailleurs sera enrichie par ce que nous mettrons sur notre site WEB[12] qui diffuse déjà de nombreux débats et analyses. D’autre part, notre collectif entend également orga­niser des débats, animer des dialogues croisés entre militant-es et intellectuel-les sur une gamme de sujets pertinents[13].

Voilà notre projet donc. Pour le moment, nous vous invitons à parcourir ce premier numéro qui nous l’espérons vous incitera à continuer avec nous. Nous avons en effet pensé qu’il était appro­prié, pour un projet comme le nôtre, de commencer avec le thème des classes sociales, à peu près disparu du paysage intellectuel et politique ces dernières années, mais brillant d’actualité si on sait décoder la situation actuelle au Québec, au Canada et dans le monde. Vous serez donc interpellé à ce sujet avec notre dossier sur le thème, et qui comprend des analyses, des réflexions théoriques et des enquêtes.

Avant d’aborder ce thème principal, nous avons cru impor­tant de réfléchir sur la crise, accélérée si on peut dire, par le crash boursier. Comme vous le lirez dans cette première section, l’in­terprétation que nous privilégions est celle d’une crise « globale », systémique, qui se traduit, si on peut dire, dans le dégonflement de la « bulle ». Bref un autre débat fort important.

À la fin du numéro, vous trouverez deux autres sections. Dans la section « perspectives », nous entendons publier des textes « hors thème » si l’on veut, mais qui abordent des problématiques importantes d’une manière originale. Enfin dans la section « notes de lecture », nous vous proposons des commentaires analytiques sur des parutions importantes qui nous semblent pertinentes et significatives dans le cadre de cette revue. Bien sûr, le numéro un est, dans un sens, une première tenta­tive que nous devrons par la suite raffiner, modifier, adapter. C’est donc par un appel à vos commentaires que nous terminons cette introduction.

Le Collectif d’analyse politique : pourquoi/pour qui ?

Plate-forme

Le nouveau cycle du capitalisme

Le capitalisme que nous connaissons sous sa principale forme contemporaine, le « néolibéralisme », restructure le monde dans lequel nous vivons. Il « globalise » l’économie mondiale en élar­gissant le processus d’accumulation à l’échelle planétaire par l’in­tégration des économies nationales (accords de libre-échange), par la financiarisation (domination du secteur financier) et l’in­sertion de nouvelles technologies qui émiette le travail salarié et délocalise des entreprises. Il redéfinit l’État en recentrant son rôle sur ses fonctions sécuritaires et en diminuant son rôle au niveau social tout en privatisant une partie importante de ce qui était jusqu’à récemment le domaine public. Il impose une idéologie conservatrice au niveau social et culturel qui infil­tre dans la conscience populaire l’idée que « tout le monde est contre tout le monde », qu’il n’y a pas d’alternative et que les hiérarchies doivent être renforcées et rétablies comme principe de base dans nos sociétés.

La dérive vers la droite

Pour renforcer sa domination, le néolibéralisme mine les fondements de la gestion keynésienne qui avait été pendant plus de 50 ans la forme dominante du capitalisme dans nos sociétés. En pratique donc, le néolibéralisme pour achever cette transformation a besoin de détruire les acquis sociaux arrachés de chaude lutte par les mouvements sociaux et syndicaux. Dans cette évolution turbulente, il faut constater que le néolibéra­lisme a l’ascendant dans nos sociétés capitalistes. Les résultats sont frappants sur le plan politique. Ce qui était tradition­nellement la « droite » devient une « ultra droite », agressive, vulgaire, à l’image de ses divers projets de « guerre globale » et de « guerre des civilisations ». Cependant ce n’est pas tout. Ce qui était le « centre-gauche », la social-démocratie, se recentre à droite dans une posture qu’on peut qualifier de social-libérale.

C’est la « troisième voie » (de Tony Blair) et d’autres projets qui font en sorte que la social-démocratie intègre les thémati­ques fondamentales du néolibéralisme, quitte à lui donner un « visage humain » (« éco-capitalisme », « troisième voie », etc.).

Résistances

Devant tout cela, des mouvements sociaux de toutes sortes, « anciens » comme « nouveaux », expriment un même refus.Travailleurs immigrés aux États-Unis, paysans autochtones du Mexique, altermondialistes de Seattle, étudiant-es en lutte contre la marchandisation de l’éducation au Québec, féministes de la Marche mondiale des femmes, piqueteros d’Argentine, jeunes pacifistes du monde entier, tous ensemble élaborent un mou­vement alternatif complexe, riche, diversifié, duquel ressortent de nouvelles perspectives anti et post capitalistes. Et à travers ces luttes, de nouvelles valeurs, de nouvelles identités, de nouveaux dialogues, qui posent les jalons de ce qui devient une nouvelle culture politique de gauche, pluraliste, critique et autocritique, capable de se dépasser et de créer. Au-delà des revendications pour bloquer les impacts les plus visibles du néolibéralisme, ces mouvements et ces résistances réclament une refonte du pouvoir et de la façon de l’exercer, bref réinventent et redéfinissent une démocratie citoyenne dans toutes les dimensions du terme.

Le CAP : un projet à long terme

Partie prenante et composante de ce mouvement, le CAP se donne trois grands axes d’intervention. D’abord, analyser la dimension structurelle du capitalisme contemporain. Ensuite, élaborer une perspective anti et post capitaliste, proposition­nelle, concrète, pratique. Enfin, participer à l’élaboration de nouvelles alternatives pour alimenter le mouvement social et la gauche politique. Certes, il ne s’agit pas de « réinventer la roue ». Les résistances des périodes précédentes nous ont légués un riche héritage qu’il faut valoriser, sans « s’asseoir dessus », et sans non plus ignorer les dimensions historiquement limitées du socialisme du XXe siècle sous ses différentes formes.

Ainsi le Collectif veut contribuer, par l’appropriation tou­jours à renouveler entre la théorie et la pratique, à la réflexion sur les questions qui traversent les mouvements de résistan­ces et de lutte contre le capitalisme. C’est donc sur plusieurs chantiers simultanés que nous entendons travailler, et ce dans une perspective de longue durée, en réconciliant la nécessité de participer aux luttes existantes avec l’impératif d’une réflexion critique, via un travail intellectuel et politique rigoureux. Parmi nos projets concrets, nous comptons publier une revue, entre­tenir des forums de discussion, intervenir via des ateliers et des conférences et, éventuellement, organiser une « université populaire » d’été.


Notes

1. Gilles Bourque, Dorval Brunelle, Jules Duchastel, Philip Ehrensaft, Jorge Niosi et Pierre-Yves Soucy.

2. Nous pensons notamment à Interventions critiques en économie politique, Conjoncture, Le Temps fou, Presse libre, aux cahiers produits par le Centre de formation populaire et à bien d’autres.

3. Éditorial, n° 7, hiver / printemps 1981.

4. Dans les années 1976-1979 notamment, le marxisme et le socialisme au Québec ont vécu une période difficile sous l’influence de groupes dits «marxistes-léninistes» comme En Lutte! et le Parti communiste ouvrier, qui ont sclérosé la pensée critique dans une large mesure. Après quelques années toutefois, les débats ont repris de plus belle dans la gauche.

5. Éditorial, n° 7, op. cit.

6. Les éditeurs au moment de la dissolution des Cahiers du socialisme étaient Paul R. Bélanger, Gilles Breton, Serge Côté, Omer Chouinard, Germain Dulac, Monique Gauvin, Jean-Paul Gravel, Micheline Labelle, Jean-Guy Lacroix, Benoît Lévesque, Micheline Nadeau-de Sève, Jacques Pelletier, Richard Pou-lin, Robert Quirion, Francine Sénécal, Carole Simard, J. Yvon Thériault.

7. Notamment les questions relatives à l’oppression des femmes et à la révolu­tion / libéralisation sexuelle ainsi qu’à l’écologie.

8. Voir notre plate-forme p. 11.

9. Au début des années 1970 après la crise d’octobre, des militants et des mili­tantes du mouvement populaire avaient mis en place de nombreux « comités d’action politique » qui ont joué un rôle important dans l’animation et le développement des luttes dans ces années.

10. Karl Marx, Le Capital, livre III, dans Œuvres. Économie II, Paris, Gallimard, 1968, p. 1439.

11. Nous pensons notamment notamment au magazine À bâbord!, au site Inter-net Presse-toi à gauche et à celui d’Alternatives-international, aux initiatives de Masse critique et de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) et à plusieurs autres outils de réflexion et d’information qui question­nent les dynamiques soulevées par les mouvements sociaux et approfondissent la critique du capitalisme mondialisé.

12. http://cahiersdusocialisme.org

13. Les personnes intéressées à publier dans les Nouveaux Cahiers du socialisme sont invitées à nous contacter. Pas besoin d’être en accord avec la perspective (ou la déclaration) du CAP pour proposer des textes. Pas besoin d’être des universitaires non plus! Pour nous contacter : redaction@cahiersdusocialisme.org.