Les Nouveaux cahiers du socialisme au Forum Social Mondial de Tunis 2013

Pourquoi le Forum social mondial de Tunis a été un succès

Bilan

Par Mis en ligne le 16 mai 2013

Il est encore tôt pour dres­ser un bilan exhaus­tif du FSF qui s’est déroulé à Tunis du 26 au 29 mars, mais il res­sort déjà que cela a été un grand succès. La par­ti­ci­pa­tion popu­laire de Tunisie, des pays de la région et du reste du monde, l’atmosphère à la fois stu­dieuse et fes­tive, la qua­lité des inter­ac­tions et des débats, tout (ou presque) était au rendez-vous. Cela regarde bien en tout cas pour l’avenir du FSM pour les pro­chaines années. Qu’est-ce qui explique ce succès ? Quelles sont les « leçons » que l’on peut tirer en regar­dant vers l’avant ?

Le pro­ces­sus tuni­sien

Il n’était pas évident en 2011 et en 2012 que le Forum pour­rait avoir lieu à Tunis dans d’aussi bonnes condi­tions. Certes, tout le monde consta­tait qu’il y avait dans ce pays une révo­lu­tion au sens d’une ten­ta­tive de trans­for­ma­tion en pro­fon­deur, bien au-delà d’un « reloo­kage de façade ». Ce reloo­kage était bien sûr la « solu­tion » des domi­nants, tant en Tunisie que dans les pays impé­ria­listes, qui sou­hai­taient avec le départ de Ben Ali une refonte en sur­face, pour pré­ser­ver le statu quo dont ils avaient béné­fi­cié depuis des décen­nies. Deux ans plus tard cepen­dant, la révo­lu­tion n’est pas ter­mi­née. Les domi­nés sont en marche, ils cherchent des alter­na­tives. Dit sim­ple­ment, le succès du FSM a été le miroir de ce pro­ces­sus en cours en Tunisie. Au FSM, on a vu se déployer les prin­ci­pales forces sociales qui animent cette révo­lu­tion :

  • Le noyau ouvrier regroupé autour de l’UGTT et des syn­di­cats com­ba­tifs de Gafsa. Cette force ouvrière sin­gu­lière dans cette partie du monde explique en grande partie pour­quoi le peuple tuni­sien s’entête à deman­der davan­tage que des élec­tions et est en mesure de mettre sur la table les prin­ci­paux élé­ments d’une réelle recons­truc­tion qui implique non seule­ment un pro­ces­sus poli­tique ouvert, mais de réelles trans­for­ma­tions sociales et éco­no­miques.
  • Les jeunes, tant les étu­diants-futurs chô­meurs que les jeunes diplô­més-chô­meurs, qui ont été au cœur du sou­lè­ve­ment. Ces jeunes sont de plus en plus déter­mi­nés à conti­nuer la lutte. Ils savent par ailleurs que pour gagner, la résis­tance doit s’élargir au-delà des fron­tières de la Tunisie.
  • Les femmes, jeunes et moins jeunes, qui occupent une place impor­tante dans le dis­po­si­tif des résis­tances. Ce fai­sant, les Tunisiennes démo­lissent tous les pré­ju­gés. Elles expriment un sen­ti­ment vas­te­ment répandu dans la société que ce pays ne peut être libre sans l’égalité entre les hommes et les femmes, quelle que soit la forme que cela peut prendre.

Cette mul­ti­tude est pleine d’espoirs. En même temps, elle est inquiète, car les défis sont immenses. Il est clair, pour une majo­rité de la popu­la­tion, que le parti An-Nadah, vain­queur des der­nières élec­tions, n’est pas apte à réel­le­ment enta­mer la trans­for­ma­tion (on l’a entendu à plu­sieurs reprises au FSM même de la voix de per­sonnes qui avaient espéré dans ce parti). Les partis se récla­mant de l’islamisme (modéré ou radi­cal) n’ont pas grand-chose à pro­po­ser pour sortir le pays de la misère, du chô­mage et de l’exclusion, sans comp­ter la dépen­dance envers les pays impé­ria­listes. Pour leur part, plu­sieurs partis laïcs et de gauche tentent de for­mu­ler une alter­na­tive, mais eux-mêmes ren­contrent des obs­tacles lorsqu’ils veulent réel­le­ment confron­ter le « capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant » qui s’articule autour de la « glo­ba­li­sa­tion » d’un dis­po­si­tif de contrôle qui reste soli­de­ment en place sous l’égide du G-7, de l’Union euro­péenne, du FMI et de la Banque mon­diale. Entre-temps, la « bataille des idées » fait rage, car pour un nombre crois­sant de Tunisiens et de Tunisiennes, il faut sortir de cette « prison » du néo­li­bé­ra­lisme. Ce qui veut dire confron­ter non seule­ment les domi­nants de ce pays, mais les puis­sances qui imposent ce régime à l’échelle mon­diale. Ce n’est pas une mince tâche ! Dans cette tour­mente, le FSM a été une excel­lente occa­sion pour libé­rer la parole tuni­sienne et explo­rer des alter­na­tives sur un vaste ensemble de ques­tions et de pro­blé­ma­tiques.

Le Mouvement magh­ré­bin et arabe est en marche

Le « moment » de la Tunisie ne peut être bien sûr com­pris sans le situer dans cet « arc de crises » qui tra­verse toute la région, et qui se tra­duit par des mobi­li­sa­tions pro­fondes dans plu­sieurs pays. Proche de la Tunisie, des pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sont en cours au Maroc, en Algérie et même en Libye. Ces réa­li­tés ont convergé depuis quelques années dans le contexte du Forum social magh­ré­bin, animé prin­ci­pa­le­ment par les cama­rades maro­cains, et qui ont joué un rôle pri­mor­dial dans le FSM de Tunis. Les dyna­miques sont dif­fé­rentes d’un pays à l’autre, mais l’aspiration à la démo­cra­tie poli­tique et sociale est irré­ver­sible. Des conver­gences entre ouvriers, jeunes et femmes sont à l’œuvre, même si les régimes en place, au Maroc et en Algérie, ont réussi jusqu’à date à entra­ver le pro­ces­sus. Le « prin­temps arabe » n’en conti­nue pas moins. D’abord en Égypte, où l’insurrection popu­laire a vaincu la dic­ta­ture, et où se pose la ques­tion des alter­na­tives, mais ailleurs dans la région, y com­pris dans les pays meur­tris par la guerre et l’occupation comme la Palestine, l’Irak et la Syrie. Partout des coa­li­tions popu­laires inédites prennent forme, expriment leur colère contre le statu quo into­lé­rable, éga­le­ment contre les forces poli­tiques tra­di­tion­nelles qui ne réus­sissent pas à cana­li­ser le pro­ces­sus de chan­ge­ment. C’est tout cela qui s’est exprimé lors du FSM de Tunis.

Des Indignados par­tout

Le FSM de Tunis a eu lieu éga­le­ment dans le contexte d’une montée des luttes dans plu­sieurs autres régions du monde, notam­ment en Europe du Sud, en Afrique sub­sa­ha­rienne et ailleurs. Des « indi­gnés » de par­tout étaient au rendez-vous, de France, d’Italie, d’Espagne, du Québec, du Sénégal, du Mali, d’Afrique du Sud, du Brésil, et ce dans des quan­ti­tés inéga­lées où des formes inédites de mobi­li­sa­tion sont en cours. Celles-ci par­viennent à bous­cu­ler les pou­voirs, sans néces­sai­re­ment avoir la force, pour le moment en tout cas, de les ren­ver­ser. C’est à tra­vers ces ini­tia­tives où les idées fon­da­trices du FSM prennent forme : démo­cra­tie radi­cale et par­ti­ci­pa­tive, conscience de la néces­sité de réin­ven­ter le para­digme du déve­lop­pe­ment au-delà des struc­tures contrai­gnantes du capi­ta­lisme, l’idée de « Pachamama » (que nous pro­posent nos cama­rades andins), et qui exprime la néces­sité de faire une bataille immense contre la des­truc­tion de la pla­nète, valo­ri­sa­tion des couches popu­laires tra­di­tion­nel­le­ment dis­cri­mi­nées notam­ment les femmes, les jeunes, les mino­ri­tés cultu­relles. Tout au long des der­nières années, ces mobi­li­sa­tions ont concré­tisé et réin­venté le Forum social en ouvrant des espaces de débats et de recherches pour, avec et par les mou­ve­ments popu­laires. Tout cela a convergé sur Tunis où le ton était non seule­ment très cri­tique, mais pro­po­si­tion­nel.

Les menaces

Pour autant, le pro­ces­sus est loin d’être ter­miné. Il serait illu­soire, voire naïf, de penser que les mou­ve­ments popu­laires sont en mesure de chan­ger le rap­port de forces, du moins à court terme. Les menaces qui pèsent sous la forme de la « guerre sans fin » orches­trée par les impé­ria­lismes ne cessent de pré­ci­pi­ter des crises que mai­trisent mal les mou­ve­ments popu­laires et qui sus­citent des poli­tiques du déses­poir où s’enfoncent des jeunes révol­tés un peu par­tout dans le monde. La trans­for­ma­tion de la « démo­cra­tie » libé­rale en sys­tèmes auto­ri­taires et répres­sifs creuse un trou noir où la ten­ta­tion de la mili­ta­ri­sa­tion devient plus pré­sente, ce qu’espèrent jus­te­ment les impé­ria­lismes. Mais cette ten­dance n’est pas la seule. Dans plu­sieurs pays, le capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant tente de se reloo­ker par des pro­messes de réformes qui ont pour objec­tif réel de divi­ser les classes popu­laires. On évoque un « capi­ta­lisme vert » pour obs­cur­cir les vrais enjeux de la des­truc­tion du monde. Des capi­ta­listes « à visage humain » se pré­sentent pour huma­ni­ser le sys­tème, mais sur­tout pour éviter l’émergence d’une véri­table alter­na­tive. Ces fausses alter­na­tives sont relayées par un appa­reil sophis­ti­qué et média­tisé se pré­sen­tant comme une « société civile » ou une social-démo­cra­tie « réa­liste » aspi­rant fina­le­ment à répa­rer l’édifice cham­bran­lant du pou­voir. Devant cela, bien des mou­ve­ments popu­laires hésitent. Cette hési­ta­tion était éga­le­ment pal­pable à Tunis car dans le fonds, le FSM est un miroir des mou­ve­ments et des luttes.

Les pro­chaines étapes

Il est pré­vi­sible, dans les pro­chaines années, que les mobi­li­sa­tions en cours conti­nuent selon des registres et des rythmes inégaux. On peut penser éga­le­ment que les résis­tances vont conti­nuer de confron­ter l’inacceptable statu quo. Certes, il faudra des batailles déter­mi­nées, opi­niâtres, très dures, pour mar­quer des rup­tures. Un des défis que n’avaient pas les géné­ra­tions de résis­tance anté­rieures pro­vient de la nature glo­ba­li­sée du capi­ta­lisme contem­po­rain, d’où une énorme capa­cité d’intervention poli­tique, mili­taire, éco­no­mique et cultu­relle à l’échelle de toute la pla­nète. Il en découle que la réponse des peuples ne peut qu’être inter­na­tio­nale et inter­na­tio­na­liste. Ce n’est pas facile ni évident, tant le déve­lop­pe­ment des divers États et peuples est inégal, pola­risé et frag­menté. Le FSM a été et reste encore un des labo­ra­toires où cette concrète utopie est en voie d’élaboration.

Dans les années 2000 sur­tout en Amérique du Sud, le FSM a été un outil utile et convi­vial, qui a donné de l’énergie et de l’imagination aux mou­ve­ments popu­laires du Brésil, de l’Argentine, du Venezuela, des pays andins et d’ailleurs. Certes, ce sont leurs luttes locales qui ont mené à des trans­for­ma­tions poli­tiques et éco­no­miques (encore en cours). Le FSM (pas plus que l’AIT a son époque) n’a été une « auto­rité supé­rieure » don­nant des « pres­crip­tions » aux mou­ve­ments popu­laires. Mais il a ren­forcé la confiance des mou­ve­ments. Il a fait cir­cu­ler les expé­riences de manière que les mou­ve­ments ont appris les uns des autres. Il a permis de visua­li­ser, à une échelle petite mais impor­tante, les contours de l’émancipation.

Aujourd’hui, le « moment » du FSM se déplace vers d’autres par­ties du monde y com­pris vers cet « arc des crises » à la croi­sée de l’Afrique, de l’Europe et de l’Asie. C’est donc là où il peut être par­ti­cu­liè­re­ment actif dans les pro­chaines années. La plu­part des orga­ni­sa­tions qui ont été à la nais­sance du FSM (prin­ci­pa­le­ment d’Amérique du Sud) en sont conscientes, ce qui ne veut sur­tout pas dire que les résis­tances ailleurs dans le monde sont négli­geables ! Il est évident que les révoltes ouvrières et popu­laires en Chine et dans plu­sieurs pays « émer­gents » dans le monde changent la donne. Il est éga­le­ment remar­quable que la résis­tance reste vive au « cœur du monstre », aux États-Unis, au Canada et au Québec. Les luttes en Amérique du Sud, même dans le contexte des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, se mul­ti­plient, d’autant plus que les mou­ve­ments popu­laires ont acquis davan­tage de confiance. Le FSM, les FSM devrait-on dire, sont des outils qu’il faut raf­fi­ner dans ce qui sera une très longue marche…

Pierre Beaudet

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