Pourquoi la droite aime les désastres

Mis en ligne le 20 février 2008

FABRIQUE DES IDÉES. Pour Naomi Klein, la droite pro­fite de chaque crise (finan­cière, envi­ron­ne­men­tale, etc.) pour aller plus loin dans son pro­gramme de libé­ra­li­sa­tion. Décryptage de ce qu’elle nomme le « capi­ta­lisme du désastre ». 8 février 2008.

Par Naomi Klein

Moody’s, une agence de nota­tion de grandes entre­prises en fonc­tion du risque et de la valeur de leurs inves­tis­se­ments, affirme que la réduc­tion dras­tique des dépenses du pro­gramme de Social Security (le pro­gramme fédé­ral de retraites) est la clef pour résoudre les pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques des États-Unis. De son côté, la National Association of Manufacturers, une orga­ni­sa­tion patro­nale, estime que la balle est dans le camp du gou­ver­ne­ment fédé­ral, qui devrait accep­ter la liste de nou­velles réduc­tions d’impôts qu’elle lui pro­pose. Pour le quo­ti­dien Investor’s Business Daily, la meilleure façon de sti­mu­ler l’économie serait de cher­cher du pétrole dans la réserve de faune natio­nale en Alaska.

Mais de toutes les manœuvres cyniques visant à faire passer des vols au profit des entre­prises pour des mesures de relance éco­no­mique, la palme doit être attri­buée à celle que pro­pose Lawrence B. Lindsey, ancien assis­tant du pré­sident Bush pour la poli­tique éco­no­mique et conseiller lors de la réces­sion de 2001. Le plan de Lindsey consiste à résoudre la crise déclen­chée par de mau­vais prêts en offrant encore plus de cré­dits dou­teux. Ainsi, « l’une des choses les plus faciles à faire serait de per­mettre aux indus­triels et aux com­mer­çants au détail » – notam­ment Wal-Mart – « d’ouvrir leurs propres ins­ti­tu­tions finan­cières, leur per­met­tant d’emprunter et de prêter de l’argent », écrit-il dans le Wall Street Journal.

Peu importe que de plus en plus d’Américains soient en défaut de paie­ment sur leur carte de crédit, pillent leurs propres plans de retraite et perdent leur maison. Si Lindsey était écouté, au lieu de perdre des ventes, Wal-Mart pour­rait prêter de l’argent à ses clients pour qu’ils conti­nuent à ache­ter, dans un cir­cuit com­mer­cial duquel on ne sort pas.

Ce n’est pas un hasard si ce genre d’opportunisme ne nous est pas étran­ger. Depuis quatre ans, je fais une recherche sur une dimen­sion peu connue de l’histoire éco­no­mique : com­ment les crises ont ouvert la voie à la révo­lu­tion éco­no­mique que mène la droite à l’échelle pla­né­taire. Une crise surgit, la panique se répand, les idéo­logues de droite s’engouffrent dans la brèche et remo­dèlent nos socié­tés dans l’intérêt des grands acteurs du monde de l’entreprise. J’appelle cette manœuvre « le capi­ta­lisme du désastre » (disas­ter capi­ta­lism).

Parfois les désastres natio­naux qui la rendent pos­sible prennent la forme d’agressions phy­siques contre les États : guerres, atten­tats ter­ro­ristes, désastres natu­rels. Le plus sou­vent il s’agit de crises éco­no­miques : spi­rales d’endettement, hyper­in­fla­tion, chocs moné­taires, réces­sions.

Il y a plus d’une décen­nie, l’économiste Dani Rodrik, qui ensei­gnait alors à Columbia University, a étudié les cir­cons­tances dans les­quelles les gou­ver­ne­ments adop­taient des poli­tiques de libre-échange. Le résul­tat de son enquête est frap­pant : « Aucun cas signi­fi­ca­tif de réforme du com­merce dans un pays en déve­lop­pe­ment n’a eu lieu dans les années 1980 en dehors d’un contexte de crise éco­no­mique grave ». Les années 90 lui ont dra­ma­ti­que­ment donné raison. En Russie, l’effondrement éco­no­mique a pré­paré la voie à la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques, bra­dées à prix cassé. Plus tard, la crise asia­tique (1997-1998) a exposé les « tigres asia­tiques » à une fré­né­sie de rachats d’entreprises par des capi­taux étran­gers, dans un pro­ces­sus que le New York Times a bap­tisé « les plus grandes soldes au monde ».

Bien sûr, les États déses­pé­rés font géné­ra­le­ment ce qu’il faut pour obte­nir un plan de secours. L’atmosphère de panique offre aux diri­geants poli­tiques l’occasion de mener dans la hâte des chan­ge­ments radi­caux qui, en d’autres cir­cons­tances, seraient trop impo­pu­laires, tels que la pri­va­ti­sa­tion de ser­vices essen­tiels, l’affaiblissement de la pro­tec­tion sociale des sala­riés, ou la signa­ture d’accords de libre-échange. Lors d’une crise, on peut pré­sen­ter débat public et pro­cé­dures démo­cra­tiques comme un luxe qu’on ne peut s’offrir.

Les poli­tiques néo­li­bé­rales (free-market) pré­sen­tées comme des remèdes d’urgence ont-elles vrai­ment pour effet de résoudre les crises qui sur­gissent ? Pour les idéo­logues qui pro­meuvent ces solu­tions, la ques­tion a peu d’importance. Ce qui compte, c’est que le « capi­ta­lisme du désastre » soit une tac­tique poli­tique effi­cace. L’économiste Milton Friedman, chantre de la liberté du marché, a pré­senté cette stra­té­gie de la plus claire des manières, dans la pré­face à la réédi­tion de 1982 de son mani­feste Capitalism and Freedom (Capitalisme et liberté) : « Seule une crise, réelle ou perçue, pro­duit du vrai chan­ge­ment. Lorsque cette crise se pro­duit, les actions entre­prises dépendent des idées qui traînent dans la société. Voilà, je crois, notre vraie fonc­tion : éla­bo­rer des alter­na­tives aux poli­tiques exis­tantes, les main­te­nir en vie et dis­po­nibles jusqu’à ce que le poli­ti­que­ment impos­sible devienne poli­ti­que­ment inévi­table ».

Une décen­nie plus tard, John Williamson, un impor­tant conseiller du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et de la Banque mon­diale (celui-là même qui a forgé l’expression « consen­sus de Washington »), est allé plus loin encore. Au cours d’une réunion de grands déci­deurs poli­tiques, il s’est demandé « s’il n’y avait pas un sens à pro­vo­quer déli­bé­ré­ment une crise afin d’enlever les obs­tacles poli­tiques à la réforme ».

Plus sou­vent qu’à son tour, l’administration Bush admi­nis­tra­tion a pro­fité des crises pour écar­ter tout obs­tacle qui pour­rait faire obs­tacle aux dis­po­si­tifs les plus radi­caux de son pro­gramme éco­no­mique. Une réces­sion (2001) a d’abord servi d’excuse à des baisses d’impôts géné­ra­li­sées. Plus tard, la « guerre contre le ter­ro­risme » a inau­guré une ère de pri­va­ti­sa­tions sans pré­cé­dent des fonc­tions mili­taires et sécu­ri­taires. Après l’ouragan Katrina (2005), l’administration a mul­ti­plié les exo­né­ra­tions fis­cales, fait recu­ler les acquis sociaux des sala­riés, fermé des loge­ments sociaux et par­ti­cipé à la trans­for­ma­tion de la Nouvelle Orléans en labo­ra­toire pour les char­ter schools (écoles publiques gérées indé­pen­dam­ment des auto­ri­tés sco­laires publiques), tout cela au nom de la « recons­truc­tion » après le désastre.

Étant donné ces pré­cé­dents, les lob­byistes de Washington avaient toutes les rai­sons de penser que la crainte d’une réces­sion allait per­mettre une nou­velle dis­tri­bu­tion de cadeaux aux entre­prises. Et pour­tant il semble que les Américains com­mencent à com­prendre les tac­tiques du « capi­ta­lisme du désastre ». Bien sûr, le paquet de mesures, dont le mon­tant s’élève à 150 mil­liards de dol­lars, que pro­pose l’administration Bush pour relan­cer l’économie, n’est rien d’autre qu’un cadeau fiscal à peine déguisé, incluant une série de nou­velles « inci­ta­tions » aux entre­prises. Mais les Démocrates ont dit non à une ten­ta­tive plus ambi­tieuse du Parti répu­bli­cain de pro­fi­ter de la crise pour rendre per­ma­nente les exo­né­ra­tions fis­cales de Bush et s’en prendre à la sécu­rité sociale. Pour l’instant tout se passe comme si cette crise, pro­vo­quée par le refus obs­tiné de régle­men­ter les mar­chés, ne sau­rait être « réso­lue » sans donner à Wall Street une nou­velle occa­sion de dila­pi­der l’argent public.

Pourtant, tout en résis­tant (péni­ble­ment) à ces mesures, les Démocrates de la Chambre des repré­sen­tants semblent avoir aban­donné la lutte pour que l’augmentation des allo­ca­tions de chô­mage, le finan­ce­ment du pro­gramme des bons d’alimentation pour les pauvres (food stamps) et le pro­gramme d’assurance Medicaid soient inclus au plan de relance. De plus ils ne par­viennent abso­lu­ment pas à uti­li­ser la crise pour pro­po­ser des solu­tions alter­na­tives à un statu quo marqué par des crises en série, qu’elles soient envi­ron­ne­men­tales, sociales ou éco­no­miques.

Le pro­blème n’est pas un manque d’idées « en vie et dis­po­nibles » comme le dit Friedman. Beaucoup sont dis­po­nibles, du sys­tème de santé garanti par l’État à des lois ren­dant obli­ga­toire un « salaire décent » (living wage). Des mil­liers d’emplois pour­raient être créés pour recons­truire l’infrastructure publique, vétuste, et la rendre plus com­pa­tible avec les réseaux de trans­port en commun et avec les éner­gies renou­ve­lables. Des capi­taux sont néces­saires pour démar­rer ? Vous n’avez qu’à sup­pri­mer la niche fis­cale (loo­phole) qui permet aux mana­gers des grands fonds spé­cu­la­tifs de ne payer que 15% d’impôts sur les gains de capi­tal plutôt que 35% d’impôts sur le revenu ; ainsi qu’à adop­ter la taxe, pro­po­sée depuis long­temps, sur le com­merce inter­na­tio­nal des devises. Avantage sup­plé­men­taire : un marché moins vola­tile, moins exposé aux crises…

Notre manière de réagir aux crises est tou­jours hau­te­ment poli­tique : c’est une leçon que les pro­gres­sistes semblent avoir oublié. Il y a là une ironie his­to­rique : les crises ont ouvert la voie à cer­taines des poli­tiques les plus pro­gres­sistes de l’histoire des Etats-Unis. Après l’échec dra­ma­tique du marché en 1929, la gauche était pré­pa­rée et n’attendait que de pou­voir mettre en œuvre ses idées : le plein emploi, les grands pro­jets de tra­vaux publics, les grandes cam­pagnes de syn­di­ca­li­sa­tion. Le sys­tème de Social Security que Moody’s a tel­le­ment envie de déman­te­ler a été conçu comme réponse directe à la Dépression.

Chaque crise est aussi une oppor­tu­nité, que quelqu’un exploi­tera. Mais la ques­tion qui nous est posée : les tur­bu­lences actuelles ser­vi­ront-elles de pré­texte pour trans­fé­rer encore plus de richesses publiques dans des mains pri­vées et effa­cer les der­niers ves­tiges de l’Etat-Providence, au nom de la crois­sance éco­no­mique ? Ou bien ce nouvel échec de mar­chés fonc­tion­nant sans entrave sera-t-il l’élément déclen­cheur dont nous avons besoin pour rani­mer l’esprit de l’intérêt public et cher­cher des solu­tions sérieuses aux crises de notre temps : les inéga­li­tés béantes, le réchauf­fe­ment pla­né­taire, la défaillance des infra­struc­tures publiques ? Les capi­ta­listes du désastre tiennent les rênes du gou­ver­ne­ment depuis trois décen­nies. Le moment est revenu de pro­mou­voir un « pro­gres­sisme du désastre ».


Source : Mouvements – 8 février 2008
Cet article est dis­po­nible en anglais sur le site web de Naomi Klein. Il a été publié dans le Los Angeles Times le 27 jan­vier 2008.

Traduction fran­çaise : Jim Cohen et Nicolas Haeringer, pour Mouvements.

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