Pourquoi l’État canadien va continuer en Afghanistan

Par Mis en ligne le 16 novembre 2010

La déci­sion récente de Stephen Harper de main­te­nir une pré­sence mili­taire en Afghanistan aura sur­pris ceux et celles qui ne veulent pas com­prendre, car mal­heu­reu­se­ment, cette option était déjà et depuis long­temps « ins­crite dans le béton ». Car cette déci­sion est « logique » et « ration­nelle » du point de vue de l’État et des domi­nants au Canada. Elle fait pra­ti­que­ment consen­sus au sein des diverses fac­tions de ces domi­nants et des for­ma­tions poli­tiques, notam­ment le Parti libé­ral du Canada (PLC), qui aurait fait exac­te­ment ce que Harper a fait en Afghanistan depuis 2006, à quelques nuances près.

À l’origine de la guerre « sans fin »

En 2001 au moment de l’invasion de l’Afghanistan, les États-Unis sont déjà impli­qués dans cette région du monde depuis plus d’une dizaine d’années. En effet après l’implosion de l’URSS, sans com­pé­ti­teur de grande échelle donc, Washington entre­prend une vaste réor­ga­ni­sa­tion de sa stra­té­gie mili­taire. La pre­mière étape est l’attaque contre l’Irak en 1991 et l’installation de bases mili­taires per­ma­nentes dans la région du Moyen-Orient et du Golfe. Par la suite, les forces états-uniennes se déploient en Afrique et en Asie, notam­ment en Asie cen­trale dans les anciennes répu­bliques sovié­tiques. Parallèlement, l’OTAN qui opère sous com­man­de­ment amé­ri­cain enva­hit et dis­loque la Yougoslavie. Cet immense effort de guerre sous les Présidents Bush et Clinton repré­sente une ten­ta­tive d’imposer au monde une « pax ame­ri­cana», appuyée par plus de 600 000 mili­taires amé­ri­cains déployés dans le monde et un budget dépas­sant (et de loin) tous les autres bud­gets de toutes les autres puis­sances de ce monde. Dans le lan­gage du Pentagone, les États-Unis veulent s’assurer d’une domi­na­tion mili­taire sans par­tage, aussi bien au niveau opé­ra­tion­nel sur le ter­rain que via les armes de des­truc­tion mas­sive (c’est ce qui est appelé le « full spec­trum domi­nance»). Les rivaux des États-Unis sont mis devant le fait et impuis­sants. Mais au tour­nant de la décen­nie, de sérieux obs­tacles s’érigént contre cette « réin­gé­nie­rie » du monde. Un cer­tain nombre de pays dits émer­gents, en par­ti­cu­lier la Chine, mani­festent leur réti­cence devant cette dérive mili­taire. L’Union euro­péenne, enchaî­née par les ornières tra­di­tion­nelles pro-USA, se retrouve en porte-à-faux des États-Unis sur divers dos­siers, par exemple la Palestine. Enfin des résis­tances popu­laires inédites se dressent sur le chemin de la nou­velle recon­quête espé­rée à Washington.

Le 11 sep­tembre : une « oppor­tu­nité »

Surviennent alors les évè­ne­ments que l’on connaît. Dissipons tout de suite une illu­sion : ces attaques contre New York et Washington ne sont pas une « conspi­ra­tion » pensée dans le sous-sol du Pentagone ! Ils repré­sentent un pro­ces­sus com­plexe et contra­dic­toire qui découle de la mili­ta­ri­sa­tion et des agres­sions contre de nom­breux peuples au Moyen-Orient et ailleurs, éga­le­ment de l’incapacité des États-Unis, malgré le « full spec­trum domi­nance», de tout contrô­ler face à un ennemi rela­ti­ve­ment insais­siable. Mais le plus impor­tant se passe le 12 sep­tembre, lorsque le Président Bush déclare la « guerre sans fin » ainsi que le droit et la capa­cité des États-Unis d’intervenir par­tout et tout de suite, sans aucune res­tric­tion ni cadre imposé par l’ONU. Il le dit lui-même sans gène, l’action d’Al-Qaïda est une « oppor­tu­nité » qui doit être saisie. De plus, Bush, pour jus­ti­fier tout cela, donne une nou­velle colo­ra­tion à cette guerre sans fin qui devient une « guerre de civi­li­sa­tion», une opé­ra­tion deman­dée par Dieu pour com­battre l’«axe du mal ». Ce néo­con­ser­va­tisme met les États alliés mal à l’aise, mais au bout de la ligne, ils acceptent, en rechi­gnant par­fois, l’invasion de l’Afghanistan qui conduit à l’occupation que l’on connaît depuis.

Les véri­tables enjeux

Mais rapi­de­ment, on se rend compte que l’agenda prin­ci­pal n’est pas celui-là, mais plutôt l’invasion de l’Irak dont le gou­ver­ne­ment répres­sif de Saddam Hussein, l’ancien allié des États-Unis, n’a rien à faire avec le 11 sep­tembre. Encore là, Washington affirme son droit de réa­li­ser des attaques « pré­ven­tives», de tuer, kid­nap­per et déte­nir sans procès et en dehors de toutes les conven­tions inter­na­tio­nales. L’opinion mon­diale est stu­pé­faite et se mobi­lise, for­çant cer­tains gou­ver­ne­ments (dont celui du Canada) à se dis­tan­cier de l’agression, tout en main­te­nant les dis­po­si­tifs qui font en sorte, via l’OTAN notam­ment, que les pays dits occi­den­taux res­tent subor­don­nés aux États-Unis.

De la guerre au chaos

Après avoir faci­le­ment ren­versé Saddam en 2003, Bush entre­prend de « restruc­tu­rer » l’Irak en une sorte de Disneyland capi­ta­liste. Mais le rêve devient cau­che­mar. Les Irakiens se sou­lèvent et l’armée états-unienne, pour­tant si puis­sante, est inca­pable de sou­te­nir le choc. Washington tente alors, dès 2005-06, de détour­ner l’attention de l’échec en pré­pa­rant de nou­velles agres­sions, contre l’Iran, contre le Liban, et, via les alliés stra­té­giques israé­liens, contre les Palestiniens. Quelque part au tour­nant de 2007, on vient à deux che­veux d’attaques nucléaires contre l’Iran, mais elles sont blo­quées par les géné­raux états-uniens qui estiment que cela serait une fuite en avant aussi funeste qu’inutile. Entre-temps, les États-Unis qui dépensent dans l’aventure des mil­liers de mil­liards de dol­lars s’enfoncent dans une crise pro­fonde. En 2008, celle-ci culmine avec le chan­ge­ment de garde à Washington.

Faire la même chose avec d’autres mots

Le nou­veau pré­sident Obama promet de mettre fin à la guerre contre l’Irak : en réa­lité, il pro­pose de réor­ga­ni­ser cette guerre. Les sol­dats états-uniens sont redé­ployés en dehors des grands centres urbains, pen­dant que les forces mer­ce­naires (ira­kiennes et autres) sont ren­for­cées pour per­pé­tuer l’occupation. Du côté des autres « fronts » (Liban, Syrie, Iran, Palestine), Obama pro­pose une « pause», sans chan­ger rien de fon­da­men­tal dans la stra­té­gie pour­sui­vie, qui est de sécu­ri­ser l’ensemble de la région sous com­man­de­ment états-unien, y com­pris au niveau mili­taire. Entre-temps, il promet de relan­cer la « bonne guerre», celle en Afghanistan qui a au moins le mérite, à ses yeux, d’être « légi­time», puisqu’il s’agit de tuer et de cap­tu­rer les « ter­ro­ristes ». De nou­velles troupes sont ame­nées sur le ter­rain et on presse la main des « alliés » (lire les subal­ternes) de l’OTAN pour qu’ils contri­buent à l’effort de guerre. Trop peu ou trop tard, cette stra­té­gie états-unienne arrive à une impasse, qui est celle d’aujourd’hui. Rien n’indique en effet que les « ter­ro­ristes», qui sont en grande partie des natio­na­listes afghans, seront « éra­di­qués ».

Gestion de crise

On se retrouve fina­le­ment avec une « ges­tion de crise » qui permet d’éviter le pire, comme l’arrivée à Kaboul des Talibans. Ceci cepen­dant, du point de vue des États-Unis, a au moins un avan­tage, soit de main­te­nir en place un immense dis­po­si­tif mili­taire, juché au cœur du Moyen-Orient et de l’Asie cen­trale. Probablement, on espère à Washington que cette stra­té­gie d’usure affai­blira peu à peu les oppo­sants, et notam­ment l’Iran qui conti­nue cepen­dant d’être un sérieux empê­cheur de tour­ner en rond. En même temps, les États-Unis envoient un sérieux mes­sage à la Chine et à la Russie, qu’ils sont encore et pour long­temps les « king-pin » de cette stra­té­gique Eurasie, à cheval entre les riches res­sources éner­gé­tiques de la région et les immenses flux éco­no­miques qui peu à peu lient les pays « émer­gents » en dehors de l’influence états-unienne.

Montrer ses dents

Voici ce qui est donc le contexte dans lequel un État secon­daire, tra­di­tion­nel subor­donné des États-Unis, tente d’agir. D’emblée, c’est assez mau­vais, car tra­di­tion­nel­le­ment, le Canada, l’«honnête cour­tier » comme on le désigne par déri­sion, ne peut plus, comme avant, jouer le « gentil inter­mé­diaire » à la manière onu­sienne. C’est ce qui donne des maux de tête à Jean Chrétien, avant la spec­ta­cu­laire élec­tion en 2006 d’un homme qui n’a pas d’état d’âme et qui déclare avec fracas qu’il aurait amené le Canada dans l’invasion de l’Irak en 2003. Dans cette logique, Harper veut se « rache­ter ». Avec son com­père Bush et plus tard avec Obama, il pro­pose rien de moins que de remi­li­ta­ri­ser le Canada, de faire du Canada un « par­te­naire » direct (et non indi­rect) de la guerre sans fin. Non seule­ment les troupes sont déployées sur la ligne de front en Afghanistan, mais on dépense des mil­liards pour remi­li­ta­ri­ser le pays. Tout cela est bien sûr accom­pa­gné des mêmes poli­tiques adop­tées aux États-Unis pour contrô­ler, déte­nir, tor­tu­rer (via des relais com­plai­sants) et tuer. Comme le pit­bull qui accom­pagne son maître, le Canada de Harper se voit réjoui de pou­voir mon­trer ses dents.

Un « consen­sus » sor­dide

Mais le pro­blème n’est pas seule­ment le pit­bull. Les domi­nants cana­diens ont décidé, depuis long­temps, de rester le larbin des États-Unis. Un larbin, on s’entend, qui se pré­sente de manière « res­pec­table», avec un vernis d’autonomie au moins. Cette logique est à l’œuvre depuis 60 en fait et avec des sou­bre­sauts ici et là, conduit cet État à être un sup­plé­tif géné­ra­le­ment utile. Face à la guerre sans fin et la « réin­gé­nie­rie » du Moyen-Orient, le Canada ne peut que se ranger der­rière le maître, avec par­fois quelques petites chi­ca­ne­ries. La domi­na­tion du monde par les États-Unis, dont l’une des pièces est le contrôle de l’Eurasie, fait leur affaire, du moins le pensent-ils, quitte à trans­for­mer encore plus le pays en une vaste réserve de res­sources natu­relles qu’on peut exploi­ter à volonté pour main­te­nir à flot un Empire décli­nant. Il n’est donc pas sur­pre­nant, ni de la part d’Harper, ni de la part d’Ignatieff, qu’il faille aider l’Empire en Afghanistan. Il est « ration­nel » de sou­te­nir les États-Unis dans leurs pré­pa­ra­tifs de guerre contre l’Iran, tout en se ran­geant (comme tou­jours) aux côtés des mili­ta­ristes israé­liens qui espèrent bien­tôt relan­cer les attaques contre les Palestiniens et le Liban. Au-delà de ses ter­ribles échecs et de l’impasse poli­tico-éco­no­mique dans laquelle il s’est mis, l’Empire états-unien doit être sou­tenu, affirment les domi­nants, toutes ten­dances confon­dues. Ce « consen­sus » signi­fie qu’il faudra lutter fort et long­temps, pour ren­ver­ser le cours, car cette poli­tique n’est pas seule­ment celle d’un néo­con­ser­va­teur « extré­miste», mais d’une constel­la­tion puis­sante de domi­nants.

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