Pourquoi Cuba est-elle devenue un problème difficile pour la gauche ?

Boaventura de Sousa SantosCette question peut paraître étrange, et certains diront que la formulation inverse serait peut-être plus exacte : pourquoi la gauche est-elle devenue un problème difficile pour Cuba ? Au cours du XXe siècle, en effet, la révolution cubaine a occupé une place incontournable au sein de la pensée et de la pratique de la gauche. Cela semble d’autant plus vrai que l’on porte moins le regard sur la société cubaine, en elle-même, et plus sur la contribution de Cuba en matière de liens entre les peuples, tellement les actes de solidarité internationaliste posés par la révolution cubaine au cours des 50 dernières années ont été nombreux. On peut dire que l’Europe et l’Amérique du Nord ne seraient probablement pas autre chose que ce qu’elles sont sans la révolution cubaine. Mais il n’en a pas été ainsi dans le cas de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, c’est-à-dire dans les régions de la planète où vit 85% de la population mondiale. Au cours des cinq dernières décennies, la solidarité internationaliste fournie par Cuba a porté sur les domaines les plus divers, entre autres, sur les domaines politique, militaire, social et humanitaire.
Qu’est-ce que la « gauche » et qu’est-ce qu’un « problème difficile »?

Je crois malgré tout pertinente la question à laquelle j’essaie de répondre. Mais avant de hasarder une réponse, il convient de faire plusieurs précisions. Premièrement, la question peut suggérer que c’est seulement Cuba qui a évolué pour devenir problématique au cours des années, et que la gauche, qui l’interpelle aujourd’hui, est restée la même qu’il y a 50 ans. Rien n’est plus faux : autant Cuba que la gauche ont évolué beaucoup au cours de ce demi-siècle, et ce sont les divergences entre leurs évolutions respectives qui ont créé un problème difficile. Cuba a, il est vrai, essayé activement de changer la situation mondiale de façon à établir des relations plus justes entre les peuples, mais il est également vrai que les conditions externes hostiles agissant sur révolution cubaine ont empêché la pleine réalisation du potentiel de renouvellement de la gauche instauré par la révolution en 1959. En fait la gauche mondiale s’est renouvelée au cours des 50 dernières années, en se basant sur d’autres données que celles qui proviennent de l’héritage de la révolution cubaine. Cuba a maintenu sa solidarité internationale cubaine à un niveau de vitalité supérieur à celui des solutions internes.

Deuxièmement, je dois préciser ce que j’entends par « gauche » et par « problème difficile ». Le terme « gauche » désigne l’ensemble des théories et des pratiques transformatrices qui, au cours des 150 dernières années, ont résisté à l’expansion du capitalisme et au type de relations économiques, sociales, politiques et culturelles que ce système engendre, et qui ont ainsi maintenu la croyance en la possibilité d’un avenir post-capitaliste, d’une société alternative plus juste parce qu’orientée vers la satisfaction des besoins réels des populations, et plus libre parce que centrée sur l’établissement des conditions nécessaires à l’exercice effectif de la liberté. On a donné à cette société différente le nom générique de socialisme. J’affirme que pour cette gauche, dont la théorie et la pratique ont évolué beaucoup au cours des 50 dernières années, Cuba constitue aujourd’hui un « problème difficile ». Pour la gauche qui a éliminé de ses perspectives la possibilité d’un socialisme ou d’un post-capitalisme, Cuba ne constitue même pas un problème, mais bien un cas perdu. Je ne m’occuperai pas de cette autre gauche dans ce texte.
Par « problème difficile » je me réfère à une troisième position sur Cuba, différente des deux autres positions opposées, qui rejettent l’existence d’un « problème difficile » dans ce pays : celle selon laquelle Cuba serait une solution sans problèmes, et celle selon laquelle Cuba serait un problème sans solution. Adopter la troisième position selon laquelle Cuba constitue un « problème difficile » pour la gauche signifie l’acceptation de trois idées : 1) dans les conditions internes actuelles, Cuba a cessé d’être une solution viable pour la gauche; 2) les problèmes que Cuba affronte, sans être insurmontables, sont difficiles à régler; et 3) si Cuba résolvait ses problèmes en gardant la perspective socialiste, elle pourrait redevenir un moteur de rénovation de la gauche, mais il faudrait pour cella que Cuba devienne différente, construise un socialisme différent de celui qui a échoué au XXe siècle, et contribue ainsi à entreprendre l’urgente rénovation de la gauche. Car si Cuba ne se renouvelle pas, la gauche n’entrera jamais dans le XXIe siècle.

La résistance et l’alternative

Ces précisions étant faites, la question du « problème difficile » peut se formuler ainsi : tous les processus révolutionnaires modernes sont des processus de rupture basés sur deux piliers : la résistance et l’alternative (l’autre voie). Il est crucial de maintenir l’équilibre entre ces deux aspects si l’on veut éliminer l’ancien jusqu’où cela est nécessaire et engendrer le nouveau jusqu’où cela est possible. Les conditions extérieures hostiles dans lesquelles le processus révolutionnaire cubain a évolué (blocus illégal mené par les États-Unis, solution soviétique forcée des années 70 et ajustement radical produit par la fin de l’Union soviétique dans les années 90) ont rendu cet équilibre impossible. En raison de ces conditions extérieures, c’est la résistance qui a fini par s’imposer et non l’alternative. L’alternative n’a pas pu se développer selon sa logique propre, concentrée sur l’émergence du nouveau. C’est la logique contraire, celle de la résistance, concentrée sur la négation de l’ancien, qui l’a emporté.

Aussi l’alternative est toujours restée l’otage d’une norme qui lui est étrangère. En d’autres termes, elle ne s’est jamais transformée en une solution vraiment nouvelle, consolidée, créatrice d’une nouvelle hégémonie et donc capable d’engendrer un développement endogène selon une logique interne de rénovation (nouvelles alternatives dans l’alternative). Et les ruptures avec les passés successifs de la révolution ont toujours été moins endogènes que la rupture avec le passé prérévolutionnaire. Le caractère endogène de cette dernière rupture s’est mis à justifier l’absence de ruptures endogènes des passés plus récents, même si ces derniers étaient connus comme étant problématiques.

En raison de ce relatif déséquilibre entre la résistance et l’alternative, celle-ci a toujours été sur le point de stagner. Cette stagnation de l’alternative a toujours pu être cachée par la vitalité de la résistance, soutenue et noble. La prédominance de la résistance a fini par justifier l’exagération des diagnostics : on a invoqué les besoins de la résistance pour diagnostiquer l’impossibilité d’instaurer l’alternative. Même lorsque les besoins invoqués sont niés par les faits, l’alternative est toujours perçue comme étant crédible.

Le charisme révolutionnaire et le système réformiste

Le deuxième aspect du « problème difficile » est le mode spécifiquement cubain de gérer la tension entre révolution et réforme. Dans tout processus révolutionnaire, les premières mesures prises par les révolutionnaires après la victoire de la révolution sont d’éviter que d’autres révolutions ne se produisent. Ces mesures instaurent un processus de réformes dans la révolution. C’est alors que s’établit la grande complicité, invisible mais décisive, entre le révolutionnarisme et le réformisme. Dans le meilleur des cas, cette complémentarité est obtenue au moyen d’une dualité, plus apparente que réelle, entre, d’une part, le charisme du leader, qui maintient vivante la permanence de la révolution, et, d’autre part, le système politique révolutionnaire, qui se poursuit en assurant la reproduction du réformisme. Le leader charismatique perçoit le système comme étant une contrainte, qui limite son élan révolutionnaire et exige de lui des changements. Et le système perçoit le leader comme étant une source de chaos, qui rend provisoire toutes les vérités bureautiques. Cette dualité créative a été, pendant quelques années, l’une des caractéristiques de la révolution cubaine.

Mais au bout d’un certain temps, cette complémentarité, pleine de vertus, tend à se transformer en un blocage mutuel. Pour le leader charismatique, le système, qui, au début, constitue une contrainte qui lui est extérieure, finit, avec le temps, par devenir sa seconde nature. Il devient alors difficile de distinguer entre les limites dues au système et les limites dues au leader lui-même. Le système sait que la réussite du processus de réformes finira par ronger le charisme du leader. Aussi, pour éviter une telle détérioration, il s’autolimite. La complémentarité se transforme alors en un jeu d’autolimitations réciproques. Il y a ainsi risque que les développements complémentaires cèdent leur place à des stagnations parallèles.

Avec le temps, les rapports entre le charisme et le système tendent à devenir instables, particulièrement dans les moments de transition. Le charisme, en lui-même, n’admet pas de transition[1]. Aucun leader charismatique n’a de successeur charismatique. La transition ne survient que dans la mesure où le système est capable de se substituer au charisme. Pour cela, le système doit être capable d’opérer des réformes lui permettant de gérer des sources de chaos très différentes de celles produites par le leader. Il y a impasse si le leader charismatique bloque les possibilités dont dispose le système pour instaurer des réformes.

On peut résumer cet aspect du « problème difficile » de la façon suivante : l’avenir socialiste de Cuba dépend de la capacité du système révolutionnaire de procéder à des réformes. Or une telle capacité est une inconnue dans un système qui a toujours défini sa puissance en lien avec la force du leader charismatique. Cet aspect de la difficulté du problème explique le discours prononcé par Fidel le 17 novembre 2005 à l’Université de La Havane[2].

Le « problème difficile » présente deux déséquilibres intimement liés entre eux : celui entre la résistance et l’alternative et, celui entre le charisme et le système. La prépondérance de la résistance sur l’alternative a été à la fois l’effet et la cause de la prépondérance du charisme sur le système.

Que faire ?

La discussion qui précède démontre que Cuba est un « problème difficile » pour la gauche qui n’a pas abandonné la perspective d’un post-capitalisme ou du socialisme et qui a évolué beaucoup au cours des 50 dernières années. Le peuple cubain pourra tirer, à partir des lignes principales de cette évolution, la solution à ce problème, malgré les difficultés que ce dernier présente. La révolution cubaine, qui a tellement contribué à la rénovation de la gauche au cours de la première décennie, pourrait maintenant tirer profit de la rénovation de la gauche survenue depuis quelque temps. Elle pourrait recommencer à jouer un rôle dialectique actif en vue de la rénovation de la gauche. Résoudre le problème difficile exige donc la mise en pratique réussie du mouvement dialectique suivant : renouveler Cuba en renouvelant la gauche; renouveler la gauche en renouvelant Cuba.

Les principales voies de rénovation de la gauche socialiste au cours des 50 dernières années

Au cours des 50 dernières années, l’écart entre la théorie de gauche et la pratique de gauche s’est aggravé. Cela a eu des conséquences très spécifiques pour le marxisme. En effet, la théorie de gauche critique, dont le marxisme est l’héritier, s’est développée à partir de la moitié du XXe siècle dans cinq pays de l’hémisphère nord (Allemagne, Angleterre, Italie, France et États-Unis). Elle reflétait les réalités des sociétés des pays capitalistes développés. Or c’est dans l’hémisphère sud que des pratiques de gauche plus créatrices ont été conçues et appliquées par des classes et des groupes sociaux considérés « invisibles » ou presque invisibles par la théorie critique et même par le marxisme, tels que les peuples colonisés, les peuples autochtones, les paysans, les femmes, les descendants d’Africains, entre autres.[3] Un écart s’est ainsi créé entre la théorie et la pratique, qui domine notre situation théorique et politique actuelle : une théorie semi-aveugle se développe parallèlement à une pratique semi-invisible[4]. Or une théorie semi-aveugle ne sait pas commander et une pratique semi-invisible ne sait pas se faire valoir.
La théorie a graduellement perdu son rôle d’avant-garde. Elle ne pouvait plus diriger la pratique parce qu’elle ne saisissait plus ce qui survenait[5]. Ayant perdu le statut de théorie d’avant-garde qu’on lui conférait, son statut complètement nouveau de théorie d’arrière-garde était inacceptable selon de la tradition de gauche de l’hémisphère nord. La « théorie d’arrière-garde », telle que je la définis, présente deux caractéristiques : c’est une théorie qui ne donne pas d’orientations qui soient fondées sur des principes généraux, c’est-à-dire sur des lois générales préétablies, qui reflètent soi-disant toute l’histoire; elle est plutôt basée sur une analyse constante, critique et ouverte des pratiques de transformation sociale. La théorie d’arrière-garde accepte de se laisser surprendre par les pratiques de transformation progressistes, accompagne celles-ci, les analyse, essaie de s’enrichir de ses leçons et cherche en elles des modes d’approfondissement et de généralisation des luttes sociales les plus progressistes. D’autre part, une théorie d’arrière-garde se penche sur ces pratiques transformatrices, étudie les processus et les acteurs collectifs les plus avancés, ainsi que ceux qui sont les plus en retard, qui sont les plus timides et qui pourraient tout laisser tomber. Comme pourrait le dire le sous-commandant Marcos, la théorie d’arrière-garde en est une qui accompagne les personnes les moins rapides, qui intègre les avancées et les reculs, qui unit les personnes qui se trouvent en avant et celles qui se trouvent en arrière, en tant que partie d’un processus dialectique nouveau, qui ne présuppose pas l’idée d’une totalité, qui prône l’idée qu’il existe différents processus de totalisation, toujours inachevés et toujours en compétition. Conformément à la pensée de Gramsci, tel est le chemin qu’il faut suivre pour créer une contre-hégémonie socialiste ou, dans les cas comme celui de Cuba, pour maintenir et renforcer une hégémonie socialiste.

Pour me limiter à un exemple, je prendrais celui des grands invisibles ou des grands oubliés de la théorie critique moderne, les peuples autochtones de l’Amérique latine, visibles dans la théorie en tant que paysans. Ensemble, ils ont été parmi les grands protagonistes des luttes progressistes des dernières décennies à travers le continent. Selon la théorie conventionnelle d’avant-garde, toute cette innovation politique et sociale n’a que peu d’intérêt ou même aucune pertinence. Cette théorie bloque toute possibilité d’en apprendre sur les luttes de ces groupes sociaux, sur leurs conceptions sur l’économie et sur le bien-être (le suma kaway des Quechuas ou le suma qamaña des Aymaras, c’est-à-dire le « bien vivre »). Leurs conceptions sont aujourd’hui enchâssées dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, entre autres leurs conceptions sur les formes multiples de gouvernement et de démocratie : la démocratie représentative, participative et communautaire telle qu’établie dans la nouvelle Constitution de la Bolivie. L’incapacité d’apprendre des nouveaux agents de transformation finit par conduire à la non-pertinence de la théorie elle-même.

La fin de la théorie d’avant-garde marque la fin de toute organisation politique qui était basée sur elle. Elle marque, notamment, la fin du parti d’avant-garde. Aujourd’hui les partis sortis du moule de la théorie d’avant-garde ne sont ni d’avant-garde ni d’arrière-garde (selon la définition donnée ci-dessus). Ces partis sont, en fait, bureaucratiques. Lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, ils résistent vigoureusement au statu quo sans cependant présenter d’alternative. Et lorsqu’ils sont au pouvoir, ils résistent vigoureusement à toute proposition d’alternative. Pour remplacer le parti d’avant-garde, il faut créer un ou plusieurs partis d’arrière-garde, qui accompagne/ent le ferment de militantisme social que les résultats de la participation populaire aux élections en faveur de plateformes claires engendrent, même pour les personnes qui ne participent pas encore aux processus et qui sont encouragés à s’y intéresser.

Une autre grande innovation des dernières 50 années a été le mode dont la gauche et le mouvement populaire se sont appropriés les conceptions hégémoniques (libérales, capitalistes) qui parlent de démocratie et les ont transformées en conceptions démocratiques contre-hégémoniques, participatives, délibératives, communautaires, radicales. Nous pouvons résumer cette innovation en affirmant que la gauche a finalement décidé de prendre la démocratie au sérieux, ce que la bourgeoisie n’a jamais fait, comme le soulignait pertinemment Marx. Prendre la démocratie au sérieux signifie non seulement porter celle-ci bien au-delà des limites de la démocratie libérale, mais également créer un concept de démocratie de type nouveau, relatif à la démocratie et à tout le processus de transformation des relations de pouvoir inégal en relations d’autorité partagée. La démocratie libérale, même quand elle n’est pas associée à la fraude, au rôle déterminant de l’argent dans les campagnes électorales ou à la manipulation de l’opinion publique par le contrôle des médias, est une démocratie de basse intensité, se limite à créer un îlot de relations démocratiques au sein d’un archipel de despotismes (économiques, sociaux, raciaux, sexuels, religieux). Ces despotismes contrôlent en fait la vie des citoyens et des communautés. La démocratie doit exister non seulement au sein du système politique, mais aussi au sein du système économique, des relations familiales, raciales, sexuelles, régionales, religieuses, de voisinage, communautaires. Le socialisme c’est la démocratie sans limites.
Il en découle que l’égalité comporte un grand nombre de dimensions. Elle ne peut donc être réalisée que si l’on lutte non seulement pour l’égalité mais aussi pour la reconnaissance des différences, c’est-à-dire pour la transformation des différences basées sur l’inégalité (qui créent des hiérarchies sociales) en différences fondées sur l’égalité (qui prônent la diversité sociale comme moyen d’éliminer les hiérarchies).

Dans les sociétés capitalistes, nombreux sont les systèmes de rapports inégaux de pouvoir : oppression, domination et exploitation, racisme, sexisme, homophobie, xénophobie. Démocratiser veut dire transformer les rapports inégaux de pouvoir en relations d’autorité partagée. Les rapports inégaux de pouvoir n’agissent jamais seuls mais toujours en réseau. Il est rare, en effet, qu’une personne, une classe ou un groupe soit victime d’une seule forme de rapport inégal. Et, de même que les rapports inégaux agissent toujours en réseau, la lutte contre ceux-ci doit se faire en réseau, en se basant sur de larges alliances. Au sein de ces alliances, aucun groupe n’est défini comme étant un protagoniste privilégié de l’histoire, de nature homogène, défini à priori en termes de classe sociale. De cette analyse découle la nécessité du pluralisme politique et organisationnel dans le cadre des limites constitutionnelles établies démocratiquement par le peuple souverain. Dans la société cubaine, les rapports inégaux de pouvoir sont différents de celles qui existent dans les sociétés capitalistes. Pourtant ils existent (même s’ils sont moins intenses), ils sont nombreux et agissent, comme dans les sociétés capitalistes, en réseau. La lutte contre ces rapports inégaux de pouvoir, une fois réalisées les adaptations nécessaires, doit être régie par le pluralisme social, politique et organisationnel.
Les nouvelles conceptions de démocratie et de diversité sociale, culturelle et politique sont les piliers de la construction d’un socialisme viable. Elles exigent que l’on remette radicalement en question la centralité (rôle central) monolithique de l’État ainsi que le faux concept d’homogénéité de la société civile[6].

Points de départ possibles en vue d’une discussion n’ayant qu’un seul objectif, celui de contribuer à un futur socialiste viable à Cuba

Cuba est peut-être le seul pays au monde où les conditionnements extérieurs sont véritables et ne servent pas d’excuses pour couvrir l’incompétence ou la corruption des leaders. Ces conditionnements extérieurs, bien qu’ils soient des facteurs cruels et déterminants, n’impliquent pas qu’il n’y ait pas de marge de manoeuvre. En fait, la capacité d’agir est peut-être accrue en raison de la crise du néolibéralisme et des changements géostratégiques que nous pouvons prévoir à court terme. Ce capital ne peut être gaspillé par le refus d’analyser les alternatives qui s’offrent, même si la résistance s’y oppose en faisant appel à de faux héroïsmes ou des actions de résistance. On peut, dès maintenant, agir pour éviter le risque que la résistance domine l’alternative. Si cela devait arriver, il n’y aurait même plus de résistance.

Le régime cubain a mené à sa limite extrême la contradiction qui existe entre la légitimation idéologique et le niveau des conditions de vie. À partir de maintenant, les seuls changements qui comptent sont ceux qui amélioreront les conditions matérielles de la majorité écrasante de la population. À partir de maintenant, si la démocratie d’appui continuait à exister, ce ne serait que l’élément idéologique continuerait à maintenir l’appui dans la mesure où ce dernier se traduirait par des mesures matérielles. Dans le cas contraire l’appui ne signifie pas consentement mais bien résignation.

Le caractère à long terme du changement de civilisation restera pendant un certain temps subordonné au caractère immédiat des solutions urgentes.

Une société est capitaliste non pas parce que les rapports économiques et sociaux sont capitalistes, mais parce que ces rapports sont déterminants dans le fonctionnement de tous les autres rapports économiques et sociaux existant dans une telle société. Inversement, une société est socialiste non pas parce que les rapports sociaux et économiques sont socialistes, mais parce que ces rapports sont déterminants dans le fonctionnement des rapports existant dans une telle société. En ce moment Cuba se trouve dans une situation tout à fait particulière : d’une part il y a un socialisme formellement monolithique, qui n’encourage pas l’implantation de rapports non capitalistes de type nouveau et qui ne peut agir de façon créative sur les rapports capitalistes, bien que le système coexiste parfois confortablement avec ces rapports et se trouve à la limite de la corruption, fait opportunément dénoncé par Fidel; d’autre part il existe à Cuba un capitalisme qui, parce qu’il est sauvage et clandestin ou semi-clandestin, est difficile à contrôler. Dans cette situation, le terrain n’est pas propice au développement d’autres rapports économiques et sociaux qui soient de type coopératif et communautaire, duquel il y aurait beaucoup à espérer. Dans ce domaine, le peuple cubain devra lire et débattre avec beaucoup d’attention les systèmes économiques consignés dans la Constitution du Venezuela et dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, récemment approuvées, ainsi que les différents aspects des expériences respectives de transformation. Il ne s’agit pas de copier des solutions, mais avant tout d’apprécier les voies créatives élaborées par la gauche latino-américaine au cours des dernières décennies. Un tel apprentissage est crucial et exige la reconnaissance des erreurs commises, comme l’a affirmé de façon saisissante Fidel dans son discours à l’Université de La Havane, mentionné ci-dessus : «Voici une conclusion à laquelle je suis arrivé au bout de plusieurs années : parmi les nombreuses erreurs que nous avons tous commises, la plus importante a été de croire qu’il existait quelqu’un qui connaisse le socialisme ou qui sache comment on construit le socialisme.»

Pour les citoyens, la différence entre un socialisme inefficace et un capitalisme injuste peut être moindre qu’elle ne le semble. Des rapports de domination (basés sur un pouvoir politique inégal) peuvent avoir, dans la vie quotidienne des personnes, des conséquences étrangement semblables à des rapports d’exploitation (basés sur l’extraction de plus-value).

Un vaste et fascinant champ d’expérimentation sociale et politique, qui pourrait permettre à Cuba de recommencer à contribuer afin de renouveler la gauche mondiale

Démocratiser la démocratie

Contre les théoriciens libéraux, pour lesquels la démocratie prime sur tout le reste, j’ai affirmé qu’il y a des conditions pour que la démocratie soit pratiquée de façon authentique. Je me permets de dire que Cuba peut être l’exception à la règle que je défends : je trouve qu’à Cuba la démocratie radicale, contre-hégémonique, non-libérale prime sur tout le reste. Pourquoi ? La crise de la démocratie libérale est aujourd’hui plus évidente que jamais. Il est chaque fois plus évident que la démocratie libérale n’assure pas les conditions de sa survie face aux multiples « fascismes sociaux ». J’utilise l’expression « fascismes sociaux » pour désigner la conversion des inégalités économiques en inégalités politiques. Ces « fascismes sociaux » ne sont pas le produit direct du système politique de l’État capitaliste. Ils sont plutôt le résultat de la complicité de celui-ci. Quand, par exemple, le système privatise l’eau, l’entreprise propriétaire acquiert dès lors le droit de veto sur la vie des personnes (le principe devient : « Qui ne paie pas sa facture n’a pas d’eau »). Il s’agit ici de beaucoup plus qu’un pouvoir économique ou de marché, il s’agit d’un pouvoir politique. Bien qu’elle soit évidente, la crise a de la difficulté à permettre à de nouveaux concepts de politique et de démocratie de s’implanter. Cette difficulté a deux causes : d’une part, la prépondérance des rapports capitalistes, dont la reproduction exige aujourd’hui la coexistence de la démocratie de basse intensité avec les fascismes sociaux ; et, d’autre part, l’hégémonie de la démocratie libérale sur l’imaginaire social, que l’on légitime souvent en invoquant de prétendues traditions ou mémoires historiques. À Cuba, il n’y a aucune de ces deux difficultés : il n’existe ni une domination capitaliste, ni une tradition libérale qui ait la moindre crédibilité. Il serait donc possible d’assumer la démocratie radicale comme point de départ, sans qu’il ne soit nécessaire de faire face à tout ce qui a déjà été dépassé au cours de l’expérience dominante de la démocratie au cours des 50 dernières années.

De l’avant-garde à l’arrière-garde

Pour permettre cela, pour que le fait démocratique ne se réduise pas à un simple inventaire de réussites et d’arguments rhétoriques, avant qu’il ne se réalise systématiquement, un pas important devrait être franchi : la conversion du parti d’avant-garde en parti d’arrière-garde, un parti qui soit moins un parti de direction qu’un parti de facilitation; un parti qui promeuve le débat de questions fortes, pour que, dans la vie quotidienne des pratiques sociales, les citoyens et les communautés soient mieux formés pour distinguer les réponses fortes et les réponses faibles. Un parti qui accepterait comme étant naturelle l’existence d’autres formes d’organisation relativement aux différents intérêts, un parti qui essaierait d’avoir, avec ces formes d’organisation, une relation d’hégémonie et non une relation de contrôle. Cette transformation serait la plus complexe de toutes et ne pourrait être réalisée que dans le cadre de l’expérimentation suivante.

Le constitutionnalisme transformateur

Les transitions qui impliquent des transformations importantes des rapports de pouvoir passent, en général, par des processus constitutionnels. Au cours des 20 dernières années, plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine ont vécu des processus constitutionnels. Cette histoire récente nous permet de distinguer deux types de constitutionnalismes : le constitutionnalisme moderne proprement dit et le constitutionnalisme transformateur. Le constitutionnalisme moderne, qui a prédominé sans opposition jusqu’à tout récemment, était un constitutionnalisme construit de haut en bas par les élites politiques du moment. Il avait pour objectif la construction d’États institutionnellement monolithiques et de sociétés homogènes, Ces buts ont toujours comporté l’imposition d’une classe, d’une culture, d’une race, d’une ethnie, d’une région au détriment des autres.

Contrairement à cela, le constitutionnalisme transformateur part de l’initiative des classes populaires, qui est une forme de lutte de classes, une lutte des exclus et de leurs alliés pour créer de nouveaux critères d’inclusion sociale qui mettent fin aux oppressions de classe, raciales, ethnoculturelles entre autres.

Une telle démocratisation sociale et politique impliquerait la réinvention ou la refondation de l’État moderne. Une telle réinvention ou refondation ne pourrait éviter d’être expérimentale, tout comme la Constitution elle-même. Cela veut dire que la nouvelle Constitution transformatrice devrait, si possible, avoir une durée de validité limitée, cinq années par exemple, au terme desquelles le processus constitutionnel devrait être rouvert pour corriger les erreurs et introduire des apprentissages. Limiter la durée de la nouvelle Constitution aurait un avantage politique, qui serait précieux dans les périodes de transition, celui de ne pas faire de gagnants ou de perdants définitifs. Cuba a les conditions idéales en ce moment pour renouveler son expérimentalisme constitutionnel.

État expérimental

La crise terminale que traverse le néolibéralisme, ainsi que les expériences récentes de création des États les plus progressistes de l’Amérique latine révèlent que nous nous dirigeons vers un nouvelle centralité de l’État, une centralité plus ouverte à la diversité sociale (reconnaissance de l’interculturalisme, de la pluriethnicité et même de la plurinationalité, comme c’est le cas de l’Équateur et de la Bolivie), économique (reconnaissance de différents types de propriété : étatique, communautaire ou communale, coopérative ou individuelle) et politique (reconnaissance de différents types de démocratie (représentative ou libérale, participative, délibérative, référendaire, communautaire). Nous allons d’une centralité basée sur l’homogénéité sociale vers une centralité basée sur l’hétérogénéité sociale. Il s’agit d’une centralité réglée par le principe de la complexité. La nouvelle centralité fonctionne de différentes façons, entre autres dans trois types de régions : les régions où l’efficacité des solutions est démontrée (à Cuba, par exemple, les secteurs de l’éducation et de la santé, malgré la dégradation actuelle de la qualité et de l’équité du système); les régions où, au contraire, l’inefficacité est démontrée (à Cuba, par exemple, la croissance des inégalités dans les transports ou dans l’agriculture, par exemple); et les régions nouvelles, qui ont le plus de processus de transition (à Cuba, par exemple, la création d’une nouvelle forme d’institutionnalité politique et la reconstruction de l’hégémonie socialiste basée sur une démocratie de haute intensité, qui promeuve à la fois la réduction de l’inégalité sociale et l’expansion de la diversité sociale, culturelle et politique). Dans ces deux derniers domaines (régions d’inefficacité démontrée et régions nouvelles), il n’y a pas de recettes infaillibles ou de solutions définitives. Dans ces régions, le principe de centralité complexe suggère que l’on suive le principe de l’expérimentation sous contrôle démocratique. Le principe d’expérimentation doit s’étendre à toute la société. Il faudrait pour cela que l’État lui-même se transforme en un État expérimental. Dans une phase de grande mutation quant au rôle de l’État dans la régulation social, il est inévitable que la matérialité institutionnelle de l’État, rigide comme elle l’est, soit sujette à de grandes secousses, qui transforment le pays en un terrain fertile à des effets pervers. Il convient d’ajouter à cela le fait que cette matérialité institutionnelle est inscrite un espace-temps national étatique, qui subi les impacts croisés d’espaces-temps locaux et globaux.

Les époques de transition se caractérisent par la coexistence de solutions de l’ancien paradigme et de solutions du nouveau paradigme. Ces dernières sont parfois aussi contradictoires que les premières. Je pense qu’il faut faire de l’expérimentation un principe de création institutionnelle lorsque les solutions adoptées par le passé se sont révélées inefficaces. Étant donné qu’il serait imprudent, à cette phase, d’adopter des options institutionnelles irréversibles, il faudrait transformer l’État en un champ d’expérimentation institutionnel afin de permettre, pendant un certain temps, la coexistence et la compétition de différentes solutions institutionnelles, au moyen d’expériences-pilote, soumises à un suivi permanent par des collectifs de citoyens afin d’établir une évaluation comparée des résultats. L’utilisation de biens publics, surtout dans le domaine social[7], pourrait ainsi se faire de différentes façons. Le choix entre ces options ne devrait avoir lieu qu’après l’évaluation, par les citoyens, de leur efficacité et de leur qualité démocratique.

Cette nouvelle forme qu’aurait un éventuel État démocratique transitionnel devrait être basée sur trois principes d’expérimentation politique. Le premier d’entre eux serait que l’expérimentation sociale, économique et politique exige l’existence complémentaire de plusieurs formes d’exercice démocratique (représentatif, participatif, communautaire, etc.). Aucune de ces formes, en elle-même, ne pourrait garantir une évaluation efficace de la nouvelle institutionnalité. Il s’agit d’un principe difficile à faire respecter, surtout parce que la présence complémentaire de différents types de pratiques démocratiques est, en elle-même, nouvelle et complémentaire. Il convient de rappeler l’affirmation d’Hegel : « Qui a peur de l’erreur a peur de la vérité ».

Le deuxième principe est que l’État n’est vraiment expérimental que dans la mesure où l’on donne aux différentes solutions institutionnelles des conditions équitables pour qu’elles se développent selon leur propre logique. Cela veut dire que l’État expérimental est démocratique dans la mesure où il offre une égalité de chances aux différentes propositions d’institutionnalité démocratique. Ce n’est qu’ainsi que la lutte démocratique pourrait se convertir véritablement en lutte pour des alternatives démocratiques. Seulement ainsi serait-il possible de lutter démocratiquement contre le dogmatisme d’une solution qui se présente comme étant la seule qui soit efficace ou démocratique. Cette expérimentation institutionnelle, qui s’effectue dans le cadre démocratique, ne pourrait éviter de causer certaines instabilités et incohérences en matière d’action de l’État. La fragmentation de l’État qu’elle pourrait entraîner engendrerait probablement de nouvelles exclusions.

Dans de telles circonstances, l’État expérimental ne devrait pas se limiter à garantir l’égalité des opportunités pour les différents projets d’institutionnalité démocratique. Il devrait également (et c’est alors qu’intervient le troisième principe d’expérimentation politique) garantir des normes minimales d’inclusion, qui pourraient rendre possible la participation citoyenne active nécessaire pour assurer le suivi, l’accompagnement et l’évaluation du rendement des projets alternatifs. En appliquant la nouvelle centralité complexe, l’État combinerait la régulation directe des processus sociaux avec la métarégulation, c’est-à-dire la régulation de formes étatiques de régulation sociale, dont l’autonomie devrait être respectée à condition que les principes d’inclusion et de participation consacrés dans la Constitution soient respectés.

Une autre production est possible

Ce domaine est l’un des plus importants de l’expérimentation sociale, et Cuba pourrait y assumer un leadership stratégique quant à la recherche de solutions alternatives, soit aux modèles de développement capitaliste, soit aux modèles de développement socialistes du siècle précédent. Au début du XXIe siècle, la tâche de penser des alternatives économiques et sociales et, par elle, de lutter est particulièrement urgente pour deux raisons liées entre elles : premièrement parce que nous vivons dans une époque où l’idée qu’il n’existe aucune autre voie que celle du capitalisme a obtenu un niveau d’acceptation probablement sans précédent dans l’histoire du capitalisme mondial; et deuxièmement, parce que l’alternative systémique au capitalisme, représentée par les économies socialistes centralisées, s’est révélée non viable. L’autoritarisme politique et la non-viabilité des systèmes économiques centralisés ont été dramatiquement mis en évidence par la chute de ces systèmes vers la fin des années 1980 et au début des années 90.

Paradoxalement, au cours des trente dernières années, le capitalisme a révélé, comme jamais auparavant, sa tendance à l’autodestruction, à l’intensification à un niveau effarant de la concentration de la richesse et de l’exclusion sociale, à la crise environnementale, à la crise financière, à la crise énergétique, à la succession sans fin de guerres pour le contrôle de l’accès aux ressources naturelles, à la crise alimentaire. D’autre part, l’effondrement des systèmes de socialisme d’État a ouvert un espace politique pour l’apparition de formes multiples d’économie populaire, qui vont de l’économie solidaire aux coopératives populaires, des entreprises récupérées aux occupations de terre dans le cadre de la réforme agraire, du commerce équitable aux formes d’intégration régionale selon des principes de réciprocité et de solidarité (c’est le cas de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, l’ALBA). Les organisations économiques populaires sont extrêmement diverses et si certaines impliquent des ruptures radicales (ne serait-ce que locales) avec le capitalisme, d’autres trouvent des formes de coexistence avec le capitalisme. La fragilité générale de toutes ces alternatives réside dans le fait qu’elles ont lieu dans le cadre de sociétés capitalistes où les rapports de production et de reproduction capitalistes déterminent la logique générale du développement social, économique et politique. C’est pour cette raison que le potentiel émancipateur et socialiste des organisations économiques populaires finit par être bloqué. La situation privilégiée de Cuba dans le domaine de l’expérimentation économique est dû au fait qu’il est possible de définir, à partir de principes, de logiques et d’objectifs non-capitalistes, les règles du jeu dans lesquelles des organisations économiques capitalistes peuvent fonctionner.

Pour appliquer tout le potentiel et le ferment de transformation progressiste qui existe dans le moment politique que vit Cuba, ce pays aura besoin de la solidarité de tous les hommes et de toutes les femmes, de toutes les organisations et de tous les mouvements de gauche (dans le sens que je leur ai attribué dans ce texte) du monde, et très particulièrement du monde latino-américain. Le moment est venu pour que le monde de la gauche rende à Cuba le grand nombre d’éléments qu’elle lui doit et qui lui ont permis de devenir ce qu’elle est.

[1] Aurelio Alonso distingue deux processus dans le cadre de la transition en cours : la dynamique de transformation qui a lieu au sein d’«une grande transition commencée il y a presque un demi-siècle»; le poids de la subjectivité quant à la marque que laissera Fidel dans l’imaginaire des Cubains qui lui survivront («Continuité et transition : Cuba en 2007» dans l’édition espagnole d’avril 2007 du journal Le Monde diplomatique, Bogotá).
[2] Fidel a dit de façon lapidaire : «Ce pays peut se détruire lui-même. Et cette révolution peut se détruire elle-même, mais personne ne peut la détruire. Nous, oui, nous pouvons la détruire. Ce serait de notre faute». En commentant le discours de Fidel, Aurelio Alonso se pose des questions : «Est-il surprenant que la préoccupation première de Fidel soit axée sur la réversibilité de notre propre processus?» Et Alonso répond de façon cinglante : «Fidel croit que la révolution ne peut être détruite de l’intérieur mais qu’elle peut se détruire elle-même, et il signale la corruption comme étant le mal qui peut provoquer sa destruction. Cette analyse est, je pense, exacte, mais je crois que Fidel n’a pas tout dit. Je me demande en effet, entre autres, si l’effondrement du système soviétique a été essentiellement dû à la corruption, sachant que la corruption fait partie d’un ensemble de déviations. Selon moi la bureaucratie et le manque de démocratie, en même temps que la corruption, peuvent forcer le socialisme à faire marche arrière. Je ne parle pas de retour à un système électoral, aux confrontations multipartites, aux luttes des campagnes életorales, aux alternances de partis au pouvoir. Je parle de la démocratie, de celle que nous n’avons pas été capables de créer sur terre, bien que nous croyons tous savoir en quoi elle consiste [«Una mirada rápida al debate sobre el futuro de Cuba» (Coup d’oeil rapide sur le débat relatif à l’avenir de Cuba»), La Jiribilla, 17 mai 2006.]
[3] C’est en fait à cela que l’on doit la créativité théorique initiale de la révolution cubaine. Les dures conditions extérieures auxquelles la révolution a été soumise ont fini par tuer une partie de cette créativité. Cuba a ainsi été forcée à accepter une conception du marxisme reflétant les réalités du bloc soviétique, qui étaient peu semblables à celles de Cuba. Au Colloque international intitulé «L’oeuvre de Karl Marx et les défis du XXe siècle» tenu à La Havane le 3 mai 2006, Ricardo Alarcón de Quesada a affirmé que «d’une part la conversion de l’expérience soviétique en un paradigme pour ceux qui, dans d’autres pays, menaient leur propres batailles anti-capitalistes, et d’autre part l’exigence de défendre celle-ci de ses ennemis puissants et enragés, ont entraîné, en grande partie la subordination du mouvement révolutionnaire aux politiques et aux intérêts de l’Union soviétique» (publié en 2006 dans Nature Society et dans Thought, volume 19, page 20). Mais la décision souveraine de Cuba d’appuyer l’Angola dans sa lutte pour l’indépendance, particulièrement remarquable, sera toujours un motif de fierté pour le peuple cubain. L’élan internationaliste de Cuba a alors pris le dessus sur les intérêts géo-stratégiques de l’Union soviétique.
[4] Dans le cas du marxisme, il a fallu beaucoup de créativité pour adapter la théorie à une réalité qui n’était pas européenne et que Marx n’avait pas analysée de façon systématique. Mentionnons entre autres, en Amérique latine, le travail créatif de Mariátegui. Pendant longtemps, en effet, les orthodoxies politiques n’ont pas permis l’application de cette créativité dans l’action politique, les auteurs les plus créatifs ayant été persécutés. Mariátegui, par exemple, a été accusé de populisme et de romantisme, déviations considérées comme étant très graves dans les années 30. Aujourd’hui la situation est très différente, comme le montre un fait : Alvaro Garcia Linera, autre grand rénovateur de la pensée marxiste en Amérique latine, est aujourd’hui vice-président de la Bolivie.
[5] En d’autres termes, la prépondérance de l’intelligence et de l’audace politique sur la discipline, qui caractérisait l’avant-garde, a été convertie en son contraire, la prépondérance de la discipline sur l’intelligence et sur l’audace. Le but est de cacher ou de contrôler les nouveaux processus de transformation sociale, que la théorie n’avait pas prévus.
[6] Un point de vue plus lucide sur la société civile à Cuba a été publié sous le titre «Sociedad Civil en Cuba: un problema de geometría? – Entrevista con el sociólogo cubano Aurelio Alonso» (La société civile à Cuba : un problème de géométrie? – Entrevue avec le sociologue cubain Aurelio Alonso) dans la revue Enfoques, numéro 23, décembre 2008.
[7] On pourrait, par exemple, comparer les transports publics de l’État aux transports coopératifs ou appartenant à de petits entrepreneurs. Ou comparer la production des entreprises agricoles d’État à celle des entreprises coopératives, communautaires ou de petits entrepreneurs capitalistes.