Pourquoi Cuba est-elle devenue un problème difficile pour la gauche ?

Par Mis en ligne le 30 novembre 2016

Boaventura de Sousa SantosCette ques­tion peut paraître étrange, et cer­tains diront que la for­mu­la­tion inverse serait peut-être plus exacte : pour­quoi la gauche est-elle deve­nue un pro­blème dif­fi­cile pour Cuba ? Au cours du XXe siècle, en effet, la révo­lu­tion cubaine a occupé une place incon­tour­nable au sein de la pensée et de la pra­tique de la gauche. Cela semble d’autant plus vrai que l’on porte moins le regard sur la société cubaine, en elle-même, et plus sur la contri­bu­tion de Cuba en matière de liens entre les peuples, tel­le­ment les actes de soli­da­rité inter­na­tio­na­liste posés par la révo­lu­tion cubaine au cours des 50 der­nières années ont été nom­breux. On peut dire que l’Europe et l’Amérique du Nord ne seraient pro­ba­ble­ment pas autre chose que ce qu’elles sont sans la révo­lu­tion cubaine. Mais il n’en a pas été ainsi dans le cas de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, c’est-à-dire dans les régions de la pla­nète où vit 85% de la popu­la­tion mon­diale. Au cours des cinq der­nières décen­nies, la soli­da­rité inter­na­tio­na­liste four­nie par Cuba a porté sur les domaines les plus divers, entre autres, sur les domaines poli­tique, mili­taire, social et huma­ni­taire.
Qu’est-ce que la « gauche » et qu’est-ce qu’un « pro­blème dif­fi­cile » ?

Je crois malgré tout per­ti­nente la ques­tion à laquelle j’essaie de répondre. Mais avant de hasar­der une réponse, il convient de faire plu­sieurs pré­ci­sions. Premièrement, la ques­tion peut sug­gé­rer que c’est seule­ment Cuba qui a évolué pour deve­nir pro­blé­ma­tique au cours des années, et que la gauche, qui l’interpelle aujourd’hui, est restée la même qu’il y a 50 ans. Rien n’est plus faux : autant Cuba que la gauche ont évolué beau­coup au cours de ce demi-siècle, et ce sont les diver­gences entre leurs évo­lu­tions res­pec­tives qui ont créé un pro­blème dif­fi­cile. Cuba a, il est vrai, essayé acti­ve­ment de chan­ger la situa­tion mon­diale de façon à éta­blir des rela­tions plus justes entre les peuples, mais il est éga­le­ment vrai que les condi­tions externes hos­tiles agis­sant sur révo­lu­tion cubaine ont empê­ché la pleine réa­li­sa­tion du poten­tiel de renou­vel­le­ment de la gauche ins­tauré par la révo­lu­tion en 1959. En fait la gauche mon­diale s’est renou­ve­lée au cours des 50 der­nières années, en se basant sur d’autres don­nées que celles qui pro­viennent de l’héritage de la révo­lu­tion cubaine. Cuba a main­tenu sa soli­da­rité inter­na­tio­nale cubaine à un niveau de vita­lité supé­rieur à celui des solu­tions internes.

Deuxièmement, je dois pré­ci­ser ce que j’entends par « gauche » et par « pro­blème dif­fi­cile ». Le terme « gauche » désigne l’ensemble des théo­ries et des pra­tiques trans­for­ma­trices qui, au cours des 150 der­nières années, ont résisté à l’expansion du capi­ta­lisme et au type de rela­tions éco­no­miques, sociales, poli­tiques et cultu­relles que ce sys­tème engendre, et qui ont ainsi main­tenu la croyance en la pos­si­bi­lité d’un avenir post-capi­ta­liste, d’une société alter­na­tive plus juste parce qu’orientée vers la satis­fac­tion des besoins réels des popu­la­tions, et plus libre parce que cen­trée sur l’établissement des condi­tions néces­saires à l’exercice effec­tif de la liberté. On a donné à cette société dif­fé­rente le nom géné­rique de socia­lisme. J’affirme que pour cette gauche, dont la théo­rie et la pra­tique ont évolué beau­coup au cours des 50 der­nières années, Cuba consti­tue aujourd’hui un « pro­blème dif­fi­cile ». Pour la gauche qui a éli­miné de ses pers­pec­tives la pos­si­bi­lité d’un socia­lisme ou d’un post-capi­ta­lisme, Cuba ne consti­tue même pas un pro­blème, mais bien un cas perdu. Je ne m’occuperai pas de cette autre gauche dans ce texte.
Par « pro­blème dif­fi­cile » je me réfère à une troi­sième posi­tion sur Cuba, dif­fé­rente des deux autres posi­tions oppo­sées, qui rejettent l’existence d’un « pro­blème dif­fi­cile » dans ce pays : celle selon laquelle Cuba serait une solu­tion sans pro­blèmes, et celle selon laquelle Cuba serait un pro­blème sans solu­tion. Adopter la troi­sième posi­tion selon laquelle Cuba consti­tue un « pro­blème dif­fi­cile » pour la gauche signi­fie l’acceptation de trois idées : 1) dans les condi­tions internes actuelles, Cuba a cessé d’être une solu­tion viable pour la gauche ; 2) les pro­blèmes que Cuba affronte, sans être insur­mon­tables, sont dif­fi­ciles à régler ; et 3) si Cuba résol­vait ses pro­blèmes en gar­dant la pers­pec­tive socia­liste, elle pour­rait rede­ve­nir un moteur de réno­va­tion de la gauche, mais il fau­drait pour cella que Cuba devienne dif­fé­rente, construise un socia­lisme dif­fé­rent de celui qui a échoué au XXe siècle, et contri­bue ainsi à entre­prendre l’urgente réno­va­tion de la gauche. Car si Cuba ne se renou­velle pas, la gauche n’entrera jamais dans le XXIe siècle.

La résis­tance et l’alternative

Ces pré­ci­sions étant faites, la ques­tion du « pro­blème dif­fi­cile » peut se for­mu­ler ainsi : tous les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires modernes sont des pro­ces­sus de rup­ture basés sur deux piliers : la résis­tance et l’alternative (l’autre voie). Il est cru­cial de main­te­nir l’équilibre entre ces deux aspects si l’on veut éli­mi­ner l’ancien jusqu’où cela est néces­saire et engen­drer le nou­veau jusqu’où cela est pos­sible. Les condi­tions exté­rieures hos­tiles dans les­quelles le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire cubain a évolué (blocus illé­gal mené par les États-Unis, solu­tion sovié­tique forcée des années 70 et ajus­te­ment radi­cal pro­duit par la fin de l’Union sovié­tique dans les années 90) ont rendu cet équi­libre impos­sible. En raison de ces condi­tions exté­rieures, c’est la résis­tance qui a fini par s’imposer et non l’alternative. L’alternative n’a pas pu se déve­lop­per selon sa logique propre, concen­trée sur l’émergence du nou­veau. C’est la logique contraire, celle de la résis­tance, concen­trée sur la néga­tion de l’ancien, qui l’a emporté.

Aussi l’alternative est tou­jours restée l’otage d’une norme qui lui est étran­gère. En d’autres termes, elle ne s’est jamais trans­for­mée en une solu­tion vrai­ment nou­velle, conso­li­dée, créa­trice d’une nou­velle hégé­mo­nie et donc capable d’engendrer un déve­lop­pe­ment endo­gène selon une logique interne de réno­va­tion (nou­velles alter­na­tives dans l’alternative). Et les rup­tures avec les passés suc­ces­sifs de la révo­lu­tion ont tou­jours été moins endo­gènes que la rup­ture avec le passé pré­ré­vo­lu­tion­naire. Le carac­tère endo­gène de cette der­nière rup­ture s’est mis à jus­ti­fier l’absence de rup­tures endo­gènes des passés plus récents, même si ces der­niers étaient connus comme étant pro­blé­ma­tiques.

En raison de ce rela­tif dés­équi­libre entre la résis­tance et l’alternative, celle-ci a tou­jours été sur le point de stag­ner. Cette stag­na­tion de l’alternative a tou­jours pu être cachée par la vita­lité de la résis­tance, sou­te­nue et noble. La pré­do­mi­nance de la résis­tance a fini par jus­ti­fier l’exagération des diag­nos­tics : on a invo­qué les besoins de la résis­tance pour diag­nos­ti­quer l’impossibilité d’instaurer l’alternative. Même lorsque les besoins invo­qués sont niés par les faits, l’alternative est tou­jours perçue comme étant cré­dible.

Le cha­risme révo­lu­tion­naire et le sys­tème réfor­miste

Le deuxième aspect du « pro­blème dif­fi­cile » est le mode spé­ci­fi­que­ment cubain de gérer la ten­sion entre révo­lu­tion et réforme. Dans tout pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, les pre­mières mesures prises par les révo­lu­tion­naires après la vic­toire de la révo­lu­tion sont d’éviter que d’autres révo­lu­tions ne se pro­duisent. Ces mesures ins­taurent un pro­ces­sus de réformes dans la révo­lu­tion. C’est alors que s’établit la grande com­pli­cité, invi­sible mais déci­sive, entre le révo­lu­tion­na­risme et le réfor­misme. Dans le meilleur des cas, cette com­plé­men­ta­rité est obte­nue au moyen d’une dua­lité, plus appa­rente que réelle, entre, d’une part, le cha­risme du leader, qui main­tient vivante la per­ma­nence de la révo­lu­tion, et, d’autre part, le sys­tème poli­tique révo­lu­tion­naire, qui se pour­suit en assu­rant la repro­duc­tion du réfor­misme. Le leader cha­ris­ma­tique per­çoit le sys­tème comme étant une contrainte, qui limite son élan révo­lu­tion­naire et exige de lui des chan­ge­ments. Et le sys­tème per­çoit le leader comme étant une source de chaos, qui rend pro­vi­soire toutes les véri­tés bureau­tiques. Cette dua­lité créa­tive a été, pen­dant quelques années, l’une des carac­té­ris­tiques de la révo­lu­tion cubaine.

Mais au bout d’un cer­tain temps, cette com­plé­men­ta­rité, pleine de vertus, tend à se trans­for­mer en un blo­cage mutuel. Pour le leader cha­ris­ma­tique, le sys­tème, qui, au début, consti­tue une contrainte qui lui est exté­rieure, finit, avec le temps, par deve­nir sa seconde nature. Il devient alors dif­fi­cile de dis­tin­guer entre les limites dues au sys­tème et les limites dues au leader lui-même. Le sys­tème sait que la réus­site du pro­ces­sus de réformes finira par ronger le cha­risme du leader. Aussi, pour éviter une telle dété­rio­ra­tion, il s’autolimite. La com­plé­men­ta­rité se trans­forme alors en un jeu d’autolimitations réci­proques. Il y a ainsi risque que les déve­lop­pe­ments com­plé­men­taires cèdent leur place à des stag­na­tions paral­lèles.

Avec le temps, les rap­ports entre le cha­risme et le sys­tème tendent à deve­nir instables, par­ti­cu­liè­re­ment dans les moments de tran­si­tion. Le cha­risme, en lui-même, n’admet pas de transition[1]. Aucun leader cha­ris­ma­tique n’a de suc­ces­seur cha­ris­ma­tique. La tran­si­tion ne sur­vient que dans la mesure où le sys­tème est capable de se sub­sti­tuer au cha­risme. Pour cela, le sys­tème doit être capable d’opérer des réformes lui per­met­tant de gérer des sources de chaos très dif­fé­rentes de celles pro­duites par le leader. Il y a impasse si le leader cha­ris­ma­tique bloque les pos­si­bi­li­tés dont dis­pose le sys­tème pour ins­tau­rer des réformes.

On peut résu­mer cet aspect du « pro­blème dif­fi­cile » de la façon sui­vante : l’avenir socia­liste de Cuba dépend de la capa­cité du sys­tème révo­lu­tion­naire de pro­cé­der à des réformes. Or une telle capa­cité est une incon­nue dans un sys­tème qui a tou­jours défini sa puis­sance en lien avec la force du leader cha­ris­ma­tique. Cet aspect de la dif­fi­culté du pro­blème explique le dis­cours pro­noncé par Fidel le 17 novembre 2005 à l’Université de La Havane[2].

Le « pro­blème dif­fi­cile » pré­sente deux dés­équi­libres inti­me­ment liés entre eux : celui entre la résis­tance et l’alternative et, celui entre le cha­risme et le sys­tème. La pré­pon­dé­rance de la résis­tance sur l’alternative a été à la fois l’effet et la cause de la pré­pon­dé­rance du cha­risme sur le sys­tème.

Que faire ?

La dis­cus­sion qui pré­cède démontre que Cuba est un « pro­blème dif­fi­cile » pour la gauche qui n’a pas aban­donné la pers­pec­tive d’un post-capi­ta­lisme ou du socia­lisme et qui a évolué beau­coup au cours des 50 der­nières années. Le peuple cubain pourra tirer, à partir des lignes prin­ci­pales de cette évo­lu­tion, la solu­tion à ce pro­blème, malgré les dif­fi­cul­tés que ce der­nier pré­sente. La révo­lu­tion cubaine, qui a tel­le­ment contri­bué à la réno­va­tion de la gauche au cours de la pre­mière décen­nie, pour­rait main­te­nant tirer profit de la réno­va­tion de la gauche sur­ve­nue depuis quelque temps. Elle pour­rait recom­men­cer à jouer un rôle dia­lec­tique actif en vue de la réno­va­tion de la gauche. Résoudre le pro­blème dif­fi­cile exige donc la mise en pra­tique réus­sie du mou­ve­ment dia­lec­tique sui­vant : renou­ve­ler Cuba en renou­ve­lant la gauche ; renou­ve­ler la gauche en renou­ve­lant Cuba.

Les prin­ci­pales voies de réno­va­tion de la gauche socia­liste au cours des 50 der­nières années

Au cours des 50 der­nières années, l’écart entre la théo­rie de gauche et la pra­tique de gauche s’est aggravé. Cela a eu des consé­quences très spé­ci­fiques pour le mar­xisme. En effet, la théo­rie de gauche cri­tique, dont le mar­xisme est l’héritier, s’est déve­lop­pée à partir de la moitié du XXe siècle dans cinq pays de l’hémisphère nord (Allemagne, Angleterre, Italie, France et États-Unis). Elle reflé­tait les réa­li­tés des socié­tés des pays capi­ta­listes déve­lop­pés. Or c’est dans l’hémisphère sud que des pra­tiques de gauche plus créa­trices ont été conçues et appli­quées par des classes et des groupes sociaux consi­dé­rés « invi­sibles » ou presque invi­sibles par la théo­rie cri­tique et même par le mar­xisme, tels que les peuples colo­ni­sés, les peuples autoch­tones, les pay­sans, les femmes, les des­cen­dants d’Africains, entre autres.[3] Un écart s’est ainsi créé entre la théo­rie et la pra­tique, qui domine notre situa­tion théo­rique et poli­tique actuelle : une théo­rie semi-aveugle se déve­loppe paral­lè­le­ment à une pra­tique semi-invisible[4]. Or une théo­rie semi-aveugle ne sait pas com­man­der et une pra­tique semi-invi­sible ne sait pas se faire valoir.
La théo­rie a gra­duel­le­ment perdu son rôle d’avant-garde. Elle ne pou­vait plus diri­ger la pra­tique parce qu’elle ne sai­sis­sait plus ce qui survenait[5]. Ayant perdu le statut de théo­rie d’avant-garde qu’on lui confé­rait, son statut com­plè­te­ment nou­veau de théo­rie d’arrière-garde était inac­cep­table selon de la tra­di­tion de gauche de l’hémisphère nord. La « théo­rie d’arrière-garde », telle que je la défi­nis, pré­sente deux carac­té­ris­tiques : c’est une théo­rie qui ne donne pas d’orientations qui soient fon­dées sur des prin­cipes géné­raux, c’est-à-dire sur des lois géné­rales pré­éta­blies, qui reflètent soi-disant toute l’histoire ; elle est plutôt basée sur une ana­lyse constante, cri­tique et ouverte des pra­tiques de trans­for­ma­tion sociale. La théo­rie d’arrière-garde accepte de se lais­ser sur­prendre par les pra­tiques de trans­for­ma­tion pro­gres­sistes, accom­pagne celles-ci, les ana­lyse, essaie de s’enrichir de ses leçons et cherche en elles des modes d’approfondissement et de géné­ra­li­sa­tion des luttes sociales les plus pro­gres­sistes. D’autre part, une théo­rie d’arrière-garde se penche sur ces pra­tiques trans­for­ma­trices, étudie les pro­ces­sus et les acteurs col­lec­tifs les plus avan­cés, ainsi que ceux qui sont les plus en retard, qui sont les plus timides et qui pour­raient tout lais­ser tomber. Comme pour­rait le dire le sous-com­man­dant Marcos, la théo­rie d’arrière-garde en est une qui accom­pagne les per­sonnes les moins rapides, qui intègre les avan­cées et les reculs, qui unit les per­sonnes qui se trouvent en avant et celles qui se trouvent en arrière, en tant que partie d’un pro­ces­sus dia­lec­tique nou­veau, qui ne pré­sup­pose pas l’idée d’une tota­lité, qui prône l’idée qu’il existe dif­fé­rents pro­ces­sus de tota­li­sa­tion, tou­jours inache­vés et tou­jours en com­pé­ti­tion. Conformément à la pensée de Gramsci, tel est le chemin qu’il faut suivre pour créer une contre-hégé­mo­nie socia­liste ou, dans les cas comme celui de Cuba, pour main­te­nir et ren­for­cer une hégé­mo­nie socia­liste.

Pour me limi­ter à un exemple, je pren­drais celui des grands invi­sibles ou des grands oubliés de la théo­rie cri­tique moderne, les peuples autoch­tones de l’Amérique latine, visibles dans la théo­rie en tant que pay­sans. Ensemble, ils ont été parmi les grands pro­ta­go­nistes des luttes pro­gres­sistes des der­nières décen­nies à tra­vers le conti­nent. Selon la théo­rie conven­tion­nelle d’avant-garde, toute cette inno­va­tion poli­tique et sociale n’a que peu d’intérêt ou même aucune per­ti­nence. Cette théo­rie bloque toute pos­si­bi­lité d’en apprendre sur les luttes de ces groupes sociaux, sur leurs concep­tions sur l’économie et sur le bien-être (le suma kaway des Quechuas ou le suma qamaña des Aymaras, c’est-à-dire le « bien vivre »). Leurs concep­tions sont aujourd’hui enchâs­sées dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, entre autres leurs concep­tions sur les formes mul­tiples de gou­ver­ne­ment et de démo­cra­tie : la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, par­ti­ci­pa­tive et com­mu­nau­taire telle qu’établie dans la nou­velle Constitution de la Bolivie. L’incapacité d’apprendre des nou­veaux agents de trans­for­ma­tion finit par conduire à la non-per­ti­nence de la théo­rie elle-même.

La fin de la théo­rie d’avant-garde marque la fin de toute orga­ni­sa­tion poli­tique qui était basée sur elle. Elle marque, notam­ment, la fin du parti d’avant-garde. Aujourd’hui les partis sortis du moule de la théo­rie d’avant-garde ne sont ni d’avant-garde ni d’arrière-garde (selon la défi­ni­tion donnée ci-dessus). Ces partis sont, en fait, bureau­cra­tiques. Lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, ils résistent vigou­reu­se­ment au statu quo sans cepen­dant pré­sen­ter d’alternative. Et lorsqu’ils sont au pou­voir, ils résistent vigou­reu­se­ment à toute pro­po­si­tion d’alternative. Pour rem­pla­cer le parti d’avant-garde, il faut créer un ou plu­sieurs partis d’arrière-garde, qui accompagne/​ent le ferment de mili­tan­tisme social que les résul­tats de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire aux élec­tions en faveur de pla­te­formes claires engendrent, même pour les per­sonnes qui ne par­ti­cipent pas encore aux pro­ces­sus et qui sont encou­ra­gés à s’y inté­res­ser.

Une autre grande inno­va­tion des der­nières 50 années a été le mode dont la gauche et le mou­ve­ment popu­laire se sont appro­priés les concep­tions hégé­mo­niques (libé­rales, capi­ta­listes) qui parlent de démo­cra­tie et les ont trans­for­mées en concep­tions démo­cra­tiques contre-hégé­mo­niques, par­ti­ci­pa­tives, déli­bé­ra­tives, com­mu­nau­taires, radi­cales. Nous pou­vons résu­mer cette inno­va­tion en affir­mant que la gauche a fina­le­ment décidé de prendre la démo­cra­tie au sérieux, ce que la bour­geoi­sie n’a jamais fait, comme le sou­li­gnait per­ti­nem­ment Marx. Prendre la démo­cra­tie au sérieux signi­fie non seule­ment porter celle-ci bien au-delà des limites de la démo­cra­tie libé­rale, mais éga­le­ment créer un concept de démo­cra­tie de type nou­veau, rela­tif à la démo­cra­tie et à tout le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion des rela­tions de pou­voir inégal en rela­tions d’autorité par­ta­gée. La démo­cra­tie libé­rale, même quand elle n’est pas asso­ciée à la fraude, au rôle déter­mi­nant de l’argent dans les cam­pagnes élec­to­rales ou à la mani­pu­la­tion de l’opinion publique par le contrôle des médias, est une démo­cra­tie de basse inten­sité, se limite à créer un îlot de rela­tions démo­cra­tiques au sein d’un archi­pel de des­po­tismes (éco­no­miques, sociaux, raciaux, sexuels, reli­gieux). Ces des­po­tismes contrôlent en fait la vie des citoyens et des com­mu­nau­tés. La démo­cra­tie doit exis­ter non seule­ment au sein du sys­tème poli­tique, mais aussi au sein du sys­tème éco­no­mique, des rela­tions fami­liales, raciales, sexuelles, régio­nales, reli­gieuses, de voi­si­nage, com­mu­nau­taires. Le socia­lisme c’est la démo­cra­tie sans limites.
Il en découle que l’égalité com­porte un grand nombre de dimen­sions. Elle ne peut donc être réa­li­sée que si l’on lutte non seule­ment pour l’égalité mais aussi pour la recon­nais­sance des dif­fé­rences, c’est-à-dire pour la trans­for­ma­tion des dif­fé­rences basées sur l’inégalité (qui créent des hié­rar­chies sociales) en dif­fé­rences fon­dées sur l’égalité (qui prônent la diver­sité sociale comme moyen d’éliminer les hié­rar­chies).

Dans les socié­tés capi­ta­listes, nom­breux sont les sys­tèmes de rap­ports inégaux de pou­voir : oppres­sion, domi­na­tion et exploi­ta­tion, racisme, sexisme, homo­pho­bie, xéno­pho­bie. Démocratiser veut dire trans­for­mer les rap­ports inégaux de pou­voir en rela­tions d’autorité par­ta­gée. Les rap­ports inégaux de pou­voir n’agissent jamais seuls mais tou­jours en réseau. Il est rare, en effet, qu’une per­sonne, une classe ou un groupe soit vic­time d’une seule forme de rap­port inégal. Et, de même que les rap­ports inégaux agissent tou­jours en réseau, la lutte contre ceux-ci doit se faire en réseau, en se basant sur de larges alliances. Au sein de ces alliances, aucun groupe n’est défini comme étant un pro­ta­go­niste pri­vi­lé­gié de l’histoire, de nature homo­gène, défini à priori en termes de classe sociale. De cette ana­lyse découle la néces­sité du plu­ra­lisme poli­tique et orga­ni­sa­tion­nel dans le cadre des limites consti­tu­tion­nelles éta­blies démo­cra­ti­que­ment par le peuple sou­ve­rain. Dans la société cubaine, les rap­ports inégaux de pou­voir sont dif­fé­rents de celles qui existent dans les socié­tés capi­ta­listes. Pourtant ils existent (même s’ils sont moins intenses), ils sont nom­breux et agissent, comme dans les socié­tés capi­ta­listes, en réseau. La lutte contre ces rap­ports inégaux de pou­voir, une fois réa­li­sées les adap­ta­tions néces­saires, doit être régie par le plu­ra­lisme social, poli­tique et orga­ni­sa­tion­nel.
Les nou­velles concep­tions de démo­cra­tie et de diver­sité sociale, cultu­relle et poli­tique sont les piliers de la construc­tion d’un socia­lisme viable. Elles exigent que l’on remette radi­ca­le­ment en ques­tion la cen­tra­lité (rôle cen­tral) mono­li­thique de l’État ainsi que le faux concept d’homogénéité de la société civile[6].

Points de départ pos­sibles en vue d’une dis­cus­sion n’ayant qu’un seul objec­tif, celui de contri­buer à un futur socia­liste viable à Cuba

Cuba est peut-être le seul pays au monde où les condi­tion­ne­ments exté­rieurs sont véri­tables et ne servent pas d’excuses pour cou­vrir l’incompétence ou la cor­rup­tion des lea­ders. Ces condi­tion­ne­ments exté­rieurs, bien qu’ils soient des fac­teurs cruels et déter­mi­nants, n’impliquent pas qu’il n’y ait pas de marge de manoeuvre. En fait, la capa­cité d’agir est peut-être accrue en raison de la crise du néo­li­bé­ra­lisme et des chan­ge­ments géos­tra­té­giques que nous pou­vons pré­voir à court terme. Ce capi­tal ne peut être gas­pillé par le refus d’analyser les alter­na­tives qui s’offrent, même si la résis­tance s’y oppose en fai­sant appel à de faux héroïsmes ou des actions de résis­tance. On peut, dès main­te­nant, agir pour éviter le risque que la résis­tance domine l’alternative. Si cela devait arri­ver, il n’y aurait même plus de résis­tance.

Le régime cubain a mené à sa limite extrême la contra­dic­tion qui existe entre la légi­ti­ma­tion idéo­lo­gique et le niveau des condi­tions de vie. À partir de main­te­nant, les seuls chan­ge­ments qui comptent sont ceux qui amé­lio­re­ront les condi­tions maté­rielles de la majo­rité écra­sante de la popu­la­tion. À partir de main­te­nant, si la démo­cra­tie d’appui conti­nuait à exis­ter, ce ne serait que l’élément idéo­lo­gique conti­nue­rait à main­te­nir l’appui dans la mesure où ce der­nier se tra­dui­rait par des mesures maté­rielles. Dans le cas contraire l’appui ne signi­fie pas consen­te­ment mais bien rési­gna­tion.

Le carac­tère à long terme du chan­ge­ment de civi­li­sa­tion res­tera pen­dant un cer­tain temps subor­donné au carac­tère immé­diat des solu­tions urgentes.

Une société est capi­ta­liste non pas parce que les rap­ports éco­no­miques et sociaux sont capi­ta­listes, mais parce que ces rap­ports sont déter­mi­nants dans le fonc­tion­ne­ment de tous les autres rap­ports éco­no­miques et sociaux exis­tant dans une telle société. Inversement, une société est socia­liste non pas parce que les rap­ports sociaux et éco­no­miques sont socia­listes, mais parce que ces rap­ports sont déter­mi­nants dans le fonc­tion­ne­ment des rap­ports exis­tant dans une telle société. En ce moment Cuba se trouve dans une situa­tion tout à fait par­ti­cu­lière : d’une part il y a un socia­lisme for­mel­le­ment mono­li­thique, qui n’encourage pas l’implantation de rap­ports non capi­ta­listes de type nou­veau et qui ne peut agir de façon créa­tive sur les rap­ports capi­ta­listes, bien que le sys­tème coexiste par­fois confor­ta­ble­ment avec ces rap­ports et se trouve à la limite de la cor­rup­tion, fait oppor­tu­né­ment dénoncé par Fidel ; d’autre part il existe à Cuba un capi­ta­lisme qui, parce qu’il est sau­vage et clan­des­tin ou semi-clan­des­tin, est dif­fi­cile à contrô­ler. Dans cette situa­tion, le ter­rain n’est pas pro­pice au déve­lop­pe­ment d’autres rap­ports éco­no­miques et sociaux qui soient de type coopé­ra­tif et com­mu­nau­taire, duquel il y aurait beau­coup à espé­rer. Dans ce domaine, le peuple cubain devra lire et débattre avec beau­coup d’attention les sys­tèmes éco­no­miques consi­gnés dans la Constitution du Venezuela et dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, récem­ment approu­vées, ainsi que les dif­fé­rents aspects des expé­riences res­pec­tives de trans­for­ma­tion. Il ne s’agit pas de copier des solu­tions, mais avant tout d’apprécier les voies créa­tives éla­bo­rées par la gauche latino-amé­ri­caine au cours des der­nières décen­nies. Un tel appren­tis­sage est cru­cial et exige la recon­nais­sance des erreurs com­mises, comme l’a affirmé de façon sai­sis­sante Fidel dans son dis­cours à l’Université de La Havane, men­tionné ci-dessus : « Voici une conclu­sion à laquelle je suis arrivé au bout de plu­sieurs années : parmi les nom­breuses erreurs que nous avons tous com­mises, la plus impor­tante a été de croire qu’il exis­tait quelqu’un qui connaisse le socia­lisme ou qui sache com­ment on construit le socia­lisme. »

Pour les citoyens, la dif­fé­rence entre un socia­lisme inef­fi­cace et un capi­ta­lisme injuste peut être moindre qu’elle ne le semble. Des rap­ports de domi­na­tion (basés sur un pou­voir poli­tique inégal) peuvent avoir, dans la vie quo­ti­dienne des per­sonnes, des consé­quences étran­ge­ment sem­blables à des rap­ports d’exploitation (basés sur l’extraction de plus-value).

Un vaste et fas­ci­nant champ d’expérimentation sociale et poli­tique, qui pour­rait per­mettre à Cuba de recom­men­cer à contri­buer afin de renou­ve­ler la gauche mon­diale

Démocratiser la démo­cra­tie

Contre les théo­ri­ciens libé­raux, pour les­quels la démo­cra­tie prime sur tout le reste, j’ai affirmé qu’il y a des condi­tions pour que la démo­cra­tie soit pra­ti­quée de façon authen­tique. Je me per­mets de dire que Cuba peut être l’exception à la règle que je défends : je trouve qu’à Cuba la démo­cra­tie radi­cale, contre-hégé­mo­nique, non-libé­rale prime sur tout le reste. Pourquoi ? La crise de la démo­cra­tie libé­rale est aujourd’hui plus évi­dente que jamais. Il est chaque fois plus évident que la démo­cra­tie libé­rale n’assure pas les condi­tions de sa survie face aux mul­tiples « fas­cismes sociaux ». J’utilise l’expression « fas­cismes sociaux » pour dési­gner la conver­sion des inéga­li­tés éco­no­miques en inéga­li­tés poli­tiques. Ces « fas­cismes sociaux » ne sont pas le pro­duit direct du sys­tème poli­tique de l’État capi­ta­liste. Ils sont plutôt le résul­tat de la com­pli­cité de celui-ci. Quand, par exemple, le sys­tème pri­va­tise l’eau, l’entreprise pro­prié­taire acquiert dès lors le droit de veto sur la vie des per­sonnes (le prin­cipe devient : « Qui ne paie pas sa fac­ture n’a pas d’eau »). Il s’agit ici de beau­coup plus qu’un pou­voir éco­no­mique ou de marché, il s’agit d’un pou­voir poli­tique. Bien qu’elle soit évi­dente, la crise a de la dif­fi­culté à per­mettre à de nou­veaux concepts de poli­tique et de démo­cra­tie de s’implanter. Cette dif­fi­culté a deux causes : d’une part, la pré­pon­dé­rance des rap­ports capi­ta­listes, dont la repro­duc­tion exige aujourd’hui la coexis­tence de la démo­cra­tie de basse inten­sité avec les fas­cismes sociaux ; et, d’autre part, l’hégémonie de la démo­cra­tie libé­rale sur l’imaginaire social, que l’on légi­time sou­vent en invo­quant de pré­ten­dues tra­di­tions ou mémoires his­to­riques. À Cuba, il n’y a aucune de ces deux dif­fi­cul­tés : il n’existe ni une domi­na­tion capi­ta­liste, ni une tra­di­tion libé­rale qui ait la moindre cré­di­bi­lité. Il serait donc pos­sible d’assumer la démo­cra­tie radi­cale comme point de départ, sans qu’il ne soit néces­saire de faire face à tout ce qui a déjà été dépassé au cours de l’expérience domi­nante de la démo­cra­tie au cours des 50 der­nières années.

De l’avant-garde à l’arrière-garde

Pour per­mettre cela, pour que le fait démo­cra­tique ne se réduise pas à un simple inven­taire de réus­sites et d’arguments rhé­to­riques, avant qu’il ne se réa­lise sys­té­ma­ti­que­ment, un pas impor­tant devrait être fran­chi : la conver­sion du parti d’avant-garde en parti d’arrière-garde, un parti qui soit moins un parti de direc­tion qu’un parti de faci­li­ta­tion ; un parti qui pro­meuve le débat de ques­tions fortes, pour que, dans la vie quo­ti­dienne des pra­tiques sociales, les citoyens et les com­mu­nau­tés soient mieux formés pour dis­tin­guer les réponses fortes et les réponses faibles. Un parti qui accep­te­rait comme étant natu­relle l’existence d’autres formes d’organisation rela­ti­ve­ment aux dif­fé­rents inté­rêts, un parti qui essaie­rait d’avoir, avec ces formes d’organisation, une rela­tion d’hégémonie et non une rela­tion de contrôle. Cette trans­for­ma­tion serait la plus com­plexe de toutes et ne pour­rait être réa­li­sée que dans le cadre de l’expérimentation sui­vante.

Le consti­tu­tion­na­lisme trans­for­ma­teur

Les tran­si­tions qui impliquent des trans­for­ma­tions impor­tantes des rap­ports de pou­voir passent, en géné­ral, par des pro­ces­sus consti­tu­tion­nels. Au cours des 20 der­nières années, plu­sieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine ont vécu des pro­ces­sus consti­tu­tion­nels. Cette his­toire récente nous permet de dis­tin­guer deux types de consti­tu­tion­na­lismes : le consti­tu­tion­na­lisme moderne pro­pre­ment dit et le consti­tu­tion­na­lisme trans­for­ma­teur. Le consti­tu­tion­na­lisme moderne, qui a pré­do­miné sans oppo­si­tion jusqu’à tout récem­ment, était un consti­tu­tion­na­lisme construit de haut en bas par les élites poli­tiques du moment. Il avait pour objec­tif la construc­tion d’États ins­ti­tu­tion­nel­le­ment mono­li­thiques et de socié­tés homo­gènes, Ces buts ont tou­jours com­porté l’imposition d’une classe, d’une culture, d’une race, d’une ethnie, d’une région au détri­ment des autres.

Contrairement à cela, le consti­tu­tion­na­lisme trans­for­ma­teur part de l’initiative des classes popu­laires, qui est une forme de lutte de classes, une lutte des exclus et de leurs alliés pour créer de nou­veaux cri­tères d’inclusion sociale qui mettent fin aux oppres­sions de classe, raciales, eth­no­cul­tu­relles entre autres.

Une telle démo­cra­ti­sa­tion sociale et poli­tique impli­que­rait la réin­ven­tion ou la refon­da­tion de l’État moderne. Une telle réin­ven­tion ou refon­da­tion ne pour­rait éviter d’être expé­ri­men­tale, tout comme la Constitution elle-même. Cela veut dire que la nou­velle Constitution trans­for­ma­trice devrait, si pos­sible, avoir une durée de vali­dité limi­tée, cinq années par exemple, au terme des­quelles le pro­ces­sus consti­tu­tion­nel devrait être rou­vert pour cor­ri­ger les erreurs et intro­duire des appren­tis­sages. Limiter la durée de la nou­velle Constitution aurait un avan­tage poli­tique, qui serait pré­cieux dans les périodes de tran­si­tion, celui de ne pas faire de gagnants ou de per­dants défi­ni­tifs. Cuba a les condi­tions idéales en ce moment pour renou­ve­ler son expé­ri­men­ta­lisme consti­tu­tion­nel.

État expé­ri­men­tal

La crise ter­mi­nale que tra­verse le néo­li­bé­ra­lisme, ainsi que les expé­riences récentes de créa­tion des États les plus pro­gres­sistes de l’Amérique latine révèlent que nous nous diri­geons vers un nou­velle cen­tra­lité de l’État, une cen­tra­lité plus ouverte à la diver­sité sociale (recon­nais­sance de l’interculturalisme, de la plu­rieth­ni­cité et même de la plu­ri­na­tio­na­lité, comme c’est le cas de l’Équateur et de la Bolivie), éco­no­mique (recon­nais­sance de dif­fé­rents types de pro­priété : éta­tique, com­mu­nau­taire ou com­mu­nale, coopé­ra­tive ou indi­vi­duelle) et poli­tique (recon­nais­sance de dif­fé­rents types de démo­cra­tie (repré­sen­ta­tive ou libé­rale, par­ti­ci­pa­tive, déli­bé­ra­tive, réfé­ren­daire, com­mu­nau­taire). Nous allons d’une cen­tra­lité basée sur l’homogénéité sociale vers une cen­tra­lité basée sur l’hétérogénéité sociale. Il s’agit d’une cen­tra­lité réglée par le prin­cipe de la com­plexité. La nou­velle cen­tra­lité fonc­tionne de dif­fé­rentes façons, entre autres dans trois types de régions : les régions où l’efficacité des solu­tions est démon­trée (à Cuba, par exemple, les sec­teurs de l’éducation et de la santé, malgré la dégra­da­tion actuelle de la qua­lité et de l’équité du sys­tème); les régions où, au contraire, l’inefficacité est démon­trée (à Cuba, par exemple, la crois­sance des inéga­li­tés dans les trans­ports ou dans l’agriculture, par exemple); et les régions nou­velles, qui ont le plus de pro­ces­sus de tran­si­tion (à Cuba, par exemple, la créa­tion d’une nou­velle forme d’institutionnalité poli­tique et la recons­truc­tion de l’hégémonie socia­liste basée sur une démo­cra­tie de haute inten­sité, qui pro­meuve à la fois la réduc­tion de l’inégalité sociale et l’expansion de la diver­sité sociale, cultu­relle et poli­tique). Dans ces deux der­niers domaines (régions d’inefficacité démon­trée et régions nou­velles), il n’y a pas de recettes infaillibles ou de solu­tions défi­ni­tives. Dans ces régions, le prin­cipe de cen­tra­lité com­plexe sug­gère que l’on suive le prin­cipe de l’expérimentation sous contrôle démo­cra­tique. Le prin­cipe d’expérimentation doit s’étendre à toute la société. Il fau­drait pour cela que l’État lui-même se trans­forme en un État expé­ri­men­tal. Dans une phase de grande muta­tion quant au rôle de l’État dans la régu­la­tion social, il est inévi­table que la maté­ria­lité ins­ti­tu­tion­nelle de l’État, rigide comme elle l’est, soit sujette à de grandes secousses, qui trans­forment le pays en un ter­rain fer­tile à des effets per­vers. Il convient d’ajouter à cela le fait que cette maté­ria­lité ins­ti­tu­tion­nelle est ins­crite un espace-temps natio­nal éta­tique, qui subi les impacts croi­sés d’espaces-temps locaux et glo­baux.

Les époques de tran­si­tion se carac­té­risent par la coexis­tence de solu­tions de l’ancien para­digme et de solu­tions du nou­veau para­digme. Ces der­nières sont par­fois aussi contra­dic­toires que les pre­mières. Je pense qu’il faut faire de l’expérimentation un prin­cipe de créa­tion ins­ti­tu­tion­nelle lorsque les solu­tions adop­tées par le passé se sont révé­lées inef­fi­caces. Étant donné qu’il serait impru­dent, à cette phase, d’adopter des options ins­ti­tu­tion­nelles irré­ver­sibles, il fau­drait trans­for­mer l’État en un champ d’expérimentation ins­ti­tu­tion­nel afin de per­mettre, pen­dant un cer­tain temps, la coexis­tence et la com­pé­ti­tion de dif­fé­rentes solu­tions ins­ti­tu­tion­nelles, au moyen d’expériences-pilote, sou­mises à un suivi per­ma­nent par des col­lec­tifs de citoyens afin d’établir une éva­lua­tion com­pa­rée des résul­tats. L’utilisation de biens publics, sur­tout dans le domaine social[7], pour­rait ainsi se faire de dif­fé­rentes façons. Le choix entre ces options ne devrait avoir lieu qu’après l’évaluation, par les citoyens, de leur effi­ca­cité et de leur qua­lité démo­cra­tique.

Cette nou­velle forme qu’aurait un éven­tuel État démo­cra­tique tran­si­tion­nel devrait être basée sur trois prin­cipes d’expérimentation poli­tique. Le pre­mier d’entre eux serait que l’expérimentation sociale, éco­no­mique et poli­tique exige l’existence com­plé­men­taire de plu­sieurs formes d’exercice démo­cra­tique (repré­sen­ta­tif, par­ti­ci­pa­tif, com­mu­nau­taire, etc.). Aucune de ces formes, en elle-même, ne pour­rait garan­tir une éva­lua­tion effi­cace de la nou­velle ins­ti­tu­tion­na­lité. Il s’agit d’un prin­cipe dif­fi­cile à faire res­pec­ter, sur­tout parce que la pré­sence com­plé­men­taire de dif­fé­rents types de pra­tiques démo­cra­tiques est, en elle-même, nou­velle et com­plé­men­taire. Il convient de rap­pe­ler l’affirmation d’Hegel : « Qui a peur de l’erreur a peur de la vérité ».

Le deuxième prin­cipe est que l’État n’est vrai­ment expé­ri­men­tal que dans la mesure où l’on donne aux dif­fé­rentes solu­tions ins­ti­tu­tion­nelles des condi­tions équi­tables pour qu’elles se déve­loppent selon leur propre logique. Cela veut dire que l’État expé­ri­men­tal est démo­cra­tique dans la mesure où il offre une éga­lité de chances aux dif­fé­rentes pro­po­si­tions d’institutionnalité démo­cra­tique. Ce n’est qu’ainsi que la lutte démo­cra­tique pour­rait se conver­tir véri­ta­ble­ment en lutte pour des alter­na­tives démo­cra­tiques. Seulement ainsi serait-il pos­sible de lutter démo­cra­ti­que­ment contre le dog­ma­tisme d’une solu­tion qui se pré­sente comme étant la seule qui soit effi­cace ou démo­cra­tique. Cette expé­ri­men­ta­tion ins­ti­tu­tion­nelle, qui s’effectue dans le cadre démo­cra­tique, ne pour­rait éviter de causer cer­taines insta­bi­li­tés et inco­hé­rences en matière d’action de l’État. La frag­men­ta­tion de l’État qu’elle pour­rait entraî­ner engen­dre­rait pro­ba­ble­ment de nou­velles exclu­sions.

Dans de telles cir­cons­tances, l’État expé­ri­men­tal ne devrait pas se limi­ter à garan­tir l’égalité des oppor­tu­ni­tés pour les dif­fé­rents pro­jets d’institutionnalité démo­cra­tique. Il devrait éga­le­ment (et c’est alors qu’intervient le troi­sième prin­cipe d’expérimentation poli­tique) garan­tir des normes mini­males d’inclusion, qui pour­raient rendre pos­sible la par­ti­ci­pa­tion citoyenne active néces­saire pour assu­rer le suivi, l’accompagnement et l’évaluation du ren­de­ment des pro­jets alter­na­tifs. En appli­quant la nou­velle cen­tra­lité com­plexe, l’État com­bi­ne­rait la régu­la­tion directe des pro­ces­sus sociaux avec la méta­ré­gu­la­tion, c’est-à-dire la régu­la­tion de formes éta­tiques de régu­la­tion sociale, dont l’autonomie devrait être res­pec­tée à condi­tion que les prin­cipes d’inclusion et de par­ti­ci­pa­tion consa­crés dans la Constitution soient res­pec­tés.

Une autre pro­duc­tion est pos­sible

Ce domaine est l’un des plus impor­tants de l’expérimentation sociale, et Cuba pour­rait y assu­mer un lea­der­ship stra­té­gique quant à la recherche de solu­tions alter­na­tives, soit aux modèles de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, soit aux modèles de déve­lop­pe­ment socia­listes du siècle pré­cé­dent. Au début du XXIe siècle, la tâche de penser des alter­na­tives éco­no­miques et sociales et, par elle, de lutter est par­ti­cu­liè­re­ment urgente pour deux rai­sons liées entre elles : pre­miè­re­ment parce que nous vivons dans une époque où l’idée qu’il n’existe aucune autre voie que celle du capi­ta­lisme a obtenu un niveau d’acceptation pro­ba­ble­ment sans pré­cé­dent dans l’histoire du capi­ta­lisme mon­dial ; et deuxiè­me­ment, parce que l’alternative sys­té­mique au capi­ta­lisme, repré­sen­tée par les éco­no­mies socia­listes cen­tra­li­sées, s’est révé­lée non viable. L’autoritarisme poli­tique et la non-via­bi­lité des sys­tèmes éco­no­miques cen­tra­li­sés ont été dra­ma­ti­que­ment mis en évi­dence par la chute de ces sys­tèmes vers la fin des années 1980 et au début des années 90.

Paradoxalement, au cours des trente der­nières années, le capi­ta­lisme a révélé, comme jamais aupa­ra­vant, sa ten­dance à l’autodestruction, à l’intensification à un niveau effa­rant de la concen­tra­tion de la richesse et de l’exclusion sociale, à la crise envi­ron­ne­men­tale, à la crise finan­cière, à la crise éner­gé­tique, à la suc­ces­sion sans fin de guerres pour le contrôle de l’accès aux res­sources natu­relles, à la crise ali­men­taire. D’autre part, l’effondrement des sys­tèmes de socia­lisme d’État a ouvert un espace poli­tique pour l’apparition de formes mul­tiples d’économie popu­laire, qui vont de l’économie soli­daire aux coopé­ra­tives popu­laires, des entre­prises récu­pé­rées aux occu­pa­tions de terre dans le cadre de la réforme agraire, du com­merce équi­table aux formes d’intégration régio­nale selon des prin­cipes de réci­pro­cité et de soli­da­rité (c’est le cas de l’Alternative boli­va­rienne pour les Amériques, l’ALBA). Les orga­ni­sa­tions éco­no­miques popu­laires sont extrê­me­ment diverses et si cer­taines impliquent des rup­tures radi­cales (ne serait-ce que locales) avec le capi­ta­lisme, d’autres trouvent des formes de coexis­tence avec le capi­ta­lisme. La fra­gi­lité géné­rale de toutes ces alter­na­tives réside dans le fait qu’elles ont lieu dans le cadre de socié­tés capi­ta­listes où les rap­ports de pro­duc­tion et de repro­duc­tion capi­ta­listes déter­minent la logique géné­rale du déve­lop­pe­ment social, éco­no­mique et poli­tique. C’est pour cette raison que le poten­tiel éman­ci­pa­teur et socia­liste des orga­ni­sa­tions éco­no­miques popu­laires finit par être bloqué. La situa­tion pri­vi­lé­giée de Cuba dans le domaine de l’expérimentation éco­no­mique est dû au fait qu’il est pos­sible de défi­nir, à partir de prin­cipes, de logiques et d’objectifs non-capi­ta­listes, les règles du jeu dans les­quelles des orga­ni­sa­tions éco­no­miques capi­ta­listes peuvent fonc­tion­ner.

Pour appli­quer tout le poten­tiel et le ferment de trans­for­ma­tion pro­gres­siste qui existe dans le moment poli­tique que vit Cuba, ce pays aura besoin de la soli­da­rité de tous les hommes et de toutes les femmes, de toutes les orga­ni­sa­tions et de tous les mou­ve­ments de gauche (dans le sens que je leur ai attri­bué dans ce texte) du monde, et très par­ti­cu­liè­re­ment du monde latino-amé­ri­cain. Le moment est venu pour que le monde de la gauche rende à Cuba le grand nombre d’éléments qu’elle lui doit et qui lui ont permis de deve­nir ce qu’elle est.

[1] Aurelio Alonso dis­tingue deux pro­ces­sus dans le cadre de la tran­si­tion en cours : la dyna­mique de trans­for­ma­tion qui a lieu au sein d’«une grande tran­si­tion com­men­cée il y a presque un demi-siècle» ; le poids de la sub­jec­ti­vité quant à la marque que lais­sera Fidel dans l’imaginaire des Cubains qui lui sur­vi­vront (« Continuité et tran­si­tion : Cuba en 2007 » dans l’édition espa­gnole d’avril 2007 du jour­nal Le Monde diplo­ma­tique, Bogotá).
[2] Fidel a dit de façon lapi­daire : « Ce pays peut se détruire lui-même. Et cette révo­lu­tion peut se détruire elle-même, mais per­sonne ne peut la détruire. Nous, oui, nous pou­vons la détruire. Ce serait de notre faute ». En com­men­tant le dis­cours de Fidel, Aurelio Alonso se pose des ques­tions : « Est-il sur­pre­nant que la pré­oc­cu­pa­tion pre­mière de Fidel soit axée sur la réver­si­bi­lité de notre propre pro­ces­sus ? » Et Alonso répond de façon cin­glante : « Fidel croit que la révo­lu­tion ne peut être détruite de l’intérieur mais qu’elle peut se détruire elle-même, et il signale la cor­rup­tion comme étant le mal qui peut pro­vo­quer sa des­truc­tion. Cette ana­lyse est, je pense, exacte, mais je crois que Fidel n’a pas tout dit. Je me demande en effet, entre autres, si l’effondrement du sys­tème sovié­tique a été essen­tiel­le­ment dû à la cor­rup­tion, sachant que la cor­rup­tion fait partie d’un ensemble de dévia­tions. Selon moi la bureau­cra­tie et le manque de démo­cra­tie, en même temps que la cor­rup­tion, peuvent forcer le socia­lisme à faire marche arrière. Je ne parle pas de retour à un sys­tème élec­to­ral, aux confron­ta­tions mul­ti­par­tites, aux luttes des cam­pagnes éle­to­rales, aux alter­nances de partis au pou­voir. Je parle de la démo­cra­tie, de celle que nous n’avons pas été capables de créer sur terre, bien que nous croyons tous savoir en quoi elle consiste [« Una mirada rápida al debate sobre el futuro de Cuba » (Coup d’oeil rapide sur le débat rela­tif à l’avenir de Cuba »), La Jiribilla, 17 mai 2006.] [3] C’est en fait à cela que l’on doit la créa­ti­vité théo­rique ini­tiale de la révo­lu­tion cubaine. Les dures condi­tions exté­rieures aux­quelles la révo­lu­tion a été sou­mise ont fini par tuer une partie de cette créa­ti­vité. Cuba a ainsi été forcée à accep­ter une concep­tion du mar­xisme reflé­tant les réa­li­tés du bloc sovié­tique, qui étaient peu sem­blables à celles de Cuba. Au Colloque inter­na­tio­nal inti­tulé « L’oeuvre de Karl Marx et les défis du XXe siècle » tenu à La Havane le 3 mai 2006, Ricardo Alarcón de Quesada a affirmé que « d’une part la conver­sion de l’expérience sovié­tique en un para­digme pour ceux qui, dans d’autres pays, menaient leur propres batailles anti-capi­ta­listes, et d’autre part l’exigence de défendre celle-ci de ses enne­mis puis­sants et enra­gés, ont entraîné, en grande partie la subor­di­na­tion du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire aux poli­tiques et aux inté­rêts de l’Union sovié­tique » (publié en 2006 dans Nature Society et dans Thought, volume 19, page 20). Mais la déci­sion sou­ve­raine de Cuba d’appuyer l’Angola dans sa lutte pour l’indépendance, par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable, sera tou­jours un motif de fierté pour le peuple cubain. L’élan inter­na­tio­na­liste de Cuba a alors pris le dessus sur les inté­rêts géo-stra­té­giques de l’Union sovié­tique.
[4] Dans le cas du mar­xisme, il a fallu beau­coup de créa­ti­vité pour adap­ter la théo­rie à une réa­lité qui n’était pas euro­péenne et que Marx n’avait pas ana­ly­sée de façon sys­té­ma­tique. Mentionnons entre autres, en Amérique latine, le tra­vail créa­tif de Mariátegui. Pendant long­temps, en effet, les ortho­doxies poli­tiques n’ont pas permis l’application de cette créa­ti­vité dans l’action poli­tique, les auteurs les plus créa­tifs ayant été per­sé­cu­tés. Mariátegui, par exemple, a été accusé de popu­lisme et de roman­tisme, dévia­tions consi­dé­rées comme étant très graves dans les années 30. Aujourd’hui la situa­tion est très dif­fé­rente, comme le montre un fait : Alvaro Garcia Linera, autre grand réno­va­teur de la pensée mar­xiste en Amérique latine, est aujourd’hui vice-pré­sident de la Bolivie.
[5] En d’autres termes, la pré­pon­dé­rance de l’intelligence et de l’audace poli­tique sur la dis­ci­pline, qui carac­té­ri­sait l’avant-garde, a été conver­tie en son contraire, la pré­pon­dé­rance de la dis­ci­pline sur l’intelligence et sur l’audace. Le but est de cacher ou de contrô­ler les nou­veaux pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale, que la théo­rie n’avait pas prévus.
[6] Un point de vue plus lucide sur la société civile à Cuba a été publié sous le titre « Sociedad Civil en Cuba : un pro­blema de geo­me­tría ? – Entrevista con el soció­logo cubano Aurelio Alonso » (La société civile à Cuba : un pro­blème de géo­mé­trie ? – Entrevue avec le socio­logue cubain Aurelio Alonso) dans la revue Enfoques, numéro 23, décembre 2008.
[7] On pour­rait, par exemple, com­pa­rer les trans­ports publics de l’État aux trans­ports coopé­ra­tifs ou appar­te­nant à de petits entre­pre­neurs. Ou com­pa­rer la pro­duc­tion des entre­prises agri­coles d’État à celle des entre­prises coopé­ra­tives, com­mu­nau­taires ou de petits entre­pre­neurs capi­ta­listes.

Les commentaires sont fermés.