Pour une pragmatique de l’émancipation

Comme c’est fréquemment le cas avec les ouvrages de Luc Boltanski, la lecture de De la critique1 laisse un curieux sentiment de familiarité et d’étrangeté. Familiarité car on y retrouve non seulement bon nombre de concepts forgés par l’auteur au cours de ses travaux précédents — comme justification, épreuve, arrangement ou critique —, mais également plusieurs notions fondatrices de la sociologie politique, pour certaines tombées dans une certaine, et regrettable, désuétude — telles que domination, exploitation, institution ou classe dominante. Mais étrangeté aussi car ces différentes notions sont le plus souvent affinées ou redéfinies dans un sens nouveau, à l’appui d’un cadre d’analyse non seulement des sociétés capitalistes contemporaines, mais également des manières de se les rendre intelligibles et de les remettre en cause. Il va s’en dire que c’est dans cette capacité à produire un éclairage novateur sur le monde social actuel que réside l’intérêt, tant sociologique que politique, de l’ouvrage.
Par Mis en ligne le 23 octobre 2009

De la cri­tique relève en effet plei­ne­ment de ce que Boltanski désigne comme une socio­lo­gie méta­cri­tique — de fait dis­tincte d’une socio­lo­gie qui ne four­ni­rait que des des­crip­tions du social —, en ce que l’ouvrage livre une « construc­tion théo­rique visant à dévoi­ler, dans leurs dimen­sions les plus géné­rales, l’oppression, l’exploitation ou la domi­na­tion, quelles que soient les moda­li­tés sous les­quelles elles se réa­lisent » (p. 22). L’auteur le fait en s’appuyant sur les apports com­bi­nés, et en partie com­plé­men­taires, des deux démarches socio­lo­giques aux­quelles il a lui-même contri­bué : celle, d’une part, de la socio­lo­gie cri­tique, telle qu’elle s’est prin­ci­pa­le­ment expri­mée dans l’école de Pierre Bourdieu, et celle de la socio­lo­gie prag­ma­tique de la cri­tique qu’il a impul­sée en com­pa­gnie de Laurent Thévenot. La pre­mière est saluée pour sa capa­cité à iden­ti­fier les forces qui pèsent sur les agents, mais se voit repro­cher de consi­dé­rer ceux-ci comme écra­sés par les domi­na­tions qu’ils subissent, tandis que la seconde rend certes davan­tage jus­tice aux com­pé­tences cri­tiques des acteurs, mais sans être réel­le­ment à même de four­nir de véri­table levier à une remise en cause de l’ordre social exis­tant.

Le deuxième cha­pitre de l’ouvrage est tout entier consa­cré à la dis­cus­sion de ces deux démarches et de ce qui les dis­tingue : leur pos­ture — soit de sur­plomb en regard d’un monde social fait de rap­ports ver­ti­caux, soit immer­gée dans les situa­tions et atten­tive au point de vue des acteurs — comme leur concep­tion des per­sonnes — agents « domi­nés sans le savoir » car sous l’emprise d’une idéo­lo­gie, ou bien acteurs mobi­li­sant leur sens du juste dans des dis­putes. Mais ce cha­pitre intro­duit sur­tout une notion cen­trale du cadre géné­ral esquissé dans l’ouvrage, celle d’épreuve. Ce concept, déjà pré­sent dans De la jus­ti­fi­ca­tion (publié avec Thévenot en 1991), désigne des moments ou des dis­po­si­tifs par­ti­cu­liers au cours des­quels sont mesu­rés la valeur des per­sonnes, et leur est ouvert (ou refusé en cas d’échec) l’accès à cer­tains titres ou avan­tages ; les exa­mens sco­laires ou les procès en consti­tuent dans notre société les para­digmes. Les épreuves contri­buent par leurs ver­dicts à pro­duire et repro­duire un ordre social hié­rar­chisé : selon qu’il aura ou pas obtenu le bac, selon qu’il aura été reconnu inno­cent ou cou­pable, la posi­tion d’un indi­vidu sera éva­luée et qua­li­fiée dif­fé­rem­ment. Mais elles peuvent aussi se trou­ver vul­né­rables à la cri­tique lorsque celle-ci par­vient à démon­trer que leur dérou­le­ment contre­vient à leurs prin­cipes offi­ciels — comme lorsque Bourdieu et Passeron montrent dans La Reproduction (Minuit, 1970) que le prin­cipe d’égalité des chances pro­clamé par l’Ecole répu­bli­caine masque la sélec­tion sociale fondée sur les inéga­li­tés de capi­tal cultu­rel qui s’y opère.

C’est aux ins­ti­tu­tions qu’il revient selon Boltanski de parer à de tels soup­çons en défi­nis­sant les for­mats des épreuves et en garan­tis­sant la vali­dité de leurs ver­dicts. Plus encore, c’est à elles qu’il revient d’attester de ce qui est, et de ce qui importe, face à un monde soumis à l’incertitude et sur lequel les indi­vi­dus, pris dans une pra­tique néces­sai­re­ment située, ne peuvent livrer que des points de vue trop dis­per­sés et trop par­tiels pour faire tenir une réa­lité. Les ins­ti­tu­tions, en d’autres termes, ont pour mis­sion de sta­bi­li­ser un ordre social et de ras­su­rer sur sa légi­ti­mité et sa péren­nité, ce que Boltanski appelle leur « fonc­tion de confir­ma­tion ». Il en est ainsi, par exemple, de la jus­tice, qui ne peut être confiée aux indi­vi­dus direc­te­ment par­ties pre­nantes, dont le point de vue est trop par­tiel et situé pour être valable (la vic­time est trop direc­te­ment impli­quée dans son affaire pour être habi­li­tée à « se faire jus­tice » elle-même). Elle doit en revanche être rendue par cet « être sans corps » qu’est l’institution judi­ciaire, qui adopte pour rendre son ver­dict un point de vue géné­ral et déta­ché, conforme à un ensemble de réfé­rences et de types (le code pénal, la juris­pru­dence) et qui, parce qu’elle s’inscrit dans un rap­port par­ti­cu­lier au temps (les délits du même ordre qui seront commis dans le futur seront punis de la même peine), conjure l’incertitude de l’avenir. Les ins­ti­tu­tions ont, par cette fonc­tion de sécu­ri­sa­tion, un carac­tère per­for­ma­tif : elles font adve­nir (ou construisent, pour reprendre un cer­tain voca­bu­laire socio­lo­gique) une réa­lité, mais celle-ci est arbi­traire, car néces­sai­re­ment dis­tincte et dis­tante du chaos insai­sis­sable du monde, entendu quant à lui, à la suite de Wittgenstein, comme « tout ce qui arrive ».

Les ins­ti­tu­tions sont en outre sou­mises à une vul­né­ra­bi­lité que Boltanski désigne comme contra­dic­tion her­mé­neu­tique. Celle-ci à la fois inter­roge leur fon­de­ment ultime (indis­cer­nable dès lors qu’on aban­donne les concep­tions théo­lo­giques), pointe leur déca­lage inévi­table avec la pra­tique (la dis­tance entre l’article du code pénal et le délit concret jugé au tri­bu­nal, par exemple) et ques­tionne le fait que ces « êtres sans corps » doivent s’incarner dans des indi­vi­dus qui, comme tout repré­sen­tant, s’exposent au soup­çon de pour­suivre leurs inté­rêts propres sous cou­vert de défendre ceux de l’institution. La contra­dic­tion her­mé­neu­tique ouvre la pos­si­bi­lité de la cri­tique, qui se trouve légi­ti­mée lorsque des « épreuves de réa­lité » attestent que l’institution pro­duit une réa­lité non conforme à ses prin­cipes (comme lorsque les sta­tis­tiques car­cé­rales attestent d’une « jus­tice de classe » plus sévère à l’égard des pauvres que des riches). Pour s’en pré­mu­nir, l’institution s’engage dans des « épreuves de vérité » des­ti­nées à réaf­fir­mer la per­ma­nence et la cohé­rence de l’ordre des choses dont elle est soli­daire ; la répé­ti­tion du rituel (cou­ron­ne­ment, intro­ni­sa­tion, ren­trée solen­nelle…), dont la for­ma­li­sa­tion stricte sou­ligne l’immuabilité de ce qui est, en est une des expres­sions pri­vi­lé­giées.

L’identification de la contra­dic­tion her­mé­neu­tique, inhé­rente à la logique ins­ti­tu­tion­nelle, ne sert pas de pré­texte à une dénon­cia­tion des ins­ti­tu­tions en tant que telles ; Boltanski insiste au contraire sur la néces­sité de la sécu­ri­sa­tion de la réa­lité qu’elles assurent. Il n’en reste pas moins qu’elles sont fré­quem­ment enga­gées dans des pro­ces­sus de domi­na­tion, lorsqu’elles contri­buent à per­pé­tuer ou à dis­si­mu­ler des asy­mé­tries et des formes d’exploitation tout en désar­mant ou en affai­blis­sant la cri­tique. Elles le font, plus pré­ci­sé­ment, en construi­sant et en impo­sant un cer­tain type de réa­lité, que la cri­tique s’avère inca­pable de remettre en cause en poin­tant la dis­tance qui la sépare de l’état du monde ; pour Boltanski, « un effet de domi­na­tion pourra donc être carac­té­risé par sa capa­cité à res­treindre (…) le champ de la cri­tique ou, ce qui revient au même, à lui ôter toute prise sur la réa­lité » (p. 176). Et c’est pré­ci­sé­ment à la mise au jour du mode de domi­na­tion actuel — dési­gné comme « com­plexe » ou « ges­tion­naire » — qu’est consa­cré le cin­quième cha­pitre de l’ouvrage, sans doute le plus utile pour le « réar­me­ment de la cri­tique » que Boltanski appelle de ses vœux.

Poursuivant la réflexion déjà esquis­sée dans son pré­cé­dent livre Rendre la réa­lité inac­cep­table (Démopolis, 2008), le socio­logue montre com­ment l’idéologie de la « fata­lité du pro­bable » (qui impose de recher­cher ce qui est pré­senté comme iné­luc­table), domi­nante depuis les années 1970, est par­ve­nue à désar­mer la cri­tique par une valo­ri­sa­tion du chan­ge­ment per­pé­tuel qui inva­lide les épreuves pré­exis­tantes (comme lorsque la réus­site sco­laire ne garan­tit plus une mobi­lité sociale ascen­dante) et inter­dit leur sta­bi­li­sa­tion. Les pages que Boltanski consacre à la domi­na­tion ges­tion­naire sont parmi les plus sug­ges­tives de l’ouvrage. Il est ainsi impos­sible de ne pas penser à la vague de sui­cides de sala­riés de France Télécom, causée par un mana­ge­ment fondé sur une restruc­tu­ra­tion per­ma­nente, lorsqu’il évoque la redé­fi­ni­tion per­pé­tuelle des cri­tères des épreuves et les injonc­tions à la mobi­lité et à la concur­rence, ou lorsqu’il décrit les « épreuves exis­ten­tielles » qui prennent appui sur des expé­riences indi­vi­duelles (comme celles de l’humiliation ou de l’injustice) pour expri­mer une cri­tique radi­cale de la réa­lité, mais qui souffrent de rester le plus sou­vent à l’état isolé et frag­menté.

La cri­tique est dans ce contexte d’autant plus affai­blie que ses adver­saires ont incor­poré ses formes et ses argu­ments : la figure de l’expert (spé­cia­le­ment sous les traits de l’économiste) est deve­nue cen­trale, qui pré­tend dire le monde (ce qui relève du donné iné­luc­table, donc) alors qu’il ne fait que livrer une réa­lité par­ti­cu­lière dont il occulte ce qu’elle doit à la réa­li­sa­tion d’une volonté. Boltanski désigne par le néo­lo­gisme de mon&réal cette confu­sion entre la réa­lité et le monde que livrent les experts néo­li­bé­raux lorsqu’ils invoquent le carac­tère impé­rieux de « lois » du marché pour décou­ra­ger a priori la recherche d’autres mondes pos­sibles. Cette insis­tance sur la figure de l’expert lui permet d’identifier une nou­velle contra­dic­tion, celle qui oppose la sou­ve­rai­neté popu­laire — qui reste encore le prin­cipe de légi­ti­mité de nos sys­tèmes poli­tiques — et l’expertise — qui, on l’a vu de manière exem­plaire lors des débats sur le TCE, se pré­vaut de son savoir pour dis­qua­li­fier le choix exprimé par le peuple. Elle lui permet éga­le­ment de poin­ter la dif­fi­culté à saisir une nou­velle classe domi­nante extrê­me­ment com­po­site (puisqu’elle ras­semble des « res­pon­sables » aussi divers qu’hommes d’Etat, ban­quiers, indus­triels, experts, etc.), mais que carac­té­rise une pro­pen­sion com­mune à l’auto-héroïsation soli­daire d’un rap­port « rela­ti­viste » aux règles, s’autorisant au besoin la trans­gres­sion des for­mats d’épreuve tout en impo­sant leur res­pect aux domi­nés.

Comment, dans ces condi­tions, réar­mer la cri­tique, et dans quelle mesure une socio­lo­gie prag­ma­tique peut-elle nour­rir un projet d’émancipation ? Une des pre­mières voies, esquis­sées dans le der­nier cha­pitre, consis­te­rait à redon­ner la prio­rité au col­lec­tif, notam­ment via la res­tau­ra­tion d’une grille de lec­ture du monde social en termes de classes. Une deuxième vise­rait à rendre davan­tage expli­cite la contra­dic­tion her­mé­neu­tique, non pas, on l’a dit, pour dénon­cer les ins­ti­tu­tions comme telles, mais pour offrir davan­tage d’assise à un projet alter­na­tif de trans­for­ma­tion de la réa­lité. Il s’agirait alors d’instaurer de nou­veaux rap­ports entre ins­ti­tu­tions et cri­tique, et de per­mettre à celle-ci de « redon­ner aux per­sonnes, indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment, des prises sur l’action et la capa­cité à for­mu­ler des attentes fon­dées sur une réap­pro­pria­tion réflexive de leurs épreuves exis­ten­tielles » (p. 271, n. 30).

L’« éter­nel chemin de la révolte » reste, aux yeux de Boltanski, la seule manière d’aller dans cette direc­tion. Ce chemin, tel qu’il est tracé dans les der­nières pages, emprunte des détours plutôt liber­taires. L’accent est notam­ment porté sur les modes d’expérimentation de vies alter­na­tives en « groupes affi­ni­taires » (rele­vant en fait plus de la défec­tion que de la lutte), ainsi que sur une remise en cause radi­cale de l’Etat nation, consi­déré comme par­te­naire irrem­pla­çable du capi­ta­lisme. On pourra trou­ver ce chemin curieu­se­ment res­tric­tif, appuyé sur une vision quelque peu féti­chiste de l’Etat, et regret­ter qu’il laisse sans réponse la ques­tion de la reprise de ce contrôle poli­tique de l’économie par lequel Durkheim défi­nis­sait le socia­lisme. Il n’en reste pas moins que De la cri­tique apporte une fraî­cheur bien­ve­nue dans un contexte intel­lec­tuel plombé, d’un côté, par l’hégémonie des experts néo­li­bé­raux et, de l’autre, par le pro­phé­tisme aussi gran­di­lo­quent que creux d’un Negri ou le revi­val du maoïsme phi­lo­so­phique d’un Badiou. La com­bi­nai­son d’un voca­bu­laire nou­veau et d’un lexique ancien, notam­ment issu de la tra­di­tion mar­xiste (exploi­ta­tion, éman­ci­pa­tion, classe domi­nante, et même com­mu­nisme), est sans doute un des meilleurs indices du réar­me­ment socio­lo­gique de la cri­tique vers lequel ouvre Boltanski.


[1]À propos de De la cri­tique. Précis de socio­lo­gie de l’émancipation, de Luc Boltanski, Paris, Gallimard, 2009, 294 p.

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