Pour une mondialisation socialiste

La nouvelle phase de globalisation capitaliste s’opère sur la base d’une crise profonde du projet socialiste de trois points de vue fondamentaux :
  1. Derrière le discrédit du « mot » s’opère une offensive capitaliste très barbare dans les pays dits socialistes ;
  2. De multiples interrogations voire des doutes se sont répandus sur le « sujet » (social et politique) de la révolution socialiste ;
  3. la bourgeoisie et ses organisations mondiales détiennent au contraire une capacité sans précédent d’intervention pour imposer leur choix de société.

Pourtant, de ces trois ensembles de faiblesses, la lutte pour le socialisme peut tirer des atouts pour un projet de mondialisation socialiste bien plus radicalement émancipateur que par le passé.

  1. Le discrédit du « socialisme » s’est répandu dans les années 1980 : les jeunes qui avaient 20 ans en 1968 se mobilisaient encore de façon radicale, en Tchécoslovaquie ou en Yougoslavie, comme en France sur des bases socialistes anti-bureaucratiques, exigeant l’adéquation entre les promesses émancipatrices des régimes se disant socialistes et les faits ; à l’opposé, au début des années 1980, les jeunes perçoivent « l’impérialisme » comme  » « soviétique » et l’OTAN comme libératrice et attachée à une civilisation moderne, « libérale » c’est-à-dire, croient-ils, anti-bureaucratique, anti-étatiste et démocratique. La classe ouvrière, instrumentalisée en Pologne, est, de plus en plus, désignée comme « conservatrice » ; en Allemagne, elle voit dans l’unification monétaire une chance de vivre mieux et plus libre ; et partout ailleurs, dans les pays où le parti régnait au nom des travailleurs — sur leur dos —, les politiques d’austérité puis « d’ajustement structurel » sous pression des créditeurs internationaux ont remplacé les anciennes protections et gains de niveaux de vie pendant que la nomenklatura basculait vers la restauration capitaliste pour transformer ses privilèges de pouvoir en privilèges de la propriété et de l’argent.
    Pire : après dix ans d’une restauration capitaliste mafieuse et barbare la désagrégation sociale est telle que le passé dit socialiste voire stalinien en Russie est partout revalorisé par les générations plus anciennes (en Russie, non sans nostalgies de grande puissance) — un passé pourtant bien peu attractif pour les jeunes.
  2. L’échec des pays dits socialistes, de l’URSS à la Yougoslavie autogestionnaire, a produit des doutes sur la capacité du prolétariat d’être porteur d’un projet émancipateur — capable non seulement d’apporter une nouvelle organisation de l’économie mais aussi des rapports progressistes entre sexes, entre peuples, et avec la nature. L’identité sociale du sujet porteur d’une révolution des rapports humains est apparue plus que jamais diversifiée, porteuse de conflits d’intérêt dans ses propres rangs — et évidemment bien plus large que la classe ouvrière de l’industrie. Le rôle des femmes, des luttes homosexuelles, des aspirations nationales, des petits paysans et des combats écologiques, dans le passé et le présent des résistances loin de s’imposer de façon consensuelle a souvent divisé ceux qui se réclamaient du marxisme ou contourné le mouvement ouvrier classique pour s’imposer de façon autonome et éclatée.
    Au plan politique, si le substitutisme du parti d’avant-garde est heureusement définitivement rangé au rang des solutions illusoires, le règne du parti unique a favorisé l’idéologie de la contre-révolution libérale plaçant l’économie hors du contrôle du politique et donc de la démocratie directe et représentative. Les nouveaux mouvements sociaux, échaudés par les pratiques manipulatoires et l’étroitesse des programmes « émancipateurs », se sont défiés des partis politiques avec le risque d’affaiblir leurs propres capacités à exprimer des objectifs d’ensemble et à poser les questions du nécessaire changement de pouvoir.
    La baisse générale des taux de syndicalisation s’est nourrie d’un côté des rejets du bureaucratisme, des sectarismes et des programmes sclérosés ; de l’autre, de la flexibilité que le nouveau capitalisme impose au travail, des menaces de délocalisations « compétitives » et de la multiplicité des statuts précaires qui rendaient les résistances collectives plus difficiles.
  3. Alors que les résistances étaient atomisées et idéologiquement désarmées, la bourgeoisie, à l’opposé, a lancé une contre-révolution conservatrice – dénommée « libérale », anti-étatiste, anti-bureaucratique et assimilant à la libre-entreprise marchande toutes les aspirations individuelles à plus de libertés. Elle a concentré ses forces et développé des capacités d’intervention sans précédents dans les choix de société. Pour devenir indépassable, indiscutable, l’horizon devait, de toute part devenir, sans le dire, capitaliste — une production généralisée de marchandises pénétrant toutes les sphères de la société. Les frontières protégeant les plus faibles face aux inégalités de productivité doivent disparaître, pendant que quelques États dominants ont fixé les règles du jeu qui se mondialise.
    Ainsi dominées par de puissants intérêts privés et quelques pouvoirs d’État, les institutions financières internationales, de même que l’Organisation mondiale du commerce — relayées au plan européen par l’Union économique et monétaire autour de l’Euro — permettent d’imposer des politiques d’ajustement structurel qui sont, derrière de pseudo-critères d’efficacité, des choix de société. Elles sont un alibi pour les gouvernements désireux d’imposer ces politiques tout en disant aux populations qui les élisent encore, qu’ils n’en portent pas la responsabilité.
    L’Organisme de règlement des différents de l’OMC est censé incarner une « rationalité universelle » s’imposant de façon opaque aux Etats et aux peuples, de même que la Commission européenne prétend incarner « l’esprit européen » infligé par directives aux membres de l’UE — alors que l’un comme l’autre défendent des intérêts corporatistes étroits.
    Derrière « Les Marchés » toutes les protections collectives issues des luttes passées doivent disparaître au profit de contrats entre individus supposés égaux – comme le renard et la poule, sans poulailler ; il s’agit de rayer tout ce qui fut inscrit, de façon précaire, mais sous des rapports de forces meilleurs, dans des Codes du travail, des Constitutions et autres Chartes universelles des Droits qui doivent désormais être subordonnées à la nouvelle universalité de la concurrence et de la propriété privée conçue comme « valeur » indiscutable.

Mais ces caractéristiques mêmes peuvent se transformer en atouts dans la redéfinition d’un nouveau projet socialiste, mondialisé.

  1. La caricature de socialisme qui a fait faillite permet de balayer aussi les anciens blocages, les illusions, les fausses réponses émancipatrices. Ce passé, pas plus d’ailleurs que celui de l’État-providence, ne justifie aucune nostalgie bien que nous ne soyons pas prêts à enterrer ses luttes et ses conquêtes : sous tous les cieux, les acquis sociaux relevaient de droits fondamentaux revendiqués dans les luttes, réalisés de façon étriquée et sapés par le bureaucratisme du parti unique comme par le capitalisme à l’offensive aujourd’hui.
    C’est avec les mêmes critères — contre toutes les oppressions et en défense de droits universels incorporant à part entière les droits sociaux, les libertés individuelles et collectives — que nous pouvons aujourd’hui mieux qu’hier, avec les jeunes qui seront de plus en plus critiques du monde qu’on leur offre, exiger la subordination des choix économiques à la satisfaction des besoins humains, dans leur richesse et leur complexité.
    La crise des pays dits socialistes, comme celles récurrentes que connaît le capitalisme jusqu’à nos jours, relève d’une préhistoire des sociétés où l’être humain des deux genres, les classes opprimées, les peuples sont soumis à diverses formes de dictatures — celle de l’État ou/et celle du marché et toujours celle de catégories sociales privilégiées prétendant incarner l’universalisme qu’il se dise socialiste ou libéral marchand.
    Il est possible de rétablir dans sa logique l’exigence de subordonner les débats — ouverts et non dogmatiques — sur les moyens, en fonction de finalités explicitement exprimées, non pas sous la forme de « recettes » ou de « sociétés clés en main » mais de subordination de l’économie aux choix humains.
  2. Le sujet de cette révolution-là est à la fois universel et multiple. Nul parti, si révolutionnaire soit-il, nul « expert » si compétent soit-il, nul mouvement social exclusif ne peut et ne doit prétendre à le « représenter ». La liberté de pensée critique et de choix identitaire de chacun/e doit s’imposer dans chaque parti, dans chaque mouvement social comme condition du maintien de sa portée subversive. Le prolétariat mâle, blanc, sans désirs et sans patrie n’est pas le sujet réel de cette révolution-là ; ni le parti d’avant-garde qui se dirait encore capable d’exprimer les « intérêts historiques » du prolétariat mondial ; ni un mouvement féministe ou homosexuel qui imposerait ses normes dictant ce qu’est être « une vraie femme » ou un « vrai homme » ; ni un mouvement nationaliste qui décréterait qui est un « vrai serbe, vrai croate »… « vrai français »… L’élargissement des horizons, par la confrontation à la multiplicité d’aspirations, parfois contradictoires, ne peut se faire que dans la recherche des « lieux politiques » où se confrontent, s’écoutent et convergent dans l’action mouvements politiques et sociaux aspirant chacun à leur manière à révolutionner ce monde. Seule une nouvelle internationale — la première réellement « planétaire » et regroupant mouvements sociaux et politiques — pourra assurer à la fois la pluralité et la convergence politique de cette diversité « du » sujet révolutionnaire. Tous ceux et celles qui, travailleurs intellectuels ou manuels, des villes ou des campagnes veulent un monde où l’économie est soumis à l’éthique, à l’écologie, aux critères de développement du bien-être et de la dignité individuelle et collective — s’inscriront dans cette révolution-là qui ne sera gagnante que si elle est radicalement démocratique, capable de démontrer que la violence est de l’autre bord, que l’universalité est de son côté.
  3. Les « contre-sommets » devront de plus en plus devenir ceux du « G7 » et des patrons, ceux de Davos — alors que les rassemblements pour un autre monde convergeront de plus en plus, se retrouvant désormais chaque année à Porto Allegre — lieu symbolique d’une volonté de soumettre la politique et l’économie aux choix démocratique de société. Ces sommets-là incarneront la légitimité des aspirations majoritaires sur la planète.
    Les pouvoirs politiques et le/les marché(s) existants peuvent et doivent de plus en plus être mis à nus comme institutions supposées servir l’intérêt général mais assurant la reproduction de la domination d’intérêts minoritaire de classe, et sans capacité à satisfaire les besoins même les plus fondamentaux. « Liberté, égalité, fraternité », de même que toutes les Déclarations universelles reconnaissant des droits de base doivent être des slogans retournés contre un système incapable de les satisfaire — parce qu’il est capitaliste, défendant la propriété et les profits de la bourgeoisie. C’est parce qu’il défend ces intérêts étroits, qu’il ne peut être réellement « libéral » politiquement ni tenir ses promesses d’universalité et d’efficacité.

Ses critères et ses mécanismes « d’efficacité » doivent être mis à nu et remis en cause pour ce qu’ils sont : le moyen, par l’exclusion, la précarité, la pauvreté d’empêcher l’expression démocratique de l’immense majorité des populations de la planète. Des contre-pouvoirs doivent se développer, de nouvelles institutions doivent permettre l’expression explicite, pluraliste, des intérêts en jeu — réinsérant tou/te/s les exclu/e/s du jeu politique et social.

Certaines institutions devront être abolies, d’autres radicalement transformées : seule une démocratie économique et politique les contestant ou les régulant pourra permettre d’en juger. Mais une autogestion socialiste, s’exerçant çà tous les niveaux des prises de décision, aura besoin d’institutions pour éclairer les choix directs ; elle aura besoin de pluralisme politique, d’experts et de contre-experts, de mesures monétaires et non-monétaires — pour éclairer les jugements et les choix directs.

Comment « de rien, devenir tout » ? La démocratie socialiste à inventer ne sera pas le simple rejet de la « démocratie bourgeoise », elle devra incorporer le bilan de toutes les expériences — de façon à permettre à un universalisme non abstrait de se dégager des procédures de décision, cherchant à réaliser une égalité réelle des droits des hommes et des femmes, des peuples, d’imposer une « dictature des besoins » contre le règne du capital, et des exigences de développement en place et lieu des pseudo-critères de croissance qui ne bénéficient qu’à quelques-uns. Elle devra se doter des contre-pouvoirs et règles permettant de lutter contre le bureaucratisme et l’arbitraire, tout en pénétrant l’économie et la vie quotidienne en remettant en cause par de multiples moyens — juridiques, politiques, économiques, idéologiques, culturels — les vestiges des sociétés de classe.

Le capitalisme ne veut pas dire son nom en se prétendant « libéral », défendant des intérêts universels. Le règne du parti unique se disait quant à lui « socialiste » prétendant défendre les intérêts « du peuple tout entier » et du prolétariat mondial. Le premier devra disparaître parce qu’il est réellement capitaliste, défenseur en réalité des privilèges d’une minorité de possédants. Le second est entré en crise parce qu’il n’était pas réellement socialiste, mais protégeant des privilèges bureaucratiques et régnant au nom des travailleurs, sur leur dos. Seule une critique systématique de ces deux systèmes d’oppression, s’appuyant sur l’acquis des luttes et aspirations qu’ils ont nourris, permettra qu’émerge une nouvelle mondialisation, socialiste.

P.-S.

Intervention effectuée lors de la rencontre internationale à Paris, Grande Halle de la Villette 30 novembre-1er et 2 décembre 2000 (Pour une construction citoyenne du monde, un an après Seattle).