Pour une mondialisation socialiste

Par Mis en ligne le 11 octobre 2010
La nou­velle phase de glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste s’opère sur la base d’une crise pro­fonde du projet socia­liste de trois points de vue fon­da­men­taux :
  1. Derrière le dis­cré­dit du « mot » s’opère une offen­sive capi­ta­liste très bar­bare dans les pays dits socia­listes ;
  2. De mul­tiples inter­ro­ga­tions voire des doutes se sont répan­dus sur le « sujet » (social et poli­tique) de la révo­lu­tion socia­liste ;
  3. la bour­geoi­sie et ses orga­ni­sa­tions mon­diales détiennent au contraire une capa­cité sans pré­cé­dent d’intervention pour impo­ser leur choix de société.

Pourtant, de ces trois ensembles de fai­blesses, la lutte pour le socia­lisme peut tirer des atouts pour un projet de mon­dia­li­sa­tion socia­liste bien plus radi­ca­le­ment éman­ci­pa­teur que par le passé.

  1. Le dis­cré­dit du « socia­lisme » s’est répandu dans les années 1980 : les jeunes qui avaient 20 ans en 1968 se mobi­li­saient encore de façon radi­cale, en Tchécoslovaquie ou en Yougoslavie, comme en France sur des bases socia­listes anti-bureau­cra­tiques, exi­geant l’adéquation entre les pro­messes éman­ci­pa­trices des régimes se disant socia­listes et les faits ; à l’opposé, au début des années 1980, les jeunes per­çoivent « l’impérialisme » comme » « sovié­tique » et l’OTAN comme libé­ra­trice et atta­chée à une civi­li­sa­tion moderne, « libé­rale » c’est-à-dire, croient-ils, anti-bureau­cra­tique, anti-éta­tiste et démo­cra­tique. La classe ouvrière, ins­tru­men­ta­li­sée en Pologne, est, de plus en plus, dési­gnée comme « conser­va­trice » ; en Allemagne, elle voit dans l’unification moné­taire une chance de vivre mieux et plus libre ; et par­tout ailleurs, dans les pays où le parti régnait au nom des tra­vailleurs — sur leur dos —, les poli­tiques d’austérité puis « d’ajustement struc­tu­rel » sous pres­sion des cré­di­teurs inter­na­tio­naux ont rem­placé les anciennes pro­tec­tions et gains de niveaux de vie pen­dant que la nomenk­la­tura bas­cu­lait vers la res­tau­ra­tion capi­ta­liste pour trans­for­mer ses pri­vi­lèges de pou­voir en pri­vi­lèges de la pro­priété et de l’argent.
    Pire : après dix ans d’une res­tau­ra­tion capi­ta­liste mafieuse et bar­bare la désa­gré­ga­tion sociale est telle que le passé dit socia­liste voire sta­li­nien en Russie est par­tout reva­lo­risé par les géné­ra­tions plus anciennes (en Russie, non sans nos­tal­gies de grande puis­sance) — un passé pour­tant bien peu attrac­tif pour les jeunes.
  2. L’échec des pays dits socia­listes, de l’URSS à la Yougoslavie auto­ges­tion­naire, a pro­duit des doutes sur la capa­cité du pro­lé­ta­riat d’être por­teur d’un projet éman­ci­pa­teur — capable non seule­ment d’apporter une nou­velle orga­ni­sa­tion de l’économie mais aussi des rap­ports pro­gres­sistes entre sexes, entre peuples, et avec la nature. L’identité sociale du sujet por­teur d’une révo­lu­tion des rap­ports humains est appa­rue plus que jamais diver­si­fiée, por­teuse de conflits d’intérêt dans ses propres rangs — et évi­dem­ment bien plus large que la classe ouvrière de l’industrie. Le rôle des femmes, des luttes homo­sexuelles, des aspi­ra­tions natio­nales, des petits pay­sans et des com­bats éco­lo­giques, dans le passé et le pré­sent des résis­tances loin de s’imposer de façon consen­suelle a sou­vent divisé ceux qui se récla­maient du mar­xisme ou contourné le mou­ve­ment ouvrier clas­sique pour s’imposer de façon auto­nome et écla­tée.
    Au plan poli­tique, si le sub­sti­tu­tisme du parti d’avant-garde est heu­reu­se­ment défi­ni­ti­ve­ment rangé au rang des solu­tions illu­soires, le règne du parti unique a favo­risé l’idéologie de la contre-révo­lu­tion libé­rale pla­çant l’économie hors du contrôle du poli­tique et donc de la démo­cra­tie directe et repré­sen­ta­tive. Les nou­veaux mou­ve­ments sociaux, échau­dés par les pra­tiques mani­pu­la­toires et l’étroitesse des pro­grammes « éman­ci­pa­teurs », se sont défiés des partis poli­tiques avec le risque d’affaiblir leurs propres capa­ci­tés à expri­mer des objec­tifs d’ensemble et à poser les ques­tions du néces­saire chan­ge­ment de pou­voir.
    La baisse géné­rale des taux de syn­di­ca­li­sa­tion s’est nour­rie d’un côté des rejets du bureau­cra­tisme, des sec­ta­rismes et des pro­grammes sclé­ro­sés ; de l’autre, de la flexi­bi­lité que le nou­veau capi­ta­lisme impose au tra­vail, des menaces de délo­ca­li­sa­tions « com­pé­ti­tives » et de la mul­ti­pli­cité des sta­tuts pré­caires qui ren­daient les résis­tances col­lec­tives plus dif­fi­ciles.
  3. Alors que les résis­tances étaient ato­mi­sées et idéo­lo­gi­que­ment désar­mées, la bour­geoi­sie, à l’opposé, a lancé une contre-révo­lu­tion conser­va­trice – dénom­mée « libé­rale », anti-éta­tiste, anti-bureau­cra­tique et assi­mi­lant à la libre-entre­prise mar­chande toutes les aspi­ra­tions indi­vi­duelles à plus de liber­tés. Elle a concen­tré ses forces et déve­loppé des capa­ci­tés d’intervention sans pré­cé­dents dans les choix de société. Pour deve­nir indé­pas­sable, indis­cu­table, l’horizon devait, de toute part deve­nir, sans le dire, capi­ta­liste — une pro­duc­tion géné­ra­li­sée de mar­chan­dises péné­trant toutes les sphères de la société. Les fron­tières pro­té­geant les plus faibles face aux inéga­li­tés de pro­duc­ti­vité doivent dis­pa­raître, pen­dant que quelques États domi­nants ont fixé les règles du jeu qui se mon­dia­lise.
    Ainsi domi­nées par de puis­sants inté­rêts privés et quelques pou­voirs d’État, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, de même que l’Organisation mon­diale du com­merce — relayées au plan euro­péen par l’Union éco­no­mique et moné­taire autour de l’Euro — per­mettent d’imposer des poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel qui sont, der­rière de pseudo-cri­tères d’efficacité, des choix de société. Elles sont un alibi pour les gou­ver­ne­ments dési­reux d’imposer ces poli­tiques tout en disant aux popu­la­tions qui les élisent encore, qu’ils n’en portent pas la res­pon­sa­bi­lité.
    L’Organisme de règle­ment des dif­fé­rents de l’OMC est censé incar­ner une « ratio­na­lité uni­ver­selle » s’imposant de façon opaque aux Etats et aux peuples, de même que la Commission euro­péenne pré­tend incar­ner « l’esprit euro­péen » infligé par direc­tives aux membres de l’UE — alors que l’un comme l’autre défendent des inté­rêts cor­po­ra­tistes étroits.
    Derrière « Les Marchés » toutes les pro­tec­tions col­lec­tives issues des luttes pas­sées doivent dis­pa­raître au profit de contrats entre indi­vi­dus sup­po­sés égaux – comme le renard et la poule, sans pou­lailler ; il s’agit de rayer tout ce qui fut ins­crit, de façon pré­caire, mais sous des rap­ports de forces meilleurs, dans des Codes du tra­vail, des Constitutions et autres Chartes uni­ver­selles des Droits qui doivent désor­mais être subor­don­nées à la nou­velle uni­ver­sa­lité de la concur­rence et de la pro­priété privée conçue comme « valeur » indis­cu­table.

Mais ces carac­té­ris­tiques mêmes peuvent se trans­for­mer en atouts dans la redé­fi­ni­tion d’un nou­veau projet socia­liste, mon­dia­lisé.

  1. La cari­ca­ture de socia­lisme qui a fait faillite permet de balayer aussi les anciens blo­cages, les illu­sions, les fausses réponses éman­ci­pa­trices. Ce passé, pas plus d’ailleurs que celui de l’État-providence, ne jus­ti­fie aucune nos­tal­gie bien que nous ne soyons pas prêts à enter­rer ses luttes et ses conquêtes : sous tous les cieux, les acquis sociaux rele­vaient de droits fon­da­men­taux reven­di­qués dans les luttes, réa­li­sés de façon étri­quée et sapés par le bureau­cra­tisme du parti unique comme par le capi­ta­lisme à l’offensive aujourd’hui.
    C’est avec les mêmes cri­tères — contre toutes les oppres­sions et en défense de droits uni­ver­sels incor­po­rant à part entière les droits sociaux, les liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives — que nous pou­vons aujourd’hui mieux qu’hier, avec les jeunes qui seront de plus en plus cri­tiques du monde qu’on leur offre, exiger la subor­di­na­tion des choix éco­no­miques à la satis­fac­tion des besoins humains, dans leur richesse et leur com­plexité.
    La crise des pays dits socia­listes, comme celles récur­rentes que connaît le capi­ta­lisme jusqu’à nos jours, relève d’une pré­his­toire des socié­tés où l’être humain des deux genres, les classes oppri­mées, les peuples sont soumis à diverses formes de dic­ta­tures — celle de l’État ou/​et celle du marché et tou­jours celle de caté­go­ries sociales pri­vi­lé­giées pré­ten­dant incar­ner l’universalisme qu’il se dise socia­liste ou libé­ral mar­chand.
    Il est pos­sible de réta­blir dans sa logique l’exigence de subor­don­ner les débats — ouverts et non dog­ma­tiques — sur les moyens, en fonc­tion de fina­li­tés expli­ci­te­ment expri­mées, non pas sous la forme de « recettes » ou de « socié­tés clés en main » mais de subor­di­na­tion de l’économie aux choix humains.
  2. Le sujet de cette révo­lu­tion-là est à la fois uni­ver­sel et mul­tiple. Nul parti, si révo­lu­tion­naire soit-il, nul « expert » si com­pé­tent soit-il, nul mou­ve­ment social exclu­sif ne peut et ne doit pré­tendre à le « repré­sen­ter ». La liberté de pensée cri­tique et de choix iden­ti­taire de chacun/​e doit s’imposer dans chaque parti, dans chaque mou­ve­ment social comme condi­tion du main­tien de sa portée sub­ver­sive. Le pro­lé­ta­riat mâle, blanc, sans désirs et sans patrie n’est pas le sujet réel de cette révo­lu­tion-là ; ni le parti d’avant-garde qui se dirait encore capable d’exprimer les « inté­rêts his­to­riques » du pro­lé­ta­riat mon­dial ; ni un mou­ve­ment fémi­niste ou homo­sexuel qui impo­se­rait ses normes dic­tant ce qu’est être « une vraie femme » ou un « vrai homme » ; ni un mou­ve­ment natio­na­liste qui décré­te­rait qui est un « vrai serbe, vrai croate »… « vrai fran­çais »… L’élargissement des hori­zons, par la confron­ta­tion à la mul­ti­pli­cité d’aspirations, par­fois contra­dic­toires, ne peut se faire que dans la recherche des « lieux poli­tiques » où se confrontent, s’écoutent et convergent dans l’action mou­ve­ments poli­tiques et sociaux aspi­rant chacun à leur manière à révo­lu­tion­ner ce monde. Seule une nou­velle inter­na­tio­nale — la pre­mière réel­le­ment « pla­né­taire » et regrou­pant mou­ve­ments sociaux et poli­tiques — pourra assu­rer à la fois la plu­ra­lité et la conver­gence poli­tique de cette diver­sité « du » sujet révo­lu­tion­naire. Tous ceux et celles qui, tra­vailleurs intel­lec­tuels ou manuels, des villes ou des cam­pagnes veulent un monde où l’économie est soumis à l’éthique, à l’écologie, aux cri­tères de déve­lop­pe­ment du bien-être et de la dignité indi­vi­duelle et col­lec­tive — s’inscriront dans cette révo­lu­tion-là qui ne sera gagnante que si elle est radi­ca­le­ment démo­cra­tique, capable de démon­trer que la vio­lence est de l’autre bord, que l’universalité est de son côté.
  3. Les « contre-som­mets » devront de plus en plus deve­nir ceux du « G7 » et des patrons, ceux de Davos — alors que les ras­sem­ble­ments pour un autre monde conver­ge­ront de plus en plus, se retrou­vant désor­mais chaque année à Porto Allegre — lieu sym­bo­lique d’une volonté de sou­mettre la poli­tique et l’économie aux choix démo­cra­tique de société. Ces som­mets-là incar­ne­ront la légi­ti­mité des aspi­ra­tions majo­ri­taires sur la pla­nète.
    Les pou­voirs poli­tiques et le/​les marché(s) exis­tants peuvent et doivent de plus en plus être mis à nus comme ins­ti­tu­tions sup­po­sées servir l’intérêt géné­ral mais assu­rant la repro­duc­tion de la domi­na­tion d’intérêts mino­ri­taire de classe, et sans capa­cité à satis­faire les besoins même les plus fon­da­men­taux. « Liberté, éga­lité, fra­ter­nité », de même que toutes les Déclarations uni­ver­selles recon­nais­sant des droits de base doivent être des slo­gans retour­nés contre un sys­tème inca­pable de les satis­faire — parce qu’il est capi­ta­liste, défen­dant la pro­priété et les pro­fits de la bour­geoi­sie. C’est parce qu’il défend ces inté­rêts étroits, qu’il ne peut être réel­le­ment « libé­ral » poli­ti­que­ment ni tenir ses pro­messes d’universalité et d’efficacité.

Ses cri­tères et ses méca­nismes « d’efficacité » doivent être mis à nu et remis en cause pour ce qu’ils sont : le moyen, par l’exclusion, la pré­ca­rité, la pau­vreté d’empêcher l’expression démo­cra­tique de l’immense majo­rité des popu­la­tions de la pla­nète. Des contre-pou­voirs doivent se déve­lop­per, de nou­velles ins­ti­tu­tions doivent per­mettre l’expression expli­cite, plu­ra­liste, des inté­rêts en jeu — réin­sé­rant tou/​te/​s les exclu/​e/​s du jeu poli­tique et social.

Certaines ins­ti­tu­tions devront être abo­lies, d’autres radi­ca­le­ment trans­for­mées : seule une démo­cra­tie éco­no­mique et poli­tique les contes­tant ou les régu­lant pourra per­mettre d’en juger. Mais une auto­ges­tion socia­liste, s’exerçant çà tous les niveaux des prises de déci­sion, aura besoin d’institutions pour éclai­rer les choix directs ; elle aura besoin de plu­ra­lisme poli­tique, d’experts et de contre-experts, de mesures moné­taires et non-moné­taires — pour éclai­rer les juge­ments et les choix directs.

Comment « de rien, deve­nir tout » ? La démo­cra­tie socia­liste à inven­ter ne sera pas le simple rejet de la « démo­cra­tie bour­geoise », elle devra incor­po­rer le bilan de toutes les expé­riences — de façon à per­mettre à un uni­ver­sa­lisme non abs­trait de se déga­ger des pro­cé­dures de déci­sion, cher­chant à réa­li­ser une éga­lité réelle des droits des hommes et des femmes, des peuples, d’imposer une « dic­ta­ture des besoins » contre le règne du capi­tal, et des exi­gences de déve­lop­pe­ment en place et lieu des pseudo-cri­tères de crois­sance qui ne béné­fi­cient qu’à quelques-uns. Elle devra se doter des contre-pou­voirs et règles per­met­tant de lutter contre le bureau­cra­tisme et l’arbitraire, tout en péné­trant l’économie et la vie quo­ti­dienne en remet­tant en cause par de mul­tiples moyens — juri­diques, poli­tiques, éco­no­miques, idéo­lo­giques, cultu­rels — les ves­tiges des socié­tés de classe.

Le capi­ta­lisme ne veut pas dire son nom en se pré­ten­dant « libé­ral », défen­dant des inté­rêts uni­ver­sels. Le règne du parti unique se disait quant à lui « socia­liste » pré­ten­dant défendre les inté­rêts « du peuple tout entier » et du pro­lé­ta­riat mon­dial. Le pre­mier devra dis­pa­raître parce qu’il est réel­le­ment capi­ta­liste, défen­seur en réa­lité des pri­vi­lèges d’une mino­rité de pos­sé­dants. Le second est entré en crise parce qu’il n’était pas réel­le­ment socia­liste, mais pro­té­geant des pri­vi­lèges bureau­cra­tiques et régnant au nom des tra­vailleurs, sur leur dos. Seule une cri­tique sys­té­ma­tique de ces deux sys­tèmes d’oppression, s’appuyant sur l’acquis des luttes et aspi­ra­tions qu’ils ont nour­ris, per­met­tra qu’émerge une nou­velle mon­dia­li­sa­tion, socia­liste.

P.-S.

Intervention effec­tuée lors de la ren­contre inter­na­tio­nale à Paris, Grande Halle de la Villette 30 novembre-1er et 2 décembre 2000 (Pour une construc­tion citoyenne du monde, un an après Seattle).

Les commentaires sont fermés.