Pour une guérilla sociale durable et pacifique

Par Mis en ligne le 25 octobre 2010

Plutôt que s’enfermer dans le « tout ou rien », grève (vrai­ment) géné­rale ou effi­lo­che­ment du mou­ve­ment : des pistes pour un mou­ve­ment durable, mul­ti­forme et convergent…

Un mou­ve­ment d’ampleur saisit le pays depuis début sep­tembre en s’opposant à la contre-réforme Sarkozy des retraites : des mil­lions de per­sonnes enga­gées dans des mani­fes­ta­tions à répé­ti­tion et des grèves ponc­tuelles ou recon­duc­tibles, des cen­taines de mil­liers de lycéens ayant rejoint depuis quelque temps la mobi­li­sa­tion, entre 3/4 et 2/3 de la popu­la­tion expri­mant sa sym­pa­thie avec les sec­teurs mobi­li­sés.

Pourtant le pou­voir sar­ko­zyste refuse pour l’instant de recu­ler (et même de vrai­ment négo­cier avec les seg­ments les plus négo­cia­teurs du syn­di­ca­lisme). NicolasSarkozy semble faire du pas­sage en force de cette contre-réforme une ques­tion majeure d’identité poli­tique dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tiel­lede 2012. Il aug­mente d’autant le niveau de rap­port de forces requis pour faire bouger signi­fi­ca­ti­ve­ment le gou­ver­ne­ment, mais aussi, par­tant, le poten­tiel de radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment.

Des risques et des pistes en germe

Pour l’instant, les grèves recon­duc­tibles ont eu un cer­tain écho, mais n’ont pas connu de vagues géné­ra­li­santes. On entend dans les cor­tèges syn­di­caux et dans les assem­blées géné­rales des sec­teurs les plus mobi­li­sés, ou de ceux qui ont été les plus mobi­li­sés par le passé, des appels pour ne pas « partir » seuls en recon­duc­tible ou pour ne pas s’y ins­crire trop long­temps de manière trop isolée. Or le niveau de conver­gences et de radi­ca­li­sa­tion au sein de l’intersyndicale natio­nale ne laisse pas espé­rer la pos­si­bi­lité d’un mot d’ordre natio­nal de grève recon­duc­tible inter­pro­fes­sion­nelle. On peut le regret­ter, mais on doit en tenir compte. Localement comme natio­na­le­ment, des freins et des hési­ta­tions existent donc.

Parailleurs, à l’approche du vote défi­ni­tif de la loi, des voix syn­di­cales com­mencent à se faire entendre selon les­quelles le mou­ve­ment pour­rait dif­fi­ci­le­ment per­du­rer au-delà de cette échéance par­le­men­taire. Voix syn­di­cales qui pour­raient être bien­tôt rejointes par des voix poli­tiques de gauche essen­tiel­le­ment pré­oc­cu­pées par l’échéance élec­to­rale de 2012.

Un scé­na­rio de démo­bi­li­sa­tion pour l’après vacances de la Toussaint appa­raît donc envi­sa­geable, bien que non iné­luc­table si l’on en prend conscience : effi­lo­che­ment du mou­ve­ment, divi­sions plus vives et plus publiques entre pru­dents et radi­caux, impres­sion d’avoir été floués pour ceux qui sont partis en recon­duc­tible, sen­ti­ment diffus de décep­tion et amer­tume face au cynisme d’un pou­voir arro­gant « droit dans ses bottes », recul de l’esprit de résis­tance devant la suc­ces­sion de défaites (depuis la vic­toire du CPE en 2006), attrait du repli néo­li­bé­ral d’individus ato­mi­sés en concur­rence les uns avec les autres à la place de l’action coor­don­née d’individualités et de col­lec­tifs en quête du res­pect de soi dans la jus­tice sociale… Envisager cette pos­si­bi­lité ne ren­voie pas ici à un attrait mor­bide pour le goût de la défaite, mais doit sti­mu­ler un sur­saut afin de l’éviter, quand il est encore temps. Car le dyna­misme et l’enthousiasme, la joie de défendre sa dignité per­son­nelle en disant « non » comme la gaieté d’être ensemble et de goûter aux plai­sirs de la soli­da­rité retrou­vée (le « je lutte des classes », indis­so­cia­ble­ment indi­vi­duel et col­lec­tif !) sont encore très pré­sents, et même avivés par l’arrivée des lycéens (le magni­fique « Je me révolte donc je suis » d’une ban­de­role lycéenne à Nîmes samedi 16 octobre !) dans les mani­fes­ta­tions. L’enjeu prin­ci­pal n’est-il pas, ce fai­sant, de pré­ser­ver et de déve­lop­per cette éner­gie en don­nant un carac­tère plus durable au mouvement,dans la coha­bi­ta­tion iné­luc­table du pôle des pru­dents et du pôle des radi­caux ?

Or on a déjà sous les yeux des élé­ments de réponse dans le mou­ve­ment tel qu’il s’est spon­ta­né­ment construit au jour le jour : rela­tive fluc­tua­tion des indi­vi­dus, des sec­teurs pro­fes­sion­nels et des loca­li­tés actifs dans les mani­fes­ta­tions avec le main­tien d’un niveau global élevé de mobi­li­sa­tion, des entrées et des sor­ties dans la grève ponc­tuelle, la grève recon­duc­tible et/​ou les actions de blo­cage qui ne doivent pas être néces­sai­re­ment inter­pré­tées comme une fai­blesse du mou­ve­ment mais comme un poten­tiel de mobi­lité, des pas­sages loca­le­ment trans­ver­saux entre des aspects dif­fé­rents du combat anti-sar­ko­zyste (retraites et soli­da­rité entre géné­ra­tions, emploi, pré­ca­rité, salaires, éco­lo­gie, sécu­ri­taire, dis­cri­mi­na­tions racistes et stig­ma­ti­sa­tion des roms, sans papiers, médias, uni­ver­sité et recherche, jus­tice, « affaire Woerth/​Bettencourt »…), des ini­tia­tives de soli­da­rité per­met­tant aux sec­teurs les plus com­ba­tifs de durer davan­tage, notam­ment. Une gué­rilla sociale et citoyenne anti-sar­ko­zyste est ainsi en train de prendre forme, plus mobile, plus dif­fuse, plus pro­téi­forme que l’idée qu’on pou­vait se faire d’une « grève géné­rale ».

Ne peut-elle deve­nir plus consciente d’elle-même, afin d’acquérir plus de repères stra­té­giques par­ta­gés et davan­tage d’efficacité tac­tique ? Pour se pro­lon­ger bien au-delà des vacances de la Toussaint dans un mou­ve­ment à l’horizon tem­po­rel élargi, qui irait pour­rir le rema­nie­ment gou­ver­ne­men­tal et même le Noël de Nicolas Sarkozy. Un mou­ve­ment qui accep­te­rait plei­ne­ment la coha­bi­ta­tion de la pru­dence des modé­rés et des audaces des radi­caux, qui mêle­rait dans une dyna­mique com­mune ceux qui croient beau­coup à l’échéance élec­to­rale du 2012 (mais qui auraient com­pris qu’un défaite sociale aujourd’hui obè­re­rait leurs chances de vic­toire élec­to­rale demain) et ceux qui pensent que le prin­ci­pal pour l’avenir d’une poli­tique démo­cra­tique réel­le­ment alter­na­tive sejoue dans de tels pro­ces­sus d’auto-organisation popu­laire et citoyenne, comme de tous les autres plus per­plexes… Un mou­ve­ment qui aurait donc un mini­mum de conscience com­mune d’un inté­rêt géné­ral du mou­ve­ment, par-delà les inévi­tables et légi­times diver­gences.

Plutôt le « Mai rampant » italien que le Mai 1968 français ? Pour pourrir le remaniement gouvernemental de Nicolas Sarkozy et son Noël…

Le passé, au tra­vers de la mémoire des luttes conqué­rantes d’hier et de la lec­ture cri­tique de leurs dif­fi­cul­tés, consti­tue un ali­ment indis­pen­sable à notre action pré­sente, pour résis­ter aux évi­dences comme à la démo­ra­li­sa­tion por­tées par les élites domi­nantes. Dans cette pers­pec­tive, le passé est une com­po­sante néces­saire à la confec­tion de notre sens indi­vi­duel et col­lec­tif de la dignité.Mais il ne faut peut-être pas se trom­per de passé. Tous les passés n’ont pas la même puis­sance sub­ver­sive quand on les confronte à tel ou tel évé­ne­ment pré­sent. Leurs ima­gi­naires res­pec­tifs et les leçons qu’ils nous aident à tirer ne four­nissent pas tous des res­sources aussi ajus­tées aux enjeux du présent.Dans cette pers­pec­tive, la figure de la grève géné­rale des sala­riés et des étu­diants en Mai 1968 n’est peut-être pas la plus adé­quate à ce que nous vivons avec ce mou­ve­ment. Ni peut-être d’ailleurs la grève para­ly­sante des trans­ports ados­sée à de puis­santes mani­fes­ta­tions en novembre-décembre 1995. Le « Mai ram­pant » ita­lien, moins connu en France, n’apparaît-il pas un peu plus enphase ? Á l’heure de « la glo­ba­li­sa­tion » néo­ca­pi­ta­liste, les luttes des oppri­més n’ont-elles d’ailleurs pas à métis­ser davan­tage leurs réfé­rences au contact d’une variété d’expériences natio­nales et inter­na­tio­nales ?

Qu’en est-il plus pré­ci­sé­ment du « Mai ram­pant » en Italie ? [1] Émergeant en 1966, le mou­ve­ment étu­diant ita­lien va connaître des pre­mières jonc­tions avec la contes­ta­tion ouvrière au prin­temps 1968. Puis, dans la pério­de1968-1969, syn­di­ca­listes de diverses obé­diences, mili­tants asso­cia­tifs et étu­diants radi­ca­li­sés vont ren­for­cer leurs conver­gences et faire vivre sur un temps long unmou­ve­ment par­semé d’une mul­ti­pli­cité d’affrontements avec le pou­voir poli­tique et le pou­voir patro­nal, sans connaître un moment de para­ly­sie géné­ra­li­sée (à la manière de notre Mai 1968). Luttes uni­ver­si­taires et luttes ouvrières locales, luttes urbaines contre la hausse des loyers, jour­nées d’action pro­fes­sion­nelles et jour­nées de grève géné­rale, mani­fes­ta­tions loca­li­sées et mani­fes­ta­tions natio­nales, etc. : le mou­ve­ment connaît une mobi­lité et une dyna­mique pro­téi­forme débou­chant sur une série d’acquis sociaux. Il ne s’agit pas d’ériger la situa­tion ita­lienne de l’époque en « modèle », alors que nombre de carac­té­ris­tiques de la situa­tion fran­çaise actuelle sont fort éloi­gnées, mais d’y puiser dans une com­pa­rai­son rai­son­née une vision plus diver­si­fiée du rap­port au temps des mou­ve­ments de contes­ta­tion, en s’émancipant du danger de tyran­nie d’une voie unique sur nos ima­gi­naires.

L’historien François Hartog a pointé le poids actuel dans notre rap­port au temps d’un « pré­sen­tisme » marqué par le « pro­gres­sif enva­his­se­ment de l’horizon par un pré­sent de plus en plus­gon­flé, hyper­tro­phié » et le culte de « l’éphémère » [2]. Dans ce schéma, asso­cié au néo­li­bé­ra­lisme comme au néo­ma­na­ge­ment du capi­ta­lisme actuel, le « pré­sent monstre » serait « à la fois tout (il n’y a que du pré­sent) et presque rien (la tyran­nie de l’immédiat) » [3]. Face à cela, le regretté Daniel Bensaïd a pro­posé, en pre­nant appui sur des pistes du phi­lo­sophe alle­mand Walter Benjamin (1892-1940), une nou­velle alliance ori­gi­nale du passé, du pré­sent et de l’avenir [4]. Si pour lui, l’action pré­sente reste cen­trale, c’est en se les­tant des images et des ensei­gne­ments des luttes pas­sées tout en s’ouvrant à la pos­si­bi­lité d’un futur radi­ca­le­ment autre. Le mou­ve­ment social sur les retraites ne gagne­rait-il pas ainsi à nour­rir conjoin­te­ment son action pré­sente d’expériences pas­sées (comme le « Mai ram­pant » ita­lien) et d’un élar­gis­se­ment de son hori­zon tem­po­rel vers l’avenir ? Toutefois, une­double féti­chi­sa­tion pour­rait l’entraver : féti­chi­sa­tion du légal du côté du pôle modéré du mou­ve­ment et féti­chi­sa­tion d’une vision réduc­trice du thème de « la grève géné­rale » du côté de son pôle radi­cal.

S’émanciperdu double fétichisme du légal et de « la grève générale » ?

Une fois la loi sur les retraites enté­ri­née par les deux chambres et plus ou moins­va­li­dée par le Conseil Constitutionnel (s’il est saisi par les par­le­men­taires de l’opposition, ce qui est pré­vi­sible et peut encore ralen­tir le moment de sa pro­mul­ga­tion défi­ni­tive), une atti­tude démo­cra­tique consis­te­rait-elle néces­sai­re­ment à aban­don­ner la contes­ta­tion ? Non, répondent avec force d’arguments le socio­logue Albert Ogien et la phi­lo­sophe Sandra Laugier dans un récent livre à mettre dans toutes les mains : Pourquoi déso­béir en démo­cra­tie ? (Paris, édi­tions La Découverte, 2010). Car, depuis l’action et les écrits de l’Américain Henry David Thoreau (1817-1862) – qui a arrêté de payer ses impôts à cause du main­tien à l’époque de l’esclavage dans cer­tains États amé­ri­cains comme de la pour­suite de la guerre avec le Mexique -, la déso­béis­sance civile par­ti­cipe plei­ne­ment d’une concep­tion élar­gie de la démo­cra­tie. Tout d’abord, le légal n’est pas le juste, et l’espace démo­cra­tique appa­raît aussi comme un lieu de mise en cause des lois ins­ti­tuées codi­fiant l’injustice, la déso­béis­sance aux injonc­tions légales consti­tuant une des formes de résis­tance à l’injustice dont dis­posent les citoyens. D’autant plus dans des socié­tés capi­ta­listes où les ins­ti­tu­tions publiques cris­tal­lisent en leur sein, de manière variable selon ces ins­ti­tu­tions, l’hégémonie des classes domi­nantes (comme l’a mis en évi­dence une nou­velle fois « l’affaire Woerth/​Bettencourt ») comme d’autres formes de domi­na­tion (de genre, raciale, etc.), en contra­dic­tion avec l’idéal démo­cra­tique. Dans ce cas, l’imaginaire démo­cra­tique a jus­te­ment à être relancé contre les ins­ti­tu­tions exis­tantes, au nom même des pré­ten­tions démo­cra­ti­quesde ces ins­ti­tu­tions.

Parailleurs, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive n’est pas toute la démo­cra­tie, n’est même qu’un bout de la démo­cra­tie doté d’écueils. Comme l’a mis en évi­dence dès1911, le socio­logue Roberto Michels, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et pro­fes­sion­na­li­sée moderne déve­loppe en elle une ten­dance oli­gar­chique anti-démo­cra­tique : « une hégé­mo­nie des repré­sen­tants sur les repré­sen­tés » [5]. Cet appau­vris­se­ment oli­gar­chique de démo­cra­ties limi­tées, lar­ge­ment aux mains de repré­sen­tants pro­fes­sion­nels sous contrôle bien épi­so­di­quede la volonté popu­laire, appelle alors un élar­gis­se­ment de l’espace démo­cra­tique, à côté et en ten­sion avec les méca­nismes de repré­sen­ta­tion : démo­cra­tie directe, démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, démo­cra­tie déli­bé­ra­tive, rôle des syn­di­cats, des asso­cia­tions et des mou­ve­ments sociaux dans la consti­tu­tion d’une espace démo­cra­tique plu­ra­liste et conflic­tuel, place de médias indé­pen­dants des pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques, etc. La démo­cra­tie est encore lar­ge­ment à conqué­rir, et n’est pas le mono­pole d’un pré-carré repré­sen­ta­tif à ten­dance oli­gar­chique. Il n’y a pas alors d’objection majeure, d’un point devue plei­ne­ment démo­cra­tique, à pro­lon­ger le mou­ve­ment social sur les retraites au-delà du vote et de la pro­mul­ga­tion de la loi. Bien au contraire.

Á côté du féti­chisme du légal, un autre féti­chisme pour­rait entra­ver le pro­lon­ge­ment de l’actuel mou­ve­ment social : un féti­chisme de « la grève géné­rale », enten­due en un sens trop étri­qué comme un mot d’ordre passe-par­tout, indé­pen­dam­ment des cir­cons­tances. L’horizon de « la grève géné­rale » est une très bonne chose si, face à la ten­dance à l’éparpillement des luttes, il élar­git notre espace mental à des conver­gences sou­hai­tables. S’il se pré­sente comme une exi­gence de géné­ra­li­sa­tion à partir d’expériences concrètes dans des situa­tions concrètes, et pas comme un mar­teau qui s’abat dog­ma­ti­que­ment d’en haut. Mais « la grève géné­rale » per­drait de cette dyna­mique fort utile si on la com­pre­nait comme un « modèle » à appli­quer de manière rigide, sans tenir compte des carac­té­ris­tiques de la situa­tion. Si on consi­dé­rait la géné­ra­li­sa­tion de la grève à l’ensemble des sala­riés, des étu­diants et des lycéens à un moment donné comme la seule moda­lité de construire un mou­ve­ment social convergent sus­cep­tible de rem­por­terdes vic­toires.

Or, en un ins­tant où les grèves recon­duc­tibles, bien que signi­fi­ca­tives, n’apparaissent pas en mesure de peser suf­fi­sam­ment, une vision méca­nique et étri­quée de « la grève géné­rale » pour­rait empê­cher d’envisager d’autres pos­si­bi­li­tés, ou du moins des petits dépla­ce­ments, plus adap­tés à la situa­tion pré­sente. Une tyran­nie de la lettre de « la grève géné­rale » pour­rait contri­buer à tuer l’esprit de « la grève géné­rale » : 1) en nous enfer­mant dans un « tout ou rien » mor­ti­fère et à terme démo­bi­li­sa­teur ; 2) en nous pous­sant dans la voie de la décep­tion plutôt que de celle du déve­lop­pe­ment de l’enthousiasme ; et 3) en oubliant que la pers­pec­tive de géné­ra­li­sa­tion sup­pose au mini­mum de garder au sein de la mobi­li­sa­tion les sec­teurs les plus pru­dents et/​ou les plus modé­rés.

Parmiles autres che­mins pos­sibles, il y aurait donc celui d’une gué­rilla sociale et citoyenne durable, un mou­ve­ment social pro­téi­forme, dans le style du « Mai ram­pant » ita­lien, asso­ciant des mobi­li­sa­tions loca­li­sées et pro­fes­sion­nelles fortes avec des jour­nées natio­nales de mani­fes­ta­tions, des grèves et des mani­fes­ta­tions, des grèves ponc­tuelles et des grèves recon­duc­tibles, des va-et-vient entre les deux, des para­ly­sies par­tielles (SNCF, métro et trans­ports col­lec­tifs urbains, raf­fi­ne­ries et dépôts pétro­liers, rou­tiers, etc.), des grèves tour­nantes ou la répé­ti­tion de grèves spo­ra­diques limi­tant le coût de la grève sur les sala­riés, la consti­tu­tion de caisses de soli­da­rité en direc­tion des sec­teurs enga­gés de manière la plus durable dans la grève recon­duc­tible, des liai­sons inédites avec les milieux intel­lec­tuels et artis­tiques cri­tiques pour ampli­fier la délé­gi­ti­ma­tion du pou­voir sar­ko­zyste, la pro­mo­tion de pas­sages entre com­bats reven­di­ca­tifs et expé­riences alter­na­tives (pour­quoi des AMAP n’approvisionneraient-elles pas gra­tui­te­ment des gré­vistes ? pour­quoi des uni­ver­si­tés popu­laires ne se dépla­ce­raient-elles pas sur les lieux de grève en met­tant à dis­po­si­tion des savoirs cri­tiques ? pour­quoi des artistes alter­na­tifs ne seraient-ils pas davan­tage pré­sents dans les mani­fes­ta­tions ? etc. etc.), des actions moins mas­sives mais plus spec­ta­cu­laires sur d’autres fronts où la légi­ti­mité sar­ko­zyste résiste davan­tage au sein de la popu­la­tion (racia­li­sa­tion, logique sécu­ri­taire, etc.), etc.

Pourquoi cette gué­rilla sociale et citoyenne se devrait-elle d’être paci­fique ? Non pas par choix de la non-vio­lence comme prin­cipe intan­gible. Je conti­nue à penser que, dans cer­taines situa­tions où les classes domi­nantes imposent le main­tien de leur pou­voir par la vio­lence phy­sique, et dans les­quelles alors des moyens démo­cra­tiques mini­maux ne sont pas à dis­po­si­tion, le recours aux armes peut se jus­ti­fier. Mais nous ne sommes pas du tout dans ce cas de figure aujourd’hui en France. Et l’équivalence erro­née « sar­ko­zysme = fas­cisme » par­ti­cipe de l’inintelligence de la situa­tion dans cer­tains milieux cri­tiques comme du brouillage rela­ti­viste des repères propre à cer­tains sec­teurs de la culture contem­po­raine (sou­vent appe­lés « post-modernes »). Mais la consti­tu­tion d’un mou­ve­ment paci­fique pré­ser­vant l’intégrité des per­sonnes n’implique pas de se priver d’actions sym­bo­liques contre des biens (du type démon­tages de McDonald’s ou pour­quoi pas de banques, fau­chages d’OGM, etc.). Une telle orien­ta­tion paci­fique d’une gué­rilla sociale et citoyenne durable expri­me­rait alors stra­té­gi­que­ment et tac­ti­que­ment trois dimen­sions au moins : 1) le sécu­ri­taire consti­tuant encore un point fort de légi­ti­mité du pou­voir sar­ko­zyste, il faut s’efforcer de lui ôter de la légi­ti­mité et pas de lui en donner en plus ; 2) la vio­lence, en l’état, consti­tue un fac­teur divi­seur dans le mou­ve­ment, sus­cep­tible d’éloigner cer­tains sec­teurs plutôt que d’élargir son assise ; et 3) contrai­re­ment à la mar­chan­di­sa­tion capi­ta­liste des humains, il faut mon­trer dans nos actions mêmes que nous éta­blis­sons une dis­tinc­tion impé­ra­tive entre les objets et les per­sonnes.

Mais l’insistance sur la plu­ra­lité du mou­ve­ment n’est-elle pas contra­dic­toire avec le souci d’« unité » ? Peut-être que notre façon habi­tuelle d’envisager le rap­port entre le commun et le plu­riel, à partir du voca­bu­laire de « l’unité », de « l’unification », voire de « la cen­tra­li­sa­tion », est éga­le­ment inadap­tée. Cela tend à écra­ser le Multiple sous hégé­mo­nie de l’Un. Mais l’éloge par cer­tains contem­po­rains de la plu­ra­lité dans l’oubli de l’exigence de la consti­tu­tion d’espaces com­muns appa­raît aussi comme une impasse. On trou­vera peut-être ici une ins­pi­ra­tion sug­ges­tive chez la grande phi­lo­sophe poli­tique Hannah Arendt (1906-1975). Elle écrit ainsi que « La poli­tique repose sur un fait : la plu­ra­lité humaine » [6]. Mais elle va plus loin en pré­ci­sant que « La poli­tique traite de la com­mu­nauté et de la réci­pro­cité d’être dif­fé­rents ». Dans cette optique, la poli­tique consis­te­rait à créer un espace commun en par­tant de la plu­ra­lité humaine, sans écra­ser cette plu­ra­lité au nom de l’Un. C’est déjà pré­sent à titre d’amorce dans le voca­bu­laire des « conver­gences » et des « coor­di­na­tions » uti­lisé dans la galaxie alter­mon­dia­liste, comme dans le voca­bu­laire de « l’association »et de « la coopé­ra­tion » propre aux débuts du mou­ve­ment ouvrier au XIXe siècle. Le mou­ve­ment mul­ti­forme et durable de gué­rilla sociale et citoyenne dont je parle s’inscrit aussi dans cette direc­tion à la fois ancienne et réno­va­trice, donc à pro­pre­ment parler refon­da­trice.

Vers une plus grande mobilitéstratégique et tactique du mouvement social ? La boîte à outils de Michel Foucault…

Ce ne sont que des pistes que je pro­pose à la dis­cus­sion des indi­vi­dus et des col­lec­tifs mobi­li­sés, afin de pré­ser­ver et d’amplifier les acquis de notre mobi­li­sa­tion. Au-delà même du contenu de ces pro­po­si­tions, cela consti­tue un appel à une plus grande mobi­lité stra­té­gique (sur le moyen terme) et tac­tique (au jour le jour, action ponc­tuelle par action ponc­tuelle) au sein du mou­ve­ment. Car s’il s’agit bien de nour­rir un rap­port de forces, il ne s’agit pas que d’un rap­port de forces, mais aussi d’un déploie­ment de créa­ti­vité et d’inventivité ordi­naires anti­ci­pant ici et main­te­nant la pos­si­bi­lité d’une autre société et redon­nant indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment confiance.

La boîte à outils d’un pen­seur cri­tique, le phi­lo­sophe Michel Foucault, pour­rait nous four­nir des res­sources utiles afin de mieux pro­blé­ma­ti­ser ce che­mi­ne­ment. Dans un entre­tien de 1977, inti­tulé « Pouvoirs et stra­té­gies » [7], il nous permet de mieux com­prendre tout à la fois cer­taines carac­té­ris­tiques de ce que l’on combat et cer­tains enjeux d’un mou­ve­ment comme le nôtre. Ce que l’on combat ? Pour lui, « l’entrecroisement » d’une plu­ra­lité de pou­voirs actifs au sein de la société « des­sine des faits géné­raux de domi­na­tion », cette domi­na­tion s’organisant « en stra­té­gie plus ou moins cohé­rente et uni­taire ». Intérêts de pro­fes­sion­nels de la poli­tique s’efforçant de se faire réélire et s’adressant à des « seg­ments » pri­vi­lé­giés du « marché élec­to­ral », notables locaux s’inscrivant plus ou moins dans une machine élec­to­rale comme l’UMP, tran­sac­tions rou­ti­nières entre pou­voirs poli­tiques, pou­voirs tech­no­cra­tiques et pou­voirs éco­no­miques (voir « l’affaire Woerth-Bettencourt ») mais aussi espaces de concur­rence entre eux et en leur sein, affects racistes tra­vaillant cer­taines rela­tions quo­ti­diennes capi­ta­li­sés dans des usages élec­to­ra­listes, etc. : la stra­té­gie poli­tique sar­ko­zyste tente de mettre plus ou moins en cohé­rence cette variété de logiques, dans des com­bi­nai­sons tac­tiques variables en fonc­tiondes conjonc­tures. Mais, comme le pré­cise Foucault, « avec les phé­no­mènes nom­breux d’inertie, de déca­lages, de résis­tances ». Car on n’a affaire qu’à « une pro­duc­tion mul­ti­forme de rap­ports de domi­na­tion » qui ne sont que « par­tiel­le­ment inté­grables à des stra­té­gies d’ensemble ». Point de maî­trise omni­sciente de type conspi­ra­tion­niste ici : ça déborde, ça fluc­tue, ça dérape, ça échappe…autant de contra­dic­tions et d’occasions à saisir tac­ti­que­ment par les résis­tances. Á partir de là, la résis­tance (comme les logiques domi­nantes) appa­raît « à la fois mul­tiple et inté­grable à des stra­té­gies glo­bales ». Á nous de jouer ?

Philippe Corcuff, 18 Octobre 2010

* Sur les pro­blèmes stra­té­giques et tac­tiques du mou­ve­ment social des retraites après la jour­née de mani­fes­ta­tion du samedi 16 octobre, voir aussi sur Mediapart : « Et main­te­nant ? » de Mathieu Magnaudeix, 17octobre 2010


[1] Sur le « Mai ram­pant » ita­lien, voir un article de syn­thèse de Claude Rioux dans une inté­res­sante revue qué­bé­coise de gauche cri­tique, A Babord !, article dis­po­nible sur ESSF : « Italie 1968-1969 – Du mai ram­pant à l’automne chaud » ; voir aussi Dominique Grisoni et Hughes Portelli, Luttes ouvrières en Italie de 1960 à 1976, Paris, édi­tions Aubier Montaigne, col­lec­tion « Repères pour le socia­lisme » (diri­gée par Didier Motchane), 1976. [2] François Hartog, Les régimes d’historicité. Présentisme et expé­riences du temps, Paris, Seuil, 2003, p.125. [3] Ibid., p.217. [4] Voir Daniel Bensaïd, Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique. Textes (1992-2006), textes réunis et pré­sen­tés par Philippe Corcuff, Paris, édi­tions Textuel, 2010, en par­ti­cu­lier pour la ques­tion qui nous occupe un très sti­mu­lant texte datant de 1995, « Utopie et mes­sia­nisme : Bloch, Benjamin et le sens du vir­tuel », pp.99-115 ; voir aussi la réédi­tion récente d’un des meilleurs livres de Daniel Bensaïd, Walter Benjamin. Sentinelle mes­sia­nique (1e éd. : 1990), Paris, édi­tions Les Prairies Ordinaires, 2010. [5] Roberto Michels, Les partis poli­tiques. Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties (1e éd. :1911), Paris, édi­tions Flammarion, col­lec­tion de poche « Champs », 1971, p.38. [6] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la poli­tique ? (manus­crits de 1950-1959), Paris, édi­tions du Seuil, 1995, p.31 ; la cita­tion qui suit est issue de la même page. [7] Michel Foucault, « Pouvoirs et stra­té­gies » (entre­tien avec Jacques Rancière de 1977), repris dans Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, édi­tions Gallimard, col­lec­tion « Quarto », 2001, pp.418-428 ; les cita­tions qui suivent sont tirées de la page 425.

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