Entretien avec David Graeber

Pour une ethnographie de l’action directe ?

Propos recueillis par Jade Lindgaard et Nicolas Haeringer

Par , Mis en ligne le 02 avril 2012

Vous avez été très impli­qué dans des col­lec­tifs tels que le Direct Action Network, qui, avec des réseaux comme Ya Basta, a été à l’origine de nom­breuses mobi­li­sa­tions à la fin des années 90 et au début des années 2000, à New York, mais aussi un peu par­tout sur la côte Est et jusqu’au Québec (pour le sommet des Amériques). Ces mou­ve­ments sont au cœur de votre ouvrage Direct Action, an eth­no­gra­phy. Leur expé­rience a-t-elle irri­guée Occupy Wall Street ? Ou bien le temps écoulé était-il trop impor­tant ?

Nous sommes par­ve­nus à construire à partir de cette expé­rience. À vrai dire, mon rôle prin­ci­pal dans Occupy Wall Street a été de contri­buer à faire ce lien inter­gé­né­ra­tion­nel. Je consi­dère que les géné­ra­tions mili­tantes durent 3 à 4 ans. Si vous quit­tez la ville et que vous reve­nez trois ou quatre ans après dans une réunion mili­tante, vous ne rever­rez que 10% de visages connus. Il y a un tel niveau d’épuisement mili­tant…

Depuis l’époque de DAN et de Ya Basta, on peut donc dire que deux à trois géné­ra­tions sont pas­sées. La pre­mière nou­velle géné­ra­tion a émergé après le 11 sep­tembre. Il y a ensuite eu la ten­ta­tive de faire revivre SDS (Students for a Democratic Society), qui a à son tour échouée. Mais tous ces gens étaient encore dans le coin. Ce n’est pas comme s’ils avaient dis­pa­rus. Ma contri­bu­tion la plus impor­tante aux pre­miers jours d’Occupy Wall Street ça a pré­ci­sé­ment été d’appeler ces gens-là, qui avaient été impli­qués dans tous ces trucs, pour leur dire « cette fois-ci c’est la bonne ».

Nous sommes tel­le­ment nom­breux à nous dire tous les ans, ou tous les deux ans « bon, cette fois-ci on va reve­nir, ça va prendre », ou bien encore « il y a la Convention Nationale du Parti Républicain et on va à nou­veau être pré­sents »[1]… on a ce sen­ti­ment un peu constant que « cette fois c’est pour de vrai, cette fois-ci c’est la bonne ». On atten­dait tous que quelque chose comme Occupy Wall Street se passe, on savait que ça fini­rait par arri­ver.

Mais ça a pris tel­le­ment de temps à venir, et, quand c’est venu, ça a été une explo­sion tel­le­ment rapide qu’aucun d’entre nous ne s’y atten­dait vrai­ment. Beaucoup de mili­tants réagis­saient donc en disant « oui, on a déjà entendu cette his­toire », « oui, je sais bien que cette fois-ci c’est la bonne, mais je n’y croi­rais que quand je le verrai ». La plu­part des anar­chistes de New York, comme la New York Metropolitan Alliance of Anarchists – c’est un projet que nous avions lancé en 2002 ou 2003, un truc impor­tant à l’époque – n’avaient rien à voir avec Occupy, ils n’y croyaient pas. Mais c’est vrai que beau­coup d’anciens membres de DAN sont reve­nus, ont par­ti­cipé à la pré­pa­ra­tion de l’occupation. L’infrastructure était là, pas uni­que­ment à New York, d’ailleurs : des mili­tants qui avaient été actifs dans dif­fé­rentes villes un peu par­tout aux USA ont fait leur réap­pa­ri­tion. Mais ça a pris du temps, il y a eu un déca­lage. 

Leur impli­ca­tion date d’après l’occupation ?

Avant l’occupation, j’ai créé, avec Marisa Holmes, un groupe de tra­vail chargé d’organiser des for­ma­tions. Et ce que j’ai fait, pour l’essentiel, c’était d’appeler mes vieux amis pour qu’ils nous rejoignent.

Vous avez fait de nom­breuses for­ma­tions avant l’occupation ?

Nous avons fait plu­sieurs for­ma­tions avant l’occupation, et nous en avons fait énor­mé­ment au tout début de l’occupation. Marisa et moi avons par exemple orga­nisé la pre­mière for­ma­tion à l’animation d’une AG à Zucotti, au deuxième jour de l’occupation. C’était un moment très impor­tant, parce que les gens avaient perdu ou oublié de nom­breuses com­pé­tences, alors qu’on pen­sait qu’à ce stade, tout le monde sau­rait com­ment animer un col­lec­tif fonc­tion­nant par consen­sus. En réa­lité, c’était tel­le­ment nou­veau, notam­ment pour les plus jeunes. Lors de notre toute pre­mière réunion, à Bowling Green[2], nous nous sommes répar­tis en groupes de tra­vail. J’étais dans le groupe « pro­ces­sus », et nous avons fonc­tionné par consen­sus. L’ironie de la situa­tion, c’est que le faci­li­ta­teur de ce groupe était un membre de l’ISO (inter­na­tio­nal socia­liste organization)[3]. Personne ne lui avait dit qu’il était censé être contre le consen­sus, puisque lorsque nous lui avons dit que nous fonc­tion­ne­rions par consen­sus, elle a réagit de manière posi­tive, trou­vant la démarche inté­res­sante, accep­tant d’essayer… Elle était en fait assez contente de notre pro­po­si­tion.

Il y avait donc ces mili­tants, avec une mémoire his­to­rique assez pro­fonde. Les mili­tants de Bloombergville[4], ne savaient pas for­cé­ment com­ment faire, mais étaient très inté­res­sés par la démarche. Au démar­rage, le pro­blème prin­ci­pal c’était donc que les gens ne savaient pas com­ment fonc­tion­ner. Quelque arri­vait très enthou­siaste « alors j’ai une pro­po­si­tion » et aus­si­tôt quelqu’un oppo­sait son veto. Nous avons donc passé du temps à rap­pe­ler des connais­sances et des savoirs-faire qui s’étaient éva­po­rés et étaient en appa­rence perdus – en appa­rence seule­ment, puisque les mili­tants qui avaient cette expé­rience n’étaient pas si loin.

Quelle était votre rela­tion avec le col­lec­tif Adbusters ? Vous tra­vailliez avec eux ? Ou bien ils avaient lancé le pre­mier appel à occu­per Wall Street sans trop s’occuper de la suite ?

Nous n’avions pas grand chose à voir avec eux. Ils ont juste lancé l’appel. C’est pour ça qu’au départ, les pre­mières réunions avaient été détour­nées par des orga­ni­sa­tions comme le Workers World Party (parti ouvrier mon­dial) ou ISO. Ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire, et ils n’essaient pas de faire du tra­vail d’organisation sur le ter­rain. Ils ont lancé l’idée. En réa­lité, ils avaient déjà lancé cette idée par le passé, à quatre ou cinq reprises. Régulièrement, ils publiaient un appel de ce genre, et rien ne se pas­sait. Mais cette fois-ci, il se trouve que quelques mili­tants ont répondu à l’appel.

L’appel à une mobi­li­sa­tion mon­diale pour le 15 octobre 2011 avait déjà été lancé par les Indignés espa­gnols. Est-ce que vous aviez déjà en tête cette date ?

On était déjà au cou­rant, oui. On était ins­crits sur les listes de dis­cus­sion du ser­veur « take the squares ». On ne savait pas tou­jours à qui on avait à faire… Il y avait quelques indi­gnés espa­gnols pré­sents à New York, qui se sont impli­qués assez en amont, il y avait aussi un mili­tant tuni­sien, l’une des per­sonnes avec les­quelles j’ai le plus tra­vaillé autour de la réunion de Bowling Green est ori­gi­naire de Grèce, etc. On avait un tas de liens. Et les gens qui sont venus aux pre­mières réunions étaient sou­vent des mili­tants qui avaient vécu dans des squats à Barcelone, par exemple… c’était le cas de celui qui a animé notre pre­mière réunion. On a donc vrai­ment uti­lisé l’appel d’Adbusters comme un pré­texte.

Un pré­texte pour quoi ?

Disons que l’idée d’occuper Wall Street n’était pas l’élément cen­tral, à ce moment là. Nous n’étions pas cer­tains de vou­loir faire quelque chose à Wall Street, mais si nous avons au final décidé que oui, puisqu’ils avaient dif­fusé ce mes­sage lar­ge­ment et que la mobi­li­sa­tion pre­nait. Mais d’autres évo­quaient par exemple l’organisation d’Assemblées Générales d’Occupy dans chaque quar­tier. Et c’est d’ailleurs ce que nous vou­lons désor­mais faire – nous avons même com­mencé à le faire un peu : quelque chose qui s’apparente plus à ce qui s’est passé en Argentine. L’une des rai­sons pour les­quelles nous nous réunis­sions à Tompskin Square plutôt que quelque part à Wall Street (pour pré­pa­rer l’occupation), c’est parce que Tompskin Square est un lieu fré­quenté par les gens du quar­tier, alors que Wall Street n’est pas vrai­ment un quar­tier habité. C’est juste un quar­tier finan­cier.

Adbuster appe­lait, dans son com­mu­ni­qué, à ce que 20 ou 30 000 per­sonnes viennent camper à Wall Street… et je crois qu’ils ima­gi­naient que ça devait se passer sur Wall Street même, ce qui est évi­dem­ment impos­sible. Ils avaient éga­le­ment l’idée qu’il devait y avoir une reven­di­ca­tion unique. Ils pen­saient que c’est ce qui avait permis le succès des révo­lu­tions tuni­sienne ou égyp­tienne dont la reven­di­ca­tion était le départ de Ben Ali ou de Moubarak. Mais cette idée d’une reven­di­ca­tion unique ne par­lait à per­sonne. Nous avons eu des dis­cus­sions sur le sujet, mais il a tou­jours été clair que nous n’aurions pas une reven­di­ca­tion unique. C’était hors de ques­tion pour les gens qui étaient impli­qué dans la pré­pa­ra­tion. La ques­tion était même de savoir si on devait avoir des reven­di­ca­tions… et les gens se divi­saient entre, je crois, ceux qui pen­saient que nous devions avoir des reven­di­ca­tions réa­listes, dont on pour­rait obte­nir la réa­li­sa­tion, comme « créer un comité pour dis­cu­ter de nou­velles taxes », mais c’est absurde. Personne ne veut ris­quer sa vie pour obte­nir la créa­tion d’un tel comité. Il y a aussi le genre de reven­di­ca­tions que l’on for­mule en sachant qu’on n’obtiendra pas leur mise en œuvre, comme « mettre fin à la cor­rup­tion dans la poli­tique ». Chacun est d’accord là-dessus, mais ce serait impos­sible de ne serait-ce qu’attirer l’attention autour d’une telle reven­di­ca­tion. Nous étions tentés de for­mu­ler de telles reven­di­ca­tions. Certains d’entre nous vou­laient le faire. Mais le consen­sus géné­ral, c’était que for­mu­ler des reven­di­ca­tions reve­nait à légi­ti­mer le sys­tème. Si tu dis « arrê­tons la cor­rup­tion dans la poli­tique », à qui t’adresses-tu ? Aux hommes poli­tiques cor­rom­pus ? Nous avons donc décidé d’adopter une rhé­to­rique en termes de pro­blèmes, visions et solu­tions, plutôt que de choi­sir une rhé­to­rique en termes de reven­di­ca­tions.

Vous évo­quez régu­liè­re­ment les cli­vages entre la gauche « tra­di­tion­nelle », celle des partis poli­tiques (incluant ISO) ou de cer­taines ONG et des col­lec­tifs sou­cieux de construire quelque chose qui sorte des cadres clas­siques. Était-ce un élé­ment impor­tant de votre projet ? et avez-vous tra­vaillé beau­coup là autour ?

Oui, tout à fait. L’une d’entre nous, Georgia, avait entendu parlé de cet appel à tenir une Assemblée Générale à Bowling Green. Elle nous en avait parlé, et nous étions tous très exci­tés par le ton de l’appel. Il fai­sait réfé­rence à ce qui se pas­sait en Grèce et en Espagne, qui s’inscrit clai­re­ment dans le rejet de la poli­tique par­ti­daire. Ces mou­ve­ments cherchent à construire d’autres formes d’organisations, et pro­meuvent des formes directes de démo­cra­tie, qui se rap­prochent des prin­cipes anar­chistes. Particulièrement en Grèce : ce sont les anar­chistes qui ont joué un rôle clef dans l’émergence de ce genre de reven­di­ca­tions. C’est moins le cas en Espagne – c’est pour cela qu’en Espagne ils reven­diquent une « démo­cra­tie réelle », alors que les anar­chistes grecques appellent à la « démo­cra­tie directe », ce qui est bien plus radi­cal.

Nous avions tout cela en tête. Et nous sommes venus au ras­sem­ble­ment de Bowling Green, pour consta­ter que c’était noyauté par le Workers’ World Party, ou d’autres groupes comme Answer Coalition. Leur modèle orga­ni­sa­tion­nel, ce sont les « popu­lar front groups », ce qui est un vrai pro­blème pour nous. Mais avec Georgia, nous avons constaté que presque tout le monde sem­blait frus­tré et énervé par la manière dont les choses se pas­saient. C’était une foule com­po­sée prin­ci­pa­le­ment d’horizontaux, il y avait très peu de ver­ti­caux. Et ce constat a ren­forcé notre convic­tion de la per­ti­nence de ce que j’aime appe­ler « l’anarchisme en minus­cules » (Small a anar­chism). C’était ce genre d’approches qui ins­pi­raient DAN, et on a res­senti la même chose à ce moment là. Nous ne pou­vons pas dire quels types d’anarchistes nous sommes : plate-for­mistes ? syn­di­ca­listes ? On finit dans des groupes de tra­vail qui ne se défi­nissent d’ailleurs pas tou­jours comme anar­chistes, mais fonc­tionnent selon des prin­cipes anar­chistes. Et cette approche qui est devenu l’esprit de la dyna­mique occupy : décen­tra­li­sa­tion, approche par consen­sus, etc. Mais ce modèle a un peu changé. Les groupes comme DAN étaient des espaces poli­tiques, il n’y avait pas vrai­ment de dimen­sion géo­gra­phique. Il n’y avait pas autant d’enjeu à tenir le ter­rain. Et ça a évolué au cours de la der­nière décen­nie. Tenir le ter­rain est devenu un enjeu plus impor­tant. Prenez l’Angleterre. À Glenneagles (contre sommet du G8), le camp est devenu un objec­tif en soi. Et les camps climat, qui en sont issus, sont conçus comme des cam­pe­ments. Il y avait donc un mou­ve­ment vers des espaces créa­tives et poli­tiques de pré­fi­gu­ra­tion (pre­fi­gu­ra­tive poli­tics) de ce genre.

Et l’exemple de la place Tahrir est devenu une image vive de ce qui est vrai­ment révo­lu­tion­naire. L’idée était donc déjà dans l’air. Et nous fai­sions appel à cette tra­di­tion, contre le modèle d’organisation de la gauche.

En France, il y a eu beau­coup de débats ou de dis­cus­sions autour de la ques­tion du rôle que peut jouer Occupy pour les partis poli­tiques… C’est quelque chose qui vous concerne ? Ou bien vous sou­hai­tez vous débar­ras­ser des partis ?

Nous avons des posi­tions diverses sur ce sujet. Nous ne tra­vaillons pas dans le cadre de la poli­tique par­ti­daire, parce que nous consi­dé­rons que la poli­tique est cor­rom­pue. Mais je suis cer­tain que d’autres per­sonnes ont une autre vision des partis et de leur rôle. Nous n’avons donc pas de ligne. Ce que nous par­ta­geons c’est un rejet du tra­vail dans le cadre de ce sys­tème, pour par­ve­nir à atteindre nos propres objec­tifs. Que peut-on sauver de ce sys­tème ? sur ce point, nous avons des opi­nions très diverses.

Est-ce que vous avez com­mencé à dis­cu­ter des actions que pour­riez faire en marge des conven­tions répu­bli­caine et démo­crate ?

Il y a un groupe qui s’appelle, je crois, « Occupy the pri­ma­ries », qui essaie de mettre en évi­dence la ques­tion de la cor­rup­tion du pro­ces­sus poli­tique, via des actions qui ciblent dif­fé­rents élé­ments du pro­ces­sus poli­tique.

Mais nous avons un pro­blème avec les partis poli­tiques, parce qu’il y a une sorte de pro­blème d’infiltration, actuel­le­ment. Pas sim­ple­ment une infil­tra­tion par la police, dans le but de nous per­tur­ber. Le Parti Démocrate essaie de nous récu­pé­rer actuel­le­ment. Il y a une vraie crise actuel­le­ment, notam­ment avec Move​-on​.org. Il y a de nom­breux pro­jets, et énor­mé­ment de moyens. Ils ont des mili­tants (orga­ni­zers) pro­fes­sion­nels, qui sont constam­ment pré­sent dans Occupy Wall Street sans jamais recon­naître qu’ils sont éga­le­ment membres de Move-On. C’est un pro­blème, parce que nous en connais­sons cer­tains, et nous ne vou­lons pas non plus les cri­ti­quer en tant qu’individus. C’est un pro­blème struc­tu­rel – celui de l’argent en géné­ral. D’autres fon­da­tions veulent éga­le­ment nous sou­te­nir. S’ils veulent nous donner du liquide et qu’il n’y a aucune contre­par­tie, très bien ! Mais on a par­fois l’impression que cer­tains essaient un peu d’acheter de l’influence en pro­po­sant de donner de l’argent à Occupy.

Mais c’est tel­le­ment à l’opposé de ce que nous essayons de faire… Nous sommes un mou­ve­ment qui s’est construit contre l’idée que l’argent peut servir à ache­ter de l’influence poli­tique. Alors croire qu’on peut faire ça avec nous… ça montre le fossée qu’il y a. Nombreux parmi nous pensent que nos alliés libé­raux (au sens pro­gres­siste du terme) nous ont trahi. Habituellement, il y a une sorte d’accord tacite : les radi­caux vont allu­mer un feu à gauche, et les libé­raux vont en voir la per­ti­nence, et nous les radi­caux ne sommes pas gênés que les libé­raux en pro­fitent par la suite, leur boulot étant de nous éviter de finir en prison. Ils ont vrai­ment échoué dans le cas d’Occupy. Il y a eu une répres­sion poli­cière incroyable, dans tout le pays, à laquelle nous nous atten­dions. Et nous sommes nom­breux à penser que ces « alliés » ne sont pas venus parce qu’ils atten­daient que nous quit­tions les cam­pe­ments, ces­sions les occu­pa­tions pour nous réin­té­grer au pro­ces­sus poli­tique et prendre part à leurs cam­pagnes. Mais il n’y a aucune chance que ça arrive… Ils peuvent attra­per quelques per­sonnes, mais ils ne pour­ront jamais récu­pé­rer le mou­ve­ment. Ils nous ont laissé nous faire frap­per par la police, mettre nos vies en danger, ris­quer des procès, être vic­times de l’usage de gazs lacry­mo­gènes qui peuvent avoir des effets durables sur notre santé, etc. tout ça parce qu’ils pensent pou­voir en tirer un avan­tage poli­tique… Alors qu’on était en pré­sence d’une vio­la­tion mani­feste du Premier Amendement, de son esprit. C’est assez déce­vant, à vrai dire.

C’est pour cela que la ques­tion du Black Bloc est appa­rue d’un coup à l’horizon… Alors même qu’il n’y a pas eu de Black Bloc depuis novembre, et que ça n’est arrivé qu’une fois, dans une occu­pa­tion parmi 500 autres… Il y a un jeu en cours poli­ti­que­ment, dont le but est d’isoler les radi­caux, pen­dant que nous essayons d’isoler ceux qui ont de l’argent – et nous allons gagner ! Les alliances vont se recon­fi­gu­rer. On se cen­trera plus sur les liens avec les groupes démo­cra­tiques à l’intérieur des syn­di­cats, ou encore avec les orga­ni­sa­tions qui tra­vaillent sur les droits des migrants. C’est comme ça que se construi­rons les coa­li­tions.

Justement, cette ques­tion du lien avec les syn­di­cats, com­ment la tra­vaillez-vous ?

Nous avons déjà eu des liens, des alliances avec le mou­ve­ment syn­di­cal. Parfois de manière spec­ta­cu­laire… C’est grâce aux syn­di­cats que nous avons pu faire des mani­fes­ta­tions mas­sives. Nous avons eu des syn­di­cats de pilote de ligne qui sont venus avec leurs cos­tumes… c’est impor­tant sym­bo­li­que­ment. Les sala­riés de la MTA (metro­po­li­tan trans­port autho­rity, qui gère les trans­ports en com­muns à New York) sont venus. Ils attaquent la police en jus­tice, parce qu’elle a réqui­si­tionné des chauf­feurs de bus pour arrê­ter les mili­tants sur le Brooklyn Bridge (le XX sep­tembre). C’est l’un des points que j’aborde dans mon pro­chain livre : pour­quoi ces orga­ni­sa­tions qui sont très lar­ge­ment com­po­sées d’Afro-américains et de gens de cou­leur ; pour­quoi ces groupes de la classe ouvrière s’identifient sou­dain à ce mou­ve­ment initié par de jeunes diplô­més d’universités sur­en­det­tés ? Il y a des trans­for­ma­tions impor­tantes dans le capi­ta­lisme finan­cier qui rendent ces alliances cru­ciales.

Les mili­tants syn­di­caux par­ti­cipent donc acti­ve­ment au mou­ve­ment. Les lea­ders syn­di­caux ont ten­dance à être extrê­me­ment… quel serait le mot… quand on en arrive à l’action directe, ils sont effrayés. Ils ont peur ; parce qu’ils sont dans cette situa­tion assez étrange où ils ont ce pri­vi­lège de pou­voir faire des actions directes légales, qu’aucune autre orga­ni­sa­tion n’a, mais avec de telles res­tric­tions qu’ils finissent par être plus timides que qui que ce soit. Personne n’est auto­risé à se rap­pro­cher d’une action directe s’il peut être iden­ti­fié à son syn­di­cat.

Mais bon… on a passé beau­coup de temps à nous plaindre des ces gens, mais ils sont dans une situa­tion très dif­fi­cile… ils ont comme auto­risé à être autour de la table sans vrai­ment l’être. Ils sont auto­ri­sés à être trai­tés comme si, jusqu’à un cer­tain point, ils appar­te­naient à l’élite poli­tique. Mais ce n’est pas le cas : ils se font empri­son­ner s’ils ne res­pectent par les pré­avis de grève… Il y a donc des rai­sons à leur timi­dité. Il y a même une cam­pagne contre eux. Ils doivent donc essayer de mobi­li­ser des jeunes, et occupy est une bonne oppor­tu­nité. Je pense donc qu’il y aura des alliances fortes ce prin­temps – à moins qu’ils ne se fassent trop inti­mi­der.

Dans votre livre Direct Action, vous expli­quez que DAN a finit par se déli­ter et dis­pa­raître en grande partie à cause de ten­sions autour de la « cou­leur » du mou­ve­ment : DAN n’est pas par­venu à s’ouvrir aux Afro-amé­ri­cains, aux lati­nos, aux Asiatiques, etc. Il y a eu éga­le­ment des conflits autour de com­por­te­ments perçus comme sexistes… Comment ces ques­tions se posent-elles dans le cas d’Occupy Wall Street ?

Je crois que les ques­tions raciales et de genre sont struc­tu­relles. Elles seront tou­jours pré­sentes. Mais on a ten­dance à les mettre de côté quand quelque chose d’excitant se passe. On a pu le consta­ter à Occupy Wall Street dans les consé­quences immé­diates du raid de la police pour expul­ser les occu­pants. Toutes ces ques­tions sont alors d’un coup deve­nues extrê­me­ment impor­tantes. Et pen­dant quelques temps, les Assemblées Générales ou les réunions des groupes de tra­vail (spokes Council) ne fonc­tion­naient plus. Les gens criaient et s’invectivaient. Je crois que c’est dû au fait que chacun avait dû mettre ces ques­tions un peu de côté pen­dant l’occupation, parce qu’il y avait des choses à faire immé­dia­te­ment : faire fonc­tion­ner le camp, orga­ni­ser les AG, etc. Dès lors que l’occupation a cessé, que chacun a pu prendre du recul, tout en étant trau­ma­tisé par l’expulsion, ces ques­tions sont reve­nues sur le devant de la scène. Les pro­blèmes étaient tou­jours pré­sents, mais pas tou­jours visibles. On peut les sur­mon­ter quand on a un objec­tif commun clair, évident. Mais dès lors que la situa­tion change, les ten­sions appa­raissent.

D’où vient le micro­phone humain ?

Nous l’avons uti­lisé dès le départ. Mais nous ne l’avons uti­lisé uni­que­ment lorsque nous en avions besoin. Puis c’est devenu un élé­ment de démo­cra­tie, les gens se sont mis à l’utiliser même quand ça n’était pas néces­saire. Initialement, c’est un outil qui sert quand il y a beau­coup de monde. La pre­mière fois que nous y avons eu recours, à Zucotti, c’était pour des rai­sons de dyna­mique spa­tiale. Nous avions formé un cercle, parce que nous pen­sions que c’était le plus démo­cra­tique. Et nous avons réa­lisé que c’était une erreur. Quelques espa­gnols sont venus nous voir pour nous dire que c’était stu­pide de former un cercle pour tenir une assem­blée. Il faut faire un arc de cercle, séparé en colonnes. Mais nous ne savions pas ce que nous fai­sions : nous n’avions jamais vu autant de monde à l’une nos réunions ou AG. Et nous avions trois méga­phones, que nous essayions d’utiliser au mieux, mais ça ne mar­chait pas. Nous avons donc fini par déci­der d’utiliser le micro­phone humain. Et les gens ont décou­vert qu’il y avait quelque chose de pro­fon­dé­ment démo­cra­tique dans cet outil. Parce qu’il implique que chacun écoute avec atten­tion ce que les autres disent. Et ça permet aussi d’éviter que les gens fassent de longs dis­cours. C’est donc devenu quelque chose de très utile pour com­prendre l’esprit de la com­mu­ni­ca­tion démo­cra­tique. Et bien sûr, cette idée du « mic-check » comme forme d’action s’est impo­sée rapi­de­ment. Le micro­phone humain, on l’utilisait déjà pour com­mu­ni­quer pen­dant nos actions de rue avec DAN, ou à Seattle. « Mic Check » en revanche, je crois que c’est vrai­ment quelque chose qui est issu d’Occupy Wall Street, je n’avais jamais entendu parler aupa­ra­vant.



[1] Faire une note d’info sur RNC inter­rom­pue par DAN
[3] Organisation tros­kiste, à laquelle les mili­tants anar­chistes tels que David Graeber s’opposent régu­liè­re­ment, lui repro­chant sa struc­ture hié­rar­chique et opaque – voir l’ouvrage de D. Graeber « Direct Action, an Ethnography », qui com­porte de nom­breux pas­sages sur les fric­tions entre DAN et ISO.
[4] Sur le sujet, voir l’entretien avec Isham Christie « occupy wall street, une ques­tion de pou­voir faire », parue dans le numéro 69 de Mouvements – Bloomberville est une occu­pa­tion du début de l’été 2011, face à la Mairie de New York, pour pro­tes­ter contre les coupes bud­gé­taires.

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