Pour une alternative au capitalisme numérique

Olivier de Broves, chercheur et sociologue, 31 mai 2021

Dans le cadre du cycle de conférences La Grande Transition, des chercheur·e·s ont partagé leur vision d’une économie numérique post-capitaliste le 23 mai dernier.

Les programmes actuels des partis de gauche ne proposent que des réponses très sectorielles et partielles aux défis de l’économie numérique, visant à contenir les dérives de certains modèles en particulier comme Uber, Airbnb. Mais ils manquent d’une vision d’ensemble et donc d’une réponse globale et cohérente.

Le besoin d’une réelle alternative semble d’autant plus urgent que le pouvoir économique des GAFAM ne cesse de croître avec la masse considérable de liquidités qu’elles accumulent. Ce trésor de guerre fait désormais de ces entreprises des investisseurs qui ont le pouvoir d’acheter et de tuer toute concurrence avant qu’elle ne devienne réellement dangereuse pour elles.

L’industrie des données : un soutien politique aveugle ?

Joëlle Gélinas, doctorante à l’UQAM, rappelle que la construction de l’industrie des données au Québec depuis ces 20 dernières années s’est largement faite selon la logique du capitalisme numérique. Le soutien des politiques industrielles et des investissements publics a alors largement servi les intérêts des géants du domaine.

À l’image de Google ou Facebook, le modèle d’affaires dominant dans le numérique et appuyé par ces politiques vise aujourd’hui la valorisation des données, dont la collecte se fait par le mode d’organisation dominant de la plateforme.

Ce modèle de développement en partenariat public-privé vise à soutenir l’entrepreneuriat numérique, principalement à Montréal, escomptant des retombées positives en matière d’emploi et de croissance économique. Mais les incertitudes sur ces retombées sont grandes, alors que les effets délétères sur les conditions de travail (de plateforme), la protection des données personnelles et les perturbations des industries traditionnelles sont avérés.

De plus, ce sont les personnes les plus scolarisées et nanties de la population qui vont s’approprier ces services ou bénéficier des emplois qualifiés qui seront créés dans ce secteur.

Les réseaux sociaux : danger pour la démocratie ?

François Desrochers, doctorant à l’université d’York, préconise quant à lui une réponse économique aux impacts politiques des réseaux sociaux. En effet, Facebook et YouTube représentent selon lui un risque existentiel pour les démocraties, via quatre phénomènes qui leur préexistent, mais sont exacerbés par ces plateformes : la polarisation, la désinformation, les chambres d’écho et les « rabbit holes » (les utilisateurs sont entrainés par les algorithmes dans des tunnels de fausses informations).

Mais l’enjeu central ici n’est pas technique et ne peut être résolu en créant de meilleurs algorithmes. Le problème est lié à l’architecture même de ces plateformes qui découle directement de leur modèle d’affaires. C’est donc bien ce modèle qui est en cause.

En effet, ces plateformes ne vendent pas de données à des tiers, mais des publicités extrêmement bien ciblées à des annonceurs. Ce qu’elles promettent, c’est une réduction drastique du gaspillage publicitaire lié au mauvais ciblage. Ce modèle d’affaires basé sur des produits gratuits qui sont en réalité des panneaux d’affichage de publicités repose sur la capacité de la plateforme à maintenir captif et augmenter l’engagement de l’utilisateur. Pour cela, les entreprises de plateforme n’hésitent pas à recourir à la psychologie comportementale qui exploite les biais cognitifs et les faiblesses psychologiques.

 

Enfin, l’effet de réseau qui pousse les plateformes à viser des situations monopolistiques constitue en soi un danger pour le débat public en raison de la mainmise qu’elles ont sur l’information et la délibération en ligne.

Peut-on encore croire à l’autorégulation par les plateformes ?

Desrochers déplore la faiblesse des réponses qui ont été jusque-là proposées par les gouvernements ou par les plateformes elles-mêmes : autorégulation, modération de contenu, modification des algorithmes de recommandation, encadrement de la collecte des données nominatives, etc.

Or, jusqu’où peut-on aller ? Que peut-on faire de plus ? Le doctorant pointe deux pistes. Premièrement, limiter le ciblage publicitaire en réduisant sa précision, ce qui n’est pas sans poser de sérieuses questions techniques et politiques (comment justifier un certain degré de ciblage ?). Deuxièmement, interdire la gratuité des plateformes. Cette dernière avenue aurait le mérite de mettre en lumière la réalité cachée des rapports de production qui se jouent derrière l’écran de fumée de ces plateformes.

Les communs comme préfiguration d’une économie numérique alternative

Lisiane Lomazzi, doctorante à l’UQAM, s’interroge finalement sur les conditions de possibilité pour que les communs numériques soient une réelle alternative au capitalisme. Elle distingue 3 courants des communs numériques, plus ou moins subversifs du modèle actuel : le courant libéral, mené par des penseurs tels que Yochai Benkler, le courant réformiste, porté principalement par Trebor Scholz et le courant radical, représenté entre autres par Federici, Dardot et Laval, de Angelis, Hardt et Negri.

Seules des options radicales et résolument politiques seront à même d’éviter la cooptation des communs par le capital et de tarir les sources de pouvoir économique, juridique, politique et financier des plateformes capitalistes. La question de l’accès au fonds pour financer ces alternatives demeure centrale et nécessite d’employer des moyens publics importants. Sans cela, cette nouvelle économie politique pour le numérique ne restera qu’une utopie au sens premier, réalisée « en aucun lieu ».