Pour un syndicalisme écosocialiste

Par Mis en ligne le 23 mars 2018

Bonne nou­velle ! Les syn­di­cats semblent plus que jamais réso­lus à s’associer à la lutte contre la des­truc­tion en cours de notre habi­tat ter­restre. Sur le front éco­lo­gique, où les batailles per­dues ne se comptent plus, le sou­tien de ces acteurs poli­tiques majeurs est cru­cial. Mauvaise nou­velle : les prin­ci­pales pro­po­si­tions syn­di­cales pour mener à bien cette lutte sont telles qu’elles risquent fina­le­ment d’aggraver la situa­tion plutôt que de l’améliorer. Quel est le pro­blème et com­ment le résoudre ?[2]

Un danger gra­ve­ment sous-estimé

L’écologisme syn­di­cal n’est pas une nou­veauté. Défendre la santé et la sécu­rité au tra­vail, ainsi que le cadre de vie des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, relève de pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques. Mais à ces reven­di­ca­tions anciennes s’en ajoutent d’autres, aujourd’hui, qui portent sur les pro­blèmes plus glo­baux que posent, sur le plan envi­ron­ne­men­tal, nos manières de pro­duire et de consom­mer.

L’une des mani­fes­ta­tions les plus récentes et les plus remar­quables de cette évo­lu­tion est venue de la Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale (CSI), prin­ci­pale orga­ni­sa­tion du genre, avec plus de 170 mil­lions de tra­vailleuses et de tra­vailleurs repré­sen­tés dans le monde. Dans un rap­port publié en 2015, en pré­vi­sion de la Cop 21 à Paris, la CSI affir­mait en effet haut et fort : « Il n’y a pas d’emploi dans une pla­nète morte ». Et d’ajouter : « L’action cli­ma­tique est une ques­tion syn­di­cale. Nous avons un rôle essen­tiel à jouer : il nous faut pro­té­ger les emplois dans les indus­tries et sur les lieux de tra­vail actuels en exi­geant une trans­for­ma­tion indus­trielle, orga­ni­ser les tra­vailleurs occu­pés à des emplois de qua­lité qui se crée­ront dans l’économie éco­lo­gique nais­sante et lutter en faveur de mesures de tran­si­tion juste qui veille­ront à ce que per­sonne ne soit laissé pour compte[3]».

Les syn­di­cats qué­bé­cois ne sont pas en reste – les plus puis­sants d’entre eux au moins. Relayant le slogan de la CSI, la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ) a publié sur le sujet un docu­ment inci­sif, pré­senté lors de son congrès de 2016 et inti­tulé Changeons le Québec, pas le climat. On y trouve notam­ment la mise en garde sui­vante : « Pour éviter le pire, il faut dès main­te­nant opérer des trans­for­ma­tions radi­cales à un rythme et à une ampleur encore jamais vus. L’humanité ne dis­pose que d’une tren­taine d’années pour effec­tuer une tran­si­tion vers une éco­no­mie et une société sobres en car­bone[4]». Dans un mani­feste dif­fusé à l’occasion de son congrès de 2017, la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) enfonce aussi le clou : « Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est la plus grande menace envi­ron­ne­men­tale de notre temps. […] Si nous ne chan­geons pas radi­ca­le­ment nos modes de pro­duc­tion et notre consom­ma­tion, nous allons infli­ger des torts irré­pa­rables à la pla­nète, des bles­sures qui vont hypo­thé­quer les géné­ra­tions futures[5]».

Il convient de saluer ces décla­ra­tions impor­tantes, mais de remar­quer éga­le­ment qu’elles ne portent, pour l’essentiel, que sur la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique. Il s’agit certes d’une ques­tion cru­ciale, peut-être même de la mani­fes­ta­tion la plus catas­tro­phique du désastre éco­lo­gique en cours. Il n’en reste pas moins qu’en pro­cé­dant de la sorte, on ne se foca­lise que sur l’un des aspects d’un pro­blème bien plus vaste et bien plus grave.

La notion d’« anthro­po­cène » connaît depuis quelques années un cer­tain succès dans les milieux éco­lo­gistes et scien­ti­fiques. Elle vise à expri­mer l’idée selon laquelle nous serions entrés dans une nou­velle ère géo­lo­gique, carac­té­ri­sée par le fait que l’espèce humaine y joue­rait désor­mais un rôle déter­mi­nant. Cette notion n’est pas sans poser de pro­blèmes, entre autres parce qu’elle met impli­ci­te­ment en cause l’humanité tout entière, alors qu’il convien­drait davan­tage de sou­li­gner dans cette affaire la res­pon­sa­bi­lité de l’Occident moderne et de ceux qui en sont les maîtres depuis plu­sieurs siècles : les capi­ta­listes. Elle reste utile néan­moins pour insis­ter sur deux faits majeurs.

D’une part, le mot « anthro­po­cène » a le mérite de sou­li­gner que nous n’avons pas affaire à une « crise » éco­lo­gique. Les per­tur­ba­tions dont il est ici ques­tion seront de très longue durée (des dizaines et même des cen­taines de mil­liers d’années), quoi que l’on fasse pour y remé­dier. Parler de « crise », c’est croire et lais­ser croire que nous pour­rions, à l’échelle d’une ou deux géné­ra­tions, reve­nir à la « nor­male », c’est-à-dire à l’état de notre pla­nète avant le début de l’ère indus­trielle ou avant la période des mal nom­mées « trente glo­rieuses », au cours des­quelles on a assisté à une très forte accé­lé­ra­tion des dégra­da­tions éco­lo­giques. Ce ne sera pas le cas. En matière de géo­lo­gie ter­restre, rien ne sera plus comme avant, et nous devons en prendre acte.

D’autre part, le « pro­blème éco­lo­gique » est mul­ti­di­men­sion­nel. C’est l’ensemble de la pla­nète, dans toutes ses com­po­santes, qui est aujourd’hui affecté par l’expansion de la civi­li­sa­tion thermo-indus­trielle. Au dérè­gle­ment cli­ma­tique s’ajoutent l’acidification des océans, la dégra­da­tion des sols, l’extinction mas­sive d’espèces vivantes, la perte de bio­di­ver­sité, la per­tur­ba­tion des cycles de l’eau, de l’azote, du phos­phore, l’explosion aussi de mala­dies chro­niques (dia­bète, can­cers, pro­blèmes car­dio­vas­cu­laires, dépres­sions, etc.) due à notre mode de vie et, en par­ti­cu­lier, à la soupe de par­ti­cules chi­miques dans laquelle nous bai­gnons désor­mais à lon­gueur de temps, en ville comme à la cam­pagne… Interreliés, ces phé­no­mènes risquent ni plus ni moins de pro­duire l’effondrement de nos socié­tés à courte ou moyenne échéance.

Dans ce contexte, ne se concen­trer que sur les dérè­gle­ments cli­ma­tiques, comme tendent à le faire les prin­ci­paux syn­di­cats actuel­le­ment (à l’instar des diri­geants poli­tiques et éco­no­miques de nos pays) revient à mini­mi­ser le péril éco­lo­gique et incite à n’envisager que des remèdes par­tiels aux pro­blèmes que nous avons à affron­ter. Ces remèdes risquent alors de s’avérer au mieux, inutiles, au pire, néfastes.

Le piège de la « tran­si­tion juste »

La plu­part des syn­di­cats se ral­lient aujourd’hui offi­ciel­le­ment au projet d’une « tran­si­tion juste », manière pour eux de recon­naître la néces­sité de bâtir des éco­no­mies moins consom­ma­trices d’hydrocarbures, tout en exi­geant que les coûts de cette trans­for­ma­tion ne soient pas seule­ment assu­més par ceux et celles dont ils défendent les inté­rêts. Comme l’explique Mathieu Murphy-Perron de la CSN :

La tran­si­tion juste est un cadre d’action déve­loppé par le mou­ve­ment syn­di­cal qui pro­pose l’adoption de mesures visant à sécu­ri­ser la qua­lité de vie des tra­vailleuses et des tra­vailleurs lors du pas­sage vers une éco­no­mie sobre en car­bone. Sachant que plu­sieurs sec­teurs d’activité risquent d’être for­te­ment ébran­lés par les bou­le­ver­se­ments pro­vo­qués par les chan­ge­ments cli­ma­tiques au cours des pro­chaines décen­nies, le mou­ve­ment syn­di­cal reven­dique une place pour les tra­vailleurs à la table, lorsqu’il sera ques­tion de la pla­ni­fi­ca­tion de la restruc­tu­ra­tion des modes de pro­duc­tion et de l’organisation du tra­vail[6].

Les reven­di­ca­tions syn­di­cales les plus auda­cieuses et les plus cohé­rentes dans la pers­pec­tive de cette « tran­si­tion juste » débouchent sur le projet d’un « green new deal » (GND)[7]. Il s’agit pour l’essentiel d’établir les bases d’un key­né­sia­nisme à saveur éco­lo­gique, récla­mant une inter­ven­tion vigou­reuse des États sous forme de poli­tiques de la demande, mais orien­tées vers le déve­lop­pe­ment d’activités sans car­bone et la pro­duc­tion de biens « verts ». Et pour que ce virage s’opère sans trop de dom­mages pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs, les États sont sommés de mettre en place des mesures de pro­tec­tion sociale sup­plé­men­taires, ainsi que des pro­grammes de recon­ver­sion pro­fes­sion­nelle. Enfin, les par­ti­sans de ce GND sou­haitent la res­tau­ra­tion d’un dia­logue social tri­par­tite, État-entre­prises-syn­di­cats, comme aux riches heures du fameux com­pro­mis for­dien d’après-guerre.

Une chose frappe à la lec­ture de ces pro­po­si­tions : en dépit des appels à une « trans­for­ma­tion radi­cale » évo­qués plus haut, jamais les bases de nos sys­tèmes éco­no­miques ne sont remises en ques­tion. Le capi­ta­lisme semble consti­tuer un hori­zon indé­pas­sable. Pas ques­tion de cher­cher à en sortir. Il s’agit tout au plus de le rendre moins des­truc­teur et injuste. Les seules dif­fé­rences notables entre ces reven­di­ca­tions syn­di­cales et le dis­cours des par­ti­sans d’une « crois­sance verte » tiennent aux moyens employés – l’intervention de l’État plutôt que la régu­la­tion par les prix – et au souci de s’assurer que cette crois­sance soit « inclu­sive ». L’idée que la crois­sance éco­no­mique puisse être non pas une solu­tion, mais la cause des dif­fi­cul­tés qu’il s’agit d’affronter est absente des pro­grammes syn­di­caux.

Il est incon­tes­table que nos socié­tés, telles qu’elles sont bâties actuel­le­ment, ont besoin de crois­sance éco­no­mique pour se repro­duire. Lorsqu’il y a réces­sion ou même stag­na­tion, rien ne va plus. Le chô­mage tend à aug­men­ter, les caisses de l’État se vident et les condi­tions d’existence d’une partie plus ou moins impor­tante de la popu­la­tion se dégradent alors, au risque de voir se déve­lop­per toutes sortes de pro­blèmes coû­teux pour les per­sonnes et pour la col­lec­ti­vité. Pour une part (pour une part seule­ment), les poli­tiques d’austérité que nous subis­sons actuel­le­ment dans plu­sieurs pays occi­den­taux sont la consé­quence de la « stag­na­tion sécu­laire » dans laquelle nos éco­no­mies semblent plon­gées. Dans ces condi­tions, on com­prend fort bien que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales éta­blies soient favo­rables à des poli­tiques favo­ri­sant la crois­sance[8].

Toutefois, force est de consta­ter que le désastre éco­lo­gique en cours, contre lequel ces mêmes orga­ni­sa­tions pré­tendent lutter, est une consé­quence directe de la crois­sance éco­no­mique expo­nen­tielle que nous avons connue en Occident depuis deux siècles et que nous obser­vons aujourd’hui dans un nombre gran­dis­sant de pays. Il n’y a certes pas de lien de cau­sa­lité linéaire entre ce phé­no­mène et la dégra­da­tion de notre cadre de vie natu­rel. Il reste que pro­duire tou­jours plus de mar­chan­dises – défi­ni­tion mini­male de la crois­sance – sup­pose ten­dan­ciel­le­ment de consom­mer tou­jours plus de res­sources natu­relles et de pro­duire tou­jours plus de déchets. Les éco­no­mistes ortho­doxes peuvent bien pré­tendre qu’il est théo­ri­que­ment pos­sible de décou­pler ou de dis­so­cier les deux phé­no­mènes (par des gains de pro­duc­ti­vité et des stra­té­gies de déma­té­ria­li­sa­tion). Jusqu’ici nous n’en avons jamais été capables et rien n’indique que nous puis­sions l’être à l’avenir.

Le résul­tat est connu : pas un jour ne passe sans qu’apparaissent de nou­veaux indices du carac­tère insou­te­nable de notre mode de vie. Nous pri­vons un nombre crois­sant d’espèces vivantes des moyens de se régé­né­rer (extinc­tions mas­sives, déser­ti­fi­ca­tions…), nous conti­nuons à dépendre étroi­te­ment de res­sources non renou­ve­lables que nous ne savons pas rem­pla­cer (hydro­car­bures, phos­phore…) et nous ne lais­sons pas à notre « envi­ron­ne­ment » le temps d’absorber nos déchets (gaz à effet de serre, par­ti­cules chi­miques…). À cela s’ajoute que notre manière de vivre est en voie de s’imposer à l’ensemble d’une espèce – la nôtre – qui compte désor­mais plus de 7,5 mil­liards d’individus. Un incroyable et effroyable pro­ces­sus d’autodestruction est donc en marche.

Continuer à défendre la néces­sité de la crois­sance, en espé­rant sauver à la fois l’emploi et la pla­nète (comme on dit), consti­tue un piège funeste pour le mou­ve­ment syn­di­cal. Au mieux peut-être, cette « tran­si­tion juste » per­met­tra de « pol­luer moins pour pol­luer plus long­temps ». Mais au bout du compte, nous ris­quons de perdre et l’emploi et les condi­tions de pos­si­bi­lité de la vie humaine sur terre. Cette éven­tua­lité est d’autant plus pro­bable que la notion de « tran­si­tion juste », comme celle de « déve­lop­pe­ment durable », est suf­fi­sam­ment vague et consen­suelle pour per­mettre aux puis­sants de ce monde de ne rien chan­ger d’essentiel à un sys­tème qui leur pro­fite, tout en nous pro­met­tant le contraire. Les injus­tices et les des­truc­tions inhé­rentes à ce sys­tème peuvent ainsi plus aisé­ment se pour­suivre, sans résis­tance véri­table de notre part.

Revenir aux sources du syn­di­ca­lisme

Comment le mou­ve­ment syn­di­cal peut-il se sortir de ce piège que consti­tue le green new deal dont il fait la pro­mo­tion ? Il ne s’agit pas de choi­sir entre la défense des tra­vailleurs et la pro­tec­tion de la vie sur Terre. De même que cela n’aurait pas de sens de se pré­oc­cu­per d’emplois sur une pla­nète inha­bi­table, la pré­ser­va­tion de nos condi­tions bio­lo­giques d’existence ne peut être une fin en soi. Que vau­drait un mode de vie éco­lo­gique sans jus­tice ni liberté pour les humains concer­nés ? En ce sens, le projet d’une tran­si­tion « juste » reste tout à fait cohé­rent. C’est la condi­tion sine qua non pour se pro­té­ger notam­ment des pen­chants tech­no­cra­tiques et auto­ri­taires d’un cer­tain éco­lo­gisme scien­ti­fique, dont s’accommode fort bien le capi­ta­lisme. Comme le rap­pe­lait André Gorz, « Si l’on part […] de l’impératif éco­lo­gique, on peut aussi bien arri­ver à un anti­ca­pi­ta­lisme radi­cal qu’à un pétai­nisme vert, à un éco­fas­cisme ou à un com­mu­nau­ta­risme natu­ra­liste[9]».

La ques­tion est de savoir à quoi doit mener cette « tran­si­tion juste ». Autrement dit, quel monde vou­lons-nous ? Or, ce que veulent mani­fes­te­ment les prin­ci­paux syn­di­cats occi­den­taux aujourd’hui, c’est la pour­suite du capi­ta­lisme. Un capi­ta­lisme géné­rant moins de dégâts et d’injustices, mais un capi­ta­lisme tout de même. C’est là que ce projet de tran­si­tion devient inco­hé­rent. Pas seule­ment parce que le capi­ta­lisme est une forme de vie sociale intrin­sè­que­ment des­truc­trice, comme on l’a rap­pelé plus haut – le « capi­ta­lisme vert » est un oxy­more, une contra­dic­tion dans les termes. Mais aussi parce que cette forme de vie sociale est fon­ciè­re­ment injuste. Caractérisée par le fait qu’une mino­rité d’êtres humains y contrôlent les moyens de pro­duc­tion, c’est-à-dire les moyens de vivre, elle contraint la majo­rité d’entre nous à vendre sa force de tra­vail à cette mino­rité pour obte­nir, sous forme d’un salaire, de quoi sub­ve­nir à ses besoins. Et ce salaire n’est reçu que dans la mesure où le tra­vail réa­lisé contri­bue effec­ti­ve­ment à aug­men­ter le capi­tal accu­mulé par la mino­rité domi­nante. Comme l’a montré Marx, cela sup­pose pour le sala­rié ou la sala­riée de four­nir davan­tage d’effort que celui que requiert la seule repro­duc­tion de son exis­tence – il y a néces­sai­re­ment sur­tra­vail.

Rapport social fon­da­teur du capi­ta­lisme, le sala­riat est donc dou­ble­ment injuste. C’est un rap­port contraint : la plu­part d’entre nous n’avons le choix que de vendre notre force de tra­vail à un capi­ta­liste, qui peut alors en dis­po­ser à peu près libre­ment. C’est un rap­port d’exploitation : dans cet échange, le sala­rié ou la sala­riée reçoit tou­jours moins que ce qu’il ou elle donne ; c’est la condi­tion même de l’accumulation capi­ta­liste. Il y a donc contra­dic­tion mani­feste avec les deux valeurs essen­tielles – la liberté et l’égalité – que se sont don­nées en prin­cipe nos socié­tés. Les mou­ve­ments ouvriers du XIXe siècle et du début du XXe siècle en avaient une conscience claire. Et c’est pour­quoi ils ont été nom­breux à lutter non pas seule­ment pour être mieux trai­tés, mais pour abolir le capi­ta­lisme, ainsi que le rap­port social sur lequel il repose.

Il est quelque peu gênant de rap­pe­ler ici de telles évi­dences. Mais trop rares sont ceux aujourd’hui qui recon­naissent cette contra­dic­tion fon­da­men­tale. Nous avons trop bien appris à consi­dé­rer le sala­riat comme une condi­tion accep­table et même enviable. Il est vrai qu’en contexte de chô­mage de masse, il est dif­fi­cile de ne pas envi­sa­ger « l’emploi stan­dard » comme un pri­vi­lège à défendre. Mais c’est sous la contrainte d’un dres­sage constant, opéré entre autres par la sco­la­ri­sa­tion obli­ga­toire, et à la faveur des gains maté­riels non négli­geables obte­nus dans le cadre du com­pro­mis for­dien déjà évoqué, que la plu­part des sala­rié-e-s ont com­mencé à ne plus per­ce­voir les bar­reaux de la « cage d’acier » du capi­ta­lisme. D’ailleurs, les prin­ci­paux syn­di­cats ont cessé de cri­ti­quer le sala­riat en tant que tel au cours des années 1950 et 1960.

Le capi­ta­lisme a montré un visage net­te­ment moins ave­nant depuis la révo­lu­tion conser­va­trice des années 1980 et ses jus­ti­fi­ca­tions néo­li­bé­rales. Pourtant, la nette dégra­da­tion de la condi­tion sala­riale des trente der­nières années n’a sus­cité que mar­gi­na­le­ment des remises en ques­tion fon­da­men­tales de ce « sys­tème éco­no­mique ». Le gros des cri­tiques s’est concen­tré sur la finan­cia­ri­sa­tion ou, plus récem­ment, sur l’ubérisation de nos éco­no­mies, pour en appe­ler fina­le­ment à un retour au « bon capi­ta­lisme » d’après-guerre. Il y a urgence bien sûr à défendre la condi­tion sala­riale, alors que la pré­ca­ri­sa­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs se pour­suit et que nous assis­tons à la mise en place de nou­velles formes de ser­vage, sous cou­vert de « tra­vail auto­nome ». Mais cette lutte défen­sive et cir­cons­tan­cielle ne peut suf­fire, aussi impor­tante soit-elle.

De même qu’il n’y aura pas de crois­sance « verte », il ne peut y avoir de sala­riat « juste ». Le capi­ta­lisme ne vise pas le bon­heur de l’humanité, mais l’accumulation sans fin ni fina­lité du capi­tal. Dans ce pro­ces­sus, la force de tra­vail des humains n’est jamais qu’une mar­chan­dise parmi d’autres, que l’on uti­lise lorsqu’elle est pro­fi­table et dont on se débar­rasse quand elle ne rap­porte plus rien. Dès lors, la seule « tran­si­tion juste » qui vaille passe par une abo­li­tion du sala­riat et la sortie du capi­ta­lisme. Tel devrait être l’horizon de l’action syn­di­cale aujourd’hui. Il s’agit en somme d’en reve­nir aux sources du mou­ve­ment syn­di­cal, ou au moins de retrou­ver l’inspiration de cer­taines de ses com­po­santes ori­gi­nelles qui, tout en lut­tant pour l’amélioration immé­diate de la condi­tion ouvrière, n’ont eu de cesse de tra­vailler à en finir avec ce mode de pro­duc­tion qui tend à épui­ser « en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le tra­vailleur[10] ».

Esquisse d’un pro­gramme

En pre­mier lieu, il convient de donner un contenu précis et sans ambi­guïté au projet d’une « tran­si­tion juste ». Pour ce faire, le mou­ve­ment syn­di­cal aurait tout inté­rêt à ins­crire expli­ci­te­ment son action dans la pers­pec­tive de l’écosocialisme. Ce cou­rant poli­tique consti­tue :

une pro­po­si­tion radi­cale – c’est-à-dire s’attaquant à la racine de la crise éco­lo­gique – qui se dis­tingue aussi bien des variantes pro­duc­ti­vistes du socia­lisme du XXe siècle (que ce soit la social-démo­cra­tie ou le « com­mu­nisme » de fac­ture sta­li­nienne) que des cou­rants éco­lo­gistes qui s’accommodent, d’une façon ou d’une autre, du sys­tème capi­ta­liste. Il est une pro­po­si­tion radi­cale qui vise non seule­ment à une trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­duc­tion, à une muta­tion de l’appareil pro­duc­tif et des modèles de consom­ma­tion domi­nants, mais aussi à créer un nou­veau para­digme de civi­li­sa­tion, en rup­ture avec les fon­de­ments de la civi­li­sa­tion capitaliste/​industrielle occi­den­tale moderne[11].

Pour ce syn­di­ca­lisme éco­so­cia­liste, l’objectif ultime devrait être de favo­ri­ser l’émergence de nou­velles formes de vie sociale à la fois plus sou­te­nables, plus justes et plus éman­ci­pa­trices. À défaut de dis­po­ser de modèles pré­dé­fi­nis, ce tra­vail de construc­tion pour­rait être mené en res­pec­tant trois prin­cipes essen­tiels : pro­duire moins (pour arrê­ter le désastre éco­lo­gique en cours), par­ta­ger plus (pour en finir avec les inéga­li­tés qui fondent le capi­ta­lisme), déci­der vrai­ment (pour se libé­rer de la « tyran­nie de la valeur », comme disait Marx).

La mise en appli­ca­tion de ces prin­cipes implique le déman­tè­le­ment ou au moins la mar­gi­na­li­sa­tion de l’institution cen­trale de nos socié­tés, à savoir l’entreprise. Cette sorte d’organisation est en effet tota­le­ment incom­pa­tible avec les exi­gences de sou­te­na­bi­lité, de jus­tice et d’autonomie qu’il s’agit de satis­faire. C’est une machine à pro­duire des mar­chan­dises et des déchets, donc une machine de des­truc­tion de la nature. Elle repose sur le sala­riat, donc sur un rap­port social fon­da­men­ta­le­ment injuste. Elle est sou­mise à la néces­sité de créer de la valeur sous peine de dis­pa­raître, et prive donc les humains qui la font exis­ter de la pos­si­bi­lité de déci­der libre­ment de leur sort.

L’institution la mieux appro­priée pour assu­rer la satis­fac­tion de nos besoins essen­tiels, tou­jours dans le res­pect des trois prin­cipes for­mu­lés plus haut, est très pro­ba­ble­ment celle du « commun ». Résumé à sa plus simple expres­sion, le « commun » est une exi­gence de démo­cra­tie radi­cale concer­nant l’administration de tout ce qui est néces­saire à la repro­duc­tion de nos exis­tences. Concrètement, un « commun » est une res­source maté­rielle (eau, terre, outil…) ou imma­té­rielle (savoirs, normes col­lec­tives…), consi­dé­rée comme inap­pro­priable et admi­nis­trée col­lec­ti­ve­ment par ses usa­gers et ses usa­gères, dans un souci d’équité et de dura­bi­lité. C’est une ins­ti­tu­tion anti­pro­duc­ti­viste, puisqu’elle n’a d’autre raison d’être que la satis­fac­tion des besoins de ceux qui en font partie, et cela de manière équi­table et durable. Elle est fondée sur le par­tage de nos moyens d’existence, inter­di­sant qu’une mino­rité se les appro­prie aux dépens de la majo­rité. Enfin, elle favo­rise l’autonomie de ses membres, puisqu’elle repose sur des prin­cipes démo­cra­tiques.

Les obs­tacles ne manquent pas pour passer d’un monde dominé par l’entreprise capi­ta­liste à un monde consti­tué de com­muns. La pre­mière dif­fi­culté est de reprendre le contrôle col­lec­tif de nos moyens d’existence (maté­riels et imma­té­riels) qui, depuis les enclo­sures médié­vales jusqu’à l’invention récente des droits de pro­priété intel­lec­tuelle, font l’objet d’une pri­va­ti­sa­tion tou­jours plus agres­sive. Il faut éga­le­ment que les humains puissent recon­qué­rir un tant soit peu cette autre res­source cru­ciale qu’est le temps, dont ils sont dépos­sé­dés actuel­le­ment par le sala­riat au profit de l’accumulation du capi­tal. Enfin, et ce n’est pas le moindre des défis, nous devons réins­tau­rer une norme com­mune du « suf­fi­sant » en ce qui concerne la satis­fac­tion de nos besoins, à l’encontre d’un capi­ta­lisme qui nous enjoint de dési­rer sans limites[12].

Même affai­blis par plus de 30 ans de poli­tiques néo­li­bé­rales, les syn­di­cats dis­posent des moyens de sou­te­nir cette triple réap­pro­pria­tion des res­sources, du temps et du sens des limites. Leur pou­voir de contes­ta­tion et de négo­cia­tion, ainsi que les fonds finan­ciers que plu­sieurs d’entre eux ont consti­tués au cours des der­nières décen­nies, pour­raient être mis au ser­vice d’une mise en commun pro­gres­sive de nos moyens d’existence, maté­riels et imma­té­riels. Pour ce qui est de per­mettre aux tra­vailleuses et aux tra­vailleurs de retrou­ver la maî­trise de leur temps, il s’agirait de relan­cer la vieille reven­di­ca­tion syn­di­cale d’une réduc­tion du temps de tra­vail ou de sou­te­nir des pro­jets de revenu incon­di­tion­nel d’existence, à condi­tion tou­te­fois que ces reve­nus soient vrai­ment incon­di­tion­nels et d’un mon­tant suf­fi­sant pour qu’il soit pos­sible de vivre sans avoir besoin de vendre sa force de tra­vail sur le marché. Enfin, dans la mesure où ils ras­semblent encore de grandes quan­ti­tés de sala­rié-e-s, issus de toutes sortes de sec­teurs d’activité, les syn­di­cats sont par­ti­cu­liè­re­ment bien placés pour contri­buer à éta­blir cette norme com­mune du suf­fi­sant sans laquelle il sera bien dif­fi­cile d’assurer la péren­nité des com­muns.

Voilà donc les grandes lignes d’un pro­gramme éco­so­cia­liste pos­sible pour le mou­ve­ment syn­di­cal. Évidemment, ces lignes sont plus faciles à rédi­ger qu’à mettre en œuvre. Mais le pro­gramme qu’elles esquissent pré­sente au moins le mérite d’être cohé­rent avec le double souci qu’exprime la notion de « tran­si­tion juste » : stop­per la des­truc­tion en cours de notre pla­nète et conti­nuer de défendre les inté­rêts des tra­vailleuses et des tra­vailleurs.

Yves-Marie Abraham[1]


Notes

  1. Professeur à HEC Montréal, où il enseigne la socio­lo­gie de l’économie et mène des recherches sur le thème de la décrois­sance.
  2. Je tiens à remer­cier ici Andrea Levy, bien meilleure connais­seuse que moi du mou­ve­ment syn­di­cal, pour ses sug­ges­tions de lec­ture et ses conseils concer­nant la rédac­tion de ce petit texte. Je reste évi­dem­ment seul res­pon­sable des erreurs éven­tuelles et des mal­adresses qu’il contient.
  3. CSI, Justice cli­ma­tique. Il n’y a pas d’emploi sur une pla­nète morte, Rapport Nouveaux fronts, mars 2015, <www​.ituc​-csi​.org/​r​a​p​p​o​r​t​-​n​o​u​v​e​a​u​x​-​f​r​o​n​t​s​-​j​u​s​t​i​c​e​?​l​a​ng=fr>.
  4. FTQ, Changeons le Québec, pas le climat. Déclaration de poli­tique sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, Dessinons l’avenir ensemble, 31e congrès de la FTQ, 2016, <https://​ftq​.qc​.ca/​c​e​n​t​r​e​-​d​o​c​u​m​e​n​t​a​t​i​o​n​/​c​h​a​n​g​e​o​n​s​-​l​e​-​q​u​e​b​e​c​-​p​a​s​-​l​e​-​c​l​imat/>.
  5. CSN, Manifeste « Voir loin, viser juste », 65e congrès de la CSN, 2017, www​.csn​.qc​.ca/​c​o​n​g​r​e​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​-​6​5​e​/​m​a​n​i​f​e​s​t​e​-​v​o​i​r​-​l​o​i​n​-​v​i​s​e​r​-​j​uste/>.
  6. Mathieu Murphy-Perron, « À la recherche d’une tran­si­tion juste », Perspectives CSN, n° 57, avril 2017, <www​.csn​.qc​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​a​-​l​a​-​r​e​c​h​e​r​c​h​e​-​d​u​n​e​-​t​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​j​uste/>.
  7. Je n’évoque ici bien sûr que les prises de posi­tion les plus avant-gar­distes sur ces ques­tions. Le mou­ve­ment syn­di­cal n’est pas homo­gène et cer­taines des orga­ni­sa­tions qui en font partie sont par­fois encore très loin de se pré­oc­cu­per de tran­si­tion éco­lo­gique. Que l’on pense par exemple à celles qui défendent encore au nom de l’emploi des pro­jets de pipe­line poten­tiel­le­ment très des­truc­teurs, ce qui est d’autant plus déso­lant que ces pro­jets ne sus­ci­te­ront à terme qu’un nombre fort réduit d’emplois régu­liers…
  8. On le com­prend d’autant mieux qu’historiquement les syn­di­cats n’ont jamais été plus puis­sants qu’en contexte de crois­sance rapide. La demande de tra­vail étant alors plus impor­tante, leur pou­voir de négo­cia­tion s’accroît. Ce qui favo­rise la syn­di­ca­li­sa­tion. Reste à savoir si le capi­ta­lisme contem­po­rain peut encore géné­rer de la crois­sance. Bon nombre d’analystes en doute. Voir notam­ment à ce sujet les tra­vaux d’Éric Pineault de l’UQAM.
  9. André Gorz, « L’écologie, une éthique de la libé­ra­tion », EcoRev, n° 21, jan­vier 2006, <http://​ecorev​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le449>.
  10. Karl Marx, Le Capital. Livre pre­mier. Œuvres. Tome 1, Paris, Gallimard, 1963 [1867], p. 998-999.
  11. Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste, Paris, Mille et une nuits, 2011, p. 12.
  12. Sur cette ques­tion trop vite abor­dée ici, voir : André Gorz, « L’écologie poli­tique entre exper­to­cra­tie et auto­li­mi­ta­tion », Actuel Marx, n° 12, 1992, <https://​col​lec​ti​flieux​com​muns​.fr/​s​p​i​p​/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le264>.

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