Pour un front commun de lutte

en opposition au néolibéralisme et au principe utilisateur-payeur

Par Mis en ligne le 23 juin 2012

[Nous repro­dui­sons l’allocution pro­non­cée par Gabriel Nadeau-Dubois, le 9 juin 2012, à l’occasion de la plé­nière du Festival des soli­da­rité d’Alternatives]

Quand j’ai débuté à mili­ter dans le mou­ve­ment étu­diant, nous savions tous qu’il fau­drait une grève géné­rale illi­mi­tée pour faire recu­ler le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest sur sa déci­sion…. GGI : trois lettres qui était presque syno­nyme de vic­toire. Une grève mas­sive, per­tur­ba­trice et de longue durée : voilà ce qui nous ferait gagner.

Bon. Nous l’avons fait. Nous avons fait la plus grande grève étu­diante de toute l’histoire du Québec. 16 semaines, près de 100 jours. Et puis, la loi 78. L’État abat­tait sa der­nière carte : une légis­la­tion répres­sive et anti-syn­di­cale, dont l’objectif avoué était de briser la mobi­li­sa­tion popu­laire. La force du sou­lè­ve­ment aura forcé le pou­voir à mon­trer son vrai visage : les mesures néo­li­bé­rales ne peuvent être mises en place sans le recours à la force. La vague de cri­mi­na­li­sa­tion des mili­tants et mili­tantes du mou­ve­ment étu­diant s’inscrit dans ce contexte.

La mobi­li­sa­tion actuelle a raison de sou­le­ver notre enthou­siasme. Il est jus­ti­fier de s’en réjouir et de se dire qu’elle nous a déjà permis de faire plu­sieurs vic­toires objec­tives. Dans un contexte inter­na­tio­nal d’austérité et d’avancée du néo­li­bé­ra­lisme, la résis­tances des étu­diantes et des étu­diantes du Québec pen­dant plus de 100 jours est en soit remar­quable. Malgré leurs insuf­fi­sances, les boni­fi­ca­tions au régime de prêts et bourses appor­tées par le gou­ver­ne­ment libé­ral répondent tout de même à des demandes his­to­riques du mou­ve­ment étu­diant.

Cela dit, la conjonc­ture actuelle sou­lève éga­le­ment de grandes ques­tions pour les mou­ve­ments sociaux. Malgré une mobi­li­sa­tion excep­tion­nelle, les libé­raux n’ont tout sim­ple­ment pas reculé et ne semble pas prêts de le faire. Ce constat remet sur la table l’éternelle ques­tion du rap­port de force. Qu’a-t-’il manqué à notre mobi­li­sa­tion ? Quantitativement, la grève a à son somment regroupé 75% des étu­diants et des étu­diantes. Sa durée est éga­le­ment sans pré­cé­dent : après 115 jours, la mobi­li­sa­tion se pour­suit. Elle a per­turbé signi­fi­ca­ti­ve­ment l’économie du Québec : déjà les coûts de la grève dépasse lar­ge­ment les reve­nus des pre­mières années de la hausse des frais de sco­la­rité. Pourquoi, malgré tout, le gou­ver­ne­ment n’a-t-il pas reculé ? Question qui peut sem­bler naïve, mais qui ne l’est abso­lu­ment pas : de la réponse à cette ques­tion dépend la cré­di­bi­lité des modes d’organisation démo­cra­tiques des mou­ve­ments sociaux. Je ne pré­ten­drai évi­dem­ment pas ici avoir la réponse à cette ques­tion. Mais je me per­met­trai tout de même quelques pistes de réflexion avec vous.

Certains et cer­taines se rabat­tront sur la pers­pec­tive élec­to­rale. Il faudra en effet sortir à court terme les libé­raux du pou­voir afin d’éviter le sac­cage pur et simple du Québec. Cela dit, la timi­dité de la posi­tion péquiste sur les frais de sco­la­rité nous inter­dit, je crois, de mettre tout nos espoirs en les urnes. Cela ne suf­fira pas à blo­quer la pri­va­ti­sa­tion et la tari­fi­ca­tion gran­dis­sante de nos ser­vices publics.

Nous n’avons donc pas d’autre choix que de pour­suivre la mobi­li­sa­tion. La grève et les cas­se­roles étaient bien belles, mais il nous faut passer à une autre étape. Cela peut paraître sim­pliste. Concrètement par contre, il s’agit d’un défi colos­sal pour les mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois. « Lorsque la jeu­nesse se refroi­dira, le monde cla­quera des dents » disait Georges Bernanos. La bonne nou­velle, c’est que nous ne nous refroi­di­ront pas. Il nous faudra par contre du com­bus­tible dans la four­naise. Organisationnellement mais aussi per­son­nel­le­ment, les étu­diants et les étu­diantes com­mencent à être pris par la fatigue.

Les asso­cia­tions étu­diantes sont à leur capa­cité maxi­male de mobi­li­sa­tion et de per­tur­ba­tion. La partie com­ba­tive du mou­ve­ment com­mu­nau­taire par­ti­cipe à la mobi­li­sa­tion, notam­ment à tra­vers la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics. Le milieu com­mu­nau­taire est impor­tant dans la lutte actuelle, mais ce n’est pas par lui que pas­sera une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive de la pres­sion. Les ini­tia­tives citoyennes sont nom­breuses : le sou­lè­ve­ment des cas­se­roles en est le der­nier exemple, peut-être le plus ins­pi­rant. Mais déjà, elles fai­blissent. Elles étaient 10 000 il y a une semaine, elles ne sont plus que quelques cen­taines dans la plu­part des quar­tiers.

Tout les yeux sont donc tour­nés vers le milieu syn­di­cal. Depuis le début du conflit, leur sup­port finan­cier et poli­tique aux asso­cia­tions étu­diantes fût exem­plaire. Sans cet appui, l’organisation des grandes mobi­li­sa­tions auraient été impos­sible d’un point de vue logis­tique. Cela dit, une réflexion s’impose main­te­nant sur la contri­bu­tion future du mou­ve­ment syn­di­cal à la lutte actuelle. Déjà, la rumeur est de plus en plus insis­tante dans les bases syn­di­cales : on parle de grève sociale. Mais il faudra peut-être com­men­cer à faire plus qu’en parler. S’il est vrai que la lutte s’inscrit dans la durée, il faut tout de même être en mesure de recon­naître les conjonc­tures favo­rables. Celle que nous tra­ver­sons pré­sen­te­ment est unique : elle ne se repré­sen­tera peut-être que dans 15 ou 20 ans. L’immobilisme ou la peur, dans ces cir­cons­tances, n’ont pas leur place.

Le combat actuel n’est pas le combat des étu­diants et des étu­diantes. Cela est devenu un lieu commun pour nous, mais n’en est pas un pour une partie du mou­ve­ment étu­diant. Tout cor­po­ra­tisme mis de côté, le cul-de-sac actuel s’explique peut-être en partie par la stra­té­gie volon­taire de cer­taines orga­ni­sa­tions étu­diantes de mettre de côté l’aspect pro­fon­dé­ment poli­tique de la lutte actuelle, allant jusqu’à deman­der aux grandes cen­trales syn­di­cales de limi­ter leur appui à la sphère finan­cière et logis­tique. « C’est le combat des étu­diants » a-t-on dit à l’époque. Quelle erreur.

La timi­dité du mou­ve­ment syn­di­cal à se rap­pro­cher de la frange com­ba­tive du mou­ve­ment étu­diant explique quant à moi en partie la situa­tion actuelle. Pourtant, seul le mou­ve­ment étu­diant pro­gres­siste, com­ba­tif et démo­cra­tique est réel­le­ment por­teur de chan­ge­ment social. Si le deuxième front syn­di­cal n’est pas mort, c’est avec ces orga­ni­sa­tions-là que doivent prio­ri­tai­re­ment s’allier les orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Ce qu’il nous faut, c’est un front commun pro­gres­siste. C’est à mes yeux la seule réelle pers­pec­tive de conti­nuité.

Une éven­tuelle vic­toire n’est pos­sible que par la conso­li­da­tion d’un réel front commun entre les orga­ni­sa­tions par­ta­geant une base de prin­cipes solide et ayant une volonté de nommer la lutte comme elle est : une oppo­si­tion de prin­cipe au néo­li­bé­ra­lisme et au prin­cipe uti­li­sa­teur-payeur.

La réti­cence de cer­taines orga­ni­sa­tions étu­diants à former clai­re­ment ce front commun s’explique sans aucun doute par des pré­oc­cu­pa­tions de com­mu­ni­ca­tion publique. Cela a même été clai­re­ment dit dans les médias par un repré­sen­tant étu­diant : « cela n’aura pas été bon pour l’image du mou­ve­ment. Vous savez… l’image des syn­di­cats depuis quelques années… ».

Position iro­nique et sur­tout, absurde. Car en fait, en termes de com­mu­ni­ca­tion publique, sans se réfé­rer aux prin­cipes qui nous unissent, l’appui du mou­ve­ment syn­di­cal à la lutte étu­diante est tout sim­ple­ment incom­pré­hen­sible. Cela est réel­le­ment la meilleure manière de ravi­ver les pré­ju­gés. Cela donne en fait l’impression à la popu­la­tion qu’il s’agit d’une alliance offi­cieuse de grandes machines cor­po­ra­tistes dési­reuses de défendre les inté­rêts stricts de leur mem­ber­ship. Le front commun étu­diant et syn­di­cal n’est com­pré­hen­sible qu’en met­tant réel­le­ment à jour ce qui nous unit : la défense du bien commun, la défense des inté­rêts de la majo­rité de la popu­la­tion face à un gou­ver­ne­ment qui pro­tège ceux d’une mino­rité.

Allez plus loin, cet automne, cela voudra dire envi­sa­ger sérieu­se­ment une mobi­li­sa­tion géné­rale de la société. Cela voudra dire orga­ni­ser concrè­te­ment la grève sociale. Dans le contexte actuel, il nous est doré­na­vant inter­dit de qua­li­fier le projet de rêveur. En fait, cela me semble être la seule étape encore à fran­chir. Cela dit, une telle pers­pec­tive impose plu­sieurs défis : le mou­ve­ment étu­diant ne peut deman­der aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses de faire la grève sur leurs propres reven­di­ca­tions. Il faudra nous trou­ver un agenda commun. Les dif­fé­rents tarifs sont-ils suf­fi­sants ? À moins que la loi 78 ne soit un objec­tif plus ras­sem­bleur et précis ? D’ici le début de la ses­sion uni­ver­si­taire à la mi-août, il nous faudra impé­ra­ti­ve­ment répondre à ces ques­tions.

La grève sociale a des consé­quences. La déso­béis­sance civile a des consé­quences. Mon objec­tif ici n’est ni de les nier ni de les sous-esti­mer. Ce sont un choix lourd de consé­quences. « Ça ne pourra pas tou­jours ne pas arri­ver » écri­vait Miron : per­sonne ne peut nier que nous sommes à la croi­sée des che­mins. Chacun d’entre nous avons une res­pon­sa­bi­lité dans la situa­tion actuelle. Une res­pon­sa­bi­lité envers l’histoire, beau­coup plus grande que celles envers nos orga­ni­sa­tions. Voilà pour­quoi, malgré les conseils juri­diques et poli­tiques, la CLASSE a choi­sit de déso­béir. J’ai choisi de déso­béir, comme des mil­liers d’autres qué­bé­cois et qué­bé­coises. « Lorsque l’injustice devient loi, la résis­tance est un devoir » : ce slogan est devenu plus qu’un slogan. Il décrit notre situa­tion actuelle.

« La res­pec­ta­bi­lité, ça n’est pas une image, disait Pierre Bourgault. C’est ce à quoi on arrive quand après des années, on se retrouve fidèles à ses objec­tifs du début, fidèles à ses prin­cipes du début et fidèles à ses rêves du début. C’est de cette res­pec­ta­bi­lité-là que nous devons vivre, nous voyez-vous, ce qui n’est pas res­pec­table aujourd’hui peut l’être demain, aussi bien chez les hommes que pour les idées. » La jeu­nesse qué­bé­coise n’était pas res­pec­table, elle l’est deve­nue. Le mou­ve­ment étu­diant n’était pas res­pec­table, il l’est devenu. La CLASSE n’était pas res­pec­table, elle l’est deve­nue.

Il y a un mois, la déso­béis­sance civile n’était pas res­pec­table. Aujourd’hui, elle l’est un peu plus. Si nous accep­tons de la pra­ti­quer fiè­re­ment en fai­sant grève sociale cet automne, je suis convaincu qu’elle le devien­dra com­plè­te­ment.

Une réponse à “Pour un front commun de lutte”

  1. Pi Rc2 Côté Dumouchel dit :

    Ce qui nous manque pour par­ache­ver la fer­veur du Printemps érable, c’est d’un orga­ni­sa­tion cen­trale qui se char­ge­rait de ramas­ser un capi­tal col­lec­tif à partir duquel nous pour­rions orien­ter la mobile selon des objec­tifs com­muns. En réponse à quelqu’un qui pro­po­sait de jouer à qui se cache où (à qui ce cachou), je répli­quais que c’est au Parlement de l’Assemblée natio­nale qu’il fau­drait s’adresser. Même une fois Charest ren­versé, faut pas croire que l’opposition élec­to­rale actuelle sau­rait tenir la gou­verne d’une telle galère qui nous garan­tit déjà que la pro­chaine étape sera le ram­ssage des pots cassés d’un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire, une garan­tie du pro­ces­sus d’assermentation pour lequel le prin­cipe même de la gra­tuité est une utapie : rien ne se perd, rien ne se crée. Pour conqué­rir nos libe­tés nous devons ras­sem­bler une partie de nos richesses indi­vi­duelles en un fonds col­lec­tif au nom duquel nous pour­rons inter­ve­nir de façon effi­cace en trans­for­mant le savoir actuel par le savoir-faire que nous enseiegne l’ordre du qui­naire sous le rêve­rie légi­time de ce que pour­rait deve­nir le monde à la lumière d’une beige pyra­mide à Cinq phaces, pouvue d’un toit, et que repré­sentent les cinq dimen­sions de l’existence que sont le Réel, la Symbolique, l’Imaginaire, la Spiritualité et la Poétique. Un Ordre fiable.., celui que pro­pose à tous, La Mavèque. À faire par­ta­ger par le plus grand nombre. Io..! C’est à cet ordre que se trouve la clée orga­ni­sa­tio­nelle que nous vou­lons et que le Printemps érable met à notre portée, S’organiser pour monter aux sen­tiers de La Romaine et se ral­lier avec tous les autoc­tones du ter­ri­toire et alors tout le monde saura qui est qui et quoi est quoi. encore un mot sur le rap­port au mou­ve­ment syn­di­cal dont la fonc­tion est devenu d’ordre local, un effet de la pri­va­ti­sa­tion. Nous devons nous doter d’organisme régio­naux afin de cou­vrir et faire par­cou­rir à toute la jeu­nesse l’ensemble du ter­ri­toire et déve­lop­per un nou­veau type d’échanges éco­no­miques axés sur nos pro­duits, notam­ment nos pro­duits cultu­rels anti-com­mer­ciaux qui garan­tissent déjà le prin­cipe de la gra­tuité. Nous sommes les seuls oppri­més sur terre à béné­fi­cier d’une telle adresse et ceci malgré la dés­in­for­ma­tion qui menace en tout temps de nous trom­per. Pour aller plus loin, faut savoir que la révo­lu­tion est d’abord une ques­tion de lan­gage. Après que les sou­ve­rai­nistes s »en soit mis plein les poches sur le conte du fran­çais, nous venons leur apprendre que nous par­lons le quai­bé­cois et que c’est en quai­bé­cois que nous négo­cie­rons notre avenir. Ce par­cours est sans doute plus labo­rieux, mais il aura le mérite de n’esquiver aucune ques­tion quant aux fon­de­ments réels de notre nation.. Io !