Pour un antiracisme radical et antisystémique

Magalie Civil, Walner Osna, Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 26, automne 2021.
Doctorante et doctorant en sociologie à l’Université d’Ottawa.
 
Il est faux de penser que la logique raciste n’est qu’un symptôme de la déprédation de classe ou que la lutte des classes est le dernier mot de la « question sociale ». Certes, race et racisme sont liés à des antagonismes reposant sur la structure économique des sociétés. Mais il n’est pas vrai que la transformation de cette structure entraîne inéluctablement la disparition du racisme. Pour une large part de l’histoire moderne, race et classe ont entretenu des rapports de co-constitution.
Achille Mbembe[1]
Si la pandémie de COVID-19 a été l’un des faits les plus marquants de l’année 2020, elle n’a pas été la seule à avoir retenu l’attention médiatique et provoqué des mouvements de protestation à l’échelle internationale. L’assassinat de l’afro-américain George Floyd par un policier blanc et la résurgence du mouvement Black Lives Matter dans plusieurs pays ont attiré l’attention sur le racisme systémique ou structurel qui est enchevêtré à l’actuel système-monde capitaliste néolibéral. Même si les États-Unis sont le pays pointé du doigt au premier abord dès lors qu’il est question de racisme, ce dernier n’en demeure pas moins tangible dans d’autres pays qui se complaisent dans l’aveuglement face aux enjeux sociaux liés aux systèmes de classification raciale. Au Québec, les circonstances rendues publiques de la mort de Joyce Echaquan, membre de l’une des Premières Nations, ont soulevé plusieurs questionnements sur le racisme systémique dans le système de santé. Malgré de multiples témoignages d’Autochtones depuis de nombreuses années, le gouvernement du Québec continue de nier l’existence du racisme systémique[2]. Soulignons, en 2020, la controverse soulevée à l’Université d’Ottawa autour du mot nègre et qui a gagné l’espace public à la vitesse de l’éclair. En mai 2021, les restes de 215 enfants autochtones ont été retrouvés sur le site d’un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique.
Ailleurs dans le monde, on a vu la France refuser de reconnaître les enjeux liés à la racialisation et, dans son besoin d’invisibiliser le racisme, un côté obscur de la République, elle est allée jusqu’à la suppression du mot race dans la législation et la Constitution françaises[3]. À ce propos, Mazouz écrit : « La République a en effet, dans la seconde moitié du XXe siècle, considéré que le racial, c’était les autres et en particulier les États-Unis. La traite négrière ne la concernait pas. La domination coloniale appartenait à une époque sans lien avec le présent[4] ». Il suffit de prêter attention à l’affaire d’Adama Traoré en 2016, au profilage racial et aux violences policières à l’égard des personnes racisées pour comprendre que le problème du racisme persiste et que ses effets sont bien réels. De surcroît, ajoute Mazouz, « la race continue donc de jouer sur la manière dont les catégories sont formulées et les inégalités produites, même chez les individus ou dans des sociétés qui pensent avoir rompu avec le racisme[5] ».
Fort de ces considérations, nous pouvons voir à quel point le racisme constitue une question sociale prégnante dans les sociétés contemporaines. Il devient de plus en plus difficile de le contourner, d’où la nécessité que l’antiracisme soit inscrit au programme de tout projet alternatif qui veut aboutir à un monde autre. Dans cet article, nous tenons d’abord à souligner que la race est nécessaire à la reproduction et à la pérennité du capitalisme néolibéral qui ne cesse de produire et de renforcer les inégalités sociales. La colonisation et la traite négrière sont à, ce titre, malheureusement exemplaires. Ensuite, nous mettrons l’accent sur la nécessité d’articuler les luttes antiracistes aux luttes anticoloniales, anti-impérialistes et antipatriarcales pour une transformation sociale radicale.
Race/racisme : marqueurs de classification sociale et de hiérarchisation
La race ne désigne qu’une construction idéologique qui n’a rien à voir avec la structure biologique de l’être humain, mais avec l’histoire des rapports de pouvoir dans le capitalisme mondial, colonial/moderne et eurocentré[6]. Du point de vue de la génétique humaine, la race n’existe pas ; cependant, la race existe comme modalité sociale de production des inégalités sociales entre les groupes sociaux[7]. L’idée de race est consubstantielle à la construction du système-monde moderne colonial, capitaliste patriarcal et raciste. Elle devient un marqueur de classification sociale et de hiérarchisation des populations du monde sous la domination coloniale de l’Europe : en dominants supérieurs « européens » et dominés inférieurs « non européens »[8]. Le racisme devient un mode de légitimation épistémique qui institutionnalise l’infériorité et invente des catégories comme indien, noir, métis, asiatique[9]. Il est l’idéologie justificatrice de la mise en esclavage, des génocides, des épistémicides et des ethnocides opérés par le système colonial esclavagiste. Le processus de racialisation des rapports sociaux est l’une des formes d’expression de la colonialité du pouvoir. En fait, « la racialisation est le processus par lequel des groupes (souvent dominants) utilisent des caractéristiques culturelles et/ou biologiques pour construire une hiérarchie de supériorité et d’infériorité parmi les acteurs sociaux collectifs. Le système monde moderne/colonial a été fondé sur ces prémisses. L’année 1492 est un moment fondateur[10] ». Le couple race/racisme est donc indissociable de la colonialité du pouvoir. Cette dernière constitue une structure complexe qui produit différents niveaux de contrôle : contrôle de la nature et des ressources naturelles, contrôle de l’économie, contrôle de l’autorité, contrôle de la subjectivité et de la connaissance, contrôle du genre et de la sexualité[11].
De même que « sur la notion de race [se sont] fondé[s] l’eurocentrage du pouvoir mondial capitaliste et la distribution mondiale du travail et des échanges qui en découlent[12] », le racisme constitue un corollaire de ce même processus. Dans le sens que « le système de la plantation et la colonie furent en cela des fabriques par excellence de la race et du racisme[13] ». À ce propos, Achille Mbembe souligne : « Puissance de capture, puissance d’emprise et puissance de polarisation, le capitalisme a toujours eu besoin de subsides raciaux pour exploiter les ressources planétaires. Tel était le cas hier. Tel est le cas aujourd’hui [14] ». Par conséquent, il est important de ne pas limiter les rapports sociaux aux rapports de classe, mais aussi de les penser en termes de race, de sexe entre autres, non seulement afin de ne pas se limiter à la force de travail, mais de considérer « la personne toute [sic] entière, réifiée et envisagée comme corps “machine-à-force-de-travail”[15] » et de porter « un tout autre regard sur le travail de reproduction sociale, l’extorsion de travail et l’histoire de l’accumulation[16] ». Une telle approche permet donc d’articuler les luttes alternatives pour la transformation du système-monde actuel selon le principe de vases communicants entre les rapports sociaux de sexe, de race et de classe[17].
Pour un antiracisme anticapitaliste, anticolonial, anti-impérialiste et antipatriarcal
Partant des perspectives précédemment mentionnées, nous nous distançons de toutes les formes d’antiracisme en vogue et à la mode d’une part, et optons pour un antiracisme qui essaie de sortir du cadre épistémique de la modernité coloniale pour penser les rapports sociaux de façon imbriquée d’autre part. Nous croyons que la lutte antiraciste s’articule à la lutte globale dans la mesure où le racisme n’est qu’une des manifestations de la matrice coloniale complexe qui intègre d’autres catégories comme la classe, le genre, le sexe, etc. Comme le souligne Falquet, « ces trois rapports, de sexe, de classe et de race, sont coformés, coconstruits ou imbriqués de manière inséparable[18] » selon la formation sociale. En outre, il n’y a pas de hiérarchie entre les rapports de domination/exploitation, il n’y a pas un rapport de pouvoir précis qui détermine à l’avance de façon définitive tous les autres. Il y a plutôt une hétérarchie, c’est-à-dire « des structures complexes dans lesquelles il n’y a pas un niveau basique qui gouverne les autres : tous les niveaux exercent une certaine influence mutuelle sur des aspects particuliers et selon des conjonctures historiques spécifiques[19] ». Tout en considérant que la spécificité de chaque rapport social de domination n’est pas réductible à un autre, la lutte contre l’un de ces rapports de domination doit prendre en compte son imbrication avec les autres rapports sociaux, les différents lieux et contextes sociaux également. En d’autres termes, « la conclusion logique de la perspective de l’imbrication des rapports sociaux est de lutter contre les trois rapports avec la même détermination. Il n’y a pas de raison de penser que le rapport de classe est le principal ou que le rapport d’exploitation est le fil principal auquel on pourrait rajouter ensuite les deux autres rapports[20] ».
Nous nous distançons également de l’antiracisme intégrationniste, à la limite libéral, qui ne vise que la reconnaissance et l’intégration dans certaines sphères de pouvoir des personnes racisées, bien entendu de l’élite, sans remettre en question le processus et le mécanisme de l’assignation raciale qui produit des inégalités sociales, politiques, épistémiques et économiques. Nous nous inscrivons dans une démarche d’articulation de l’antiracisme, de l’anticapitalisme, de l’anti-impérialisme et de l’antipatriarcat qui interroge la matrice coloniale du pouvoir qui produit le racisme comme idéologie légitimant des rapports sociaux inégaux. Ainsi, nous ne concevons pas une lutte antiraciste qui ne vise pas également la transformation radicale du système-monde moderne capitaliste colonial, raciste et patriarcal. En d’autres termes, il s’agit de mener une lutte de décolonisation et de libération du monde et des sociétés par la déprise, refusant les options déjà tracées par la modernité coloniale[21], et visant à construire des mondes alternatifs. Cette lutte implique donc une désobéissance épistémique et des manières alternatives de penser les horizons existants[22].
Il faut penser et mener des luttes antiracistes dans une perspective transmoderne et pluriverselle[23] dans l’objectif de concevoir des mondes dépourvus de différences coloniales et impériales. Transmodernité renvoie à un projet mondial qui veut aller au-delà de la Modernité européenne et nord-américaine[24]. Dans cette perspective, toutes les pensées et toutes les luttes libératrices peuvent servir de sources pour nourrir et construire ce projet transmoderne pluriversel qui implique la construction d’un monde postcapitaliste où tous les mondes sont possibles. Donc, des mondes, pour reprendre Walter Mignolo, où la pluriversalité deviendra le principe universel. L’antiracisme radical s’inscrit dans une perspective de lutte anticapitaliste, anticoloniale, anti-impérialiste et antipatriarcale dans le but de construire des alternatives locales, nationales et transnationales où la vie et la dignité humaine retrouvent leur sens. Il est aux antipodes de la logique capitaliste qui sous-tend que tout est marchandise.
[1] Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2015, p. 63.
[2] Geneviève Lajoie, « Pas de racisme systémique au Québec, maintient Legault », Journal de Québec, 9 octobre 2020.
[3] « L’Assemblée supprime de la Constitution le mot “race” et interdit la “distinction de sexe” », Le Monde, 12 juillet  2018.
[4] Sarah Mazouz, Race, Paris, Anamosa, 2020, p. 24-25.
[5] Ibid.
[6] Anibal Quijano, « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 3, n° 51, 2007, p. 111-118.
[7] Colette Guillaumin, « “Je sais bien mais quand même” ou les avatars de la notion de race », Le Genre humain, vol. 1, n° 1, 1981, p. 55-64.
[8] Anibal Quijano, « Colonialidad del poder y clasificación social », dans Cuestiones y horizontes. De la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder, Buenos Aires, CLACSO, 2020, p. 325-370, <https://doi.org/10.2307/j.ctv1gm019g.12>.
[9] Walter Mignolo (dir.), La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la decolonialité, Berne, P.I.E.-Peter Lang, 2015; Quijano, 2007, op. cit.
[10] Raman Grosfoguel, « Race and ethnicity or racialized ethnicities ? Identities within global coloniality », Ethnicities, vol. 4, n° 3, 2004, p. 326-326.
[11] Mignolo, 2015, op. cit.
[12] Quijano, 2007, op. cit.
[13] Mbembe, 2015, op. cit.
[14] Ibid., p. 257.
[15] Concept de Guillaumin (1992 [1978], p. 19) que mobilise Falquet (2016).
[16] Jules Falquet, « La combinatoire straight. Race, classe, sexe et économie politique : analyses matérialistes et décoloniales », Cahiers du Genre, vol. 3 (HS n° 4), 2016, p. 75.
[17] Jules Falquet, « Le capitalisme néolibéral, allié des femmes ? Perspectives féministes matérialistes et imbricationnistes », dans Christine Verschuur, Isabelle Guérin et Hélène Guétat-Bernard (dir.), Sous le développement, le genre, Marseille, IRD, 2015.
[18] Oriane Petteni et Sophie Wustefeld, « Entretien avec Jules Falquet : Matérialisme féministe, crise du travail salarié et imbrication des rapports sociaux », Cahiers du GRM, n° 10, 2016.
[19]Fatima Hurtado López, « Pensée critique latino-américaine : de la philosophie de la libération au tournant décolonial », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009, p. 31.
[20] Ibid., p. 2.
[21] Walter Mignolo, « Géopolitique de la sensibilité et du savoir. (Dé)colonialité, pensée frontalière et désobéissance épistémologique », Mouvements, vol. 1, n° 73, 2013, p. 181-190.
[22] Buaventura de Sousa Santos, « Épistémologies du Sud », Études rurales, n° 187, 2011, p. 21-50.
[23] Enrique Dussel, « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009, p. 111-127.
[24] Ibid.