Pour retrouver l’amour du monde

L’héritage de Michel Freitag (1935-2009)

Avant d’être un « géant de la sociologie », Michel Freitag était un amoureux du monde. C’est à partir de ce souci profond, sensible, qu’il appréhendait la destruction de la culture et de la nature par les puissances déchaînées et déshumanisantes du capitalisme technoscientifique. Lutter pour préserver le monde, c’était d’abord enraciner la pensée dans le concret pour retrouver ce qui fait la nature du monde fragile que nous habitons. Le Couac rend hommage au penseur majeur qu’il était, mais aussi à un homme d’une grande simplicité, généreux et d’une grande chaleur, dégoûté par l’arrogance des puissants, l’insignifiance technocratique et l’injustice.  Un homme dont les idées, comme aurait dit Michel Chartrand, étaient « solides comme des troncs d’arbre ».
Mis en ligne le 06 janvier 2010

Ce que la terre dans l’alchimie de ses règnes, aban­donne et trans­mue en noueuses genèses, de même je l’accomplis en homme concret, dans l’arborescence de l’espèce humaine, et le destin qui me lie à toi et aux nôtres.

-Gaston Miron

Le « bûche­ron de la pensée »

Dans un texte de la revue Société, publiée par les membres de ce qu’il est convenu d’appeler L’École de Montréal, le regretté Thierry Hentsch, disait ne pou­voir penser à Freitag sans penser aussi à « cette ferme qu’il habite en Estrie, son éra­blière, sa cabane à sucre, terre de ren­contres cha­leu­reuses autour d’une table abon­dante, lieux d’immenses dis­cus­sions diurnes et noc­turnes sur le monde, sur la moder­nité, sur les ani­maux, sur les arbres ». Freitag par­lait du déve­lop­pe­ment de l’Être à partir des plus simples orga­nismes, des feuilles qui, grouillant au vent, disent déjà « le lien de tout », quand il ne pes­tait pas contre les bureau­crates et les mana­gers, ciga­rette au bec, avec son éter­nel verre de rouge. Fasciné devant la beauté du vivant, il était encore plus heu­reux, le regard com­plice, de voir cet émer­veille­ment par­tagé. Puis il allait prendre soin des arbres, du monde, sans relâche, car « ce tra­vail n’a pas de fin »

Sur le chemin de cam­pagne de la maison de Michel, pour reprendre Heidegger, il y avait quelque chose comme la pro­messe d’une plé­ni­tude retrou­vée : « la tem­pête d’hiver et le jour de la mois­son se croisent, la tur­bu­lence vivi­fiante du prin­temps et le déclin pai­sible de l’automne se ren­contrent, l’humeur joueuse de la jeu­nesse et la sagesse de l’âge échangent des regards. Mais tout devient serein dans une har­mo­nie unique, dont le chemin dans son silence emporte çà et là l’écho ».

L’enracinement sym­bo­lique de la pensée

Freitag n’était ni idéa­liste, ni maté­ria­liste, ni opti­miste, ni pes­si­miste : il avait une pensée révol­tée, certes, mais dia­lec­tique. Il savait que les choses, le vivant, les humains et les socié­tés sont tou­jours en mou­ve­ment, tendus entre ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent et ce qu’ils devraient être. Qu’on ne peut connaître ou cri­ti­quer sans expri­mer un juge­ment, et sans faire partie de ce qu’on pré­tend ana­ly­ser. Que rien ne peut être expli­qué sans en réfé­rer à son ins­crip­tion dans la durée depuis son ori­gine. Qu’on ne pou­vait chan­ger le monde de manière pure­ment volon­ta­riste, sans prendre appui sur la réa­lité concrète et les contra­dic­tions qui la tra­versent.

Surtout, il fal­lait recon­naître que l’humain habite un monde de sym­boles, que le rap­port Symbolique consti­tue son mode d’être-au-monde spé­ci­fique. Que les socié­tés ne se repro­duisent qu’à tra­vers la recon­duc­tion d’un héri­tage cultu­rel et poli­tique ins­ti­tué, une forme de vie tou­jours-déjà-là qui accueille l’individu et le façonne. C’est cette appar­te­nance que le capi­ta­lisme, la tech­nos­cience et l’économicisme s’appliquent à nier et à détruire. À lais­ser les choses aller commes elles sont, disait Michel, nous seront bien­tôt dans un monde tota­le­ment contrôlé, mana­gé­rial, où les gens seront réduits à de simples rouages d’un sys­tème tech­nique et éco­no­mique inhu­main.

Pour éviter d’en arri­ver à cette dys­to­pie post­mo­derne, Freitag pour­fen­dait le capi­ta­lisme, la glo­ba­li­sa­tion, la tech­no­cra­tie, et, sur­tout, le « nau­frage » de l’éducation. Le sau­ve­tage du monde, pen­sait-il, exi­geait que l’on enseigne aux nou­velles géné­ra­tions à en prendre soin, et il fal­lait s’opposer pour cela avec fer­meté au détour­ne­ment mar­chand des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires et à leur recon­ver­sion en écoles mana­gé­riales au détri­ment de l’enseignement des huma­ni­tés.

Pas de sagesse sans amour

Dans la conclu­sion de son der­nier livre, Michel disait qu’il fal­lait com­battre les injus­tices liées au capi­ta­lisme, mais il pen­sait que celait ne pou­vait se faire sans réflé­chir d’abord à ce qui devait être sauvé : « Mais com­ment penser pou­voir nous enga­ger, col­lec­ti­ve­ment, sur un autre chemin que celui qui nous mène déjà vers la des­truc­tion du monde et des cultures, sans d’abord (…) réflé­chir de nou­veau sérieu­se­ment sur la nature essen­tielle de ce qu’il s’agit de pré­ser­ver et de sauver, et donc sans nous remettre jus­te­ment sur le chemin de la phi­lo­so­phie ? Je me suis contenté d’en mon­trer la néces­sité, ou c’est du moins ce que j’ai essayé de faire. (…) Alors nous pour­rions peut-être nous arrê­ter là, non à la fin d’une conclu­sion, mais au début d’un chemin dont le tracé reste incer­tain, mais dont la direc­tion au moins a été recon­nue ? ».

Pour se défendre, la pensée devait retrou­ver en elle-même l’intuition de son union avec l’Être. Cette trans­cen­dance retrou­vée pou­vait être éprou­vée comme « le sen­ti­ment d’appartenance et de par­ti­ci­pa­tion à l’être com­pris comme un tout, une appar­te­nance, une par­ti­ci­pa­tion et une inclu­sion qui excluent, comme dans l’amour, la pos­ses­sion uni­la­té­rale et le pur exer­cice de la puis­sance ».

Freitag savait faire sentir à ceux qui l’écoutaient qu’on ne peut com­prendre le monde sans l’enserrer dans son entiè­reté, pas seule­ment par la pensée, mais d’abord par l’amour qu’on lui porte : « pour réa­li­ser la sagesse dans notre rap­port au monde, il s’agirait d’abord, sub­jec­ti­ve­ment, d’aimer le monde, puisqu’on ne se dirige pas vers la sagesse sans amour. Comme notre sub­jec­ti­vité s’inscrit exis­ten­tiel­le­ment dans l’univers sym­bo­lique de la culture et dans ses mises en formes civi­li­sa­tion­nelles, c’est là qu’il s’agirait en somme d’instituer cet amour du monde, qui for­me­rait le noyau de ce qu’on appelle « le sens de la vie », à la réa­li­sa­tion duquel chacun est appelé par sa for­ma­tion en tant qu’être humain, par sa par­ti­ci­pa­tion à l’humanitude ».

Depuis son chemin de cam­pagne, Freitag appelle à la fois à lever les yeux au ciel et à enra­ci­ner la réflexion jusque dans les pro­fon­deurs de la terre. Il rap­pelle, ultime leçon, qu’être libre, c’est d’abord retrou­ver l’appartenance pre­mière à une nature et à une com­mu­nauté de sens. La liberté n’a pas ainsi sa source dans l’individu, mais dans ce commun que le capi­ta­lisme s’applique à nier, et dont il faut retrou­ver l’intuition au plus pro­fond de soi comme une trace effa­cée. Par-delà « l’oubli de la société » tech­no­ca­pi­ta­liste, Freitag invite à retrou­ver cet amour du monde qui refuse encore d’être écrasé par l’insignifiance post­mo­derne pour lutter à partir de lui et assurer…la suite du monde. C’est ce souci amou­reux de l’existant, de la jus­tice, ce démenti au déses­poir qu’il a su donner en cadeau à tous ceux et celles qui ont eu le pri­vi­lège de l’entendre. Merci Freitag….adieu, Michel….

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