Pour la laïcité

Par Mis en ligne le 04 décembre 2010

Pendant des mil­lé­naires, les pou­voirs poli­tiques et les pou­voirs reli­gieux ont été dans dif­fé­rentes formes de rela­tions mutuelles. Diverses formes de rela­tions : il y a eu des rela­tions de com­plé­men­ta­rité, des rela­tions d’opposition, des rela­tions de domi­na­tion de l’une sur l’autre, il y a eu ce que Goethe aurait appelé des rela­tions d’affinité élec­tive entre le pou­voir poli­tique et le pou­voir reli­gieux.

Au cours des deux ou trois der­niers siècles est appa­rue l’idée de la sépa­ra­tion entre ce qu’on a d’abord appelé l’Église et l’État, pour parler pro­gres­si­ve­ment de la sépa­ra­tion entre l’État et les reli­gions, pour parler de la neu­tra­lité de l’État en matière de reli­gion et de convic­tion reli­gieuse. Cette idée est deve­nue une révo­lu­tion, en quelque sorte. Elle a changé la men­ta­lité de l’humanité, en tout cas de l’humanité occi­den­tale. Et il y a là un véri­table chan­ge­ment, un virage consi­dé­rable, dans la manière d’appréhender l’État et d’appréhender ses rela­tions avec le sacré et avec les ins­ti­tu­tions du sacré.

C’est dans cette pers­pec­tive que s’est éla­bo­rée pro­gres­si­ve­ment la laï­cité. Le Québec évi­dem­ment n’est pas seul à réflé­chir sur cette ques­tion, nous y sommes venus même un peu tard, mais ce qui me frappe per­son­nel­le­ment et ce qui fait que j’ai adhéré à une cer­taine laï­cité, c’est qu’elle fait partie main­te­nant de l’histoire du Québec, cette notion de laï­cité. Et la preuve, nous l’avons ce soir, avec l’auditoire que vous repré­sen­tez. Elle fait partie de l’histoire du Québec et je vou­drais vous dire les cinq rai­sons pour les­quelles je suis per­son­nel­le­ment un tenant de ce que j’appelle la laï­cité sans adjec­tif, c’est-à-dire de la laï­cité, point.

La pre­mière raison c’est qu’elle se situe, cette laï­cité, dans le droit chemin de la décon­fes­sion­na­li­sa­tion du Québec, de l’État qué­bé­cois, des ins­ti­tu­tions publiques, que nous avons connue, que nous avons vécue, pour laquelle nous avons com­battu pen­dant les cin­quante der­nières années.

Ce phé­no­mène de la décon­fes­sion­na­li­sa­tion était très impor­tant. Il a été le fait de nom­breuses ins­tances. Il a été le fait de l’État qué­bé­cois, il a été le fait de l’Église catho­lique et des églises pro­tes­tantes qui y ont par­ti­cipé et qui, à cer­tains moments, s’y sont for­te­ment opposé. Il a été le fait de mou­ve­ments dans la société civile. Il a été le fait du mou­ve­ment laïc de langue fran­çaise qui est à l’origine d’une pensée. Je salue ici Jacques Godbout qui est un des fon­da­teurs de ce mou­ve­ment laïc, qui est un des der­niers fon­da­teurs qui soient encore avec nous. Bravo Jacques Godbout !

La laï­cité appar­tient à cette his­toire qui repré­sente le cou­rant de la décon­fes­sion­na­li­sa­tion. C’est une laï­cité qui prend au sérieux, contrai­re­ment à la laï­cité dite « ouverte», la neu­tra­lité de l’État en matière reli­gieuse. C’est ce qui est arrivé parce que la décon­fes­sion­na­li­sa­tion s’est pro­duite dans un esprit de jus­tice sociale ; elle s’est pro­duite, pro­gres­si­ve­ment, dans l’acceptation que la diver­sité des convic­tions reli­gieuses et des convic­tions civiques au Québec exi­geait de plus en plus que l’État soit neutre, que les ins­ti­tu­tions publiques soient neutres, que les écoles publiques deviennent neutres, que les ins­ti­tu­tions de santé et du ser­vice social deviennent neutres. C’est la pre­mière raison.

La deuxième, qui se rac­croche à la pre­mière, c’est que, avec la décon­fes­sion­na­li­sa­tion, nous sommes entrés dans une période de clarté en ce qui concerne la neu­tra­lité de l’État. Et nous avons besoin, aujourd’hui, de cette clarté. Nous avons besoin de cette clarté dans la mesure, jus­te­ment, où il est impor­tant d’affirmer et de bien affir­mer les consé­quences de ce qui s’appelle la neu­tra­lité de l’État et des ins­ti­tu­tions publiques. Ces consé­quences sont consi­dé­rables ; elles touchent toutes les ins­ti­tu­tions publiques. Et, en ce moment, je trouve que le pro­blème que nous avons, c’est que nous vivons dans un état de flou, d’incertitude, et par consé­quent de malaise concer­nant les rela­tions entre l’État et les ins­ti­tu­tions reli­gieuses et les convic­tions poli­tiques, … et les convic­tions reli­gieuses. Nous vivons dans un état d’ambigüité. Et c’est de cet état d’ambigüité qu’il nous importe de sortir, en ce moment. Et la meilleure manière d’en sortir, c’est de récla­mer et d’appuyer cette laï­cité sans adjec­tif. C’est une deuxième raison.

La troi­sième raison c’est que, pour moi, le plu­ra­lisme dont on parle, la diver­sité dont on parle en ce moment au Québec, cette diver­sité, elle appelle le res­pect de toutes les convic­tions de la part de ceux qui s’adressent à l’État ou à une des ins­ti­tu­tions de l’État. Le res­pect des convic­tions, je pense que c’est le fon­de­ment de la neu­tra­lité de l’État et c’est le fon­de­ment de la laï­cité. En ce qui a trait au res­pect de toutes les convic­tions (convic­tions de ceux qui ont des croyances, convic­tions de ceux qui n’ont pas de croyances reli­gieuses, convic­tions de ceux qui se déclarent athées ou agnos­tiques), tous nous avons droit au res­pect de nos convic­tions lorsque nous met­tons nos enfants dans une école publique, lorsque comme parents, nous fré­quen­tons l’école publique. Nous avons droit à ce res­pect lorsque nous fré­quen­tons une ins­ti­tu­tion de santé ou une ins­ti­tu­tion civique. Nous avons droit à ce res­pect de nos convic­tions lorsque nous fré­quen­tons une ins­ti­tu­tion publique, que ce soit un bureau ou quel qu’il soit. Et c’est cette valeur fon­da­men­tale qui pour moi est l’appui de la laï­cité.

La qua­trième raison pour laquelle j’adhère à cette laï­cité sans adjec­tif, c’est que, elle ne fait pas de dis­cri­mi­na­tion. C’est une laï­cité qui n’accorde pas de pri­vi­lège, c’est une laï­cité qui n’accorde pas de droit par­ti­cu­lier, c’est une laï­cité qui éta­blit l’égalité pour tous. Et, en ce moment, elle peut paraître aller à l’encontre de cer­tains signes reli­gieux, parce que, pour le moment, quand nous récla­mons la laï­cité, on nous dit que nous nous atta­quons à cer­tains signes reli­gieux par­ti­cu­liers, sur­tout ceux qui repré­sentent les convic­tions isla­miques. En réa­lité, je tiens à dire ceci, c’est que, la décon­fes­sion­na­li­sa­tion du Québec, elle s’est faite dans le contexte de la catho­li­cité, dans le contexte d’une société où le pro­tes­tan­tisme et le catho­li­cisme étaient domi­nants. La décon­fes­sion­na­li­sa­tion du Québec, elle ne s’est pas faite contre l’islam : Contre l’église catho­lique et à cer­tains moments avec l’aide des membres de l’Église catho­lique.

Donc, ce mou­ve­ment de laï­cité n’est pas un mou­ve­ment anti islam. Et cela je pense qu’il est très impor­tant de le rap­pe­ler et de rap­pe­ler l’histoire du Québec, l’histoire de cette décon­fes­sion­na­li­sa­tion et de cette laï­ci­sa­tion du Québec. D’autant plus que, cette laï­cité, elle pour­rait un jour s’appliquer aussi à des catho­liques fon­da­men­ta­listes. Car il existe un chris­tia­nisme fon­da­men­ta­liste aux États-Unis. Il est éga­le­ment très répandu en Amérique du sud. Cela ne veut pas dire que nous sommes pro­té­gés contre ce chris­tia­nisme ou ce catho­li­cisme fon­da­men­ta­liste. Il pour­rait réap­pa­raître.

La laï­cité, à mon sens, elle s’adresse uni­ver­sel­le­ment à toutes les formes de signes reli­gieux ou toutes les formes d’apparences de convic­tions reli­gieuses. Et il faut éviter le plus pos­sible de pri­vi­lé­gier un mode de pensée de la laï­cité.

Cinquième raison. C’est que l’État pour moi n’est pas une abs­trac­tion. Je constate qu’on essaie en ce moment de faire cette dis­tinc­tion entre l’État et les per­sonnes. L’État n’est pas une abs­trac­tion. L’État bien sûr est sensé agir et exis­ter en vertu de lois. Mais concrè­te­ment, l’État existe et agit sur­tout par les per­sonnes, les hommes et les femmes qui le forment, qui le font agir, qui l’exercent.

La dis­tinc­tion que l’on veut faire entre l’État et les per­sonnes est dan­ge­reu­se­ment fausse parce qu’elle nous amène dans une sorte d’idéalisme de l’État. Ceux et celles qui par­ti­cipent à l’État et qui en font partie ont la res­pon­sa­bi­lité de l’État, une impor­tante res­pon­sa­bi­lité : Entrer dans une fonc­tion publique, entrer dans l’enseignement public, c’est accep­ter d’importants devoirs. Et en par­ti­cu­lier, c’est accep­ter un double devoir, c’est accep­ter le devoir de réserve en ce qui concerne ses convic­tions poli­tiques et, deuxiè­me­ment, c’est accep­ter un devoir de réserve en ce qui concerne ses convic­tions reli­gieuses.

Je ter­mine en disant que cette laï­cité sans adjec­tif, elle n’est pas l’intolérance. Et je suis sou­vent heurté par ceux et celles qui consi­dèrent que nous sommes, nous, into­lé­rants, alors que eux sont de la belle tolé­rance. Non, au contraire, cette laï­cité que nous pro­po­sons, elle est infor­mée par un souci de jus­tice et d’égalité. Elle est infor­mée par le souci de s’assurer que toutes les convic­tions soient res­pec­tées. Et, de ce point de vue, c’est cette laï­cité sans adjec­tif qui est pour l’avenir le meilleur gage de paix sociale. C’est cette laï­cité qui, pour l’avenir, est le meilleur gage d’un climat social de paix et d’intégration sociale. Car, ce n’est pas néces­sai­re­ment en recon­nais­sant de toutes les manières les diver­si­tés qu’on les intègre le mieux dans la société.

Allocution pro­non­cée le 28 avril 2010 à la Grande-Bibliothèque

Une réponse à “Pour la laïcité”

  1. Eric dit :

    Que dire de plus ? Je par­tage tota­le­ment cette belle réflexion de Guy Rocher sur la laï­cité. Malheureusement, et notam­ment en France, la laï­cité est de plus en plus mise à mal par les com­mu­nau­tés et les poli­tiques. Il fau­drait suf­fi­sam­ment de per­sonnes rai­son­nables pour réflé­chir à la laï­cité de l’avenir, incluant d’autres confes­sions telles que l’Islam. Le besoin est de plus en plus impor­tant.