Conjoncture

Pour des millions de personnes, le pire est encore à venir

« Le regain d’optimisme est indécent. Car si la crise semble finie pour certains, elle ne fait que commencer pour le plus grand nombre ». C’est ce que nous dit avec justesse Philippe Frémeaux, directeur de la rédaction du magazine Alternatives Economiques dans son éditorial du numéro 282. Bien sûr, avec la reprise des marchés boursiers, les spéculateurs jubilent : ils peuvent continuer impunément à détourner des dizaines de millions $ de la production nationale dans leurs poches bien profondes. Mais pour la majorité, l’avenir n’est pas rose.
Par Mis en ligne le 04 septembre 2009

Il serait dif­fi­cile de nier que la réces­sion est en voie de décé­lé­ra­tion. On peut dire, comme le font les meilleurs éco­no­mistes, comme Paul Krugman, que nous avons évité une « Grande Dépression 2.0 ». Mais rien n’indique encore clai­re­ment que nous allons connaître une reprise sou­te­nable dans les mois à venir. Bien au contraire. L’économiste Roubini envi­sage plutôt la pos­si­bi­lité d’une rechute de l’activité.

Par exemple, les Etats-Unis viennent de connaître en août la faillite ban­caire record de l’année avec la Colonial Bank, basée à Montgomery, dans l’Alabama. Avec des actifs de 25 mil­liards de dol­lars, cette ins­ti­tu­tion a été fermée par les régu­la­teurs du FDIC et rache­tée par la banque régio­nale BB&T. La faillite de la Colonial Bank devrait coûter à la FDIC quelque 2,8 mil­liards de dol­lars. La Colonial était l’un des prin­ci­paux pro­mo­teurs immo­bi­liers (hypo­thèques et prêts) de Floride et du Nevada, qui comptent parmi les États les plus tou­chés par la crise des sub­primes. Son titre s’est effon­dré ces deux der­nières années, pas­sant de 25 dol­lars en 2007 à moins de 50 cents cette année.

Le nombre de pro­cé­dures de sai­sies immo­bi­lières aux Etats-Unis a atteint un nou­veau record en juillet. Au total, 360 149 biens immo­bi­liers ont fait l’objet d’une pro­cé­dure, soit 7% de plus que le mois pré­cé­dent, qu’il s’agisse de simples noti­fi­ca­tions de retard de rem­bour­se­ment d’emprunt aux pro­prié­taires, d’annonces de ventes aux enchères ou d’expulsions des occu­pants. C’est la troi­sième fois en cinq mois qu’un nou­veau record est atteint. En dépit des efforts des auto­ri­tés fédé­rales pour limi­ter le nombre de procédures

Je pour­rais conti­nuer à énu­mé­rer autant de mau­vaises nou­velles éco­no­miques que d’autres nous en pré­sentent de bonnes. Mais ce qui à mon avis est le plus impor­tant, c’est que la situa­tion de l’emploi conti­nue à se dété­rio­rer et que des mil­lions de tra­vailleurs, au Québec et ailleurs, font face à des situa­tions éco­no­miques dif­fi­ciles qui ne peuvent qu’empirer dans les mois à venir.

Même Pascal Lamy, direc­teur géné­ral de la très libé­rale Organisation mon­diale du com­merce, a demandé de se garder de tout opti­misme exces­sif puisque le nombre de chô­meurs est tou­jours en aug­men­ta­tion et que ses effets poli­tiques et sociaux n’ont pas encore été tota­le­ment ressentis.

« Bien que les mar­chés finan­ciers aient montré récem­ment des signes de sta­bi­li­sa­tion et que la contrac­tion du com­merce […] semble avoir atteint son point bas, il n’est pas encore très clair de savoir com­ment nous allons sortir de la crise et com­bien de temps cela va prendre », a-t-il déclaré aux repré­sen­tants des 153 États membres de l’OMC. « L’Asie a com­mencé à connaître au pre­mier tri­mestre un rebond du com­merce, en par­tant de très bas, cepen­dant je vou­drais mettre en garde contre un opti­misme exces­sif », pré­ci­sant que « le pire » en matière d’effets poli­tiques et sociaux de la crise était encore « à venir ».

L’économie euro­péenne a effec­ti­ve­ment conti­nué à perdre des emplois en juillet. En Espagne, qui affiche le plus fort taux de l’UE, le chô­mage a conti­nué à aug­men­ter au deuxième tri­mestre pour atteindre à 17,92 %, selon de nou­veaux chiffres. Le chô­mage, qui réagit tou­jours avec déca­lage par rap­port à l’évolution de la conjonc­ture, devrait conti­nuer à grim­per dans les pro­chains mois selon la Commission euro­péenne. Elle s’attend à ce qu’il atteigne un taux de 9,9 % en zone euro cette année, puis de 11,5 % en 2010. Les citoyens euro­péens eux aussi sont pré­oc­cu­pés. Selon un son­dage publié ven­dredi par la Commission euro­péenne, près des deux tiers d’entre eux (61 %) pensent que le pire de la crise reste à venir en matière de chô­mage, et un tiers (32 %) de ceux qui tra­vaillent sont « très inquiets » pour leur emploi.

Au Québec, en juillet, l’emploi total a régressé de 37 100. En dépit de la baisse de la popu­la­tion active (- 28 500), le nombre de per­sonnes en chô­mage s’accroît (+ 8 600), et ce, pour un hui­tième mois de suite. Conséquemment, le taux de chô­mage monte (+ 0,2 point, à 9,0 %), à l’inverse du taux d’activité (- 0,4 point, à 65,3 %). On observe éga­le­ment une dimi­nu­tion du taux d’emploi qui, à 59,4 %, se trouve sous les 60 % pour la troi­sième fois depuis le début de l’année. Tout compte fait, au Québec, durant les sept pre­miers mois de 2009, l’emploi total recule de 30 700, dû aux résul­tats néga­tifs de l’emploi à temps com­plet, alors que la popu­la­tion active aug­mente, entraî­nant un accrois­se­ment du chô­mage et du taux de chômage.

Le nombre de pres­ta­taires d’assurance-emploi a aug­menté de 9,2 % en un mois seule­ment et atteint un sommet en 12 ans au Canada. Le nombre de per­sonnes rece­vant des pres­ta­tions ordi­naires d’assurance-emploi attei­gnait 778 700 au mois de mai, soit 65 600 de plus que le mois pré­cé­dent. Ce nombre total de pres­ta­taires est un sommet depuis 1997, la pre­mière année pour laquelle des don­nées com­pa­rables sont dis­po­nibles, a révélé hier Statistique Canada. L’augmentation du nombre de pres­ta­taires en mai s’est sur­tout fait sentir en Alberta (+16,8 %) et en Ontario (16 %), le Québec s’en tirant rela­ti­ve­ment bien avec « seule­ment » 5280 nou­veaux pres­ta­taires (2,6 %), por­tant le nombre total à 206 720 personnes.

Ces nou­veaux chiffres ne font qu’alourdir encore un peu plus le triste bilan de plu­sieurs mois de déprime éco­no­mique. Les rangs des tra­vailleurs cana­diens obli­gés de se tour­ner vers l’assurance-emploi ont grossi de 66 % entre mai 2008 et mai 2009, et de presque 56 % seule­ment depuis le mois d’octobre.

Et rien n’indique que la situa­tion devrait rapi­de­ment s’améliorer puisque le pro­duit inté­rieur brut (PIB) réel du Canada a dimi­nué de 0,5 % en mai, soit une baisse plus mar­quée que celles des trois mois pré­cé­dents. Au cours des quatre der­niers mois, les indus­tries pro­duc­trices de biens ont le plus contri­bué au repli du PIB réel, alors que la pro­duc­tion de ser­vices est demeu­rée essen­tiel­le­ment inchangée.

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