Réponse à André Pratte

La hausse et l’accessibilité aux études

Par Mis en ligne le 02 mars 2012

Dans un édi­to­rial récent, André Pratte pré­tend que « les hausses des droits de sco­la­rité n’ont pas d’impact sur l’accessibilité de l’université ». Or, au contraire, elles ont un impact impor­tant sur l’accès à une édu­ca­tion uni­ver­si­taire publique, mais il est dif­fi­cile de le consta­ter lorsqu’on se limite à consi­dé­rer les fluc­tua­tions du taux de fré­quen­ta­tion nomi­nal. Il est vrai que hausses conduisent géné­ra­le­ment à des chutes conjonc­tu­relles d’inscriptions au moment de leur adop­tion, mais que la par­ti­ci­pa­tion abso­lue, sur le long terme ne flé­chit pas. Cependant, s’en tenir à cela, comme le fait M. Pratte, c’est oublier qu’un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif s’est opéré entre­temps : l’instauration d’un méca­nisme d’endettement aux effets extrê­me­ment per­vers sur l’accessibilité.

Lorsqu’on hausse les droits de sco­la­rité et que l’on géné­ra­lise le recours à un sys­tème de prêts pour les gens n’ayant pas les moyens de payer ces frais immé­dia­te­ment, on peut s’attendre à ce que la pers­pec­tive d’un endet­te­ment élevé décou­rage les gens des ménages peu for­tu­nés et les détourne des études supé­rieures. En effet, les gens qui pro­viennent des classes sociales moins nan­ties tendent à déve­lop­per une atti­tude dite de « debt aver­sion » (lit­té­ra­le­ment : aver­sion pour l’endettement), c’est-à dire que la crainte d’un endet­te­ment élevé les dis­suade de fré­quen­ter l’université. Il ne faut donc pas uni­que­ment consi­dé­rer le taux de par­ti­ci­pa­tion absolu, mais l’origine et la classe sociale des diplô­més. On sait par exemple qu’au Canada, l’augmentation des frais de sco­la­rité en méde­cine a réduit de 10 points de pour­cen­tage la par­ti­ci­pa­tion des étu­diant-e-s pro­ve­nant des familles les moins fortunées.

Bien sûr, un cer­tain nombre d’étudiant-e-s par­viennent à sur­mon­ter l’effet dis­sua­sif de l’endettement anti­cipé et s’engagent néan­moins dans la pour­suite d’études supé­rieures, encou­ra­gés en ce sens par les pres­sions des gou­ver­ne­ments, milieux éco­no­miques et rec­teurs en faveur d’un élar­gis­se­ment de la diplô­ma­tion, et par le fait que l’accès à un grand nombre d’emploi néces­site l’obtention d’un grade uni­ver­si­taire. Ceux et celles qui n’en ont pas les moyens ont alors recours à l’aide finan­cière. Une mino­rité (au Québec, un étu­diant sur quatre) a accès à des bourses ; la forte majo­rité (au Québec, 75%) a donc recours a des prêts ou doit payer rubis sur l’ongle. Lorsqu’on aug­mente les frais de sco­la­rité, cela signi­fie auto­ma­ti­que­ment une aug­men­ta­tion de l’endettement de cette caté­go­rie d’étudiant-e-s. Au Canada, la dette étu­diante moyenne avoi­sine 27 000$. Au Québec, elle est encore à 15 000$, une situa­tion qui est appe­lée à chan­ger à mesure que l’on reco­pie le modèle de finan­ce­ment cana­dien, lequel favo­rise une plus grande contri­bu­tion directe des indi­vi­dus. Le gra­phique ci-des­sous montre le total des dettes étu­diantes au Canada qui aug­mente de plus en plus rapidement.

Graphique 1 : Évolution du total des dettes étu­diantes cana­diennes, 2000 à 2010.

Source : SOURCE : Programme cana­dien de prêts aux étu­diants, Rapport sta­tis­tiques annuel 2008-2009, p.24 et http://​www​.rhdcc​.gc​.ca/​f​r​a​/​a​p​p​r​e​n​t​i​s​s​a​g​e​/​s​u​b​v​e​n​t​i​o​n​s​_​e​t​u​d​e​s​/​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​r​a​p​p​o​r​t​_​a​n​n​u​e​l​/​2​0​0​9​-​2​0​1​0​/​t​a​b​l​e​a​u​x​/​p​o​r​t​e​f​e​u​i​l​l​e​.​shtml

Après une hausse, les étu­diants qui ne décrochent pas « à l’entrée » à cause de l’aversion à l’endettement se trouvent donc à vivre une acces­si­bi­lité infé­rieure à celle qui pré­va­lait avant la hausse, mais celle-ci ne trans­pa­raît pas dans une chute des ins­crip­tions. Elle se tra­duit plutôt par une hausse de l’endettement per­son­nel. Résultat, plutôt que de ter­mi­ner son diplôme, assu­mant qu’on le ter­mine, avec une dette de 15 000$, cette dette sera de 25 000$, ce qui signi­fie qu’autant de temps de tra­vail futur se trouve capté et dédié d’avance pour com­pen­ser la réduc­tion du finan­ce­ment public. Il faut ajou­ter à cela que les frais de sco­la­rité et l’endettement élevé favo­risent le choix de pro­grammes répu­tés ren­tables au détri­ment de pro­grammes jugés moins lucra­tifs, même s’ils sont essen­tiels pour la société. En effet, un étu­diant-e qui est très endetté aura ten­dance à choi­sir un pro­gramme plus court, plus payant, per­met­tant de rem­bour­ser plus rapi­de­ment ses dettes. Cela signi­fie par exemple que les domaines tech­nos­cien­ti­fiques ou appli­qués seront favo­ri­sés et que les huma­ni­tés et les sciences fon­da­men­tales seront défavorisées.

Ce qu’on remarque donc, ulti­me­ment, c’est que haus­ser les frais de sco­la­rité modi­fie la struc­ture de finan­ce­ment de l’université, laquelle repose de plus en plus, pro­por­tion­nel­le­ment, sur un finan­ce­ment indi­vi­duel financé à crédit. Au décro­chage par aver­sion à l’endettement s’ajoute donc un impact sur la vie future des diplô­més, lequel par­ti­cipe plus glo­ba­le­ment d’une pri­va­ti­sa­tion de la struc­ture de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, et aussi, de leurs fina­li­tés. On peut dif­fi­ci­le­ment dire, dans ce cas, que la hausse n’a aucun impact sur l’accès à l’éducation : ou on aban­donne, ou on s’endette, et dans tous les cas, ce à quoi on accède est une édu­ca­tion dont le finan­ce­ment se pri­va­tise à grande vitesse.

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