Politique de la rue contre politique des urnes ?

Le mouvement étudiant québécois du printemps 2012 et la question de la représentation politique

Par Mis en ligne le 10 août 2014

Dans son dis­cours inau­gu­ral de la récente cam­pagne élec­to­rale, le Premier ministre libé­ral Jean Charest a déclaré : « Ces der­niers mois, nous avons beau­coup entendu parler les diri­geants des étu­diants, les gens dans la rue, nous avons entendu ceux qui ont frappé sur leurs cas­se­roles. C’est main­te­nant à la majo­rité silen­cieuse de parler » (Jean Charest, 4 août 2012).

Tout au long du conflit social qui a opposé durant six mois le gou­ver­ne­ment aux asso­cia­tions étu­diantes, le cadrage du débat se fera notam­ment autour de cet enjeu : quelle est la légi­ti­mité des repré­sen­tants étu­diants, les mili­tants mani­fes­tant dans la rue et devant les éta­blis­se­ments sco­laires et uni­ver­si­taires, dans une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, repo­sant sur la délé­ga­tion de pou­voir du peuple votant aux élus et aux acteurs ins­ti­tu­tion­nels ? Pour le gou­ver­ne­ment libé­ral, la réponse est clai­re­ment néga­tive et il n’a eu de cesse d’opposer « les mino­ri­tés agis­santes » à « la majo­rité silen­cieuse ». Dans cet article, nous aime­rions reve­nir sur les signi­fi­ca­tions de ce cadrage. En effet, et bien qu’il ne soit pas nou­veau, il pose toute une série de ques­tions qui nous per­mettent non seule­ment d’éclairer le cas du Québec, mais qui font éga­le­ment écho à des muta­tions plus larges des démo­cra­ties repré­sen­ta­tives.

Rappelons briè­ve­ment les faits. En mars 2010, dans son plan bud­gé­taire, le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest annonce son inten­tion d’augmenter les frais de sco­la­rité à l’université afin de répondre au besoin de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés et de convo­quer une « ren­contre des par­te­naires de l’éducation ». Celle-ci se tient à Québec en décembre 2010 et réunit des repré­sen­tants des admi­nis­tra­tions uni­ver­si­taires, du milieu des affaires, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et des asso­cia­tions d’étudiants (sauf une qui la boy­cotte) 1. La ren­contre ne dure qu’une demi-jour­née : vers 14 h, les cen­trales syn­di­cales et les fédé­ra­tions d’étudiants quittent les lieux, refu­sant le cadre des dis­cus­sions imposé par le gou­ver­ne­ment.

Le 17 mars 2011, celui-ci annonce les moda­li­tés de l’augmentation des droits d’inscription qui entre­ront en vigueur à l’automne 2012. La hausse est de 75 % (soit 1625 dol­lars cana­diens) sur 5 ans. À terme, la fac­ture, uni­que­ment en termes de frais de sco­la­rité, serait de 3793 dol­lars par an. L’objectif affi­ché est de rat­tra­per le niveau, après indexa­tion, de 1968, pre­mière année du gel du mon­tant de ces frais. Une partie de cette majo­ra­tion (+35 %) sera récu­pé­rée pour le pro­gramme de prêts et de bourses. Concrètement, un quart des étu­diants ins­crits à temps plein2 ver­ront la hausse com­pen­sée par des prêts et des bourses, un étu­diant sur huit verra son endet­te­ment aug­men­ter et le reste, soit 60 % des étu­diants, devra absor­ber la hausse par ses propres moyens finan­ciers.

Cette déci­sion, qui devait entrer en vigueur en sep­tembre 2012, a déclen­ché un mou­ve­ment de contes­ta­tion qu’il est dif­fi­cile de ne pas qua­li­fier d’historique, au vu de son ampleur, de sa durée et de son inten­sité.

Plusieurs mobi­li­sa­tions contre la poli­tique gou­ver­ne­men­tale ont pré­cédé la mobi­li­sa­tion étu­diante3, qui com­mence avec la mani­fes­ta­tion conjointe des quatre fédé­ra­tions étu­diantes citées en novembre 2011. Suite à cette mobi­li­sa­tion réus­sie, une nou­velle coa­li­tion tem­po­raire a vu le jour : la Coalition large de l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ), la CLASSE. Elle repré­sente envi­ron la moitié des étu­diants en grève. La rumeur d’une grève au prin­temps prend forme4. Le 13 février 2012, les pre­mières asso­cia­tions votent une grève géné­rale illi­mi­tée et elles sont sui­vies par des cen­taines d’autres.

Le 22 mars, alors que 300 000 étu­diants sont en grève à tra­vers le Québec, une des mani­fes­ta­tions les plus impor­tantes de l’histoire de Montréal se déroule dans le centre-ville où 200 000 per­sonnes défilent. Cette mobi­li­sa­tion demeure dans les semaines sui­vantes extrê­me­ment stable oscil­lant entre 170 000 et 200 000 étu­diants en grève jusqu’en juin 2012.

À partir de la mi-avril, le conflit déborde lar­ge­ment la popu­la­tion étu­diante et les enjeux de la hausse des frais de sco­la­rité : les grandes mani­fes­ta­tions natio­nales (22 avril, 22 mai, 22 juin) ainsi que les formes créa­tives d’action col­lec­tive mises en œuvre (dont les concerts de cas­se­roles tous les soirs à 20 heures à partir de début juin et durant une partie de l’été) dénoncent clai­re­ment les poli­tiques du gou­ver­ne­ment en place et sa ges­tion de la crise. Devant l’impossibilité de régler le conflit, et après le report de la ses­sion d’hiver 2012 à l’automne, le gou­ver­ne­ment orga­nise des élec­tions le 4 sep­tembre. Défait, Jean Charest cède la place à Pauline Marois, diri­geante du parti qué­bé­cois (PQ), désor­mais à la tête d’un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire5.

Une lec­ture super­fi­cielle de cette crise poli­tique pour­rait conduire à la décrire comme l’éviction d’un gou­ver­ne­ment par des pro­tes­ta­taires ; c’est d’ailleurs le cadrage domi­nant qui a pré­valu durant toute la durée du conflit. Toutefois, cette oppo­si­tion entre poli­tique de la rue et poli­tique des urnes est fal­la­cieuse. Pourquoi ?

D’abord parce qu’elle pré­sup­pose un rai­son­ne­ment en termes d’alternative alors qu’il faut plutôt voir l’action poli­tique comme un conti­nuum. Les mani­fes­tants sont aussi des votants et l’action poli­tique pro­tes­ta­taire s’inscrit dans un réper­toire fai­sant partie inté­grante de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

Ensuite, parce qu’elle sou­lève la ques­tion de la légi­ti­mité des repré­sen­tants étu­diants et de leurs asso­cia­tions. Dans le contexte par­ti­cu­lier du Québec, la média­tion col­lec­tive des iden­ti­tés et des inté­rêts est une pra­tique poli­tique usuelle.

Le conti­nuum de l’action poli­tique

Depuis plu­sieurs décen­nies déjà, la socio­lo­gie poli­tique tente de dépas­ser l’opposition entre action pro­tes­ta­taire d’un côté et action poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle ou conven­tion­nelle de l’autre. Il ne s’agit pas d’un choix nor­ma­tif, mais d’une consé­quence tirée de l’analyse des com­por­te­ments des citoyens.

Premier constat, rela­ti­ve­ment par­tagé dans ce champ de recherche : les mani­fes­tants sont aussi des votants. En fait, la majo­rité des mani­fes­tants dans les démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sont des « super citoyens », enga­gés sur tous les fronts et sou­vent mul­ti­mi­li­tants (dans un parti poli­tique, un syn­di­cat, une asso­cia­tion de quar­tier). L’engagement mili­tant crée l’engagement poli­tique.

Dans le cas des jeunes, l’analyse pour­rait être un peu dif­fé­rente dans la mesure où com­pa­rés au reste de la popu­la­tion, les jeunes ont moins ten­dance à voter. Ainsi, la poli­tique de la rue pour­rait être perçue comme l’action poli­tique pri­vi­lé­giée de la jeu­nesse. Il convient pour­tant de nuan­cer cette idée : certes les jeunes se rendent moins aux urnes que leurs aînés (mais ce n’est pas nou­veau) et sont plus pré­sents et visibles dans des formes d’action poli­tique directe comme la mani­fes­ta­tion (mais pas uni­que­ment); mais comme les autres classes d’âge, les jeunes enga­gés repré­sentent une très petite mino­rité de citoyens (entre 1 et 5 %) 6.

Deuxième constat : la jeu­nesse n’a pas le mono­pole des actions pro­tes­ta­taires. Au contraire, depuis le début des années 1990, les tra­vaux en socio­lo­gie poli­tique ont noté un regain de ces actions autour de plu­sieurs enjeux : luttes contre la mon­dia­li­sa­tion, conflits envi­ron­ne­men­taux, conflits du tra­vail, mani­fes­ta­tions anti-aus­té­rité dans les der­nières années. Dans cer­tains cas, comme dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste fran­çais, c’est plutôt l’absence des jeunes qu’il faut sou­li­gner7. Autrement dit, d’après ces ana­lyses, depuis les années 1970, les démo­cra­ties repré­sen­ta­tives auraient connu une exten­sion pro­gres­sive du réper­toire d’action poli­tique, sous la forme d’un conti­nuum incluant clai­re­ment les mobi­li­sa­tions de rue. Ce chan­ge­ment est d’ailleurs per­cep­tible à tra­vers un enca­dre­ment légis­la­tif et régle­men­taire spé­ci­fique, tra­dui­sant cette ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de l’action col­lec­tive pro­tes­ta­taire, ou tout au moins sa rou­ti­ni­sa­tion (pen­sons, notam­ment aux pra­tiques exis­tantes entre les poli­ciers et les mani­fes­tants dans la négo­cia­tion des tra­jets des mani­fes­ta­tions) 8. Ces actions col­lec­tives se déroulent dans le cadre de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ; les mani­fes­tants ne cherchent géné­ra­le­ment pas à faire bas­cu­ler le régime poli­tique en place. Il s’agirait d’une ten­dance lourdeavec laquelle tous les acteurs poli­tiques doivent main­te­nant comp­ter : le gou­ver­ne­ment, les élus, mais aussi les repré­sen­tants des groupes (comme les syn­di­cats sou­vent dépas­sés par leur base mili­tante).

Dans le cas des étu­diants qué­bé­cois, on ne connait pas encore avec pré­ci­sion les pro­fils sociaux des étu­diants enga­gés en com­pa­rai­son avec ceux qui ne l’étaient pas. On a néan­moins quelques pistes avec les don­nées concer­nant la popu­la­tion étu­diante.

Ce sont envi­ron 50 % des étu­diants du Québec, dans les col­lèges d’enseignement géné­ral et pro­fes­sion­nel (Cégeps10) et les uni­ver­si­tés, qui ont été en grève durant la majeure partie du conflit. Les gré­vistes étaient géné­ra­le­ment fran­co­phones et plutôt ins­crits dans les dis­ci­plines artis­tiques ou les sciences sociales et humaines. Ils fré­quen­taient sur­tout des éta­blis­se­ments de la grande région de Montréal ainsi que quelques régions (dont le Bas-Saint-Laurent, l’Abitibi-Témiscamingue et l’Estrie). Dans les éta­blis­se­ments fran­co­phones, plus de 70 % des étu­diants de Cégep, et un peu moins de la moitié des étu­diants uni­ver­si­taires ont fait au moins une jour­née de grève alors que très peu d’établissements anglo­phones ont été tou­chés par la grève (sauf l’université Concordia à Montréal, où plu­sieurs dépar­te­ments étaient en grève).

Les don­nées concer­nant le vote des jeunes sont encore par­cel­laires et on ne sait pas s’ils ont voté davan­tage en sep­tembre 2012 qu’aux scru­tins pré­cé­dents. Néanmoins, selon les son­dages, pour les 18-24 ans, dont près de la moitié fré­quentent un éta­blis­se­ment d’enseignement post-secon­daire11, près de 60 % des inten­tions de vote allaient à des partis favo­rables à la sou­ve­rai­neté du Québec et à gauche du spectre poli­tique (Parti qué­bé­cois, Québec soli­daire ou Option natio­nale). Le vote étu­diant a aussi été encou­ragé expli­ci­te­ment : la FEUQ et la FECQ ont mis en place une cam­pagne de mobi­li­sa­tion incluant du porte-à-porte, une tour­née régio­nale, une cam­pagne web et une cam­pagne de publi­cité radio ciblant par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes et appe­lant à la défaite des can­di­dats de la Coalition Avenir Québec et des libé­raux dans une ving­taine de cir­cons­crip­tions où les résul­tats étaient serrés lors des der­nières élec­tions.

Par ailleurs, comme signalé plus haut, il n’y avait pas que des étu­diants dans la rue. Circonscrite au départ à l’enjeu du finan­ce­ment des études uni­ver­si­taires (et la reven­di­ca­tion du gel des frais de sco­la­rité), la lutte étu­diante a rapi­de­ment élargi ses enjeux à l’accès aux études uni­ver­si­taires, à la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation, aux ques­tions de ser­vice public. Plus glo­ba­le­ment, ce mou­ve­ment est devenu un sym­bole de l’opposition au gou­ver­ne­ment en place, pour dénon­cer sa ges­tion de la crise, mais aussi son arro­gance vis-à-vis de l’action poli­tique pro­tes­ta­taire et de la jeu­nesse mobi­li­sée du Québec. Cet élar­gis­se­ment des causes a permis à de nom­breux autres acteurs de joindre leur voix à celles des étu­diants.

L’enjeu de la média­tion col­lec­tive

Au début des années 1980, les gou­ver­ne­ments conser­va­teurs bri­tan­niques et états-uniens ont acti­ve­ment tra­vaillé à détruire la légi­ti­mité de la repré­sen­ta­tion syn­di­cale. Au nom de la liberté indi­vi­duelle et du soi-disant pou­voir abusif des syn­di­cats dans la conduite des affaires éco­no­miques, une série de lois ont été votées pour lit­té­ra­le­ment casser les syn­di­cats. Par exemple, à partir du milieu des années 1970, sous les gou­ver­ne­ments conser­va­teurs de Thatcher et Major, plu­sieurs règles sont intro­duites pour limi­ter le recours à la grève (comme la dimi­nu­tion de la com­pen­sa­tion sala­riale pour les gré­vistes) et son effi­ca­cité (comme la légis­la­tion restrei­gnant l’usage des piquets de grève). Certaines dis­po­si­tions visaient clai­re­ment à limi­ter l’action poli­tique des syn­di­cats. Ailleurs, ce chan­ge­ment s’est opéré plus en dou­ceur et s’est concré­tisé par un glis­se­ment pro­gres­sif de la recon­nais­sance de la média­tion col­lec­tive comme un méca­nisme légi­time de repré­sen­ta­tion des inté­rêts et des iden­ti­tés (dans le domaine du tra­vail, mais aussi des femmes, des étu­diants, etc.) vers une délé­gi­ti­ma­tion de ces média­tions, réduites à la pour­suite d’intérêts privés.

Cette trans­for­ma­tion est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante à ana­ly­ser au Québec, dans le cas du mou­ve­ment étu­diant. Les asso­cia­tions d’étudiants sont des orga­ni­sa­tions à but non lucra­tif, au sens de la loi. Depuis les années 1980, elles sont enca­drées par la loi sur l’accréditation des asso­cia­tions d’élèves et d’étudiants. Elle leur confère un statut très par­ti­cu­lier au sein du monde occi­den­tal dans la mesure où elles fonc­tionnent selon une logique sem­blable au modèle syn­di­cal en place au Québec, où tous les tra­vailleurs d’une unité d’accréditation doivent géné­ra­le­ment coti­ser à leur syn­di­cat, ce qu’on sur­nomme la « for­mule Rand » 12.

À l’université, on peut retrou­ver des asso­cia­tions au niveau dépar­te­men­tal, de la faculté, du campus et de l’ensemble de l’université. Le mou­ve­ment étu­diant fonc­tionne de manière très décen­tra­li­sée (dans une même faculté, il peut y avoir des dépar­te­ments où les étu­diants ont voté en faveur de la grève et d’autres où la vie uni­ver­si­taire nor­male s’est pour­sui­vie), mais avec un argu­ment de poids du point de vue démo­cra­tique : les asso­cia­tions étu­diantes orga­nisent des élec­tions où tous les étu­diants régu­liers ont le droit de vote ; la déci­sion finale, par vote majo­ri­taire, est donc pré­sen­tée comme légi­time. Deux des fédé­ra­tions étu­diantes actives aujourd’hui ont été créées au tour­nant des années 1990, dans le contexte du dégel des frais de sco­la­rité imposé par le gou­ver­ne­ment libé­ral de Bourassa, la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ) (125 000 étu­diants uni­ver­si­taires) et la Fédération étu­diante col­lé­giale du Québec (FECQ) (80 000 étu­diants de Cégep). La CLASSE est une coa­li­tion tem­po­raire formée autour de l’ASSÉ, l’association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante, née au tour­nant des années 2000, dans un contexte de fortes mobi­li­sa­tions contre la zone de libre-échange des Amériques dis­cuté au Sommet de Québec en avril 2001. La Table de concer­ta­tion étu­diante du Québec (TaCEQ) a, quant à elle, été fondée en 2009 par des asso­cia­tions qui avaient quitté la FEUQ. Elle regroupe 65 000 étu­diants, mais a été peu pré­sente dans le conflit. Divisées en 2005, lors du der­nier conflit étu­diant, ces orga­ni­sa­tions ont été remar­qua­ble­ment soli­daires en 2012.

La ges­tion du conflit par le gou­ver­ne­ment Charest a très clai­re­ment mis en lumière son refus de recon­naître les asso­cia­tions d’étudiants comme des acteurs légi­times. Plusieurs signes ne trompent pas. Le gou­ver­ne­ment n’a pas répondu à la grève avant le 5 avril (soit plus d’un mois après le début du conflit), malgré une mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent sur le plan quan­ti­ta­tif (étu­diants en grève et per­sonnes dans la rue). De plus, il a refusé de recon­naître la grève comme une action col­lec­tive légi­time, par­lant de « boy­cott des cours ». Très vite, le conflit s’est trans­formé en une bataille juri­dique qui a mis à mal le fonc­tion­ne­ment même des uni­ver­si­tés et des ins­ti­tu­tions sco­laires tou­chées par la grève. À la dif­fé­rence des autres conflits étu­diants des der­nières années, celui-ci a été marqué par la pré­sence d’un « mou­ve­ment des étu­diants socia­le­ment res­pon­sables », proche des cercles libé­raux, oppo­sés à la grève et favo­rable à la hausse des frais de sco­la­rité. Peu orga­ni­sés sur le plan col­lec­tif, ces étu­diants ont eu recours aux tri­bu­naux, fai­sant jouer leur droit indi­vi­duel d’avoir des cours et l’obligation pour les uni­ver­si­tés et les cégeps de les dis­pen­ser. Les injonc­tions ordon­nées n’ont géné­ra­le­ment pas été res­pec­tées et se sont accom­pa­gnées de fortes ten­sions au sein des éta­blis­se­ments. Dans cer­tains cas, les forces de police et de sécu­rité sont inter­ve­nues pour tenter d’imposer la reprise des cours et le res­pect des injonc­tions, pla­çant les pro­fes­seurs, les étu­diants (gré­vistes et non gré­vistes) et les diri­geants dans des situa­tions extrê­me­ment dif­fi­ciles. On le voit, des enjeux majeurs se sont joués ici : la légi­ti­mité col­lec­tive du mou­ve­ment de grève versus les droits indi­vi­duels de consom­ma­teurs ; le danger de régler par le droit un conflit social sans égard aux condi­tions mêmes de la pra­tique de la fonc­tion d’enseignement ; la bana­li­sa­tion du délit d’insubordination (ou l’outrage en termes juri­diques). Devant l’impasse et face au prin­cipe de réa­lité, le gou­ver­ne­ment dépose le projet de loi 78 (qui devien­dra la Loi 12) à la mi-mai, « Loi per­met­tant aux étu­diants de rece­voir l’enseignement dis­pensé par les éta­blis­se­ments de niveau post­se­con­daire qu’ils fré­quentent », une loi spé­ciale d’une année restrei­gnant for­te­ment le droit d’association et de mani­fes­ta­tion.

Cette loi spé­ciale consti­tue sans doute le plus grand affront fait non seule­ment au mou­ve­ment étu­diant, mais à tous les acteurs poli­tiques col­lec­tifs non par­ti­sans par le pou­voir en place dans les dix der­nières années. Et pour­tant, les repré­sen­tants syn­di­caux ont été par­ti­cu­liè­re­ment silen­cieux sur cet aspect. Au-delà de la lutte sym­bo­lique autour du lan­gage (faire recon­naître la grève versus le boy­cott), s’est joué un enjeu majeur sur la recon­nais­sance de la pos­si­bi­lité et de la légi­ti­mité de la média­tion col­lec­tive dans une démo­cra­tie. Nous avons assisté à un affron­te­ment entre, d’un côté, une concep­tion de la démo­cra­tie plu­ra­liste où les regrou­pe­ments se font sur la base des inté­rêts par­ti­cu­liers par­ta­gés (des asso­cia­tions de consom­ma­teurs), en com­pé­ti­tion dans l’espace public pour influen­cer les déci­sions des déci­deurs via la pra­tique du lob­bying, enca­drée aux États-Unis et au Canada, et, de l’autre, une concep­tion de la démo­cra­tie néo­cor­po­ra­tiste où on recon­naît la struc­tu­ra­tion des iden­ti­tés et des inté­rêts sur la base d’entités col­lec­tives, dif­fé­rentes de la somme des inté­rêts par­ti­cu­liers – repré­sen­tant les inté­rêts de tous les tra­vailleurs ou ici tous les étu­diants – et tra­vaillant à la média­tion de ces inté­rêts en les arti­cu­lant avec le bien commun dans le sys­tème poli­tique.

Au Québec, le néo­cor­po­ra­tisme n’est pas ins­ti­tu­tion­na­lisé, mais cer­taines pra­tiques poli­tiques qui s’y appa­rentent existent et, depuis les années 1960, plu­sieurs gou­ver­ne­ments se sont appuyés sur ces pra­tiques pour faire avan­cer leurs poli­tiques. La pra­tique des som­mets socio-éco­no­miques notam­ment, réunis­sant les acteurs syn­di­caux, patro­naux et des milieux asso­cia­tifs, a permis de créer des consen­sus quant au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social sou­hai­table pour le Québec. Dans une cer­taine mesure, la place des syn­di­cats, des asso­cia­tions étu­diantes et du milieu asso­cia­tif dans le jeu poli­tique avant 2003, est le résul­tat de ces pra­tiques néo­cor­po­ra­tistes (qui elles-mêmes sont liées, au moins par­tiel­le­ment, à la pré­sence struc­tu­rante du débat autour du statut poli­tique du Québec et la ques­tion de la sou­ve­rai­neté).

L’année 2003, avec l’arrivée des libé­raux de Jean Charest au pou­voir, marque un tour­nant impor­tant dans les manières de faire de la poli­tique au Québec : par volonté poli­tique de casser les rou­tines en place – comme Thatcher et Reagan dans les années 1980 – de nom­breuses déci­sions gou­ver­ne­men­tales sont prises sans consul­ta­tion préa­lable des repré­sen­tants des groupes concer­nés. À chaque fois, une vive résis­tance col­lec­tive voit le jour, qui oblige le gou­ver­ne­ment à recu­ler sur plu­sieurs dos­siers impor­tants, notam­ment dans le domaine de l’environnement. Le conflit étu­diant et les enjeux autour de la recon­nais­sance de la légi­ti­mité des asso­cia­tions comme acteurs poli­tiques capables de négo­cier sont direc­te­ment liés à cette his­toire poli­tique récente.

Aujourd’hui, la situa­tion poli­tique a radi­ca­le­ment changé : le gou­ver­ne­ment de Pauline Marois a annulé la hausse des frais de sco­la­rité ini­tia­le­ment prévue et abrogé la Loi 12, met­tant un terme au conflit. Sur le ter­rain, les effets de cette lutte se font encore sentir. Les admi­nis­tra­teurs, les étu­diants et les pro­fes­seurs tra­vaillent à un retour à la nor­male et pansent leurs plaies.

Au final, l’opposition fac­tice entre la rue et les urnes nous ramène à notre capa­cité col­lec­tive à gérer les conflits poli­tiques. Quelles sont les voies accep­tables de la prise de parole et des média­tions col­lec­tives dans l’espace public ?

Notes

1 La Fédération étu­diante col­lé­giale du Québec (FECQ), la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ), la Table de concer­ta­tion étu­diante du Québec (TaCEQ) sont pré­sentes. Seule l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ) a boy­cotté la ren­contre.

2 L’année uni­ver­si­taire com­porte 3 ses­sions de cours : automne, hiver et été. Les étu­diants à temps plein suivent un mini­mum de 12 cré­dits de cours par ses­sion (envi­ron 4 cours) alors que les étu­diants à temps par­tiel suivent moins de 12 cré­dits de cours. Les aides finan­cières varient en fonc­tion du statut des étu­diants.

3 Mentionnons, par exemple, la mani­fes­ta­tion du 12 mars 2011 de l’Alliance sociale (regrou­pant les cen­trales syn­di­cales du Québec, la FECQ et la FEUQ) et de la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics (regrou­pant des repré­sen­tants du milieu asso­cia­tif, des syn­di­cats, l’ASSÉ et la FECQ). Plusieurs mil­liers d’étudiants étaient pré­sents lors de cette mani­fes­ta­tion comme dans les mani­fes­ta­tions du 17 mars au moment du dépôt du budget par le gou­ver­ne­ment du Québec.

4 La grève étu­diante est pra­ti­quée depuis les années 1950, bien qu’elle n’ait pas de cadre légal strict (puisqu’il ne s’agit pas du droit du tra­vail). Elle se tra­duit par la sus­pen­sion des cours pour l’ensemble des étu­diants membres de l’association en grève. Cette sus­pen­sion est obte­nue par plu­sieurs moyens : soit par entente négo­ciée avec la direc­tion de l’établissement, soit avec des moyens plus directs comme des piquets de grève devant les éta­blis­se­ments, l’absence aux cours, le chahut dans les cours afin d’annuler la séance, etc.

5 Selon le sys­tème poli­tique en vigueur (mode de scru­tin majo­ri­taire uni­no­mi­nal à un tour), c’est le parti déte­nant le plus grand nombre de sièges aux élec­tions pro­vin­ciales qui forme le gou­ver­ne­ment, même s’il ne détient pas la majo­rité de ces sièges. Aux élec­tions géné­rales du 4 sep­tembre 2012, le Parti qué­bé­cois (PQ) a fait élire 54 dépu­tés sur 125, le Parti libé­ral 50 dépu­tés, la Coalition avenir Québec (CAQ) 19 dépu­tés et Québec soli­daire 2 dépu­tés. Le gou­ver­ne­ment péquiste actuel est donc mino­ri­taire.

6 Voir notam­ment Muxel Anne (2001). L’expérience poli­tique des jeunes, Presses de sciences Po, Paris.

7 Sommier Isabelle, Fillieule Olivier, Agrikoliansky Éric (2008). Généalogie des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes en Europe, Karthala, Paris.

8 Fillieule Olivier et Tartakowsky Danielle (2008). La mani­fes­ta­tion, Presses de Sciences Po, Paris. Tartakowsky Danielle (1998). Le pou­voir est dans la rue. Crises poli­tiques et mani­fes­ta­tions en France, Aubier, Paris.

9 Mathieu Lilian (2011). La démo­cra­tie pro­tes­ta­taire, Presses de Sciences Po, Paris.

10 Les Cégeps sont des éta­blis­se­ments spé­ci­fiques se situant entre les ensei­gne­ments secon­daire et uni­ver­si­taire, avec un cycle pré-uni­ver­si­taire de deux ans et un cycle tech­nique de trois ans, qui conduit aussi à la vie active.

11 Statistique Canada. « Tableau E.1.2.2. Taux de fré­quen­ta­tion en édu­ca­tion des 18 à 34 ans, selon le groupe d’âge et le type d’institution fré­quen­tée, Canada, pro­vinces et ter­ri­toires, 1995-1996, 2000-2001 et 2005-2006 à 2009- 2010 »,http://www. stat​can​.gc​.ca/​p​u​b/81- 582-x/2010004/t­bl/ tble1.2.2-fra.htm

12 Les lois sur les rela­tions de tra­vail au Canada et aux États-Unis accordent géné­ra­le­ment l’exclusivité de la repré­sen­ta­tion des sala­riés (par unité de négo­cia­tion) à un syn­di­cat s’il obtient l’appui de la majo­rité de ces employés. La for­mule Rand est une clause de la conven­tion col­lec­tive qui permet à un syn­di­cat qui repré­sente les sala­riés dans une unité donnée d’exiger que l’employeur pré­lève à la source les coti­sa­tions syn­di­cales obli­ga­toires pour l’ensemble des sala­riés, même ceux qui ne font pas partie du syn­di­cat. Transposé au monde étu­diant, cela signi­fie que l’association étu­diante d’une unité reçoit un finan­ce­ment de tous les étu­diants membres de cette unité, pré­levé comme partie des frais de sco­la­rité.

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