Point de vue Le courage du présent

Mis en ligne le 15 février 2010

par BADIOU Alain

13 février 2010

Le temps pré­sent, dans un pays comme le nôtre, depuis presque trente ans, est un temps déso­rienté. Je veux dire : un temps qui ne pro­pose à sa propre jeu­nesse, et sin­gu­liè­re­ment à la jeu­nesse popu­laire, aucun prin­cipe d’orientation de l’existence.

En quoi la déso­rien­ta­tion consiste-t-elle pré­ci­sé­ment ? Une de ses opé­ra­tions impor­tantes consiste en tout cas à rendre illi­sible la séquence anté­rieure, la séquence qui, quant à elle, était bel et bien orien­tée. Cette opé­ra­tion est carac­té­ris­tique de toutes les périodes réac­tives, contre-révo­lu­tion­naires, comme celle que nous vivons depuis la fin des années 1970.

On peut par exemple noter que le propre de la réac­tion ther­mi­do­rienne, après le com­plot du 9 Thermidor et l’exécution sans juge­ment des grands Jacobins, avait été de rendre la séquence robes­pier­riste anté­rieure illi­sible : la réduc­tion de celle-ci à la patho­lo­gie de quelques cri­mi­nels buveurs de sang en inter­di­sait toute com­pré­hen­sion poli­tique. Cette vision des choses a per­duré pen­dant des décen­nies, et elle visait à déso­rien­ter dura­ble­ment le peuple, qu’on tenait, qu’on tient tou­jours, pour vir­tuel­le­ment révolutionnaire.

Rendre une période illi­sible, c’est autre chose, c’est beau­coup plus que de sim­ple­ment la condam­ner. Car un des effets de l’illisibilité est de s’interdire de trou­ver dans la période en ques­tion les prin­cipes mêmes aptes à remé­dier à ses impasses. Si la période est décla­rée patho­lo­gique, il n’y a rien à en tirer pour l’orientation elle-même, et la conclu­sion, dont nous consta­tons chaque jour les effets délé­tères, est qu’il faut se rési­gner, comme à un moindre mal, à la désorientation.

Posons par consé­quent, concer­nant une séquence anté­rieure et visi­ble­ment close de la poli­tique d’émancipation, qu’elle doit pour nous rester lisible, et ce indé­pen­dam­ment du juge­ment final que l’on porte sur elle.

Dans le débat concer­nant la ratio­na­lité de la Révolution fran­çaise, sous la IIIe République, Clemenceau a pro­duit une for­mule célèbre : « La Révolution fran­çaise forme un bloc. » Cette for­mule est remar­quable en ce qu’elle déclare la lisi­bi­lité inté­grale du pro­ces­sus, quelles qu’aient été les péri­pé­ties tra­giques de son développement.

Aujourd’hui, il est clair que c’est à propos du com­mu­nisme que le dis­cours ambiant trans­forme la séquence anté­rieure en patho­lo­gie opaque. Je m’autorise donc à dire que la séquence com­mu­niste, incluant toutes les nuances, du pou­voir comme de l’opposition, qui se récla­maient de la même idée, forme elle aussi un bloc.

Quel peuvent être alors aujourd’hui le prin­cipe et le nom d’une orien­ta­tion véri­table ? Je pro­pose en tout cas de l’appeler, par fidé­lité à l’histoire des poli­tiques d’émancipation, l’hypothèse communiste.

Notons au pas­sage que nos cri­tiques pré­tendent jeter aux orties le mot « com­mu­nisme » sous pré­texte qu’une expé­rience de com­mu­nisme d’Etat, qui a duré soixante-dix ans, a tra­gi­que­ment échoué. Quelle plai­san­te­rie ! Quand il s’agit de ren­ver­ser la domi­na­tion des riches et l’hérédité de la puis­sance, qui durent depuis des mil­lé­naires, on vient nous objec­ter soixante-dix ans de tâton­ne­ments, de vio­lences et d’impasses ! En vérité, l’idée com­mu­niste n’a par­couru qu’une por­tion infime du temps de sa véri­fi­ca­tion, de son effectuation.

Qu’est-ce que cette hypo­thèse ? Elle tient en trois axiomes.

D’abord, l’idée éga­li­taire. L’idée pes­si­miste com­mune, qui domine à nou­veau ces temps-ci, est que la nature humaine est vouée à l’inégalité, qu’il est d’ailleurs dom­mage qu’il en soit ainsi, mais qu’après avoir versé quelques larmes à ce propos, il est essen­tiel de s’en convaincre et de l’accepter. A cela, l’idée com­mu­niste répond non pas exac­te­ment par la pro­po­si­tion de l’égalité comme pro­gramme – réa­li­sons l’égalité fon­cière imma­nente à la nature humaine -, mais en décla­rant que le prin­cipe éga­li­taire permet de dis­tin­guer, dans toute action col­lec­tive, ce qui est homo­gène à l’hypothèse com­mu­niste, et donc a une réelle valeur, et ce qui la contre­dit, et donc nous ramène à une vision ani­male de l’humanité.

Vient ensuite la convic­tion que l’existence d’un Etat coer­ci­tif séparé n’est pas néces­saire. C’est la thèse, com­mune aux anar­chistes et aux com­mu­nistes, du dépé­ris­se­ment de l’Etat. Il y a eu des socié­tés sans Etat, et il est ration­nel de pos­tu­ler qu’il peut y en avoir d’autres. Mais sur­tout, on peut orga­ni­ser l’action poli­tique popu­laire sans qu’elle soit sou­mise à l’idée du pou­voir, de la repré­sen­ta­tion dans l’Etat, des élec­tions, etc.

La contrainte libé­ra­trice de l’action orga­ni­sée peut s’exercer de l’extérieur de l’Etat. Nous en avons de nom­breux exemples, y com­pris récents : la puis­sance inat­ten­due du mou­ve­ment de décembre 1995 a retardé de plu­sieurs années les mesures anti­po­pu­laires concer­nant les retraites. L’action mili­tante avec les ouvriers sans papiers n’a pas empê­ché nombre de lois scé­lé­rates, mais a permis qu’ils soient lar­ge­ment recon­nus comme une com­po­sante de notre vie col­lec­tive et politique.

Dernier axiome : l’organisation du tra­vail n’implique pas sa divi­sion, la spé­cia­li­sa­tion des tâches, et en par­ti­cu­lier la dif­fé­ren­cia­tion oppres­sive entre tra­vail intel­lec­tuel et tra­vail manuel. On doit viser, et on le peut, une essen­tielle poly­mor­phie du tra­vail humain. C’est la base maté­rielle de la dis­pa­ri­tion des classes et des hié­rar­chies sociales.

Ces trois prin­cipes ne consti­tuent pas un pro­gramme, mais des maximes d’orientation, que n’importe qui peut inves­tir comme opé­ra­teur pour éva­luer ce qu’il dit et fait, per­son­nel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, dans sa rela­tion à l’hypothèse communiste.

L’hypothèse com­mu­niste a connu deux grandes étapes, et je pro­pose de dire que nous entrons dans une troi­sième phase de son existence.

L’hypothèse com­mu­niste s’installe à vaste échelle entre les révo­lu­tions de 1848 et la Commune de Paris (1871). Les thèmes domi­nants sont ceux du mou­ve­ment ouvrier et de l’insurrection. Puis il y a un long inter­valle, de près de qua­rante années (entre 1871 et 1905), qui cor­res­pond à l’apogée de l’impérialisme euro­péen et à la mise en coupe réglée de nom­breuses régions du globe. La séquence qui va de 1905 à 1976 (Révolution cultu­relle en Chine) est la deuxième séquence d’effectuation de l’hypothèse communiste.

Son thème domi­nant est le thème du parti avec son slogan majeur (et indis­cu­table) : la dis­ci­pline est la seule arme de ceux qui n’ont rien. De 1976 à aujourd’hui, prend place une deuxième période de sta­bi­li­sa­tion réac­tive, période dans laquelle nous sommes encore, et au cours de laquelle on a notam­ment vu l’effondrement des dic­ta­tures socia­listes à parti unique créées dans la deuxième séquence.

Ma convic­tion est qu’inéluctablement une troi­sième séquence his­to­rique de l’hypothèse com­mu­niste va s’ouvrir, dif­fé­rente des deux pré­cé­dentes, mais para­doxa­le­ment plus proche de la pre­mière que de la seconde. Cette séquence aura en effet en commun avec la séquence qui a pré­valu au XIXe siècle d’avoir pour enjeu l’existence même de l’hypothèse com­mu­niste, aujourd’hui mas­si­ve­ment déniée. On peut défi­nir ce qu’avec d’autres je tente de faire comme des tra­vaux pré­li­mi­naires pour la réins­tal­la­tion de l’hypothèse et le déploie­ment de sa troi­sième époque.

Nous avons besoin, dans ce tout début de la troi­sième séquence d’existence de l’hypothèse com­mu­niste, d’une morale pro­vi­soire pour temps déso­rienté. Il s’agit de tenir mini­ma­le­ment une figure sub­jec­tive consis­tante, sans avoir pour cela l’appui de l’hypothèse com­mu­niste qui n’est pas encore réins­tal­lée à grande échelle. Il importe de trou­ver un point réel sur lequel tenir coûte que coûte, un point « impos­sible », inins­crip­tible dans la loi de la situa­tion. Il faut tenir un point réel de ce type et en orga­ni­ser les conséquences.

Le témoin-clé de ce que nos socié­tés sont évi­dem­ment in-humaines est aujourd’hui le pro­lé­taire étran­ger sans papiers : il est la marque, imma­nente à notre situa­tion, de ceci qu’il n’y a qu’un seul monde. Traiter le pro­lé­taire étran­ger comme venant d’un autre monde, voilà la tâche spé­ci­fique dévo­lue au « minis­tère de l’identité natio­nale », qui dis­pose de sa propre force de police (la « police aux fron­tières »). Affirmer, contre un tel dis­po­si­tif de l’Etat, que n’importe quel ouvrier sans papiers est du même monde que soi, et en tirer les consé­quences pra­tiques, éga­li­taires et mili­tantes, voilà un exemple type de morale pro­vi­soire, une orien­ta­tion locale homo­gène à l’hypothèse com­mu­niste, dans la déso­rien­ta­tion glo­bale à laquelle seule sa réins­tal­la­tion pourra parer.

La vertu prin­ci­pale dont nous avons besoin est le cou­rage. Cela n’est pas uni­ver­sel­le­ment le cas : dans d’autres cir­cons­tances, d’autres vertus peuvent être requises de façon prio­ri­taire. Ainsi à l’époque de la guerre révo­lu­tion­naire en Chine, c’est la patience qui a été promue par Mao comme vertu car­di­nale. Mais aujourd’hui, c’est incon­tes­ta­ble­ment le cou­rage. Le cou­rage est la vertu qui se mani­feste, sans égard pour les lois du monde, par l’endurance de l’impossible. Il s’agit de tenir le point impos­sible sans avoir à rendre compte de l’ensemble de la situa­tion : le cou­rage, en tant qu’il s’agit de trai­ter le point comme tel, est une vertu locale. Il relève d’une morale du lieu, avec pour hori­zon la lente réins­tal­la­tion de l’hypothèse communiste.

Alain Badiou

* Article paru dans le Monde, édi­tion du 14.02.10. LE MONDE | 13.02.10 | 13h41 • Mis à jour le 13.02.10 | 13h41.

* Alain Badiou. Philosophe, dra­ma­turge et écri­vain Né en 1937, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à l’Ecole nor­male supé­rieure, arti­cule pensée for­melle et récit lit­té­raire, argu­men­ta­tion concep­tuelle et inter­ven­tion poli­tique. Il a publié aux Nouvelles Editions Lignes « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » (2007), « L’Hypothèse com­mu­niste » (2009) et a récem­ment dirigé, avec le phi­lo­sophe Slavoj Zizek, « L’Idée du com­mu­nisme » (348 p., 22 euros)

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