Plus que jamais, les diktats du FMI

Mis en ligne le 13 avril 2010

Jérôme DUVAL

Les grandes puis­sances ont pro­fité de la crise actuelle pour remettre le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), for­te­ment délé­gi­timé depuis des années, au centre du jeu poli­tique. De concert avec l’Union Européenne, il impose sa poli­tique de rigueur en Europe comme au Sud. Voulant passer en force, il pour­suit imper­tur­ba­ble­ment la même poli­tique néo­li­bé­rale qu’il dis­tille depuis les années 1980 aux pays en déve­lop­pe­ment avec ses « plans d’ajustement struc­tu­rel », bap­ti­sés au Nord « plans de rigueur » ou « mesures d’austérité ». En cas de refus ou d’insoumission, comme par exemple en Argentine en 2001, en Ukraine ou en Roumanie l’année der­nière, le FMI accroît la pres­sion en blo­quant ses prêts, indé­pen­dam­ment des consé­quences sociales. Pourtant, les échecs reten­tis­sants de ces poli­tiques ont maintes fois été démon­trés : par­tout les inéga­li­tés se creusent et la pau­vreté gagne du terrain.

« Si l’on exa­mine le FMI comme si son objec­tif était de servir les inté­rêts de la com­mu­nauté finan­cière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraî­traient contra­dic­toires et intel­lec­tuel­le­ment incohérents. »

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, La grande dés­illu­sion (2002).

Les grandes puis­sances contrôlent le FMI dès sa création

Le FMI, tout comme son ins­ti­tu­tion jumelle la Banque mon­diale, est né à Bretton Woods (Etats-Unis) en juillet 1944. Aujourd’hui, 186 pays sont membres de ces deux orga­ni­sa­tions qui siègent à deux pas l’une de l’autre, près de la Maison Blanche à Washington. Mais le voi­si­nage n’est pas uni­que­ment géo­gra­phique, il est aussi idéo­lo­gique : elles pro­meuvent toutes les deux le fameux Consensus de Washington |1| dont les dix com­man­de­ments sont pres­crits aux pays sur­en­det­tés à tra­vers les plans d’ajustement struc­tu­rel en contre­par­tie de nou­veaux prêts. Le fonc­tionnent selon la règle « 1 dollar = 1 voix » permet aux pays riches de contrô­ler ces deux puis­santes ins­ti­tu­tions, notam­ment les Etats-Unis qui à eux seuls dis­posent d’une mino­rité de blo­cage. En ce qui concerne le FMI, une règle tacite veut que le poste de direc­teur géné­ral élu pour cinq ans soit réservé à un Européen, tandis que celui de direc­teur géné­ral adjoint le soit à un Etats-Unien.

1982 : la crise de la dette éclate

Le 20 août 1982, le Mexique est le pre­mier d’une longue liste de pays en déve­lop­pe­ment à ne plus pou­voir rem­bour­ser une dette deve­nue colos­sale : la crise de la dette éclate. Le FMI entre alors en scène comme prê­teur en der­nier res­sort et, tel un pom­pier pyro­mane, dis­tri­bue ses prêts afin d’aider les pays en situa­tion d’insolvabilité, non pas à sauver leur popu­la­tion sur­en­det­tée mais à rem­bour­ser en prio­rité les créan­ciers. Ces prêts sont condi­tion­nés à un pro­gramme d’ajustement struc­tu­rel qui impose des mesures struc­tu­relles et des mesures de choc : pri­va­ti­sa­tions mas­sives ; libé­ra­li­sa­tion de l’économie et ouver­ture des mar­chés ; réduc­tion dras­tique des bud­gets sociaux ; sup­pres­sion des sub­ven­tions aux pro­duits de base ; déve­lop­pe­ment des mono­cul­tures d’exportation au détri­ment des cultures vivrières ; hausse des taux d’intérêt pour atti­rer les capi­taux… Comme le pro­nos­ti­quait déjà Michel Camdessus, direc­teur géné­ral du FMI de 1987 à 2000 : « Toutes les entraves à la libé­ra­li­sa­tion du com­merce seront sup­pri­mées, lais­sant les entre­prises libres de pro­duire et d’exporter leurs pro­duits comme elles le sou­haitent et comme le marché décide. »

Les pays concer­nés s’endettent à nou­veau pour assu­rer les rem­bour­se­ments des anciens prêts, mais cette fois à taux élevé… Le méca­nisme subtil d’un néo­co­lo­nia­lisme éco­no­mique s’installe dans la durée : le ser­vice de la dette vient engrais­ser les créan­ciers et les poli­tiques mises en place dans les pays sous accord avec le FMI passent sous contrôle de Washington. Il n’y a plus de sou­ve­rai­neté : les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales imposent les volon­tés des créan­ciers et ouvrent la voie aux mul­ti­na­tio­nales dont la plu­part siègent au Nord, dans les pays pilo­tant en fait le FMI. Pour démon­trer l’omnipotence du FMI, rap­pe­lons que le pré­sident bré­si­lien Lula dut signer un cour­rier l’engageant à res­pec­ter les accords passés entre le Brésil et le FMI avant son arri­vée au pou­voir en 2002 : sa poli­tique éco­no­mique devait donc suivre les pré­ceptes très dis­cu­tables du FMI. La pour­suite de l’austérité bud­gé­taire avait été déci­dée jusqu’en 2005 lors de l’accord conclu avec son pré­dé­ces­seur, le pré­sident Cardoso, quel que soit le can­di­dat élu en 2002.

Nombre de pays en déve­lop­pe­ment qui étaient auto­suf­fi­sants en pro­duits ali­men­taires (tel Haïti avec le riz) au début des années 1980 importent aujourd’hui les den­rées néces­saires à leur popu­la­tion. L’agriculture sub­ven­tion­née des pays occi­den­taux a inondé les pays du Sud, rui­nant des dizaines de mil­liers de familles pay­sannes et les chas­sant de leurs terres vers les bidon­villes. Le Sénégal doit impor­ter la tota­lité des ingré­dients du plat natio­nal, le Yassa poulet, et Haïti importe le riz qu’il culti­vait autre­fois en quan­tité suf­fi­sante pour nour­rir sa popu­la­tion… Lorsque les spé­cu­la­teurs se ruent sur ces pro­duits à la bourse de Chicago comme on l’a vu en 2008, les prix de ces pro­duits explosent sur les mar­chés locaux et des dizaines de pays connaissent des situa­tions dra­ma­tiques de famine.

La contes­ta­tion n’a cessé de s’amplifier

Conséquence directe de l’abandon des sub­ven­tions aux pro­duits de pre­mière néces­sité impo­sée par le FMI, les oppo­si­tions à ses experts ultra­li­bé­raux se sont mul­ti­pliées depuis un quart de siècle. Les « émeutes FMI » éclatent à inter­valles régu­liers au Sud. Citons l’exemple du Pérou en 1991 où le prix du pain est mul­ti­plié par 12 en une nuit, ou celui du Caracazo (3 jours d’émeutes occa­sion­nant de nom­breux morts) au Venezuela en 1989 suite à l’application d’un plan d’ajustement structurel…

Devant l’impopularité des condi­tions liées à ses prêts, plu­sieurs pays (Brésil, Argentine, Uruguay, Indonésie, Philippines, Turquie…) ont rem­boursé anti­ci­pa­ti­ve­ment leur dette envers le FMI au milieu des années 2000, afin de se débar­ras­ser de sa tutelle encom­brante. L’encours des cré­dits du FMI s’est effon­dré et, au prin­temps 2008, l’institution a été contrainte de se sépa­rer de 380 de ses 2634 employés et de vendre une partie de son stock d’or. Par ailleurs, l’institution est confron­tée à une grave crise de légi­ti­mité et les trois der­niers direc­teurs du FMI ont démis­sionné avant la fin de leur mandat.

Le FMI et la crise

Suite au G20 de Londres du 2 avril 2009, le FMI a vu ses res­sources tri­pler afin qu’il puisse mul­ti­plier ses prêts tous azi­muts. Partout les condi­tions sont sévères : réduc­tion ou gel des salaires de la fonc­tion publique, réduc­tion des pen­sions de retraite, pri­va­ti­sa­tions des entre­prises publiques, etc.

Une dizaine de pays d’Europe de l’Est ont ouvert une ligne de crédit avec le FMI en moins d’un an, une délé­ga­tion du Fonds est atten­due en Ukraine à la fin du mois de mars. Si la Lettonie veut conti­nuer à rece­voir les finan­ce­ments du FMI et de l’Union euro­péenne, elle doit déci­der une réduc­tion de 20% des salaires des fonc­tion­naires et de 10% des pen­sions de retraite. Ces poli­tiques sus­citent des réac­tions de la popu­la­tion qui des­cend dans la rue : grève géné­rales se suc­cèdent en Grèce, mani­fes­ta­tions d’enseignants en Lettonie, de fonc­tion­naires en Roumanie, plus de 90 % des Islandais refusent par réfé­ren­dum de rem­bour­ser une dette jugée illégale…

John Lipsky, n°2 du FMI et ancien haut res­pon­sable de la banque JP Morgan, a pré­venu les pays déve­lop­pés qu’ils doivent pré­pa­rer leurs opi­nions publiques aux mesures d’austérité à venir, comme la baisse des allo­ca­tions santé et retraite |2|. Si les peuples ne s’opposent pas farou­che­ment et immé­dia­te­ment aux exi­gences du FMI et des gou­ver­ne­ments du Nord au ser­vice des mar­chés finan­ciers, d’importantes régres­sions sociales auront lieu et il est urgent de les empêcher.

Jérôme DUVAL

www​.cadtm​.org/​P​l​u​s​-​q​u​e​-​j​a​m​a​i​s​-​les-d…

|1| Lire Damien Millet et Eric Toussaint, 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mon­diale, CADTM-Syllepse, 2008.

|2| Reuters, 21 mars 2010.

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