Pierre Bourdieu : l’héritage critique d’un sociologue de combat

Par Mis en ligne le 26 février 2012

Dix ans après la mort du socio­logue Pierre Bourdieu, on vou­drait ici – sans aucune pré­ten­tion à l’exhaustivité et en lais­sant à d’autres la tâche de dis­cu­ter à fond la per­ti­nence socio­lo­gique et poli­tique de son œuvre [1] – rap­pe­ler quelques acquis de son tra­vail et sou­li­gner l’actualité de la pers­pec­tive cri­tique qu’il n’a cessé de défendre et de mettre en œuvre, depuis son pre­mier livre sur l’Algérie à la fin des années 1950 jusqu’à celui sur la domi­na­tion mas­cu­line 40 ans plus tard, en pas­sant par ses tra­vaux sur l’art, l’École, les pra­tiques cultu­relles, le lan­gage, les classes domi­nantes, l’État, etc.

Avant toute chose, il importe de récu­ser la thèse répan­due qui oppose deux Bourdieu radi­ca­le­ment dis­tincts : un Bourdieu savant, pra­ti­cien rigou­reux de l’enquête et défen­seur d’une socio­lo­gie exi­geante ; et un Bourdieu mili­tant, celui des années 1990, de la Misère du monde et de la cri­tique des médias. S’il y a bien une inflexion dans la tra­jec­toire du socio­logue, même s’il n’a pas attendu les années 1990 pour prendre posi­tion dans l’espace public [2], Bourdieu s’en est expli­qué à de nom­breuses reprises : c’est l’emprise crois­sante du néo­li­bé­ra­lisme, notam­ment au sein de la gauche ins­ti­tu­tion­nelle et du monde intel­lec­tuel, qui a poussé le socio­logue à inter­ve­nir de manière plus direc­te­ment poli­tique qu’auparavant (voir l’encadré ci-des­sous), et à mul­ti­plier les ini­tia­tives pour faire émer­ger ce qu’il appelle alors un « intel­lec­tuel col­lec­tif », lut­tant sur le ter­rain des idées contre l’idéologie néo­li­bé­rale, en la démys­ti­fiant à l’aide des armes construites par les sciences sociales.

Mais, sur­tout, si cette oppo­si­tion entre deux Bourdieu consti­tue une fausse piste, c’est qu’il n’a jamais cessé – à tra­vers ses tra­vaux socio­lo­giques – de poser des ques­tions émi­nem­ment poli­tiques et de s’inscrire dans une pers­pec­tive cri­tique. À ce titre, on peut affir­mer que ses inter­ven­tions poli­tiques des années 1990 pro­longent en bonne partie ses tra­vaux socio­lo­giques, même si elles rompent effec­ti­ve­ment avec la cou­pure, davan­tage reven­di­quée aupa­ra­vant, entre la pro­duc­tion scien­ti­fique et l’intervention poli­tique. Bien qu’il ne se soit jamais reven­di­qué du mar­xisme [3], Bourdieu a main­tenu un dia­logue constant avec l’œuvre de Marx, mais a sur­tout cher­ché à trai­ter les pro­blèmes que ce der­nier n’avait pu qu’effleurer, et que les théo­ri­ciens mar­xistes de son temps (notam­ment Althusser) appré­hen­daient selon lui de manière sché­ma­tique ou en suc­com­bant à des formes diverses d’économisme.

Du fait de sa richesse, il y a une mul­ti­tude de manières d’aborder l’œuvre de Bourdieu. Nous avons choisi de partir d’une ques­tion qui nous semble tra­ver­ser l’ensemble de son tra­vail et que l’on peut énon­cer de la manière sui­vante : com­ment s’opère la repro­duc­tion sociale des rap­ports de domi­na­tion (de classe, de genre, de race), dans des socié­tés qui assurent le res­pect de cer­taines liber­tés (de réunion, d’information, etc.), ne répriment pas sys­té­ma­ti­que­ment les diverses formes d’opposition, et pro­clament l’égalité de touTEs devant l’État ?

Une sociologie de la violence symbolique

Une dimen­sion très impor­tante de la socio­lo­gie de Bourdieu tient dans l’idée que, pour com­prendre pour­quoi des rap­ports de domi­na­tion se main­tiennent – entre classes sociales, entre hommes et femmes, entre groupes défi­nis racia­le­ment –, la réfé­rence à la vio­lence phy­sique ne suffit pas.

Pour ne prendre que cet exemple, dans le cas de la domi­na­tion exer­cée par une classe, on ne peut s’en tenir à invo­quer les forces de répres­sion (police, armée, jus­tice, prison). En effet, la classe domi­nante – noblesse, bour­geoi­sie ou bureau­cra­tie, peu importe – n’en fait usage qu’en der­nier res­sort, jus­te­ment quand les rap­ports d’obéissance et de subor­di­na­tion entre classes ont déjà perdu leur évi­dence et qu’ils sont contes­tés par les classes domi­nées. Ce sont donc les condi­tions du main­tien de ces rap­ports de subor­di­na­tion qu’il importe d’examiner, ce qui peut nous aider à com­prendre sous quelles condi­tions des rap­ports pour­raient se trou­ver désta­bi­li­sés.

La réponse pro­po­sée par Bourdieu à l’énigme du main­tien d’un ordre social inéga­li­taire peut être résu­mée à tra­vers le concept de vio­lence sym­bo­lique, qu’il a notam­ment mobi­lisé dans ses tra­vaux sur l’École (en col­la­bo­ra­tion avec Jean-Claude Passeron). La prin­ci­pale carac­té­ris­tique de la vio­lence sym­bo­lique, outre qu’elle ne fait pas appel à la contrainte phy­sique, c’est qu’elle s’exerce avec le consen­te­ment, au moins par­tiel, de l’individu dominé ou du groupe dominé.

Plus pré­ci­sé­ment, le consen­te­ment des domi­nés – c’est-à-dire la croyance dans la légi­ti­mité des rap­ports entre­te­nus avec les domi­nants – est à la fois le pro­duit et la condi­tion de la vio­lence sym­bo­lique. On peut notam­ment voir à l’œuvre ce consen­te­ment toutes les fois où un groupe dominé (pro­lé­ta­riat, femmes, mino­ri­tés raciales, etc.) tend à per­ce­voir le monde social, et sa place dans le monde social, à tra­vers les caté­go­ries propres aux groupes domi­nants. Alors se trouve recon­nue comme natu­relle et légi­time la domi­na­tion dont il est l’objet, et mécon­nue l’inégalité fon­cière qui est au prin­cipe de cette domi­na­tion.

Bourdieu ne nie donc pas les fon­de­ments maté­riels de tout rap­port de domi­na­tion, la divi­sion inéga­li­taire du tra­vail domes­tique par exemple dans le cas de la domi­na­tion mas­cu­line. Mais il cherche en chaque cas à mon­trer qu’une domi­na­tion ne sau­rait se main­te­nir sans pro­duire des ins­tru­ments de légi­ti­ma­tion à l’usage des domi­nants et des domi­nés, per­met­tant de faire appa­raître comme évi­dente – et donc d’éterniser – cette domi­na­tion.

L’exemple de l’École

Prenons l’exemple de l’école, parce qu’amenés à défendre une cer­taine vision de l’école publique nous oublions trop sou­vent de faire la cri­tique de sa contri­bu­tion à la repro­duc­tion de l’ordre établi. Bourdieu a très tôt saisi son impor­tance quant à la légi­ti­ma­tion des rap­ports de classe dans les socié­tés modernes [4].

L’école pré­tend trans­mettre de manière neutre une culture pré­sen­tée comme uni­ver­selle et que chaque élève, peu importe son ori­gine de classe, pour­rait s’approprier avec la même aisance. Tout d’abord, c’est oublier que la culture sco­laire est elle-même en partie arbi­traire, ou plus pré­ci­sé­ment qu’elle consti­tue un pro­duit com­plexe :

  • du déve­lop­pe­ment des connais­sances humaines (poten­tiel­le­ment uni­ver­selles, selon l’organisation sociale dans laquelle elles s’insèrent) ;
  • mais aussi d’éléments cultu­rels issus de la néces­sité, pour les classes domi­nantes, de repro­duire leur domi­na­tion.

Ce qui se joue à l’école, nous disent donc Bourdieu et Passeron, ce n’est pas seule­ment une trans­mis­sion de savoirs mais aussi un rap­port de forces cultu­rel entre classes sociales, ou plutôt une trans­mis­sion de savoirs dans le cadre d’un rap­port de forces cultu­rel [5].

C’est aussi passer sous silence que, selon leurs res­sources éco­no­miques mais sur­tout cultu­relles (qui dépendent en bonne partie de leurs niveaux d’études), les parents pré­parent très inéga­le­ment leurs enfants à s’approprier la culture sco­laire. L’école pré­tend donc trai­ter éga­le­ment des enfants qui s’avèrent socia­le­ment inégaux devant une culture qui appa­raî­tra fami­lière aux uns et étran­gère aux autres.

Pour ces rai­sons, et comme en matière éco­no­mique, le capi­tal (cultu­rel) va au capi­tal (cultu­rel). Ainsi, au nom de leurs dif­fi­cul­tés d’acquisition des savoirs sco­laires, la majo­rité des enfants des classes popu­laires se trouvent exclus des filières les plus « nobles », et plus géné­ra­le­ment de l’enseignement dit « géné­ral » [6], quand ils ne sont pas orien­tés, par­fois très pré­co­ce­ment, dans des filières de relé­ga­tion, menant presque exclu­si­ve­ment à des emplois de stricte exé­cu­tion.

La faci­lité avec laquelle cer­tains enfants des classes popu­laires peuvent s’imaginer qu’ils sont inca­pables d’acquérir les savoirs sco­laires, qu’ils sont voués à être des « manuels » (qui s’opposeraient à des « intel­lec­tuels ») ou condam­nés à n’être que les exé­cu­tants de volon­tés exté­rieures, peut alors être com­prise comme un effet de la vio­lence sym­bo­lique qui s’exerce à l’école, du fait de la dis­tance inégale entre la culture sco­laire et les dif­fé­rentes cultures de classe, et qui est d’autant plus effi­cace qu’elle pro­longe l’expérience de leurs parents dans le monde du tra­vail.

On voit ici la contri­bu­tion idéo­lo­gique de l’école à la repro­duc­tion de l’ordre des choses : convaincre cha­cunE que son destin sco­laire et social n’est que le pro­duit de son talent indi­vi­duel ou de son mérite per­son­nel ; trans­fi­gu­rer les hié­rar­chies de classe en hié­rar­chies à la fois justes (les plus méri­tants dirigent) et fonc­tion­nelles (les plus talen­tueux dirigent).

L’emprise du capital culturel

Le capi­tal cultu­rel, dont les diplômes sanc­tionnent l’acquisition, tend à pro­duire des effets par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieux dans la mesure où il agit de manière très peu visible. S’il contri­bue à légi­ti­mer les rap­ports de domi­na­tion, c’est qu’un grand nombre de gens, même de bonne volonté et se situant sur le ter­rain de la trans­for­ma­tion sociale, acceptent sans réflexion les hié­rar­chies éta­blies par l’école, parce qu’elles sont pro­fon­dé­ment incor­po­rées.

S’appuyant sur ces hié­rar­chies géné­ra­le­ment tenues pour légi­times, un mépris de classe va aisé­ment pou­voir s’exprimer sous la forme de ce que Bourdieu appe­lait un « racisme de l’intelligence » : celui qui conduit les experts à ren­voyer le peuple et ses mani­fes­ta­tions à l’ignorance, ou plus pro­saï­que­ment toute per­sonne « culti­vée » à moquer les pra­tiques cultu­relles propres aux classes popu­laires, à assi­mi­ler à une forme de bar­ba­rie la non-connais­sance de telle ou telle réfé­rence cultu­relle, etc.

Le capi­tal cultu­rel, c’est donc d’abord le rap­port social qui unit (et sépare) ceux à qui la société – à tra­vers son école – recon­naît de l’intelligence, et ceux qu’elle par­vient à convaincre, mal­heu­reu­se­ment trop sou­vent, qu’ils ne com­prennent rien, qu’ils ne sau­raient avoir voix au cha­pitre puisqu’ils n’appartiennent pas au « cercle de la raison » (pour reprendre l’expression d’Alain Minc…), qu’ils sont inaptes à prendre posi­tion et parti dans le cours des choses.

En somme, ce que la socio­lo­gie de Bourdieu pro­pose de cru­cial pour nous, ce sont des ins­tru­ments per­met­tant de com­prendre – et d’agir, y com­pris dans nos rangs, sur – les méca­nismes de domi­na­tion sym­bo­lique. Tâche d’autant plus impor­tante que, comme on l’a dit plus haut, ces méca­nismes assurent la repro­duc­tion silen­cieuse de l’ordre des choses, et notam­ment des rap­ports de classe, en par­ve­nant à extor­quer une forme de consen­te­ment, de la part des domi­nés, à cet ordre.

En guise de conclu­sion, il faut insis­ter sur la per­ti­nence de la socio­lo­gie de Bourdieu pour les forces qui tra­vaillent à l’émancipation de toutes et tous, et sur sa capa­cité à démon­ter des méca­nismes de domi­na­tion de toutes sortes : domi­na­tion de classe, de genre, de race ; domi­na­tion exer­cée à tra­vers l’école, les grands médias, les entre­prises ou l’État. Les outils concep­tuels qu’elle pro­pose nous paraissent un com­plé­ment indis­pen­sable aux armes théo­riques façon­nées par Marx pour expli­quer le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, tout en main­te­nant un dia­logue fécond avec le mar­xisme sur des points impor­tants que nous n’avons pu abor­der ici, notam­ment les classes sociales dont Bourdieu a tou­jours consi­déré qu’elles consti­tuaient un ins­tru­ment indé­pas­sable de com­pré­hen­sion du monde social.

Ugo Palheta


BOURDIEU ET LE MOUVEMENT DE L’HIVER 1995

S’opposant à un groupe d’intellectuels « de gauche » sou­te­nant la réforme Juppé (Alain Touraine, Paul Ricœur, François Dubet, etc.), Pierre Bourdieu pro­nonce durant le mou­ve­ment de grève de l’hiver 1995 un dis­cours de sou­tien devant des che­mi­nots gré­vistes. Dans ce dis­cours, il conteste pré­ci­sé­ment le juge­ment d’irrationalité pro­noncé par les « élites » à l’encontre des tra­vailleurs gré­vistes et en appelle à une « recon­quête de la démo­cra­tie ». En voici quelques extraits :

« Je suis ici pour dire notre sou­tien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la des­truc­tion d’une civi­li­sa­tion, asso­ciée à l’existence du ser­vice public, celle de l’égalité répu­bli­caine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par-dessus tout, au tra­vail. Je suis ici pour dire que nous com­pre­nons ce mou­ve­ment pro­fond, c’est-à-dire à la fois le déses­poir et les espoirs qui s’y expriment, et que nous res­sen­tons aussi ; pour dire que nous ne com­pre­nons pas (ou que nous ne com­pre­nons que trop) ceux qui ne le com­prennent pas, tel ce phi­lo­sophe qui, dans le Journal du Dimanche du 10 décembre, découvre avec stu­pé­fac­tion « le gouffre entre la com­pré­hen­sion ration­nelle du monde », incar­née selon lui par Juppé – il le dit en toutes lettres –, « et le désir pro­fond des gens » ». […]

C’est cette cer­ti­tude tech­no­cra­tique qu’exprime Juppé lorsqu’il s’écrie : « Je veux que la France soit un pays sérieux et un pays heu­reux ». Ce qui peut se tra­duire : « Je veux que les gens sérieux, c’est-à-dire les élites, les énarques, ceux qui savent où est le bon­heur du peuple, soient en mesure de faire le bon­heur du peuple, fut-ce malgré lui, c’est-à-dire contre sa volonté ; en effet, aveu­glé par ses désirs dont par­lait le phi­lo­sophe, le peuple ne connaît pas son bon­heur – en par­ti­cu­lier son bon­heur d’être gou­verné par des gens qui, comme M. Juppé, connaissent son bon­heur mieux que lui ». Voilà com­ment pensent les tech­no­crates et com­ment ils entendent la démo­cra­tie. Et l’on com­prend qu’ils ne com­prennent pas que le peuple, au nom duquel ils pré­tendent gou­ver­ner, des­cende dans la rue – comble d’ingratitude ! – pour s’opposer à eux.

Cette noblesse d’État […] a fait main basse sur l’État ; elle a fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la République, sa chose. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est la recon­quête de la démo­cra­tie contre la tech­no­cra­tie : il faut en finir avec la tyran­nie des “experts”, style Banque mon­diale ou FMI., qui imposent sans dis­cus­sion les ver­dicts du nou­veau Leviathan (les “mar­chés finan­ciers”), et qui n’entendent pas négo­cier mais “expli­quer” ; il faut rompre avec la nou­velle foi en l’inévitabilité his­to­rique que pro­fessent les théo­ri­ciens du libé­ra­lisme ; il faut inven­ter les nou­velles formes d’un tra­vail poli­tique col­lec­tif capable de prendre acte des néces­si­tés, éco­no­miques notam­ment (ce peut être la tache des experts), mais pour les com­battre et, le cas échéant, les neu­tra­li­ser ».


LIRE BOURDIEU

Des livres d’introduction à Bourdieu :

  • A. Accardo, Introduction à une socio­lo­gie cri­tique : lire Pierre Bourdieu, Marseille, Agone, 2006.
  • L. Pinto, Pierre Bourdieu et la théo­rie du monde social, Paris, Seuil, « Points », 2002.

Des livres pour com­men­cer à lire Bourdieu :

  • Questions de socio­lo­gie, Paris, Minuit, 1980.
  • Choses dites, Paris, Minuit, 1987.
  • Raisons pra­tiques, Paris, Seuil, 1994.

Des livres d’intervention :

  • La misère du monde (coor­donné par P. Bourdieu), Paris, Seuil, 1993.
  • Sur la télé­vi­sion, Paris, Raisons d’agir, 1996.
  • Contre-feux, Paris, Raisons d’agir, 1998.
  • Contre-feux 2, Paris, Raisons d’agir, 2001.
  • Interventions. 1961-2001. Science sociale et action poli­tique, Marseille, Agone, 2002.

Quelques grands livres de Bourdieu :

  • La dis­tinc­tion, Paris, Minuit, 1979.
  • Le sens pra­tique, Paris, Minuit, 1980.
  • La noblesse d’Etat, Paris, Minuit, 1989.
  • Méditations pas­ca­liennes, Paris, Seuil, 1997.

* Publié dans : Revue Tout est à nous ! 29 (février 2012).


ESSAI : SUR L’ÉTAT. COURS AU COLLÈGE DE FRANCE (1989-1992) PIERRE BOURDIEU

« Au secours, Bourdieu revient ! » Le titre d’un récent billet d’un direc­teur-adjoint du Figaro en dit long sur la détes­ta­tion qu’a sus­ci­tée Pierre Bourdieu, et qu’il sus­cite encore, chez les plus fer­vents défen­seurs de l’ordre établi.
Car dix ans après sa mort, Bourdieu « revient ». Un film, les Nouveaux chiens de garde, qui se situe dans la conti­nuité des tra­vaux du socio­logue sur le jour­na­lisme et les médias, connaît actuel­le­ment un franc succès, au grand désar­roi des édi­to­crates de tout poil. Un livre, Sur l’État, vient d’être publié, et est pro­ba­ble­ment appelé à deve­nir un clas­sique, tant il offre un éclai­rage sub­stan­tiel sur la pensée de Pierre Bourdieu.

Sur la forme, tout d’abord. Ces cours dis­pen­sés au Collège de France ne sont pas réser­vés à des socio­logues che­vron­nés, mais ont voca­tion à être com­pris par un large public. Comme le signalent les édi­teurs, « [on] est plus proche de la logique de la décou­verte scien­ti­fique que de celle d’une expo­si­tion écrite, par­fai­te­ment ordon­née, des résul­tats d’une recherche ». On pourra suivre pas à pas le che­mi­ne­ment de Bourdieu, et les inter­ac­tions avec l’auditoire.

Sur le fond, ensuite. On ne peut pas résu­mer ici l’ouvrage mais néan­moins indi­quer l’une de ses hypo­thèses cen­trales : l’État ne peut exis­ter que par la croyance col­lec­tive en l’illusion de son rôle de régu­la­teur, grâce à son mono­pole, au nom de la neu­tra­lité et de la recherche du bien commun, sur la légi­ti­mité de la norme, du dis­cours uni­ver­sel, et de la déci­sion. En illus­trant son propos d’exemples du quo­ti­dien, tout en dis­cu­tant avec des auteurs comme Weber, Elias, Durkheim ou Marx, Bourdieu affirme que l’État tire sa force du fait qu’il a imposé un uni­vers de pensée, y com­pris à ceux qui s’efforcent de penser l’État. Et invite chacun à trans­gres­ser, voire à bou­le­ver­ser, les règles du jeu pour s’émanciper, dans la pensée et dans les actes, de cette forme supé­rieure de domi­na­tion.

Julien Salingue

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 133 (26/01/12).


[1] Pour une dis­cus­sion des rap­ports entre socio­lo­gie et poli­tique, voir notam­ment l’article de Daniel Bensaïd ini­tia­le­ment paru à la mort de Bourdieu dans Contretemps : http://​www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​rvent…. Disponible sur ESSF (article 24381), Pierre Bourdieu, l’intellectuel et le poli­tique. [2] Qu’on pense aux textes que Bourdieu a consa­crés à l’Algérie durant la période de révo­lu­tion anti­co­lo­niale, qui ont été ras­sem­blés de manière post­hume dans : Esquisses algé­riennes, Paris, Seuil, Liber, 2008. [3] La puis­sance de l’orthodoxie sta­li­nienne qui se fai­sait passer pour mar­xisme, notam­ment à l’École nor­male supé­rieur où il fit ses études dans les années 1950, n’est sans doute pas pour rien dans le rap­port ambi­va­lent de Bourdieu à l’héritage de Marx. [4] Dans son livre la Noblesse d’État, il fai­sait même de l’émergence d’un « mode de repro­duc­tion à com­po­sante sco­laire » l’un des traits carac­té­ris­tiques de la moder­nité. [5] Voir les deux livres de P. Bourdieu et J.-C. Passeron : Les héri­tiers, Paris, Minuit, 1964 ; et La repro­duc­tion, Paris, Minuit, 1970. Voir aussi P. Willis, L’école des ouvriers, Marseille, Agone, 2011. [6] Ainsi, au début des années 2000, seuls 19 % des jeunes appar­te­nant aux classes popu­laires accé­daient aux filières de l’enseignement géné­ral, contre 81 % des jeunes issus des milieux les plus favo­ri­sés socia­le­ment.

Les commentaires sont fermés.