Pierre Bourdieu, le sociologue et l’intellectuel en action

Une lecture-hommage de Pierre Bourdieu qui a donné à lire les rapports de domination et les jeux des hiérarchisations sociales tout en s’engageant concrètement sur le terrain. Quand on parle de ce grand penseur, on cite souvent ses propositions habitus, les quatre formes de capital, théorie des champs…On cite aussi son discours désormais célèbre à la gare de Lyon en 1995.

Il n’a pas la langue dans sa poche, ce grand sociologue, qui a toujours cherché à comprendre le mouvement du monde, des sociétés, de la culture et des médias. Il est d’une grande humilité, mais il sort de ses gonds quand on le chagrine. Je ne sais pas, mais j’ai toujours admiré cet intellectuel qui a très bien connu ma ville natale, Collo (à l’Est de l’Algérie) et la Kabylie, il avait longtemps séjourné et travaillé dans et sur cette région, produisant les ouvrages fondateurs de son expérience scientifique et intellectuelle.

Il y avait, certes, avec lui quelqu’un d’extraordinaire dont trop peu de gens connaissent en Algérie, Abdelmalek Sayad, le plus grand spécialiste de l’immigration, une référence incontournable. Ils avaient publié en 1964, un texte-phare, « Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie » qui révèle les ravages de la colonisation qui a détruit l’agriculture du pays et désarticulé la société, parquant des millions de personnes dans des camps de concentration. Il avait longtemps séjourné à Collo et dans d’autres espaces kabyles, pour les besoins de l’enquête interrogeant les paysans, les écoutant, refusant de se substituer à eux. Il les aimait, les respectait et ils l’appréciaient beaucoup, lui le Roumi.

Bien avant la publication de cet ouvrage, il a édité d’autres textes qui donnaient à lire la société algérienne : « Sociologie de l’Algérie » (Que sais je ? 1958) ; Travail et travailleurs en Algérie, étude de la découverte du travail salarié et de la formation du prolétariat urbain en Algérie (1963). Durant son séjour dans la deuxième moitié des années cinquante, il a bourlingué un peu partout, dans de nombreux douars (villages), il a été meurtri par les exactions coloniales et le dérèglement social, suite à la tragique blessure coloniale. Il prenait des photos, saisissant le sourire feint des uns et le rire franc des autres. Il essayait d’éviter d’être quelqu’un d’extérieur, il était comme la caméra subjective.

C’est cette rencontre avec ces paysans qui allait transformer sa vie professionnelle et universitaire. Alger devient un espace de rupture. C’est ici, à la rencontre des populations, qu’il prend la curieuse décision d’opter pour des enquêtes ethnologiques, tout en entreprenant une plongée moins culturaliste que celle de son maître, Claude Lévi-Strauss. A l’époque, la sociologie n’était pas une discipline aussi prestigieuse que la philosophie, son univers originel, mais il a pris sa décision d’observer les hommes et les sociétés. Il franchit le pas sans hésiter, d’autant qu’il est nommé à l’université d’Alger comme assistant. Déjà, commençait à poindre sa propension à interroger les mécanismes de reproduction et de fonctionnement des contingences sociales. Jamais, il n’a réussir à rompre avec l’amour de l’Algérie et de la Kabylie.

Durant cette période, à sa sortie de l’ENS (Ecole normale supérieure), le monde intellectuel était dominé par les figures emblématiques de la culture française, Sartre, Bachelard et Canguilhem. C’était aussi une période où s’imposaient le structuralisme, l’existentialisme et le marxisme. Puis, par la suite allaient apparaître d’autres grands personnages qui cherchaient à rompre avec leurs maîtres, Althusser, Foucault, Lacan, Deleuze. Ses travaux étaient souvent cités mais ces penseurs lui faisaient de l’ombre. Ce n’est finalement que dans les années 1970 qu’il fut reconnu comme un maître de la sociologie et de l’espace intellectuel. Surtout après la publication de son maître-livre, « La distinction ». Tout le monde en parlait. C’est aussi durant cette période que furent publiés les textes d’Establet et de Baudelot sur l’école comme espace de reproduction des élites et de l’idéologie dominante. Enfin, ce chercheur timide, mais qui ne se laissait pas faire, issu d’une famille modeste, prit le train de la connaissance, soutenu par ses maîtres, Bachelard et Canguilhem qui lui procura d’ailleurs un poste dans un lycée.

L’idée de reproduction marquait toute son entreprise. Juste après ses textes sur l’Algérie, il s’était mis à s’intéresser à la culture et à l’école, un élément fondamental dans la mise en œuvre du processus de reproduction. Ses textes, « Les héritiers » (avec J.C.Passeron), « L’amour de l’art : les musées et leur public » (avec Alain Darbel) et « La reproduction » (Avec J.C.Passeron, 1970) inauguraient un protocole de lecture particulier donnant à saisir les mécanismes de la reproduction sociale et des rapports de domination, soutenue par une méthode, la théorie des champs, qui s’articule autour de quatre instances : le capital économique ( revenus, salaire, patrimoine…), le capital culturel ( savoir, diplômes, biens culturels…), le capital symbolique ( réseaux familiaux) et le capital symbolique (prestige social). Ces quatre formes de capital (on pense déjà au Capital de Marx), à la base des rapports de domination permettent de bien saisir le processus de constitution et de reproduction des hiérarchies sociales, la place et la fonction des pratiques culturelles et scolaires dans la justification et la légitimation de ces hiérarchies. L’école est au cœur de son entreprise de dévoilement.

Cet amoureux du rugby et du cyclisme, il était un fan du tour de France, savait que seul le terrain pouvait susciter telle ou telle démarche. C’est justement à partir d’entreprises empiriques qu’il avait réussi à dégager des outils et des procédés pouvant l’aider à observer le tissu social. Il avait, à l’époque, déjà réussi à apporter d’autres manières de faire à des disciplines comme la littérature, l’Histoire et la linguistique. J’avais justement découvert ce sociologue à la fin des années 1970 à l’université d’Alger. Il était de bon ton d’acheter ses livres qui étaient en vente dans les bonnes librairies. Au même moment, je découvrais des auteurs comme Tles auteurs arabes Tizini, Mroua et Amel séduits par ses propositions méthodologiques. C’était quelqu’un qui n’avait aucun mal à faire cohabiter Hegel, Durkheim, Marx, Weber, Goldmann, Chomsky et bien d’autres auteurs, une synthèse particulièrement féconde qui s’accommodait avec des ajustements dialectiques, subjectivité-objectivité, micro-macro, des lieux contrastés d’une démarche très singulière. C’était un véritable jongleur qui osait interroger les « évidences », l’ « ordre naturel ». Un lecteur de Lucien Goldmann n’aura aucun mal à retrouver les traces du structuralisme génétique. Pierre Macherey qui avait osé une critique de la vision du monde et du reflet de Goldmann, considérant la relation avec le monde comme un « reflet brisé », est revenu sur le sujet faisant les mêmes reproches à Bourdieu tout en exprimant son admiration pour ce défricheur singulier d’un monde en mouvement.

Ses recherches dérangent énormément de monde. Il est souvent attaqué, même par d’anciens élèves, les journalistes et des collègues qui n’admettent pas l’émergence d’une autre manière de faire qui propose de dévoiler les instruments symboliques de la domination, remettant en question la définition traditionnelle de la sociologie et la fonction du sociologue. Aussi, cherche-t-il, pour reprendre Michel Foucault à « écailler quelques évidences » et à « détruire les automatismes mentaux et verbaux ». Ce n’est justement pas sans raison qu’il met au jour un concept, hérité d’Aristote et réactivé, par la suite, par Husserl, Weber, habitus qui est tout simplement l’ensemble des attitudes, des schèmes, des manières de penser et d’être, les catégories de pensée, incorporés par le sujet. Les individus sont le produit d’une histoire individuelle et collective. Dans ce cas, la liberté serait une illusion. Ibn Rochd (Averroès) et Spinoza à la rescousse !

Son entreprise sociologique est marquée par la relation particulière du sociologue avec le terrain et les différents agents. C’est une expérience délicate qui implique le sociologue dans sa pratique et dans sa propre analyse. D’où cet incessant désir de vouloir redéfinir les contours de la fonction du sociologue qui parle du peuple tout en tentant de mettre au jour les rapports de domination et de déconstruire les mécanismes de la légitimation de la domination et de la violence symbolique. Il fait œuvre de « scientifique », prenant une certaine distance avec son objet, mais sans exclure la passion, modérée par le coup d’œil froid du chercheur.

Bourdieu savait qu’en produisant ce type de discours, il se faisait de nombreux adversaires, lui, parlait de gens portant les oripeaux de l’ennemi. Il n’en pouvait plus, estimant que beaucoup de ses collègues n’arrêtaient pas d’user d’étiquettes. Il avait été traité de tous les noms : déterministe, jdanovien, ascientifique…Certes, ça le touchait, mais il trouvait le moyen de dépasser ces jalousies et ces attaques, les unes, peu sérieuses, les autres, très bien argumentées, en travaillant davantage. A la marge des espaces académiques dominants, solitaire, même s’il avait été responsable d’une grande équipe au Centre de sociologie de l’Education et de la Culture, un travailleur acharné, une trentaine d’ouvrages à son actif et des centaines d’articles, il cherchait, n’arrêtait pas de chercher, il voulait aider les autres, en publiant leurs articles dans une revue atypique, Actes de la recherche en sciences sociales, ou dans les collections qu’il dirigeait pour les éditions de Minuit et du Seuil ou sa propre maison d’édition, « Raisons d’agir », créée durant les grèves de 1995. Il était atypique, même dans ses rapports au monde, un être marqué par une profonde mélancolique, extrêmement sympathique. Un véritable passionné. Il savait, il le disait, l’Algérie travaille tous ses textes, toutes ses recherches. D’ailleurs, dans de nombreuses interventions, il ne pouvait s’empêcher d’évoquer Collo et la Kabylie.

Le fait d’interroger les « évidences » n’est pas simple, il remettait en question l’« ordre naturel des choses », évacuant différents conservatismes. Bourdieu a toujours pris l’option de questionner et de déconstruire le processus de domination, interpellant des champs et des sous-champs, et les pratiques discursives et langagières. Tout est enjeu de luttes : l’école, le langage, les goûts, les styles, tout est à analyser à partir des rapports de domination et de hiérarchisation sociale. C’est ce qu’il a essayé d’expliquer dans « La distinction » et « La misère du monde », où il interpelle des individus qui s’expriment sur leurs conditions mettant en scène leur vécu. Le sociologue se transforme en un simple agent qui écoute tout en analysant, par la suite, les discours tenus par les uns et les autres. Ce sont des objets empiriques. Il pose une question fondamentale, celle de la fonction du sociologue et de la possible relation subjective avec les sujets tout en révélant les jeux de la « violence symbolique », un mécanisme essentiel de l’acceptation et de l’imposition de la domination. Il reprend ainsi l’idée de « violence légitime » de Max Weber selon laquelle la violence est le monopole de l’Etat, mais l’investit d’un contenu moins ambigu, plus clair. Il arrive ainsi à clarifier les termes en substituant l’adjectif « symbolique » à « légitime », désambiguïsant la formule de Weber.

Comme les sociologues Roger Establet et Christian Baudelot, il considérait que l’appareil scolaire, présenté comme neutre, construit, légitime et perpétue les rapports de domination et de reproduction sociale, donnant l’illusion de l’existence d’un ordre naturel incarné par le « don », précisant que les enfants de la classe dominante réussissent en raison tout simplement de la proximité de leur culture avec celle du système éducatif. Cette réflexion se veut scientifique, allant dans la logique d’une mise à distance avec l’objet, épousant les contours de cette belle formule du philosophe Gaston Bachelard : « La science, ce sont les guillemets ». Il partait de l’idée que tout est à interroger, même sa propre corporation, objectivant sa propre personne, critiquant l’illusion intellectuelle, esquissant une auto-analyse, pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages paru deux ans après sa mort.

Cette exploration du monde universitaire allait faire de lui la cible privilégiée de nombreux de ses collègues qui ne pouvaient supporter l’idée que leur corps dût aussi être interrogé. Emmanuel Kant (« Le conflit des facultés ») et Max Weber (« Le savant et le politique ») avaient eux aussi fait un travail similaire. Son ouvrage « Homo Academicus » lui a permis d’utiliser ses outils et ses instruments pour réfléchir sur sa propre pratique, sa corporation et de mettre un terme à cette illusion selon laquelle les professeurs, les journalistes seraient au-dessus de la mêlée, en survol, sans attaches ni racines. Cette auto-analyse est intéressante dans la mesure où elle posait la question du rapport avec l’objet. Il avouait que c’était une entreprise très jouissive, prenant le corps des professeurs comme un champ dans lequel entrent en conflit plusieurs entités, des intérêts spécifiques, mettant en œuvre des pouvoirs en opposition, mettant en relation les différentes espèces de pouvoir et les formes de pouvoir.

Soutenu par la critique d’Austin du « point de vue scolastique », qui serait une imposture, le travail d’enquête traversé par les techniques de l’historien s’articule autour de l’interview, le questionnaire et les traces écrites, il cherche à savoir comment les déterminismes sociaux peuvent être décisifs dans le fonctionnement des pratiques scientifiques. Cette position critique mettant en questions et en pièces le fonctionnement de professeurs trop séduits par les généralisations, les répétitions et les « évidences ». Austin en parle de manière extraordinaire : « J’ai dit « scholastic », mais j’aurais pu aussi bien dire « philosophique ». La simplification excessive, la schématisation et la répétition constante et obsessionnelle de la même gamme limitée d’exemples appauvris ne sont pas particuliers à ce cas-ci, mais ne sont que trop courantes pour qu’on puisse les écarter comme s’ils étaient une faiblesse occasionnelle des philosophes ».

Les professeurs véhiculeraient, selon lui, leur propre contexte, leurs « évidences ». C’est une sociologie de combat, selon les termes de Pierre Macherey, qui fait fi des conventions, qui n’a pas peur d’objectiver les collègues qui se croyaient hors-jeu. Jean Ziegler avait intitulé un de ses livres « Retournez les fusils ». Comme Ziegler, Bourdieu a retourné la sociologie contre les sociologues. Ce qui n’était pas sans risque dans un univers dominé par les mandarins. C’est vrai que sa posture de professeur au Collège de France le protègeait quelque peu des attaques de ses contempteurs, surtout les professeurs et les journalistes.

Il savait qu’il n’était pas aimé par les journalistes, il refusait les invitations des médias qui concluaient vite qu’il avait peur du débat, alors qu’il le faisait en connaissance de cause qui, comme Chomsky, n’était pas dupe du fonctionnement de l’appareil médiatique. Il a accepté à deux reprises d’y aller, la première fois chez Jean-Marie Cavada (La marche du siècle) et la seconde chez Daniel Schneidermann (Arrêt sur images), mais il a vite déchanté à tel point qu’il avait publié un article critique provoquant une polémique avec l’animateur. Il partait du constat que la télévision soliloque, se parle à elle-même, inculque au dominé le discours qu’il devrait tenir sur lui-même,  excluant toute parole contestant son pouvoir, ce qui devait le conduire à mettre en œuvre des outils permettant la mise au jour des mécanismes de déconstruction de ses pratiques, de son discours et des rapports de domination. Il en parle très bien dans son livre (« Sur la télévision ») consacré à la télévision, certes, parfois évasif, évacuant, par endroits, les contradictions et la complexité du champ.

Interroger le discours médiatique, c’est tenter de mettre en relief les mécanismes régissant son fonctionnement et les différentes instances et médiations permettant de cerner les lieux implicites des formations discursives. Ces dernières décennies, le questionnement de la presse semble un élément fondamental dans cette tentative de connaître les jeux de la manipulation et les lieux de la culture de l’ordinaire. Pierre Bourdieu dans « Ce que parler veut dire » et « Sur la télévision » posait déjà sérieusement la question d’une mise en pièces du discours médiatique qui parle en disant la parole dominante. Le journaliste est conditionné par l’appareil, l’inconscient.

La télévision ne serait pas un espace de communication et d’échange, mais un lieu d’articulation d’une logique monologique. Même si le journaliste est honnête (catégorie subjective), rien ne pourra changer dans la mesure où il a intériorisé et incorporé, malgré lui, certaines pratiques, des attitudes et des schèmes de pensée. Quand il se trouve devant un ministre ou un ouvrier, le journaliste n’emploie ni le même ton, ni les mêmes attitudes, ni les mêmes tics, il interrompt facilement un inconnu, un gréviste, mais devient plus poli devant un dominant, un membre du gouvernement par exemple. Le lieu d’où on parle est important. Il y a une fausse polyphonie. Ce n’est nullement un espace démocratique, conclut-il. Les personnes ordinaires perçoivent très bien, selon lui, ce jeu, cette hiérarchisation. Les politiques monopoliseraient la parole tout en ignorant la culture de l’ordinaire. La lecture critique des médias entreprise par Bourdieu est très claire.

Ce type d’analyse de la presse et des sondages qui ne seraient que des faux-semblants lui a valu de nombreuses inimitiés dans le monde des médias, lui qui essayait de déconstruire leur discours pour permettre aux sans -parole d’avoir les outils nécessaires pour déchiffrer les jeux de la domination. C’est ce qui explique son engagement social et politique. Il était sur tous les terrains où des dominés se trouvaient confrontés à des situations d’injustice, se distinguant de l’intellectuel universel sartrien et de l’intellectuel spécifique foucaldien, il revendiquait une parole critique tout en se refusant de se substituer aux grévistes ou aux syndicalistes.

Il prenait position en particulier en faveur des sans-papiers, des chômeurs et combat particulièrement les politiques néolibérales, leur rhétorique et leurs pratiques. En mai 1968, il s’était fait remarquer comme d’autres intellectuels au cœur des manifestations. C’est durant cette période qu’il avait rompu avec Raymond Aron. En 1981, il avait soutenu, avec Deleuze et d’autres artistes et intellectuels, la candidature de Coluche à l’élection présidentielle. Ce qui lui avait valu des critiques acerbes d’intellectuels établis et de politiques qui voulaient, selon lui, « préserver leur monopole de la représentation politique, et se protéger contre la menace d’un « joueur » qui refuse les règles habituelles du jeu politique, montrant ainsi leur arbitraire ». La candidature de Coluche était, selon Bourdieu, une candidature sérieuse, elle posait frontalement la question de la démocratie et de la reproduction des élites qui, sous couvert de jugements idéologiques « non sérieux » et manque de « bienséance sociale » cachaient mal leur désir du maintien des structures établies. C’est toute la mécanique de la domination qu’avait dévoilé cette situation. C’est une autre manière de faire la politique (happenings) qui avait dérangé une grande partie des intellectuels et de la « classe » politique professionnelle. C’est l’analyse de Deleuze et de Bourdieu qui ont aussi soutenu les grandes grèves de 1995 en France et les intellectuels algériens. Bourdieu avait présidé le CISIA (Comité International de Soutien aux Intellectuels Algériens).

Souvent, quand on évoque son engagement, on cite souvent son discours du 12 décembre 1995 à l’adresse des cheminots grévistes à la gare de Lyon, il soutenait, bien entendu, les grévistes, lui, qui critiquait férocement le néo libéralisme et certains « nouveaux philosophes » comme Bernard Henri-Levy qui seraient de simples soldats de l’ordre établi. Il avait été violemment pris à partie par un certain nombre d’intellectuels et de journalistes qui estimaient qu’un intellectuel devait se recroqueviller sur lui-même. « La misère du monde », parue en 1993

Il était victime d’incessantes attaques de la presse et de nombreux collègues qui lui pardonnaient son désir d’autonomie et son engagement, allant jusqu’à lui dénier la qualité de « scientifique ». Il évitait de leur répondre, préférant travailler davantage d’autant qu’on ne critiquait pas souvent ses textes, mais sa personne. On ne pouvait admettre le ton libre de son discours et le travail de dévoilement du fonctionnement des rapports de domination caractérisant de nombreux champs. On lui a même collé l’étiquette de jdanovien, alors que son travail se distingue de l’approche marxiste. Certains lui reprochaient une vision déterministe qu’il réfutait en soutenant le fait que l’habitus, par exemple, serait dynamique, en mouvement. Il critiquait le primat de l’économique chez les marxistes mais semblait peut-être oublier que l’élément central des quatre formes de capital demeure le capital économique. Le philosophe Jacques Rancière a dans son livre, « Le philosophe et ses pauvres » considéré que l’approche de Pierre Bourdieu négligeait la perspective d’émancipation des dominés.

Pierre Bourdieu qui aimait énormément la littérature, les arts et le sport a toujours voulu écrire des textes de fiction, mais il s’est beaucoup intéressé au travail sur l’art, les goûts et le champ littéraire. Ce n’est pas sans raison qu’il a consacré quelques-uns de ses derniers ouvrages à Flaubert et à Manet. C’était un passionné qui ne savait pas ne pas dire ce qu’il pensait.