Philosopher, c’est résister

Mis en ligne le 29 janvier 2010

Cet essai insolite et inspiré scrute et interroge les formes de résistance inaugurées par trois grands courants philosophiques contemporains. Véronique Bergen y propose une lecture plurielle et rigoureuse des oppositions possibles à une logique néolibérale débridée. Tissant Sartre, Deleuze et Badiou, elle compose une authentique trame de résistance.

Recensé : Véronique Bergen, Résistances Philosophiques, Paris, PUF, 2009, 151 p., 16 euros.

Sophocle, Melville et Gracq comme un triptyque. Plus précisément : Antigone, Bartleby et Aldo comme visages de la résistance. Dans ce livre très surprenant, en dépit du caractère presque « convenu » de son titre, Véronique Bergen interroge trois modes possibles d’extraction d’un ordre néolibéral qui tend, subrepticement, à s’imposer bien d’avantage comme réalité inéluctable que comme un simple modèle possible, dépassable et réfutable. La question n’est pas ici celle de la vitalité, de l’efficacité ou de la pérennité du système capitaliste. Elle est moins encore celle de la légitimité ou du bien-fondé de l’opposition. Elle est plutôt celle des formes, des linéaments, des frontières, des postures et des figures de la résistance. Véronique Bergen se place d’emblée dans un « autre part » de l’analyse traditionnelle. Elle déforme, démembre et délocalise les interrogations ; traverse les horizons descriptifs et prescriptifs ; innerve son étude d’une matériau refaçonné.

L’ouvrage aborde la question de la résistance suivant plusieurs problématiques, chacune d’elles étant scrutée, analysée et recomposée au travers de trois prismes : dialectique, vitaliste et axiomatique. Le premier est porté par les figures de Hegel, Marx, Sartre et de l’Ecole de Frankfort. Le second est incarné par Deleuze et, dans une moindre mesure, par Bergson et Negri. Le troisième est presque exclusivement représenté par Badiou. L’approche n’est pourtant pas simplement taxonomique. Les modes conceptuels que Véronique Bergen convoque au sein de chaque série participent d’un renouvellement saisissant de leurs champs de résonance. Les mises en situation inattendues, les décalages et les décadrages qui parcourent et sous-tendent le discours contribuent à ouvrir des brèches inattendues. Désagrégations et désagencements systématiques pour phagocyter la mécanique causale du marché. En s’interrogeant sur les nouages, les articulations, les opérateurs, les postures, les impacts, les états de choses, les visages, les animaux-totems, les situations, les temps et les limites des trois schèmes de résistance considérés, Véronique Bergen souligne tout autant les divergences structurelles des approches que leurs connivences souvent implicites. Elles s’entremêlent dans le geste insurrectionnel. Elles tracent des plans d’opposition qui s’immiscent dans le magma mondain pour en enrayer l’implacable causalité. Suivant le célèbre aphorisme de Deleuze, la résistance est ici jouée sur le mode de la création. Chaque forme d’extraction du champ oppresseur est méticuleusement scrutée, dépliée et ré-enroulée autour de son noyau conceptuel. L’ouvrage aborde la résistance à contre-courant, c’est-à-dire suivant une contre-logique qui la territorialise loin de ses formes usuelles, la reterritorialise occasionnellement hors champ et la déterritorialise parfois radicalement. Dans un rapport non linéaire au texte, image – sans doute – d’un rapport non chronologique au temps [1], l’argumentation chemine entre les écueils et s’articule autour d’une authentique pensée de la catastrophe, du « retournement », de l’absolument inattendu et du radicalement imprévisible.

Le premier chemin analysé, l’approche dialectique, pose une altérité intérieure au même. La dialectique est mue par la contradiction. Elle s’articule sur une disjonction entre la pensée et le monde. Elle opère par « négativité », par contradiction interne. La résistance se manifeste de façon guerrière, par opposition frontale. L’histoire y est pensée comme alternance entre périodes où dominent des praxis totalisantes et temps d’accalmie et de passivité. La dynamique de la résistance dialectique adopte la figure de la taupe : elle s’attaque aux fondations, manœuvre dans l’obscurité, noyaute clandestinement. Elle fonctionne par réactivations et répétitions, tantôt différentielles, tantôt à l’identique.

Le second schéma considéré, la posture vitaliste, thématise, à la différence du précédent, un rapport entre le même et l’autre hors de toute négativité. Le statut de l’altérité y devient intensif. Fondamentalement continuiste, le vitalisme considère la pensée comme un « pli » du monde, une prolongation de la matière. Elle opère par affirmation, suivant une stricte antithèse des opérateurs dialectiques. Plus d’affrontement entre la conscience et le monde mais remontée de la pensée au « chaos de l’être qui l’a engendrée ». La voie vitaliste frayée par Deleuze fonctionne suivant une logique de guérilla : ni activisme militant ni retrait dans le culte de l’intériorité, elle ne se cantonne pas à l’actuel mais explore un champ de virtualités. L’ontologie associée se déploie suivant une ligne de fuite. Non plus molaire (à segments durs), ni moléculaire (oscillant autour de la précédente), la ligne de fuite déterritorialise absolument la résistance et la prémunit ainsi contre les réabsorptions systémiques. L’animal-totem associé serait le serpent : aux creusements en profondeur de la taupe, se substituent des glissements de surface. La temporalité devient celle de la rémanence, de la persistance d’une valeur virtuelle. Fussent-elles ratées, les révolutions demeurent – indépendamment de leurs conséquences – valides en tant que gestes et potentialités.

Le troisième mode évoqué dans l’ouvrage, la voie axiomatique, érige les mathématiques au rang de pensée de l’être. L’ontologie badiousienne est vertébrée par les neuf axiomes de la théorie des ensembles, tandis que l’événement se définit par la suspension d’un de ces axiomes. Il se sépare des lois de l’être et transgresse l’axiome de fondation qui, précisément, interdit une telle propriété. Le déploiement s’opère dans la discontinuité, suivant une disjonction entre le monde et la pensée qui se conquière en se césurant. La résistance y est affaire de logique. La rupture, la sécession avec l’état de choses se produit d’abord dans le champ de la pensée. La posture est celle du décrochage. En exception aux lois de la situation, il s’agit de faire apparaître ce qui était relégué dans l’inexistant, de « culbuter l’impossible dans le registre du possible ». La vérité de l’acte de résistance est la fidélité à l’événement. C’est l’oiseau qui se détache ici du bestiaire philosophique parce qu’il procède par « un double mouvement de retrait et d’agencement, de rupture avec le cours du monde et de réimmersion dans un état de choses reconfiguré ». Ni réactivation, ni rémanence, le temps de l’axiomatique est celui du recommencement : l’événement vaut en tant qu’il peut être absolument et éternellement re-commencé.

Tout au long de l’ouvrage, l’attention est polarisée sur l’incommensurabilité associée à la rupture. Le monde résistant (ou résisté) ne se laisse plus scruté dans la continuité de l’ordre déconstruit ou désorganisé. Le nouvel état de choses n’était pas une évolution possible du précédent. Qu’elles soient dialectiques, vitalistes ou axiomatiques, les voies de résistance déconfigurent les agencements de l’ancien substrat. Quelque chose ne se laisse plus appréhender suivant la même stratification, la « ligne dure » se molécularise et prend valeur dans un autre espace. Le sens s’est détourné et retourné : il interroge plus qu’il n’explicite.

La résistance crée plus que de l’étonnement : elle actualise ce qui n’était pas même virtuel, elle ouvre les potentialités a posteriori. Elle se place au-delà ou en deçà de l’horizon. Quelque chose échappe absolument au déterminisme. Par une forme radicale de subversion systémique, les conséquences se décorrèlent des causes. La position de résistance se structure autour d’une tension entre isomorphie profonde avec la situation et hétérogénéité totale avec ses formes possibles. Pour opérer une reconfiguration durable du réel et repérer l’« inassimilable » d’une époque, le terrain doit être minutieusement arpenté et exploré afin de parer à la riposte. Le geste de résistance est celui du sortir d’un monde sans dehors. Il s’agit d’inventer l’extériorité, jusqu’alors impensée, d’une totalisation.

Le livre scrute avec une précision chirurgicale les formes de résistance mises en œuvre par les courants philosophiques considérés (Guerre/Guérilla/Décrochage, Négation/Affirmation/Césure, Contradiction/Continuité/Discontinuité). La démarche n’est pourtant pas simplement descriptive, loin s’en faut. Les résonances, les dissonances et les échos que l’auteure déploie entre les modes de déstructuration du système établi ne vont pas de soi. Elle dessine une nouvelle carte philosophique dont la topologie complexe connecte des lieux disparates et jusqu’alors indépendants. Elle crée des associations causales, des galeries, des passages. Il s’agit moins de redéfinir le paysage que d’y produire des glissements ou des éboulis : Véronique Bergen joue avec les surfaces, perfore les volumes et façonne le matériau philosophique en y creusant d’improbables tunnels. Elle s’immisce dans la rugosité des textes pour y imprimer des stries qui s’écartent du flux dominant. Comme une turbulence au cœur de la cataracte textuelle. Hegel, Deleuze et Badiou éclaboussent hors de leurs océans respectifs et deviennent le substrat d’une entité hétérogène d’opposition. Abordant tout autant les formes poétiques [2] et romanesques [3] que proprement philosophiques [4], l’œuvre de Véronique Bergen est assez singulière dans le paysage contemporain. A la manière d’un contrepoint, chaque voix présente une remarquable autonomie sans négliger les harmonies complexes qu’elle contribue à déployer lors de ses rencontres entre les différentes lignes de fugue. Dans un rapport au texte qui se confond parfois avec un authentique « devenir mot », l’auteure explore des modes d’écrire novateurs qui saisissent par le sentiment de nécessité qui les entoure. Faisant preuve d’une rare rigueur, Véronique Bergen travaille le matériau-langue avec une précision exemplaire dont chaque torsion, compression, étirement, déchirement, amputation ou complétion s’impose – après coup – par son implacable évidence. Avec une liberté et un courage créatif dont la philosophie « institutionnelle » ne fait plus toujours preuve, cette pensée audacieuse et érudite remodèle avec humilité et inspiration les concepts majeurs – et mineurs – de ces dernières décennies. Loin des lieux communs et des hardiesses gratuites, Véronique Bergen joue dans des espaces aux dimensions multiples et ramifiées qui se lient et se déplient au gré d’un cheminement tout à la fois orienté et erratique. Elle façonne des passerelles et instaure des maillages inédits. Pointu, parfois dérangeant, toujours décalé, jouant avec les limites et l’inaccessible, cet essai improbable forme une nouvelle singularité sur la trame des pensées résistantes.

Documents joints

Philosopher, c’est résister (PDF – 188.4 ko)

par Aurélien Barrau

Notes

[1] Suivant la distinction deleuzienne d’Aiôn et de Chronos, le premier représentant l’extra-temporalité d’un présent idéel immanent au temps des corps par opposition à la temporalité de la succession matérielle.

[2] V. Bergen, Brûler le père quand l’enfant dort (La Lettre Volée, 1994) ; V. Bergen, Encres (La Lettre Volée 1994) ; V. Bergen, L’Obsidienne rêve obscure (L’Ambedui, 1998) ; V. Bergen, Habiter l’enfui (L’Ambedui, 2003) ; V. Bergen, Voyelles (Le Cormier, 2006) ; V. Bergen, Alphabet Sidéral (Le Cormier, 2008) ; V. Bergen, Glissements vers l’ouvert (maelström révolution, 2009).

[3] V. Bergen, Rhapsodie pour l’ange bleu (Luce Wilquin, 2003) ; V. Bergen, Aquarelles (Luce Wilquin, 2005) ; V. Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent (Denoël, 2006) ; V. Bergen, Fleuve de cendres (Denoël, 2008).

[4] V. Bergen, Jean Genet. Entre mythe et réalité (De Boeck, 1993) ; V. Bergen, L’Ontologie de Gilles Deleuze (L’Harmattan, 2001).

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