L'accès à la justice, quelle justice?

Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (dir.), Renouveler le syndicalisme. Pour changer le Québec, Montréal, Écosociété, 2015

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 05 mai 2020

Le mou­ve­ment syn­di­cal, et l’idée même de syn­di­ca­lisme, ont la vie bien dure. Au Québec pour­tant, ce mou­ve­ment jouit d’une place hono­rable : le taux de syn­di­ca­li­sa­tion, oscil­lant autour de 40 % de la main d’œuvre depuis plus de 30 ans, demeure le plus enviable d’Amérique du Nord ; le mou­ve­ment syn­di­cal reste his­to­ri­que­ment et incon­tes­ta­ble­ment asso­cié au mou­ve­ment de moder­ni­sa­tion et aux pro­grès sociaux du Québec ; il influence de manière constante les condi­tions du marché du tra­vail ; il consti­tue objec­ti­ve­ment, avec le mou­ve­ment étu­diant, le levier poli­tique et social le plus lar­ge­ment démo­cra­tique qui puisse exis­ter dans notre société, en dehors des ins­ti­tu­tions par­le­men­taires. Malgré cela, et comme bien des ins­ti­tu­tions sociales, il vit une crise presque per­ma­nente depuis quelques décen­nies. Crise d’autant plus pro­fonde que, à la recherche du saint Graal de son propre renou­veau, le mou­ve­ment peine à se réin­ven­ter de manière large, en dehors d’expériences à petite échelle qui ne par­viennent pas à ren­ver­ser une ten­dance lourde.

Dès lors, la ques­tion de l’action syn­di­cale, à la fois de sa fonc­tion, de sa place et de sa forme dans la société contem­po­raine, s’impose dans l’urgence d’une redé­fi­ni­tion fon­da­men­tale. En fait, loin d’être archaïque, démodé et devenu caduc comme le pré­tendent les chantres de la droite et du statu quo social, le mou­ve­ment syn­di­cal appa­raît plus per­ti­nent que jamais, dans la mesure où une cri­tique à la fois franche, rigou­reuse et construc­tive, ancrée à une ana­lyse de la conjonc­ture contem­po­raine et exer­cée dans une pro­fes­sion de foi pro­gres­siste, pour­rait lui pro­mettre une refonte struc­tu­rante et durable. C’est à cette réin­ven­tion, dont l’urgence n’est plus à démon­trer, qu’une dou­zaine d’auteur-es, fer­vents mili­tants et par­ti­sans de la trans­for­ma­tion sociale par des leviers ouvriers démo­cra­tiques et com­ba­tifs, invitent à s’atteler dans Renouveler le syn­di­ca­lisme.

Pour une cri­tique pro­gres­siste et construc­tive

Le mou­ve­ment syn­di­cal se serait d’une part réfu­gié dans l’aventureuse posi­tion de repli du par­te­na­riat social, et d’autre part épar­pillé dans la recherche infruc­tueuse de voies de renou­vel­le­ment sta­tiques plutôt que de prendre la mesure du nou­veau para­digme socioé­co­no­mique dont il est vic­time et d’en rele­ver les défis à bras-le-corps. Comme s’il se trou­vait dans l’oeil du cyclone, la réac­tion glo­bale du mou­ve­ment donne à penser qu’il se résigne à s’accrocher aux symp­tômes, quand son exis­tence même est mena­cée par des causes plus pro­fondes qui semblent le dépas­ser. Autrefois fer de lance de la société civile, le mou­ve­ment aurait tout sim­ple­ment perdu l’initiative des luttes et de la remise en cause de l’ordre éco­no­mique et social, ce qui était pour­tant sa force his­to­rique.

La cri­tique des auteur-es du recueil, à cet égard, est plutôt sévère. Certes, ils et elles recon­naissent la valeur de l’architecture sociale et démo­cra­tique sur laquelle le mou­ve­ment s’est orga­nisé depuis les années 1960 et l’importance des gains qu’il a obte­nus. Cependant, la crise actuelle du mou­ve­ment révèle à leurs yeux non seule­ment les limites de ce modèle d’action, mais dévoile à quel point il semble désor­mais tri­bu­taire des conces­sions ou contraintes du « com­pro­mis for­diste » dont il est l’héritier.

Premièrement, la mise en place d’un régime simi­laire au modèle amé­ri­cain du Wagner Act (1935), qui confie à l’État l’encadrement et même l’arbitrage des rap­ports de force entre inté­rêts patro­naux et ouvriers, a pu favo­ri­ser la sta­bi­li­sa­tion et la crois­sance du mou­ve­ment syn­di­cal à court terme, mais en aurait aussi favo­risé la bureau­cra­ti­sa­tion à long terme. Crevier et coll. voient dans l’institutionnalisation et la judi­cia­ri­sa­tion des rela­tions de tra­vail le pas­sage du syn­di­ca­lisme en tant qu’enjeu poli­tique, situé au cœur de rap­ports de pou­voir au sein des modes de pro­duc­tion, vers un enjeu tech­nique, trans­féré aux mains d’experts, qui vise l’aménagement de ces rap­ports plutôt que leur remise en cause. La perte de com­ba­ti­vité syn­di­cale décou­le­rait en partie de cette dépo­li­ti­sa­tion des rap­ports de force dans le procès de tra­vail qui favo­ri­se­rait, par ailleurs, une gou­ver­nance plus cor­po­ra­tiste de l’action syn­di­cale. Les enjeux deve­nant dès lors plus spé­cia­li­sés, plus tech­no­cra­tiques et moins poli­tiques, les auteur-es estiment que la « logique assu­ran­tielle », par laquelle cer­taines orga­ni­sa­tions se réfu­gient dans un rôle de four­nis­seurs de ser­vices plutôt que de mou­ve­ment social, contri­bue à la dépos­ses­sion tran­quille de la chose syn­di­cale des membres de la base. Celle-ci accen­tue la dis­tance, voire la rup­ture, qui les sépare de leurs diri­geants et diri­geantes, scel­lant un cercle vicieux qui réduit la lutte et le débat démo­cra­tique à la mar­gi­na­lité, au béné­fice de cal­culs d’intérêts immé­diats qui servent le plus sou­vent l’appareil plutôt que la col­lec­ti­vité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses.

Deuxièmement, selon les auteur-es, au nom de la paci­fi­ca­tion des rela­tions du tra­vail, le « com­pro­mis for­diste » aurait sacri­fié le rap­port de force poli­tique des tra­vailleurs et des tra­vailleuses que leur confé­rait la liberté de grève, au béné­fice d’un enca­dre­ment léga­liste qui réduit la marge de manœuvre des forces ouvrières et la confine à la seule négo­cia­tion col­lec­tive. Cette conces­sion, confir­mée par la consé­cra­tion des « ser­vices essen­tiels » et la mul­ti­pli­ca­tion des lois spé­ciales répres­sives, des­ti­nées à briser les mou­ve­ments sociaux, a cer­tai­ne­ment contri­bué à dépo­li­ti­ser les rela­tions de tra­vail, à mar­gi­na­li­ser la contes­ta­tion des rap­ports de pro­duc­tion, à décou­ra­ger les tra­vailleurs et tra­vailleuses et, à terme, à réduire la capa­cité de mobi­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions et à déso­li­da­ri­ser ce qui consti­tuait autre­fois une com­mu­nauté d’intérêts et de des­tins.

Troisièmement, en jouant le jeu du par­te­na­riat social pour pré­ser­ver les emplois et les acquis ins­ti­tu­tion­nels durant la période de crise et de restruc­tu­ra­tion éco­no­mique des années 1980 et 1990, le mou­ve­ment serait len­te­ment mais sûre­ment passé d’une stra­té­gie offen­sive à une stra­té­gie défen­sive de plus en plus dif­fi­cile à ren­ver­ser. En se retran­chant sur des luttes sec­to­rielles dis­tinctes, cette stra­té­gie aurait favo­risé l’effritement de la lutte glo­bale, au fur et à mesure que les attaques gou­ver­ne­men­tales et patro­nales s’en pre­naient iso­lé­ment aux groupes et mou­ve­ments sociaux, les divi­sant pour mieux régner. Dans ce contexte, la mobi­li­sa­tion s’avère de plus en plus dif­fi­cile, même en période de négo­cia­tion ou de crise sociale, notam­ment parce que l’individualisme, l’utilitarisme et une cer­taine idéo­lo­gie domi­nante dans les médias de masse pro­voquent dans les rangs plus de résis­tance que ne peuvent en sur­mon­ter les stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion ou d’éducation syn­di­cale et poli­tique mises de l’avant – et dont il importe par ailleurs de repen­ser la fonc­tion et les fon­de­ments.

Un mou­ve­ment à repen­ser

Au final, cri­tiquent les auteur-es, si les orga­ni­sa­tions syn­di­cales qué­bé­coises sont encore bien éta­blies, leur posi­tion de force est très rela­tive, tant sur le plan démo­cra­tique, poli­tique que syn­di­cal. Même dans les rela­tions de tra­vail, les gains ne sont pas tou­jours signi­fi­ca­tifs et se mesurent de plus en plus sou­vent à l’aune des reculs poten­tiels qu’ils ont permis d’éviter.

Ainsi, une réflexion auto­cri­tique urgente et pro­fonde doit désor­mais être entre­prise afin de repo­si­tion­ner, voire recon­ver­tir, le mou­ve­ment syn­di­cal. À lire Crevier et coll., si le mou­ve­ment syn­di­cal a perdu l’initiative, c’est qu’il a péché par excès d’orgueil de trois manières : en pri­vi­lé­giant l’institutionnalisation d’une logique de ser­vices et de rela­tions de tra­vail aux dépens de la lutte des classes ; en optant pour le repli défen­sif dans un contexte de restruc­tu­ra­tion éco­no­mique et d’offensives contre les acquis sociaux ; et, fina­le­ment, en culti­vant le par­te­na­riat social au nom de la paix indus­trielle dans une période de décons­truc­tion sociale. Pris dans le ressac de ses propres reculs stra­té­giques, le mou­ve­ment doit immé­dia­te­ment, selon les auteur-es, se réin­ven­ter à plus d’un titre.

Une telle démarche néces­site une nou­velle théo­ri­sa­tion, ou une repo­li­ti­sa­tion de la concep­tion du mou­ve­ment, ainsi qu’un repo­si­tion­ne­ment phi­lo­so­phique et stra­té­gique de l’action syn­di­cale. En ce sens, le néces­saire renou­veau syn­di­cal ne peut plus se conten­ter de micro-expé­riences cher­chant à s’accommoder ou à s’adapter au post­for­disme, mais doit au contraire repo­ser sur une dis­cus­sion large quant à la stra­té­gie glo­bale à mettre en œuvre pour lui faire échec, tant dans les milieux de tra­vail que sur la scène poli­tique et sociale.

À cette fin, Crevier et coll. appellent les tra­vailleurs et les tra­vailleuses à renouer avec une concep­tion glo­bale et libre de l’action syn­di­cale, lar­ge­ment ins­pi­rée du syn­di­ca­lisme de combat et tour­née vers la trans­for­ma­tion sociale. Cette pos­ture exige de renou­ve­ler en pro­fon­deur et de rame­ner en avant-plan la démo­cra­tie syn­di­cale au béné­fice d’une cer­taine décen­tra­li­sa­tion, voire d’une concep­tion de formes hori­zon­tales de pou­voir syn­di­cal. Dès lors, la néces­saire aug­men­ta­tion du pou­voir des membres dans et sur leurs milieux de tra­vail, unité de base du mou­ve­ment, appelle une action syn­di­cale plus directe et constante. De même, la soli­da­ri­sa­tion des luttes dans et hors des milieux de tra­vail exige de renouer avec les mou­ve­ments sociaux à tous les éche­lons et au-delà des inté­rêts cor­po­ra­tistes pour favo­ri­ser une lutte inter­sec­to­rielle glo­bale, par la résur­gence d’une société civile des mou­ve­ments sociaux unis. À cette fin, les orga­ni­sa­tions doivent réac­ti­ver des pro­grammes d’éducation syn­di­cale et popu­laire, qui font une large place à la conscien­ti­sa­tion poli­tique et à la maî­trise des leviers démo­cra­tiques, et pré­parent les membres à la mili­tance, à la soli­da­rité et à la mobi­li­sa­tion.

Enfin, à l’heure de la triple crise glo­bale (éco­no­mique, poli­tique, envi­ron­ne­men­tale) à laquelle le mou­ve­ment, selon Crevier et coll., est désor­mais confronté, la déli­cate ques­tion d’un vec­teur poli­tique (parti) ouvrier se pose avec urgence et doit être débat­tue sans com­plexe, si le mou­ve­ment sou­haite réa­lis­te­ment défi­nir et porter sa vision alter­na­tive de la société jusqu’aux portes du pou­voir et trans­for­mer les ins­ti­tu­tions en faveur d’un modèle social plus démo­cra­tique, plus juste et plus durable. Cela exige des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et sociales qu’elles réin­ves­tissent les leviers élec­to­raux et par­le­men­taires, et militent acti­ve­ment et sin­cè­re­ment pour une réforme des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, à com­men­cer par le mode de scru­tin.


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