Peuples indigènes, une lutte écosocialiste

Par Mis en ligne le 05 octobre 2010

Le 24 sep­tembre s’est tenue, à Paris, une confé­rence en défense des droits des peuples ori­gi­naires des Amériques. Hugo Blanco, diri­geant his­to­rique de la gauche et du mou­ve­ment paysan péru­vien et latino-amé­ri­cain, nous explique l’enjeu de leurs luttes.

Comment s’explique la résis­tance réso­lue des peuples indi­gènes ?

Hugo Blanco – En Amérique, la résis­tance indi­gène existe depuis cinq siècles. Mais actuel­le­ment sa force se mani­feste davan­tage parce que le niveau d’agression aug­mente. Les indi­gènes luttent contre le sac­cage des res­sources natu­relles et contre toutes les formes d’oppression : par rap­port à leurs langues, leur méde­cine, leurs arts, leur vision du cosmos… et contre le tra­vail forcé. L’agression du capi­ta­lisme n’a jamais été aussi forte. L’eau est volée pour appro­vi­sion­ner les mines qui – avec les entre­prises d’extraction du pétrole, du gaz, etc. – empoi­sonnent la popu­la­tion et le sol.

L’agression consiste aussi à détruire les forêts pour en exploi­ter le bois et pour créer des kilo­mètres de sur­faces des­ti­nées à l’élevage.

La construc­tion de digues pour l’installation de cen­trales hydro­élec­triques engendre par ailleurs l’expulsion des popu­la­tions, car en les pri­vant d’eau, cela les empêche de vivre de leurs plan­ta­tions.

L’agro-industrie est une autre agres­sion. La mono­cul­ture appau­vrit le sol et uti­lise, en outre, des engrais, her­bi­cides et insec­ti­cides chi­miques, alors que les pay­sans de ces ter­ri­toires pra­tiquent la rota­tion des cultures et les cultures asso­ciées – en plan­tant dif­fé­rentes espèces sur un même lieu – et uti­lisent des engrais orga­niques.

Ces agres­sions de plus en plus fortes, pro­voquent ainsi une résis­tance indi­gène crois­sante.

Quels sont leurs outils pour résis­ter ?

La lutte des peuples indi­gènes concerne aussi leur orga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire : les pro­blèmes de l’ensemble sont réso­lus par l’ensemble de la popu­la­tion. Et c’est aussi leur force.

Les mul­ti­na­tio­nales ont com­pris que les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires menacent leurs pro­duc­tions. Au niveau ins­ti­tu­tion­nel, elles réus­sissent à obte­nir des gou­ver­ne­ments, une légis­la­tion contre ces com­mu­nau­tés. Elles n’hésitent donc pas à recou­rir aux actions vio­lentes comme les assas­si­nats d’indigènes, les dénon­cia­tions, la prison…

Certaines orga­ni­sa­tions ras­semblent l’ensemble de com­mu­nau­tés d’indigènes, comme dans des par­ties de la forêt péru­vienne, en Cali en Colombie, les Cunas des îles de Panama. Le meilleur exemple est celui des zapa­tistes du Chiapas, au Mexique, où il existe un gou­ver­ne­ment col­lec­tif dont les membres tournent et ne sont pas rému­né­rés pour exer­cer leur rôle dans l’exécutif ou d’élu. C’est un gou­ver­ne­ment exclu­si­ve­ment civil et les membres de l’armée zapa­tiste ne peuvent y par­ti­ci­per.

Quels sont les fon­de­ments de la pensée des indi­gènes ?

Tout d’abord, cer­tains prin­cipes sont com­muns aux peuples indi­gènes de la pla­nète comme les abo­ri­gènes, par exemple, mais éga­le­ment ceux d’Amérique, d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie.

L’axe prin­ci­pal est la grande inter­ac­tion avec la nature, car la nature est leur vie. Ensuite, les déci­sions qui affectent la col­lec­ti­vité doivent être prises par la col­lec­ti­vité, et non par l’individu. Ce que les intel­lec­tuels appellent « el buen vivir » (le bien vivre), c’est-à-dire le bon­heur, ne se résume pas à l’argent, à la consom­ma­tion de ce qui est à la mode et qui pro­voque l’admiration et la jalou­sie des uns envers les autres.

Une autre carac­té­ris­tique de leur pensée est le res­pect des ancêtres et des des­cen­dants, alors que l’idéologie néo­li­bé­rale pousse de plus en plus à vivre en fonc­tion du pré­sent et des pré­sents, en expul­sant les per­sonnes âgées des acti­vi­tés sociales.

Enfin, le res­pect de la diver­sité : chaque peuple indi­gène a ses propres habi­tudes ves­ti­men­taires, parle sa propre langue. Malgré cette diver­sité, ils s’organisent de façon uni­taire pour la défense de leur ter­ri­toire, de la nature, comme c’est le cas pour la défense de la forêt ama­zo­nienne.

Leurs luttes favo­risent la pres­sion sur la société pour obte­nir des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes.

Quels sont les points com­muns entre nos luttes et les leurs ?

Leurs rébel­lions sont pro­fon­dé­ment poli­tiques parce qu’il s’agit de déci­der qui va gou­ver­ner sur leurs ter­ri­toires : les entre­prises mul­ti­na­tio­nales ou la popu­la­tion qui refuse leurs mines ou leurs acti­vi­tés. Les gou­ver­ne­ments qui imposent les acti­vi­tés des mul­ti­na­tio­nales dans ces ter­ri­toires le font au nom du déve­lop­pe­ment, mais il faudra deman­der aux indi­gènes quel déve­lop­pe­ment ils veulent.

En mots occi­den­taux, les indi­gènes sont enga­gés dans une lutte éco­so­cia­liste pour la défense de la nature et le res­pect de leur orga­ni­sa­tion col­lec­tive démo­cra­tique.

* Paru dans Hebdo TEAN 71 (30/09/10).

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