Lettre à Alexis

Petite politique de la résistance à l’usage de mon fils

Par Mis en ligne le 07 mai 2012
« La déso­béis­sance civile est le droit impres­crip­tible de tout citoyen. Il ne sau­rait y renon­cer sans cesser d’être un homme. »
— Gandhi

Tu as été conçu en hiver et tu es arrivé juste avant le « prin­temps qué­bé­cois ». Tu es mon fils et tes parents sont déjà fiers de toi. Nous avons mani­festé trois fois ensemble, en mars et en avril, toi dans ta pous­sette et nous, forts d’une pan­carte sur laquelle on pou­vait lire le slogan Printemps érable. Les étu­diants mani­fes­taient, ils mani­festent aujourd’hui, nous mani­fes­tons à leur côté, mais le gou­ver­ne­ment libé­ral ne veut pas entendre la rue, là où, sou­vent, la poli­tique se joue. Le climat pour­tant forme des hommes et des poli­tiques. Tu as vu le jour dans un Québec vic­time de mépris – nous sommes dans une pro­vince – et tu connaî­tras un monde en crise. Tu seras un jour un étu­diant, un homme et tu vou­dras en savoir plus sur l’histoire, l’invention de la démo­cra­tie et les biens com­muns. Tu vou­dras peut-être com­prendre le contexte de nos photos de la « tem­pête d’Avril 2012 » et savoir pour­quoi tant de gens mar­chaient. Puisque l’histoire est là, sous nos yeux, je t’adresserai rapi­de­ment ces quelques mots.

L’histoire, la démo­cra­tie et les biens com­muns

L’histoire est la longue marche des peuples. Contre la peur, elle vise à pro­cu­rer plus de liberté. La démo­cra­tie, elle, est un régime poli­tique qui sup­pose que la dis­cus­sion et la volonté de la majo­rité sont supé­rieures à la vio­lence. Elle exige que l’information soit acces­sible au plus grand nombre. Un bien est commun lorsque son usage et ses béné­fices se par­tagent sans coût et au plus grand nombre. Comme tu le réa­li­se­ras bien­tôt Alexis, le Québec a encore beau­coup à apprendre de l’histoire poli­tique. Car son peuple n’est pas libre, sa démo­cra­tie est détour­née de sa fin par la sphère privée et l’éducation n’est plus consi­dé­rée comme un bien commun.

À qui sert la démo­cra­tie qué­bé­coise ?

Alexis, nous avons marché et nous mar­che­rons encore sans doute. Mais avons-nous marché pour rien ? Après avoir fait défer­ler une marée humaine de 200 000 per­sonnes le 22 mars der­nier sur Montréal et s’être donné un prin­temps poli­tique, les étu­diants ne sont pas encore res­pec­tés par le gou­ver­ne­ment. Ils ont mani­festé de manière ori­gi­nale et paci­fique pen­dant dix semaines et la ministre ne veut pas dis­cu­ter. Elle dit vou­loir, mais ce n’est pas clair. Elle aime les condi­tions, cette ministre de l’Éducation. Elle quitte la table en excluant la CLASSE. Toute crise exige un bouc émis­saire com­mode. La ministre ne met pas d’eau dans son vin et trouve un pré­texte pour accu­ser les étu­diants. Que c’est triste. Son col­lègue à la sécu­rité, pas très subtil, accuse direc­te­ment le porte-parole de la CLASSE. Pourquoi se com­por­ter ainsi ?

Or, que faire quand on a signé des dizaines de péti­tion et que rien ne change ? Que faire quand les médias « conver­gents » sont inca­pables de cou­vrir, dans un bul­le­tin de fin de soirée, la jour­née la Terre a laquelle nous avons par­ti­cipé et qui a réuni 250 000 per­sonnes à Montréal ? Que dire quand les jour­naux ne rap­portent pas les unes et les man­chettes des autres médias, c’est-à-dire les jour­naux alter­na­tifs et les blogues ? Quand le pou­voir est concen­tré dans les mains de quelques-uns et qu’on parle encore de démo­cra­tie, ment-on à la popu­la­tion ? À qui peut-elle servir, cette démo­cra­tie à géo­mé­trie variable, lorsque le gou­ver­ne­ment ne se sent pas concerné par la grève, qu’il joue sur les mots et qu’il se moque de ceux qui mani­festent depuis si long­temps ? Nous res­pec­tons le fait qu’une partie de la popu­la­tion appuie le gou­ver­ne­ment libé­ral, que cer­taines per­sonnes ne pensent pas comme nous et qu’elles veulent que l’éducation coûte plus cher encore, mais nous croyons repré­sen­ter une partie non négli­geable de la popu­la­tion. On nous doit au moins le res­pect.

Ne devons-nous pas envi­sa­ger la déso­béis­sance civile ?

Dans le cas de figure où nous ne sommes pas recon­nus ni res­pec­tés, ne devons-nous pas déso­béir, demande ton oncle qui porte éga­le­ment le carré rouge ? Devons-nous encore obéir col­lec­ti­ve­ment quand les lois sont injustes ? La déso­béis­sance à une loi injuste ne devient-elle pas une néces­sité de la civi­lité ? Le citoyen ne peut pas se conten­ter sim­ple­ment d’obéir, il doit aussi juger lui-même du contexte des lois et de leur signi­fi­ca­tion. J’ajoute : devons-nous obéir aux lois lorsque la cor­rup­tion est géné­ra­li­sée ou quand la poli­tique se moque de nous ? N’y a-t-il pas sus­pen­sion de la loi lorsque l’État est injuste ? Lorsque son inac­tion et son mépris favo­risent la vio­lence ?

La vio­lence ne vient pas de la rue, d’où le cynisme ambiant

J’écris toutes ces ques­tions, mon fils, parce que la ministre Beauchamp, isolée de son caucus, a ren­con­tré les repré­sen­tants étu­diants, après dix semaines de conflit seule­ment, mais que le pro­blème reste entier. Le climat est par­tout sen­sible. La tem­pête a lieu autour de nous. J’écris ma lettre de la GBQ, Alexis, tu es à côté de moi, et j’entends les héli­co­ptères tour­ner au-dessus de la place Émilie-Gamelin où une mani­fes­ta­tion est prévue. Ce bruit assour­dis­sant t’a fait perdre ta suce, c’est dire à quel point nous sommes sur un pied de guerre… Ils seront entre 5000 et 10 000 mani­fes­tants dans 20 minutes, nous serons entou­rés de pirates et de fli­bus­tiers sans arme. Le gou­ver­ne­ment choi­sira l’état d’exception et accu­sera de sa dérive, c’est une pré­vi­sion, des « porte-parole » étu­diants deve­nus, par les médias, des célé­bri­tés. Est-ce que cette situa­tion l’avantage ou l’avantagera ? Nul ne peut le dire avant la tenue d’élections. Le cynisme, lui, ne dis­pa­raî­tra pas de sitôt.

Une véri­table démo­cra­tie repose sur la dis­cus­sion et l’information libre

Alexis, il faut pour­tant que tu saches : la mau­vaise poli­tique impose au lieu de dis­cu­ter. Une partie gran­dis­sante de la popu­la­tion du Québec ne croit plus à la démo­cra­tie, ce qui pro­fite à quelques-uns bien nantis, et voit de la cor­rup­tion par­tout. Elle ne sera plus dupe bien­tôt : elle com­mence à réa­li­ser que les poli­ti­ciens déchargent leurs res­pon­sa­bi­li­tés sur la police dont le seul art, en plus de servir des coups de matraque, répandre du poivre, lancer des bombes et encer­cler de jeunes indi­gnés, est de décla­rer les mani­fes­ta­tions « illé­gales ». La police était en otage du gou­ver­ne­ment libé­ral, elle est deve­nue de plus en plus vio­lente. ONU et Amnistie regardent main­te­nant du côté du Québec car notre police, lasse et fati­guée de jouer au chat et à la souris, se retourne contre nous et frappe sur des per­sonnes désar­mées…

Les mani­fes­ta­tions paci­fiques, Alexis, ne sont pas cou­vertes par les médias privés, et seule la casse inté­resse les jour­na­listes les plus actifs. Nous étions 200 000 dans les rues à mar­cher paci­fi­que­ment, le bul­le­tin nous a oubliés ; ils sont au moins 5000 au parc ce soir, avec 50 cas­seurs, et la mani­fes­ta­tion sera peut-être retrans­mise et inter­pré­tée en direct sur les réseaux en continu. Le Québec doit revoir la struc­ture de ses médias. Il doit se doter d’une véri­table poli­tique média­tique. Dans pareille démo­cra­tie, où le prin­cipe de la déso­béis­sance civile n’est pas com­pris, où les étu­diants paci­fiques doivent écar­ter de leurs mains les cas­seurs pour ne pas avoir à condam­ner la vio­lence le len­de­main, où la popu­la­tion en colère est aban­don­née à elle-même face aux Ordres, n’est-il pas jus­ti­fié que des indi­gnés résistent à des poli­ciers montés qui jouent aux sol­dats ? Mais où nous mènera cette « tem­pête d’avril 2012 » ? Bien malin celui qui le dira.

Marcher encore pour que rien ne change ?

Pour reprendre une belle idée de Daniel Innerarity, l’un des amis de ton père, l’indignation doit entrer dans la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle struc­tu­rée pour être effec­tive. Hier et aujourd’hui, au Québec, on voit que la popu­la­tion insa­tis­faite de l’Assemblée natio­nale n’a que bien peu de pou­voir sur un gou­ver­ne­ment libé­ral qui, usé par le pou­voir, a pour­tant été élu démo­cra­ti­que­ment. Elle est indi­gnée : elle marche et mani­feste, elle écrit des lettres, celle-ci s’ajoute aux autres, elle y va de per­for­mances en per­for­mances, elle signe des péti­tions, mais rien ne change.

Les Québécois ne devront pas seule­ment se pré­sen­ter aux urnes, voter contre le parti libé­ral, mais ils devront aussi réno­ver leur démo­cra­tie qui est malade. Ils devront com­battre la peur du chan­ge­ment. Le pre­mier défi de ceux qui pren­dront le pou­voir sera d’interpréter notre crise sociale, la tem­pête d’Avril. Le prin­temps qué­bé­cois n’est pas une erreur d’appellation, une crise super­fi­cielle, c’est une crise véri­table à l’intérieur du Québec, c’est une occa­sion idéale de chan­ger un modèle de gou­ver­nance qui peut, s’il le veut, conti­nuer d’ignorer un mou­ve­ment social sans pré­cé­dent.

Dominic Desroches, 1er mai 2012
Philosophie / Ahuntsic

Les commentaires sont fermés.