L’approche de Marx

Historiquement, l’approche la plus influente dans la réflexion sur les alter­na­tives au capi­ta­lisme est celle déve­lop­pée par Karl Marx. Sa solu­tion au pro­blème de l’élaboration d’une alter­na­tive cré­dible au capi­ta­lisme, si elle s’est avérée insa­tis­fai­sante au bout du compte, était intel­lec­tuel­le­ment brillante. Plutôt que de déve­lop­per un modèle théo­rique sys­té­ma­tique capable de démon­trer la pos­si­bi­lité d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice viable, il pro­po­sait une théo­rie de « l’impossibilité » à long terme du capi­ta­lisme. Ses argu­ments sont bien connus : à cause de sa dyna­mique et de ses contra­dic­tions internes, le capi­ta­lisme détruit ses propres condi­tions d’existence. Cette théo­rie est déter­mi­niste : à long terme le capi­ta­lisme devien­dra un ordre social impos­sible, de sorte qu’une cer­taine alter­na­tive devra néces­sai­re­ment appa­raître.

Le tour consiste alors à rendre cré­dible l’idée qu’une orga­ni­sa­tion démo­cra­tique et éga­li­taire de l’économie et de la société consti­tue une forme plau­sible d’une telle alter­na­tive. Sur ce point, la théo­rie de Marx est par­ti­cu­liè­re­ment élé­gante, car les contra­dic­tions qui poussent le capi­ta­lisme en avant dans sa tra­jec­toire d’auto-érosion créent aussi l’agent his­to­rique – la classe ouvrière – ayant à la fois un inté­rêt à la mise en place d’une société démo­cra­tique et éga­li­taire et une capa­cité crois­sante à tra­duire ses inté­rêts en actions. D’après ces élé­ments, la théo­rie du socia­lisme telle que Marx l’a for­mu­lée pour­rait être consi­dé­rée comme prag­ma­tiste, car elle est cen­trée sur la capa­cité des ouvriers créa­tifs et soli­daires à résoudre les pro­blèmes : tandis que le capi­ta­lisme évolue vers une crise et un déclin à long terme qui tend à s’accélérer, la classe ouvrière déve­loppe l’organisation poli­tique col­lec­tive néces­saire pour s’emparer du pou­voir d’État, ins­tau­rer une rup­ture avec le capi­ta­lisme et construire expé­ri­men­ta­le­ment une alter­na­tive socia­liste. En un sens, Marx com­bine ainsi une théo­rie hau­te­ment déter­mi­niste de la chute du capi­ta­lisme – dont le mou­ve­ment est régi par des lois qui le ren­dront en défi­ni­tive impos­sible à main­te­nir – et une théo­rie lar­ge­ment volon­ta­riste de la construc­tion de l’alternative.

Cette théo­rie fut une avan­cée intel­lec­tuelle extra­or­di­naire, ani­mant des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques radi­caux pen­dant plus d’un siècle. Cependant, sur cer­tains points cru­ciaux, elle est erro­née et ne peut à mon sens consti­tuer le fon­de­ment du projet éga­li­taire, tou­jours d’actualité, capable de remettre le capi­ta­lisme en cause. Je me conten­te­rai ici de noter quatre pro­blèmes cen­traux.

Premièrement, les argu­ments mar­xistes clas­siques en faveur de la thèse-clé de la théo­rie – selon laquelle le capi­ta­lisme se détruit néces­sai­re­ment lui-même et sera donc néces­sai­re­ment rem­placé par une alter­na­tive – sont insa­tis­fai­sants. Cette pré­dic­tion dépend de l’affirmation que le capi­ta­lisme n’a pas seule­ment ten­dance à connaître des crises pério­diques, mais qu’il y a une ten­dance sys­té­ma­tique à l’intensification des crises avec le temps – une affir­ma­tion dont les fon­de­ments théo­riques sont contes­tables.

Deuxièmement, la pré­dic­tion mar­xiste clas­sique sur les trans­for­ma­tions des struc­tures de classe capi­ta­listes vers une pro­lé­ta­ri­sa­tion de plus en plus homo­gène s’est avérée inexacte. Alors qu’il est assu­ré­ment vrai que le cours du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste a incor­poré une part crois­sante de la main-d’œuvre dans des rela­tions d’emploi capi­ta­listes, tout du moins dans le monde capi­ta­liste déve­loppé, cela n’a pas déclen­ché un pro­ces­sus plus intense de pro­lé­ta­ri­sa­tion et d’homogénéisation de classe, mais plutôt une évo­lu­tion vers des struc­tures de classe de plus en plus com­plexes. Les posi­tions contra­dic­toires à l’intérieur des rap­ports de classe ont pro­li­féré, le tra­vail indé­pen­dant a aug­menté de façon constante dans la plu­part des pays capi­ta­listes déve­lop­pés depuis le milieu des années 70, une pro­por­tion signi­fi­ca­tive de la classe ouvrière pos­sède des actions via les « plans de stock-options pour sala­riés » et les fonds de pen­sion, les foyers sont deve­nus plus hété­ro­gènes en termes de classe à mesure que les femmes mariées sont entrées plus nom­breuses dans la popu­la­tion active, et les tra­jec­toires de car­rière intro­duisent une incer­ti­tude tem­po­relle dans les posi­tions de classe. Aucune de ces formes de com­plexité des rap­ports de classe ne signi­fie que l’importance des classes décline dans la vie des gens, ni que les struc­tures de classe deviennent d’une façon ou d’une autre moins fon­da­men­ta­le­ment capi­ta­listes ; elles montrent plutôt les façons dont les trans­for­ma­tions struc­tu­relles du capi­ta­lisme ont affai­bli la thèse de la rela­tion de plus en plus homo­gène entre la classe ouvrière et le capi­ta­lisme.

Troisièmement, les capa­ci­tés col­lec­tives de classe quant à la remise en cause du capi­ta­lisme ne se sont pas sys­té­ma­ti­que­ment ren­for­cées avec le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. C’est en partie à cause de l’hétérogénéité d’intérêts à l’intérieur de la classe ouvrière au sens large, mais c’est aussi du fait de la robus­tesse de diverses formes de col­la­bo­ra­tion de classes qui entame la capa­cité à remettre en cause le sys­tème. Enfin, la théo­rie de la trans­for­ma­tion par la rup­ture n’est pas un fon­de­ment plau­sible pour la construc­tion d’une trans­cen­dance démo­cra­tique et éga­li­taire du capi­ta­lisme. Alors que des remises en cause révo­lu­tion­naires du capi­ta­lisme ont existé, les exemples his­to­riques de trans­for­ma­tion par la rup­ture n’ont jamais été capables de main­te­nir un pro­ces­sus pro­longé, démo­cra­tique et expé­ri­men­tal, de construc­tion d’institutions. La théo­rie volon­ta­riste de l’édification d’institutions alter­na­tives et éman­ci­pa­trices dépend de la par­ti­ci­pa­tion active, créa­trice et auto­nome des gens ordi­naires dans un pro­ces­sus de déli­bé­ra­tion et de prise de déci­sion. De brefs épi­sodes d’une telle par­ti­ci­pa­tion ont existé, au sein des ten­ta­tives de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire du capi­ta­lisme, mais ils ont tou­jours été de courte durée et rela­ti­ve­ment isolés. Certes, il est dif­fi­cile de diag­nos­ti­quer les rai­sons de ces échecs, mais il est pro­bable que les formes concen­trées de pou­voir poli­tique et d’organisation néces­saires pour réus­sir à pro­duire une rup­ture révo­lu­tion­naire avec les ins­ti­tu­tions capi­ta­listes sont elles-mêmes incom­pa­tibles avec les pra­tiques par­ti­ci­pa­tives néces­saires à l’expérimentation démo­cra­tique. Les partis révo­lu­tion­naires sont peut-être des « armes orga­ni­sa­tion­nelles » effi­caces pour ren­ver­ser les États capi­ta­listes dans cer­taines cir­cons­tances, mais ils semblent être des moyens extrê­me­ment inef­fi­caces pour la construc­tion d’une alter­na­tive démo­cra­tique éga­li­taire. En consé­quence, les exemples empi­riques dont nous dis­po­sons de rup­tures avec le capi­ta­lisme ont engen­dré des formes d’organisation éco­no­mique fon­dées sur des bureau­cra­ties d’État plutôt que sur une alter­na­tive démo­cra­tique et éga­li­taire au capi­ta­lisme.

Une approche alter­na­tive des alter­na­tives

La théo­rie mar­xiste clas­sique des alter­na­tives au capi­ta­lisme est pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans une théo­rie déter­mi­niste des traits essen­tiels de la tra­jec­toire du capi­ta­lisme : en pré­di­sant les contours de son deve­nir, Marx espé­rait contri­buer à la réa­li­sa­tion d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice. En l’absence d’une telle théo­rie, la tâche de défendre de façon cré­dible l’idée d’une alter­na­tive éman­ci­pa­trice viable au capi­ta­lisme est plus dif­fi­cile. Une stra­té­gie, bien sûr, serait de tenter de déve­lop­per un plan com­plet des ins­ti­tu­tions socia­listes, de démon­trer que ces ins­ti­tu­tions fonc­tion­ne­raient effi­ca­ce­ment, et ensuite d’élaborer une feuille de route indi­quant les iti­né­raires pos­sibles du monde tel que nous le connais­sons à cette des­ti­na­tion. Avec une feuille de route en main, notre tâche prin­ci­pale serait de conce­voir le bon type de véhi­cule pour faire le voyage.

Aucune théo­rie sociale exis­tante n’est suf­fi­sam­ment puis­sante pour ne serait-ce que com­men­cer à construire une telle carte com­plète des des­ti­na­tions sociales pos­sibles au-delà du capi­ta­lisme. Il se pour­rait bien qu’une telle théo­rie soit impos­sible dans son prin­cipe même ; le chan­ge­ment social s’avère en effet trop com­plexe et trop pro­fon­dé­ment affecté par des enchaî­ne­ments contin­gents de pro­ces­sus de cau­sa­lité pour être repré­senté sous forme de plan. Quoi qu’il en soit, aucune carte n’est dis­po­nible. Et pour­tant nous vou­lons quit­ter le lieu où nous sommes à cause de ses maux et de ses injus­tices. Que faire ?

Plutôt que la méta­phore de la feuille de route nous gui­dant vers une des­ti­na­tion connue, nous pour­rions plutôt penser le projet de chan­ge­ment social éman­ci­pa­teur comme un voyage d’exploration. Nous quit­tons le monde connu équi­pés de dis­po­si­tifs de navi­ga­tion qui nous indiquent la direc­tion dans laquelle nous nous dépla­çons et de quelle dis­tance nous nous sommes éloi­gnés du point de départ, mais sans carte qui expo­se­rait l’itinéraire entier de l’origine au point final. Cela implique des dan­gers, bien évi­dem­ment : nous pour­rions ren­con­trer des obs­tacles impré­vus qui nous obli­ge­raient à avan­cer dans une direc­tion que nous n’avions pas choi­sie à l’avance ; nous pour­rions être amenés à faire marche arrière et à tenter un nouvel iti­né­raire. Peut-être qu’avec les tech­no­lo­gies que nous inven­te­rions en chemin, nous pour­rions créer une sorte de sur­plomb arti­fi­ciel et voir un peu plus loin dans l’espace. Au bout du compte, nous pour­rions décou­vrir qu’il y a des limites abso­lues à notre avan­cée, mais en sachant au moins si nous allons dans la bonne direc­tion.

Cette approche de la pensée des alter­na­tives éman­ci­pa­trices conserve une vision for­te­ment nor­ma­tive de la vie au-delà du capi­ta­lisme, tout en recon­nais­sant les limites de nos connais­sances sur les pos­si­bi­li­tés réelles de trans­cen­der le sys­tème capi­ta­liste. Il ne s’agit pas d’embrasser la fausse cer­ti­tude qu’il existe des limites infran­chis­sables à la construc­tion d’une alter­na­tive démo­cra­tique éga­li­taire : l’absence de connais­sances scien­ti­fiques solides sur les limites du pos­sible s’applique non seule­ment aux pers­pec­tives des alter­na­tives radi­cales mais aussi à la dura­bi­lité du capi­ta­lisme. La ques­tion cru­ciale pour entre­prendre un tel voyage d’exploration est l’utilité de notre dis­po­si­tif de navi­ga­tion. Nous avons donc besoin de construire ce que l’on pour­rait appe­ler une bous­sole socia­liste : les prin­cipes qui nous disent si nous allons dans la bonne direc­tion.

Les concep­tions du socia­lisme

La plu­part des dis­cus­sions sur le socia­lisme construisent le concept en termes de contraste binaire avec le capi­ta­lisme. La stra­té­gie stan­dard est de com­men­cer par une dis­cus­sion sur les dif­fé­rentes façons d’organiser la pro­duc­tion, et, de là, de défi­nir le capi­ta­lisme comme un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel la pro­duc­tion est orien­tée vers la maxi­mi­sa­tion du profit à tra­vers l’échange sur le marché, les moyens de pro­duc­tion sont soumis à la pro­priété privée et ne sont pas pos­sé­dés par les tra­vailleurs, ces der­niers étant donc contraints de vendre leur force de tra­vail pour obte­nir de quoi vivre. Le socia­lisme est défini par la néga­tion d’une ou plu­sieurs de ces condi­tions. Puisque le point cen­tral du concept de capi­ta­lisme est la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, cela a géné­ra­le­ment signi­fié que le socia­lisme est com­pris comme la pro­priété publique sous une forme ou une autre, l’exemple le plus typique étant le dis­po­si­tif ins­ti­tu­tion­nel de la pro­priété éta­tique. Je vais éla­bo­rer ici une approche alter­na­tive de la for­mu­la­tion du concept de socia­lisme dans lequel il est dis­tin­gué de deux formes alter­na­tives d’organisation éco­no­mique, et pas une seule : le capi­ta­lisme et l’étatisme.

Le capi­ta­lisme, l’étatisme et le socia­lisme peuvent être consi­dé­rés comme des modes alter­na­tifs d’organisation des rela­tions de pou­voir à tra­vers les­quels les res­sources éco­no­miques sont allouées, contrô­lées et uti­li­sées. Tout d’abord, et de façon sché­ma­tique, nous pou­vons défi­nir ainsi ces trois concepts, sous l’angle du pou­voir :

– le capi­ta­lisme est un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel les moyens de pro­duc­tion sont soumis à la pro­priété privée. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice du pou­voir éco­no­mique. Les inves­tis­se­ments et le contrôle de la pro­duc­tion sont le résul­tat de l’exercice du pou­voir éco­no­mique par les pro­prié­taires du capi­tal.

– l’étatisme est un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel les moyens de pro­duc­tions appar­tiennent à l’État. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice du pou­voir éta­tique. Les agents de l’État contrôlent le pro­ces­sus d’investissement et la pro­duc­tion à tra­vers une forme de méca­nisme admi­nis­tra­tif d’État.

– le socia­lisme, quant à lui, est un mode d’organisation éco­no­mique dans lequel les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent col­lec­ti­ve­ment à la société entière. L’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux y sont donc réa­li­sés par l’exercice de ce que l’on peut appe­ler le « pou­voir social ». Le pou­voir social s’enracine dans la capa­cité à mobi­li­ser les gens dans des actions de coopé­ra­tion volon­taires et col­lec­tives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être consi­dé­rée sim­ple­ment comme un espace d’activité, de socia­bi­lité et de com­mu­ni­ca­tion, mais aussi comme un espace de pou­voir réel. Le pou­voir social est à dis­tin­guer du pou­voir éco­no­mique, fondé sur la pro­priété et le contrôle de res­sources éco­no­miques, et du pou­voir éta­tique, fondé sur le contrôle de la pro­duc­tion et de l’application de règles sur un ter­ri­toire donné. La démo­cra­tie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spé­ci­fique de lier pou­voir social et pou­voir éta­tique : dans l’idéal démo­cra­tique, le pou­voir éta­tique est plei­ne­ment subor­donné au pou­voir social et res­pon­sable devant lui. La démo­cra­tie est donc, en soi, un prin­cipe pro­fon­dé­ment socia­liste. Si « démo­cra­tie » est le nom donné à la subor­di­na­tion du pou­voir éta­tique au pou­voir social, « socia­lisme » est celui de la subor­di­na­tion du pou­voir éco­no­mique au pou­voir social. Dans le socia­lisme, le contrôle sur l’investissement et la pro­duc­tion est orga­nisé selon un cer­tain méca­nisme d’appropriation sociale.

Cette idée d’un socia­lisme enra­ciné dans le pou­voir social n’est pas la façon conven­tion­nelle de com­prendre le socia­lisme. En effet, de nom­breuses per­sonnes uti­lisent le terme « socia­lisme » pour décrire ce que j’appelle ici l’étatisme. Cette nou­velle concep­tua­li­sa­tion, cepen­dant, saisit bien une idée morale cen­trale dans le socia­lisme : c’est une éco­no­mie orga­ni­sée de façon à répondre aux aspi­ra­tions et aux besoins des gens ordi­naires, et non des élites, et, pour ce faire, l’économie doit d’une façon ou d’une autre être contrô­lée par les gens ordi­naires – c’est-à-dire, subor­don­née au pou­voir social.

Il est impor­tant d’être clair sur le champ concep­tuel dont on dresse ici la carte : il s’agit bien de dif­fé­rents modes d’organisation éco­no­mique, mais c’est seule­ment dans le capi­ta­lisme que le pou­voir fondé sur l’économie joue le rôle pré­do­mi­nant quant à la déter­mi­na­tion de l’usage des res­sources éco­no­miques. Dans l’étatisme et le socia­lisme, une forme de pou­voir dis­tinct de l’économie elle-même joue le rôle domi­nant dans l’allocation des res­sources éco­no­miques pour des usages alter­na­tifs. Il demeure, bien sûr, que le pou­voir éta­tique et le pou­voir social existent dans le capi­ta­lisme, mais ils ne jouent pas un rôle cen­tral dans l’allocation et l’usage directs des res­sources éco­no­miques.

Pour chacun de ces trois idéaux-types, il est pos­sible d’imaginer une forme extrême réser­vant le contrôle des res­sources éco­no­miques à un type, et un seul, de pou­voir. Le tota­li­ta­risme sera alors com­pris comme une forme d’hyper-étatisme dans lequel le pou­voir d’État n’est pas sim­ple­ment la prin­ci­pale forme de pou­voir régu­lant les pro­ces­sus éco­no­miques, mais où le pou­voir éco­no­mique et le pou­voir social dis­pa­raissent lar­ge­ment. Dans un capi­ta­lisme liber­ta­rien, l’État s’atrophie jusqu’à ne plus appa­raître que comme un « veilleur de nuit », avec pour seules fonc­tions de faire res­pec­ter les droits de pro­priété et d’assurer que les acti­vi­tés com­mer­ciales pénètrent toutes les sphères de la société civile, sou­met­tant toute chose au marché. L’exercice du pou­voir éco­no­mique expli­que­rait ainsi presque entiè­re­ment l’allocation et l’utilisation des res­sources ; les citoyens sont alors réduits à de purs consom­ma­teurs ato­mi­sés, qui font des choix indi­vi­duels sur un marché mais n’exercent aucun contrôle col­lec­tif sur l’économie, à tra­vers notam­ment des asso­cia­tions rele­vant de la société civile. Le com­mu­nisme, tel qu’il est com­pris dans le mar­xisme clas­sique, est une forme de société dans laquelle l’État a dépéri et où l’économie est absor­bée dans la société civile, cette der­nière étant conçue comme l’activité libre et coopé­ra­tive d’individus asso­ciés.

Aucune de ces formes extrêmes ne pour­rait consti­tuer une forme stable et repro­duc­tible d’organisation sociale. Le tota­li­ta­risme s’est révélé inca­pable d’éliminer com­plè­te­ment les réseaux sociaux infor­mels, qui sont au fon­de­ment d’interactions sociales coopé­ra­tives outre­pas­sant le contrôle direct de l’État, et le fonc­tion­ne­ment pra­tique des ins­ti­tu­tions éco­no­miques ne fut jamais entiè­re­ment subor­donné à la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. Non seule­ment le capi­ta­lisme consti­tue­rait un ordre social chao­tique et non-repro­duc­tible si l’État jouait le rôle mini­ma­liste que lui accordent les fan­tasmes liber­ta­riens. Mais, comme l’a montré Polanyi, il fonc­tion­ne­rait aussi de manière beau­coup plus instable si la société civile était absor­bée dans l’économie et se voyait ainsi réduite à une sphère com­plè­te­ment mar­chan­di­sée et ato­mi­sée de la vie sociale. Le com­mu­nisme pur s’avère éga­le­ment un fan­tasme uto­pique, tant il est dif­fi­cile d’imaginer une société com­plexe privée de tout moyen auto­ri­taire d’élaborer et de faire res­pec­ter des règles (un « État »). Les formes, réa­li­sables et durables, d’organisation sociale à grande échelle, impliquent ainsi des rela­tions réci­proques entre ces trois formes de pou­voir.

Au sein d’une telle concep­tua­li­sa­tion géné­rale, le capi­ta­lisme, l’étatisme et le socia­lisme devraient être pensés non sim­ple­ment comme des idéaux-types dis­tincts, mais aussi comme des variables. Plus les déci­sions prises par les acteurs exer­çant le pou­voir éco­no­mique sur la base de la pro­priété privée déter­minent l’allocation et l’utilisation des res­sources, plus la struc­ture éco­no­mique sera dite capi­ta­liste. Plus le pou­voir exercé par l’intermédiaire de l’État déter­mine l’allocation et l’utilisation des res­sources, plus la société sera consi­dé­rée comme éta­tiste. Et plus le pou­voir enra­ciné dans la société civile déter­mine ces allo­ca­tions et cette uti­li­sa­tion, plus la société se rap­proche du socia­lisme. Il existe de mul­tiples cas, com­plexes et hybrides, dans les­quels – par exemple – une société appa­raît capi­ta­liste d’un cer­tain point de vue et éta­tiste ou socia­liste d’un autre point de vue.

L’idée de struc­tures éco­no­miques mêlant dif­fé­rents rap­ports de pou­voir s’avère fon­da­men­tale pour penser la trans­for­ma­tion de ces struc­tures. Toutes les socié­tés capi­ta­listes exis­tantes contiennent des élé­ments signi­fi­ca­tifs d’étatisme, dans la mesure où les États répar­tissent par­tout une partie de la plus-value totale sous la forme d’investissements dans des sec­teurs tels que les infra­struc­tures publiques, la défense ou l’éducation. Par ailleurs, dans toutes les socié­tés capi­ta­listes, l’État ôte cer­tains pou­voirs aux pro­prié­taires privés des moyens de pro­duc­tion, par exemple lorsque les États capi­ta­listes imposent aux entre­prises des normes en matière de santé ou de sécu­rité. Le pou­voir d’État, davan­tage que le pou­voir éco­no­mique, contrôle ces aspects spé­ci­fiques de la pro­duc­tion, et on peut affir­mer dans cette mesure que cet aspect de la pro­priété a été trans­féré à l’État. Les socié­tés capi­ta­listes ren­ferment éga­le­ment tou­jours des élé­ments de socia­lisme, ne serait-ce que par la pres­sion indi­recte que font peser sur l’allocation des res­sources éco­no­miques des acteurs col­lec­tifs issus de la société civile, notam­ment à tra­vers leurs efforts pour influer sur l’État (sur la légis­la­tion) et sur les entre­prises capi­ta­listes (sur les condi­tions de salaire et de tra­vail). L’utilisation de la simple expres­sion de « capi­ta­lisme » pour décrire un cas empi­rique consti­tue ainsi une sté­no­gra­phie dési­gnant « une struc­ture éco­no­mique dans laquelle le capi­ta­lisme détient une pré­émi­nence quant à l’organisation de l’activité éco­no­mique ».

Extraits du texte du socio­logue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et tra­duit par la revue Contretemps). Olin Wright vient récem­ment de publier Envisionning Real Utopias.

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