Penser l’émancipation au XXIe siècle.

Entretien avec Jean Batou

Par Mis en ligne le 02 octobre 2012

Un groupe d’enseignants et de cher­cheurs de l’Université de Lausanne orga­nise du 25 au 27 octobre pro­chain un col­loque inter­na­tio­nal inti­tulé « Penser l’émancipation ». Nous avons posé quelques ques­tions à Jean Batou, pro­fes­seur d’histoire contem­po­raine à l’université de Lausanne et membre du mou­ve­ment SolidaritéS.

De quoi s’agit-il et quels sont les objec­tifs de ce col­loque ? Qui en sont les orga­ni­sa­teurs ?

Il s’agit de ras­sem­bler un grand nombre de cher­cheurs, d’éditeurs et d’animateurs de mou­ve­ments sociaux autour d’une réflexion col­lec­tive et de débats por­tant sur les mul­tiples facettes de l’émancipation humaine. Nous par­tons de l’idée que l’horizon d’un au-delà du capi­ta­lisme s’est lar­ge­ment éva­noui avec les graves échecs du socia­lisme au 20e siècle. Le ral­lie­ment de la social-démo­cra­tie au capi­ta­lisme régulé, puis au capi­ta­lisme sau­vage, mais aussi l’expérience du sta­li­nisme en URSS, ou la conver­sion de la Chine à l’accumulation du capi­tal sur une large échelle semblent avoir miné un ima­gi­naire col­lec­tif qui avait pour­tant ins­piré de très nom­breuses luttes sociales depuis plus de 150 ans. Ce défi­cit de projet post-capi­ta­liste est sans doute l’un des prin­ci­paux talons d’Achille des anti­ca­pi­ta­listes d’aujourd’hui. Alors que la cri­tique du capi­ta­lisme peut être de plus en plus lar­ge­ment enten­due par de larges couches de la société, le ren­ver­se­ment et le dépas­se­ment de ce sys­tème, notait ainsi Fredric Jameson, sont sou­vent perçus comme moins pro­bables que la fin du monde ou la des­truc­tion de la pla­nète. Afin de rompre avec cette rési­gna­tion intel­lec­tuelle, un groupe de cher­cheurs, d’éditeurs et d’animateurs de mou­ve­ments sociaux de Suisse, de Belgique, de France, mais aussi du Canada, et – encore trop peu – d’Afrique, ont pris langue et com­mencé à former un réseau fran­co­phone, dont ce col­loque est la pre­mière mani­fes­ta­tion publique.

Pourrais-tu évo­quer quelque-uns des thèmes qui seront abor­dés lors de ce col­loque ? Qui sont les invi­tés des séances plé­nières ? Pourquoi avoir décidé de pri­vi­lé­gier ces objets plutôt que d’autres ? 

Cette confé­rence inter­na­tio­nale ras­sem­blera envi­ron cent-qua­rante inter­ve­nant-e-s dans une qua­ran­taine d’ateliers, qui trai­te­ront de ques­tions aussi diverses que la cri­tique de l’économie poli­tique et du pro­duc­ti­visme, le tra­vail pré­ca­risé, le mythe du pro­grès, le droit à la ville, les théo­ries de l’émancipation et leurs dif­fé­rents champs – sans oublier la culture, les sexua­li­tés, etc. –, les luttes sociales actuelles et celles du passé, les mul­tiples formes de l’oppression (racisme, domi­na­tion mas­cu­line, hété­ro­sexisme, etc.), les résur­gences du fas­cisme, etc. Ces trois jours seront ponc­tués par deux séances plé­nières, la pre­mière, jeudi 25 octobre à 18 heures, avec Enrique Dussel, l’un des prin­ci­paux pen­seurs de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion en Amérique latine ; la seconde, ven­dredi 26 octobre, à 18 heures éga­le­ment, avec une bro­chette d’intervenant-e-s, sur la crise actuelle en Europe. Le choix de ces deux thé­ma­tiques ren­voie, d’une part, à l’importance de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, notam­ment en Amérique latine, dans le réar­me­ment du mou­ve­ment social et la redé­cou­verte d’éléments fon­da­teurs du mar­xisme (cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise, insis­tance sur l’auto-émancipation, etc.). D’autre part, la crise euro­péenne actuelle est sans doute la ques­tion sur laquelle se véri­fie chaque jour l’impréparation des anti­ca­pi­ta­listes aux tâches les plus brû­lantes de la période actuelle : le Vieux Continent est malade du capi­ta­lisme, une résis­tance mas­sive est au rendez-vous, mais l’idée d’une rup­ture avec ce sys­tème a encore bien du chemin à faire. Le site du col­loque four­nit des infor­ma­tions plus pré­cises sur les inter­ve­nant-e-s, leurs contri­bu­tions, ainsi que le calen­drier précis des ate­liers et ses­sions plé­nières : www​.unil​.ch/ple

Est-ce qu’organiser un col­loque consa­cré à l’ « éman­ci­pa­tion » dans une uni­ver­sité ne risque pas de res­treindre la dis­cus­sion à des cercles aca­dé­miques, et d’exclure de fait tous ceux qui ne sont pas des uni­ver­si­taires ? Les mou­ve­ments sociaux – syn­di­cats, partis, asso­cia­tions – sont-ils asso­ciés à la réflexion d’une manière ou d’une autre ?

Une uni­ver­sité devrait être un ser­vice public. En son sein, un cer­tain nombre de cher­cheurs-euses sont aussi enga­gés dans l’animation de revues, de pro­jets édi­to­riaux divers et de mou­ve­ments sociaux. Il ne devrait pas y avoir de fron­tières entre ces dif­fé­rents domaines de nos pra­tiques intel­lec­tuelles. Dans le même sens, notre confé­rence fait appel aussi à des acteurs-trices qui n’appartiennent pas au monde aca­dé­mique. Le grand médié­viste de l’école des Annales, Marc Bloch, disait dans ses notes sur la défaite de juin 1940, que sa géné­ra­tion avait certes formé d’excellents cher­cheurs, mais que ceux-ci n’avaient pas été d’assez bons citoyens. Il vou­lait dire par là qu’ils s’étaient trop lais­sés enfer­mer dans la tour d’ivoire de leur dis­ci­pline, et qu’ils n’avaient pas assez réflé­chi en rap­port avec les enjeux poli­tiques et sociaux de leur temps. Nous vou­lons lancer le même cri d’alarme aujourd’hui, plus en amont. Refuser de penser l’émancipation, n’est-ce pas se rési­gner à vivre la régres­sion d’un ordre social qui peut conduire au pire. « Il n’y a pas d’alternative » à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, disait Margaret Thatcher dans les années 80. N’y a-t-il donc aucune alter­na­tive à l’ajustement struc­tu­rel, à la misère de masse et à la régres­sion démo­cra­tique que nous subis­sons aujourd’hui ? Si non, quelles sont les grandes lignes d’un projet de rup­ture avec cet ordre éco­no­mique et social into­lé­rable, au-delà de la mul­ti­pli­ca­tion et du ren­for­ce­ment indis­pen­sables des résis­tances au quo­ti­dien ?

Qu’ils soient cri­tiques ou non, les savoirs sont aujourd’hui décou­pés en dis­ci­plines uni­ver­si­taires : his­toire, socio­lo­gie, géo­gra­phie, sciences poli­tiques, éco­no­mie… Les dif­fé­rents débats du col­loque res­pec­te­ront-ils ces fron­tières ? Le propre d’une théo­rie cri­tique n’est-il pas de remettre en ques­tion jus­te­ment ces décou­pages ?

L’une des pers­pec­tives de notre col­loque est d’abattre les murs et les fron­tières, non seule­ment entre dis­ci­plines, mais aussi entre géné­ra­tions, entre pays, entre cou­rants de pensée cri­tique, entre démarches uni­ver­si­taires et non uni­ver­si­taires… L’enfermement de la pensée cri­tique au sein de ghet­tos dis­ci­pli­naires, inévi­ta­ble­ment domi­nés par les rituels aca­dé­miques des cou­rants « mains­tream », mais aussi son auto-confi­ne­ment dans un cer­tains nombre d’espaces inter­sti­tiels mal irri­gués, qui s’ignorent les uns les autres, conduit à l’impuissance et à une cer­taine sté­ri­lité. Ceci est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans le monde fran­co­phone, où la théo­rie cri­tique, sans parler du mar­xisme, souffre d’un ostra­cisme par­ti­cu­liè­re­ment sévère. Il suffit de rap­pe­ler, en hom­mage à Eric Hobsbawm, le sort réservé à l’édition fran­çaise de son Ere des extrêmes, publiée fina­le­ment en Belgique, avec le sou­tien du Monde Diplomatique. Pour cette raison, nous avions besoin d’une ini­tia­tive forte, et ce n’est peut-être pas un hasard qu’elle ait vu le jour à la péri­phé­rie du monde fran­co­phone, en Suisse romande, qui a déjà joué un cer­tain rôle, il y a une cin­quan­taine d’années, en contri­buant à défendre la libre cir­cu­la­tion des idées pen­dant la Guerre d’Algérie. Que l’on pense par exemple à La Question d’Henri Alleg, pré­fa­cée par Jean-Paul Sartre, inter­dite en France, qui avait dû paraître aux édi­tions de la Cité à Lausanne, en 1958… Il est vrai qu’aujourd’hui, la « cen­sure » est sans doute plus sub­tile.

Les revues et les édi­teurs cri­tiques, nom­breux dans le monde fran­co­phone, seront éga­le­ment asso­ciés. Pourrais-tu donner ton sen­ti­ment sur l’état de ces revues et édi­teurs ? Est-ce que la période te paraît plutôt favo­rable de ce point de vue ? 

La mul­ti­pli­ca­tion des revues et des édi­teurs cri­tiques est tout à fait réjouis­sante. Elle reflète une revi­ta­li­sa­tion indis­cu­table de la pensée cri­tique, mais aussi du mar­xisme, dans le monde fran­co­phone. Cette pro­li­fé­ra­tion a certes été faci­li­tée par la révo­lu­tion tech­nique dans la sphère de l’édition, qui permet aujourd’hui la pro­duc­tion de tirages limi­tés à des prix abor­dables. Mais cela ne suffit pas à expli­quer la dis­per­sion sans pré­cé­dent de cette galaxie édi­to­riale. Ce n’est pas le cas, par exemple, dans le monde anglo-saxon, où des édi­teurs comme Verso ou Haymarket cen­tra­lisent une grande partie des efforts. Dans l’aire fran­co­phone, plu­sieurs dizaines d’éditeurs cri­tiques indé­pen­dants publient ensemble chaque année plu­sieurs cen­taines de livres. A tel point que le nombre des titres parus n’est peut-être pas infé­rieur à celui que sor­taient les édi­tions Maspero dans leurs meilleures années, même si leur dif­fu­sion est sans doute beau­coup plus faible. Malheureusement, ces ini­tia­tives mul­tiples ont de la peine à s’articuler et à se fédé­rer, ne serait-ce qu’en éta­blis­sant un cata­logue ou une vitrine infor­ma­tique com­mune. A une époque où la dif­fu­sion des livres en librai­rie devient de plus en plus lacu­naire, il me semble que ces édi­teurs ne se donnent pas suf­fi­sam­ment les moyens d’aller à la ren­contre de leur public poten­tiel. Notre col­loque aime­rait contri­buer à dis­cu­ter de leur mise en réseau pos­sible et, plus loca­le­ment, à les faire mieux connaître en Suisse romande.

Pendant près d’un siècle, de la fin du 19e siècle au der­nier tiers du 20e siècle, le mar­xisme – dans toute sa diver­sité – a été la théo­rie de l’émancipation domi­nante, et ce à l’échelle de la pla­nète. Aujourd’hui, le mar­xisme est bien vivant, mais il occupe une posi­tion sans doute subal­terne au sein des pen­sées cri­tiques. A ton avis, est-ce que nous allons dans les années à venir vers une accen­tua­tion du plu­ra­lisme en la matière, ou est-ce qu’une uni­fi­ca­tion de ces diverses théo­ries cri­tiques dans un para­digme commun est à pré­voir ? 

J’ai beau­coup de peine à consi­dé­rer le mar­xisme du 19e et du 20e siècle comme un para­digme inté­gré. Tu connais la bou­tade de Marx : « J’ai semé des dra­gons et j’ai récolté des puces ». Ce qui a contri­bué à donner au mar­xisme la posi­tion de pensée cri­tique domi­nante, dès la fin du 19e siècle, c’est son statut d’idéologie (et j’emploie à des­sein ce terme dans ce contexte), asso­ciée à l’essor rapide du mou­ve­ment ouvrier poli­tique et syn­di­cal, mais aussi au début de son inté­gra­tion aux ins­ti­tu­tions éta­tiques, avant tout en Europe occi­den­tale, dans les décen­nies qui ont pré­cédé la Première guerre mon­diale. Ce fai­sant, le mar­xisme de la Deuxième inter­na­tio­nale a perdu une bonne part de son tran­chant : il a véri­ta­ble­ment muté. Et son renou­veau, dans la période qui pré­cède immé­dia­te­ment et pro­longe la Révolution russe, est indis­so­ciable de nom­breux apports exté­rieurs, issus en par­ti­cu­lier de la péri­phé­rie – le popu­lisme russe, l’anarchisme du sud de l’Europe, les idées de Flores Magon au Mexique, etc. Aujourd’hui, il me semble que le mar­xisme est au défi d’un renou­veau de la même ampleur, s’il veut jouer un rôle déci­sif dans les luttes d’émancipation du 21e siècle. Le plu­ra­lisme et l’unification, que ta ques­tion semble oppo­ser, sont donc en réa­lité indis­so­ciables dans une pers­pec­tive dia­lec­tique.

Propos recueillis par Razmig Keucheyan
date : 02/10/2012 – 18:32

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