Penser la sortie du capitalisme avec André Gorz

Par Mis en ligne le 27 septembre 2012

Il y a cinq ans, le lundi 24 sep­tembre 2007, une dépêche de l’AFP annon­çait en fin d’après midi que le phi­lo­sophe André Gorz s’était sui­cidé en com­pa­gnie de sa femme. La nou­velle était presque passée inaper­çue, même si le sui­cide d’un couple « main dans la main » n’est pas chose banale. Ce qui l’était encore moins, c’est qu’André Gorz avait eu la déli­ca­tesse de lais­ser entre­voir cette issue à ses lec­teurs un an aupa­ra­vant. « Nous aime­rions chacun ne pas avoir à sur­vivre à la mort de l’autre », écri­vait-il à l’automne 2006 dans Lettre à D., cette longue et poi­gnante lettre d’amour où Gorz disait toute sa recon­nais­sance à celle qui vivait à ses côtés depuis près de soixante ans. L’expression publique d’une telle gra­ti­tude d’un homme pour sa femme est suf­fi­sam­ment rare pour être une fois encore sou­li­gnée. On ne peut lire ce texte sans en être bou­le­versé. Il révé­lait aussi à cette occa­sion leur iti­né­raire et leur his­toire peu ordi­naires. Deux êtres déchi­rés et déra­ci­nés que les « bles­sures ori­gi­naires » allaient conduire à s’unir jusque dans la mort. Sans elle, disait-il, il n’aurait pas pu assu­mer sa propre exis­tence. Sans elle, le phi­lo­sophe et le théo­ri­cien de la cri­tique sociale qu’il fût n’aurait jamais pro­duit son œuvre.

Or, il est fon­da­men­tal de reve­nir sur l’œuvre d’André Gorz aujourd’hui. L’acuité de sa pensée, la pers­pi­ca­cité de ses ana­lyses nous sont bien utiles alors que notre société est confron­tée à une crise sans pré­cé­dent. Celle-ci nous empêche d’entretenir un rap­port clair­voyant avec notre futur. Les cam­pagnes élec­to­rales du prin­temps ont été élo­quentes à ce sujet. Nous sem­blons attendre misé­ra­ble­ment de l’avenir qu’il nous res­ti­tue le passé. « Rendez-nous les fron­tières ! » ; « rendez-nous la mon­naie ! », sem­blait clamer l’opinion. « Rendez-nous le capi­ta­lisme indus­triel ! » qui per­met­tait, bon an mal an, que le « pro­lé­ta­riat », dans son rap­port de force avec le capi­tal, obtienne quelques avan­cées. « Rendez-nous la société sala­riale ! » dans laquelle les classes moyennes finis­saient par s’épanouir. Etc.

Pour Gorz, il faut oser rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaî­tra plus. L’enjeu n’est pas la sortie de la crise. Pour lui, ce qui se joue désor­mais est bien la sortie du capi­ta­lisme lui-même. La crise finan­cière actuelle, la crise du tra­vail et la crise éco­lo­gique forment un tout : elles tra­duisent l’épuisement du sys­tème éco­no­mique domi­nant. Il n’est pas pos­sible de les sépa­rer ni de les hié­rar­chi­ser. Le capi­tal semble avoir appro­ché au plus près son rêve : celui de faire de l’argent avec de l’argent. Mais la menace d’effondrement du sys­tème est telle désor­mais que tout semble pos­sible, le pire comme le meilleur. Il y a poten­tiel­le­ment, pour André Gorz, une « sortie bar­bare » ou une « sortie civi­li­sée » du capi­ta­lisme. Seuls nos choix col­lec­tifs déci­de­ront de la forme qu’elle pren­dra et du rythme auquel elle s’opérera. « On a beau accu­ser la spé­cu­la­tion, les para­dis fis­caux, l’opacité et le manque de contrôle de l’industrie finan­cière, la menace de dépres­sion, voire d’effondrement qui pèse sur l’économie mon­diale, n’est pas due au manque de contrôle ; elle est due à l’incapacité du capi­ta­lisme de se repro­duire. Il ne se per­pé­tue et ne fonc­tionne que sur des bases fic­tives de plus en plus pré­caires. Prétendre redis­tri­buer par voie d’imposition les plus-values fic­tives des bulles (spé­cu­la­tives) pré­ci­pi­te­rait cela même que la crise finan­cière cherche à éviter : la déva­lo­ri­sa­tion de masses gigan­tesques d’actifs finan­ciers et la faillite du sys­tème ban­caire. »  

Parues dans son ultime texte, plus d’un an avant la faillite de la banque Lehman Brothers, ces phrases prennent cepen­dant un relief plus sai­sis­sant encore lorsqu’on les met en regard des propos tenus par Gorz dans un entre­tien du début des années 1980 : « En ce qui concerne la crise éco­no­mique mon­diale, nous sommes au début d’un pro­ces­sus long qui durera encore des décen­nies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement finan­cier de grandes banques, et vrai­sem­bla­ble­ment aussi d’États. Ces effon­dre­ments, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise des socié­tés et des valeurs encore domi­nantes »  . Vous avez bien lu. Qui pou­vait seule­ment ima­gi­ner de tels scé­na­rios il y a trente ans ? « Cassandre ! » s’écrieront cer­tains. Pas du tout. Ce registre n’aura jamais été celui d’André Gorz. Pour s’en convaincre, quelques lignes sup­plé­men­taires de ce même entre­tien suf­fi­ront : « Pour éviter tout mal­en­tendu : je ne sou­haite pas l’aggravation de la crise et l’effondrement finan­cier pour amé­lio­rer les chances d’une muta­tion de la société, au contraire : c’est parce que les choses ne peuvent pas conti­nuer comme ça et que nous allons vers de rudes épreuves qu’il nous faut réflé­chir sérieu­se­ment à des alter­na­tives radi­cales à ce qui existe. »

S’agissant de la crise éco­lo­gique, qu’il avait anti­ci­pée dès le début des années 1970, il aurait aussi pu trou­ver une cer­taine satis­fac­tion à voir confir­mées ses pré­dic­tions. Mais l’écologie était, à ses yeux, insé­pa­rable d’une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux visant l’abolition d’une orga­ni­sa­tion sociale qui pour­suit la crois­sance pour la crois­sance.

Au moment où il écri­vait ces lignes, la cri­tique d’André Gorz sem­blait exces­sive ; mais aujourd’hui, ne sommes-nous pas invi­tés à y porter plus d’attention ?

La gauche peine en effet à redon­ner une bous­sole à une société déso­rien­tée. L’exercice n’est pas facile et les obs­tacles semblent défier l’imagination. La « sortie bar­bare” ? Nous pou­vons déjà nous en faire une idée : elle pré­vaut dans cer­taines régions d’Afrique domi­nées par des chefs de guerre, les mas­sacres et les tra­fics d’êtres humains. Pour en connaître les pro­lon­ge­ments, il suffit, nous disait André Gorz, de revoir la série Mad Max, ce film aus­tra­lien de George Miller, dont le pre­mier épi­sode paru en 1979 était, selon lui, un récit d’anticipation.

Pour éviter un tel scé­na­rio, il nous faut éla­bo­rer une vision d’un avenir qui soit dési­rable par le plus grand nombre. Ce patient tra­vail consiste avant tout à recons­truire ce que Gorz appe­lait « une culture du quo­ti­dien », c’est-à-dire des rela­tions sociales et un milieu social qui favo­risent le res­pect et l’entretien du bien commun. Car les évo­lu­tions des der­nières décen­nies font que nos conci­toyens ne se sentent nulle part chez eux. Ils ne se sentent plus chez eux dans leur tra­vail (quand ils ont la chance d’en avoir un), de plus en plus syno­nyme de pres­sion et de menaces per­ma­nentes ; ils ne sentent plus chez eux dans leur quar­tier, qui ne cor­res­pond bien sou­vent ni à la loca­li­sa­tion de leur emploi, ni à celle où ils consomment et peuvent se dis­traire ; ils ne se sentent plus chez eux dans leur rap­port aux ins­ti­tu­tions puisque celles-ci leur appa­raissent comme des machi­ne­ries tou­jours plus com­plexes dont ils ne subissent que les contraintes sans pou­voir en per­ce­voir le sens. On pour­rait d’ailleurs étendre cette lita­nie à l’échelle de la pla­nète toute entière, puisque même la terre leur semble de moins en moins habi­table !

Bref, comme le sou­lignent avec per­ti­nence les réflexions récentes de Patrick Viveret ou d’Alain Caillé sur le « convi­via­lisme », l’issue de la crise de société que nous subis­sons depuis des décen­nies doit être cher­chée dans à la fois moins de marché, moins d’Etat et plus d’échanges qui ne sont com­man­dés ni par l’argent, ni par l’administration mais fondés sur des réseaux d’aide mutuelle et les ini­tia­tives de la société civile orga­ni­sée.

Dans un texte de 2005, retrouvé dans ses archives lais­sées à l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contem­po­raine), Gorz s’interrogeait sur le pro­ces­sus de vieillis­se­ment, celui des per­sonnes comme celui des socié­tés. « Le vieillis­se­ment, écri­vait-il, gagne les socié­tés de la même façon que les indi­vi­dus sociaux : par l’engluement dans une pra­tico-iner­tie de plus en plus encom­brante. Les recom­men­ce­ments, les chan­ge­ments de cap, les refon­da­tions « radi­cales » sont inter­dites aux socié­tés vieillies par la com­plexité pesante de leur machi­ne­rie et la nature de leurs connais­sances. Elles ne sont plus capables de se penser par l’union de tous leurs membres ni de se pro­je­ter vers un avenir commun à tous. » Puis il ajou­tait un peu plus loin : « Nous savons que le moment est proche où le der­nier quin­tal de com­bus­tible fos­sile sera consommé ; que notre mode de vie n’est ni géné­ra­li­sable ni durable ; et qu’il faudra inven­ter une civi­li­sa­tion pla­né­taire radi­ca­le­ment nou­velle. Sciemment ou non, nous sommes en rup­ture avec notre passé. Nous sommes moins vieux que qua­rante ans plus tôt, et beau­coup plus jeunes par notre convic­tion qu’’un autre monde est pos­sible' »  .

Déjà, en 1983, dans Les Chemins du para­dis  , alors que la jeu­nesse avait lar­ge­ment contri­bué à porter la gauche au pou­voir, André Gorz nous pous­sait à l’imagination : »Il est des époques où, parce que l’ordre se dis­loque, ne lais­sant sub­sis­ter que ses contraintes vidées de sens, le réa­lisme ne consiste plus à vou­loir gérer ce qui existe mais à ima­gi­ner, anti­ci­per, amor­cer les trans­for­ma­tions fon­da­men­tales dont la pos­si­bi­lité est ins­crite dans les muta­tions en cours ».

Certes, envi­sa­ger une autre éco­no­mie, d’autres rap­ports sociaux, d’autres modes de pro­duc­tion, et d’autres façons de vivre passe pour « irréa­liste », comme si la société de la mar­chan­dise, du sala­riat et de l’argent était indé­pas­sable. « En réa­lité, disait-il, une foule d’indices conver­gents sug­gère que ce dépas­se­ment est déjà amorcé. » Gorz ne disait pas que ces trans­for­ma­tions se pro­dui­raient. Il disait seule­ment que, pour la pre­mière fois, nous pou­vons vou­loir qu’elles se réa­lisent. C’est la raison pour laquelle il sou­te­nait depuis long­temps les ini­tia­tives de l’économie soli­daire. C’est pour­quoi aussi il sui­vait atten­ti­ve­ment les actions des hackers et le déve­lop­pe­ment des « logi­ciels libres », capables, selon lui, de miner à la base le capi­ta­lisme en mena­çant les mono­poles. Pour Gorz d’ailleurs, « la lutte enga­gée entre les logi­ciels pro­prié­taires et les logi­ciels libres a été le coup d’envoi du conflit cen­tral de notre époque. Il s’étend et se pro­longe dans la lutte contre la mar­chan­di­sa­tion des richesses pre­mières ».

Avant de nous quit­ter il y a cinq ans, en com­pa­gnie de Dorine et à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, André Gorz affir­mait que la sortie du capi­ta­lisme avait déjà com­mencé. Dans un même élan, il nous invi­tait à enga­ger sans tarder « la sortie civi­li­sée du capi­ta­lisme ». Ce qu’on pour­rait appe­ler « le scé­na­rio Gorz »…

* Cet article de Christophe Fourel   et d’Olivier Corpet a ini­tia­le­ment été publié sur Médiapart

* A l’initiative de l’Imec et de la Revue du MAUSS, et avec le sou­tien de Mediapart, du Nouvel Observateur, d’Alternatives Economiques, de Nonfiction​.fr et de Reporterre​.net, un col­loque sur l’actualité de la pensée d’André Gorz se tient les 15 et 16 novembre pro­chain à Montreuil (93) et le 17 novembre à l’Abbaye d’Ardenne, à Caen (14). Renseignements et ins­crip­tions : www​.imec​-archives​.com.

* Lire aussi le dos­sier qu’avait consa­cré non​fic​tion​.fr a André Gorz en 2009, « André Gorz, actuel »

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