Penser la lutte

Une prise de position dans le dossier consacré « au grand retour de Marx »....

Il y a 25 ans, Marx était traité comme un chien crevé dans le meilleur des mondes libéraux possibles. Son spectre souriant est aujourd’hui de retour. Son actualité est tout simplement celle du capital mondialisé.
Par Mis en ligne le 24 août 2009

A l’époque de la mon­dia­li­sa­tion vic­to­rienne, « l’énorme entas­se­ment de mar­chan­dises » en était encore à ses débuts. Marx ne s’est pas contenté d’explorer la grande pyra­mide. Sa cri­tique de l’économie poli­tique visait à en percer le secret, à en déchif­frer les hié­ro­glyphes, à en démon­ter la logique.

Pour dépas­ser ses propres limites, le capi­tal est contraint d’élargir sans cesse le cercle de son accu­mu­la­tion et d’accélérer le cycle de ses rota­tions. Faisant mar­chan­dise de tout, il dévore l’espace et endiable le temps.

La crise de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste révèle la ten­dance tri­ple­ment des­truc­trice du capi­tal, de la nature, de la société, de l’humain.

En rédui­sant toute richesse à du temps de tra­vail cris­tal­lisé, la loi de la valeur pré­tend quan­ti­fier l’inquantifiable et attri­buer à toute chose une valeur moné­taire, comme si le temps long de l’écologie était réduc­tible aux ins­tan­ta­nés des fluc­tua­tions bour­sières.

Là où les éco­no­mistes vul­gaires assistent bouche bée au spec­tacle de la crise, Marx saisit à l’état nais­sant les contra­dic­tions mor­ti­fères d’une société schi­zo­phrène où « l’argent crie son désir », tout comme « le cerf brame sa soif d’eau fraîche ».

La vita­lité des études mar­xistes, sou­vent mécon­nues en France faute de tra­duc­tion, démontre la fécon­dité actuelle de son œuvre. Dès 1993, Derrida met­tait cepen­dant en garde contre la ten­ta­tion de « jouer Marx contre le mar­xisme afin de neu­tra­li­ser ou d’assourdir l’impératif poli­tique dans l’exégèse tran­quille d’une œuvre clas­sée ». Le pire serait en effet d’en faire un auteur aca­dé­mi­que­ment cor­rect ou un vul­gaire intel­lec­tuel de gauche. Marx est un pen­seur du conflit et de la lutte.

Pour sauver cet esprit sub­ver­sif de la redou­table « atta­li­sa­tion » qui le menace, est-il besoin de rap­pe­ler que la cri­tique du capi­tal a pour corol­laire le com­mu­nisme ?

L’héritage de Marx pose donc la ques­tion de savoir si le mot « com­mu­nisme » a été com­pro­mis par son usage éta­tique et bureau­cra­tique au point d’être devenu impro­non­çable. Et de déter­mi­ner sur­tout de quoi – utopie cri­tique, mou­ve­ment d’émancipation, hypo­thèse stra­té­gique –le com­mu­nisme peut être aujourd’hui le nom.


* Paru dans le Nouvel Observateur du 20 août 2009. Daniel Bensaïd est membre du NPA, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à Paris- VIII Vincennes.

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